‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 8 sur 60 · XU LETTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

XU LETTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT

Aujourd'hui, les aberrations et les défaillances des gouvernements autocratiques sont redevenues visibles pour tout le monde. Mais les partisans les plus résolus et les plus fidèles du régime parlementaire, comme nous, n'en doivent pas moins reconnadtre que les assemblées souveraines ou prépondérantes sont, eUes aussi , capables de tous les excès comme de tous les aveuglements; et que, comme tous les pouvoirs exercés par des hommes, elles ont le plus grand besoin de rencontrer des freins et des barrières.

Un autre résultat qui demeure acquis à tout lecteur attentif de votre livre, c'est la grandeur morale de notre ancien clergé de France. Déjà M. de Tocqueville , dans son Ancien Régimef et M. Léonce de Lavergue, dans son excellent volume sur les Assem" hîées provinciales du régne de Louis XVI ^ avaient rendu hommage à l'esprit pratique, à l'indépendance politique et aux lumières supérieures de ce grand corps. Ils ont démontré que chez lui, autant et plus peut-être que chez les autres classes de la nation, toutes les vraies conquêtes de la Révolution étaient déjà accomplies dans les esprits. Mais ce n'est là qu'un commencement de justice, n importe de revendiquer pour lui la vraie place qui lui appartient dans les annales du christianisme , c'est-à-dire une place hors ligne et au niveau des plus héroïques dévouements de l'histoire.

Ici je dois faire moi-même une sorte d'acte de contrition. Les hommes de mon temps et de mon opinion ont trop souvent et trop longtemps méconnu les services et les mérites de notre ancien clergé. A quoi cela pouvait-il tenir? Sans doute à l'ignorance et à l'indifférence de toute génération qui arrive pour les faits et gestes des générations qui Pont immédiatement précédée; mais encore et surtout à ce que, dès notre début dans la vie, nous avions plus ou moins traversé cette école de l'abbé de la Mennais, à laquelle il est juste de faire remonter la plupart des aberrations qui ont énervé ou compromis le catholicisme contemporain; cette école qui a fourni des admirateurs si imprévus à la seconde République, et au second Empire des panégyristes si effrénés ! Je m'en souviens encore : les anciens de cette école, qui avaient personnellement connu tant de ces illustres confesseurs de la foi dont les épreuves et les vertus excitent aujourd'hui notre admiration respectueuse, ne parlaient de l'ancien clergé qu'avec un superbe dédain. Et pourquoi? Parce que ce clergé était gallican ! Cela suffisait pour le vouer à la réprobation, au ridicule ou au moins à l'oubli. Quels sont cependant les

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ultramontains qui ont jamais montré antast de dévouement à Tautorité pontificale et à T unité de TEglise? Tous ces gallicans ont subi la spoliation, le dénuement^ Texil^ la mort, ou, sur les pontons de Rochefort et à Gayenne, des supplices pires que la mort, pour rester fidèles à l'autorité du pontife romain. 11 ne s'agissait en apparence ni de la foi ni de la morale chrétienne, au moins dans les premières années de la Révolution. Ce qui était contesté, c'était surtout le lien hiérarchique avec F Eglise romaine; .et c'est pour cela qu'ils ont combattu et qu'ils sont morts. Sur cette simple question d'obéissance hiérarchique, l'Eglise gallicane du XYiii^ siècle s'est montrée tellement inébranlable, que les trois quarts de ses ministres sont devenus des martyrs ou des confesseurs de la* foi, pour ne pas être complices de l'usurpation, laïque. De tels exemples, vous pouvez bien le dire sans crainte de démenti, ne se retrouvent dans l'histoire d'aucime secte, ni d'aucune autre religion. Il est juste d'ajouter qu'ils ne se retrou* vent pas même dans l'histoire de l'Eglise.

