LETTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. XV
talions et depuis des siècles soixante millions de chrétiens baptisés (1) et parmi lesquels se trouvent sans aucun doute un nombre infini d*âmes pures^ d'âmes simples, honnêtes et dignes d'un meilleur sort. Quel sombre et douloureux mystère! Et combien ne devons-nous pas bénir ceux dont le courage et la constance invincibles nous ont préservés de cet abîme. Grâce à eux^ tous les pouvoirs qui se sont succédé en France depuis la Révolution, ont appris à compter avec l'indépendance et la dignité des convictions et des institutions religieuses. Leur exemple a contraint les plus revêches au respect et à une certaine intelligence de la force morale. Us ont imposé ce respect et cette intelligence m^me à Tauteur du concordat, c'est-à-dire à l'homme des temps modernes qui a le plus haï la liberté des âmes et le plus méprisé la conscience humaine.
Au premier rang de cette glorieuse Eglise de i789, vous avez marqué la place d'honneur du clergé de la Franche-Comté. A sa tête parait son admirable archevêque, Raymond de Durfort, qui a ajouté une illustration si pure à toutes celles de sa noble race; un de ces grands et saints évèques, vous le dites très justement, comme la noblesse et l'ancien régime, malgré tous leurs abus, en ont donnés souvent à l'Eglise ; un évêque des temps apostoliques, étranger aux vices de sa condition et de son siècle, comme aux récriminations et aux animosités de la lutte; ami des réformes salutaires, doublant spontanément les sacrifices pécuniaires qui lui étaient demandés, recueilli et silencieux jusqu'au joiu* du véritable danger, mais alors l'un des premiers et des plus résolus sur la brèche. Le pitoyable successeur que le schisme lui avait donné, l'appelle lui-même le plus vertueux des pasteurs. Un de ces tristes religieux dont on a parlé plus haut aura beau le calomnier en chaire (2) après son exil, il sera vengé par la tendre estime de tous les honnêtes gens, et maintenu par leur fidélité dans la possession de cette autorité archiépiscopale dont il disait si noblement ; ce Je ne puis en être dépouillé que par j» une démission volontaire, que ma conscience ne me permet
(1) Je ne puis m'empêcher de profiter de cette occasion pour indiquer à nos lecteurs le tableau si précis et si saisissant de l'Eglise russe, avec son clergé noir et blanc, tel qu'il a été tracé par une main aussi ferme que consciencieuse, celle du P. Gagarin, dans les Etudes littéraires et religieuses de la compagnie de Jésus.
(t) Page 501» le P. Tèlesphore, capucin, vicaire général de l'évêque schismatique.
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» pas de donner, ou par une déposition canonique^ qu*avec Taide 1» du Ciel je ne mériterai jamais [i). »
Après lui vient ce grand corps des curés, le plus important et le plus respectable du clergé de ce temps, dont la conduite et Inorganisation demeureront éternellement dignes d'étude et d'admiration pour leurs vénérables successeurs. Us n'avaient pas, comme ceux-ci, l'avantage d'être formés dès l'enfance dans les petits séminaires, qui n'existaient pas avant la Révolution. Ils étaient en très grande majorité élus par les chapitres, les communautés religieuses ou les seigneurs, puisque sur quinze cents emplois ou bénéfices dans le diocèse, il y en avait à peine cent dont l'archevêque piit disposer, même à la suite des concours. Ils étaient inamovibles et, comme vous le constatez, leur mépris généreux pour toute espèce d'avancement les attachait pour la vie à la population qui leur était confiée. Nonobstant ces différences considérables, avouons avec bonheur que nous avons connu parmi leurs successeurs plus d'un pasteur digne de rivaliser avec eux par la vertu comme par l'autorité, et fait pour reproduire dans les temps actuels les exemples consolants et rassurants du passé. Il y avait, comme vous le dites si bien , dans chaque village un homme qui dispensait à peu près du juge,, du commissaire de police, du garde champêtre et des gendarmes, et qui pour le peuple était la personnification vivante de toute vérité et de toute vertu. Cet homme, c'était le curé, et presque partout cet homme, aux jours de l'épreuve, se montra digne du pouvoir moral dont il était investi. Même aux jours de la prospérité, le scandale était presque inouï dans les rangs du clergéparoissial. Même au sein de la faible minorité qui s'égara daos la Révolution, presque tous restèrent fidèles à leurs vœux. Sur une vingtaine de prêtres mariés dans le Doubs» on ne compte qu'un seul curé. Sur quatre cent quatre-vingt-dix curés ou vicaires appelés à opter entre le serment schismatique et la proscription , trois cent quatre-vingt-4]uatre , c'est-à-dire les quatre cinquièmes, triomphèrent de l'épreuve avec un courage et une vertu que l'on rencontre trop rarement dans Thistoire. A Besançon, sur soixante-douze prêtres astreints au serment, soixante-quatre le refusèrent (2). Et cependant l'épreuve était
(1) Lettre du 26 avril 179t.
(i) Par un contraste qui montre k quel point le clergé régulier, avant la Révolution, était tombé au-dessous du clergé séculier, soixante-dn*