Non, il n'y a pas dans toute l'histoire de l'Eglise une plus belle page : je le dis sans hésiter après quarante ans d'études sur ces glorieuses annales. Jamais persécution ne fut à la fois plus violente et plus hypocrite, jamais séductions plus habiles^ jamais prétextes plus spécieux ne servirent d'appât à la défection; mais jamais résistance ne fut plus généreuse, plus persévérante et plus invincible. Lorsque, dans d'autres pays et à d'autres époques, le schisme ou l'hérésie ont employé des moyens ana* logues, comme eu Angleterre et en Allemagne, le clergé orthodoxe n'a que trop souvent succombé à l'épreuve. Là où il a noblement résisté à la violence des ennemis de l'Eglise, comme dans l'Italie de nos jours, on peut le dire sans rien diminuer de son mérite, l'acharnement et la perfidie de ses persécuteurs n'ont pas encore atteint les modèles que nos révolutionnaires leur ont légués. On ne voit guère que l'Irlande, où le corps sacerdotal ait triomphé, au même degré que notre ancien clergé^ des ruses et des violences de la persécution.

Au point de vue purement humain, quel contraste entre l'attitude virile et vraiment civique de ce grand corps, la première des corporations de T ancienne société, et la seule qui lui ait survécu, avec les misérables faiblesses, les palinodies, les étourdissements et les affaissements, les complaisances et les défaillances dont le spectacle nous a été donné depuis quatre-vingts ans, par la population civile, y compris les classes éclairées et ceux qu'on appelle trop facilement les honnêtes gens] Quel contraste surtout

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avec leurs persécuteurs, dont la plupart^ après s'être signalés par leurs déclamations libérales et démocratiques, sont allés s'éteindre dans les emplois les mieux rétribués du fonctionarisme impérial! Oui, le clergé français de 1789 a remporté une glorieuse victoire sur l'immortel champ de bataille de la dignité humaine. Il n'a pas seulement été le pontife et le confesseur de la foi religieuse. Il a compris et pratiqué l'honneur, cette vertu, il faut le dire avec tristesse, dont les démocraties apprennent trop facilement à se passer. On ne saurait le proclamer assez haut : l'histoire politique du sacerdoce en France finit par une page mémorable, ajoutée à l'histoire de la foi et à l'histoire de l'honneur (1). Il devrait suffire d'être un homme d'honneur, un homme de cœur, pour savoir à ces prêtres un gré immortel des exemples d'indépendance , de courage et de virilité, qu'ils ont donnés à la France et au monde.

Mais, comme chrétiens surtout, que ne devons-nous pas à ce clergé ! et quelle ingi*atitude ne serait pas la nôtre si nous ne lui rendions pas l'hommage qui lui est dû ! Supposons un instant qu'il eût Ûéchi, qu'il se fût laissé séduire ou intimider dans cette lutte où il ne s'agissait d'abord, comme nous l'avons déjà dit, ni de la foi ni des mœurs, et où il n'y avait d'attaqué qu'un seul point , à la vérité souverainement important, l'indépendance de l'Eglise et sa compétence exclusive en matière spirituelle. L'exemple des origines de l'anglicanisme est là pour nous montrer à quoi une première concession sur la question d'autorité peut aboutir. Nous aurions en un soi-disant clergé national qui eût à jamais compromis la pureté et la dignité du christianisme. En mettant les choses au mieux et en supposant que l'impiété terroriste n'eût pas tout infecté ou tout balayé, nous aurions vu, au sein de la première des nations catholiques, se renouveler le spectacle que noiis donne la Russie, d'une Eglise réduite au rang le plus subalterne, enrégimentée dans l'innombrable armée des fonctionnaires publics , incurablement engagée dans les engrenages de la mécanique administrative et méritant de s'entendre appliquer les paroles que vous avez citées, de Voltaire au comte Schouvaloff en 1768 : « Il n'y a « que votre illustre souveraine qui ait raison; elle paie les » prêtres, elle leur ouvre la bouche et la ferme; ils sont à ses p ordres, et tout est tranquille. »

Voilà cependant le régime spirituel que subissent sans protes-

^1) Vicomte de Meaux, La Révolution et VEmpirt, page 110.

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