REFRAIN
Aux armes! vrais chrétiens, Catholiques romains, Marchons, mourons.
Que notre sang abreuve nos sillons.
Si Dieu, par une grâce insigne, Nous accorde cette faveur.
Reconnaissons-nous très indignes De mériter un tel bonheur.
Attendons avec patience Ce jour si longtemps désiré; Tâchons de nous y préparer Par les fruits de la pénitence.
Imitons les premiers fidèles, Dans cette persécution.
Que ces héros remplis de zèle Soient notre consolation.
L'appareil de tant de souffrances N*a point ébranlé leur esprit; Us confessaient tous Jésus-Christ Avec une grande constance.
Hélas! craignons ridolâtrie
De tant de prêtres apostats,
Qui, pour se conserver la vie, j
Ont renoncé à leur état.
Comment oseraient-ils paraître
Devant le pasteur souverain
Qui doit juger tous les humains)
Yotidra-t-il bien les reconnaître?
254 CBAPITIUS LUT.
Si Ton nous lie et Ton nous traîne
Aux juges de la liberté,
Paraissons sans la moindre peine
Et répondons avec fierté:
Nous sommes chrétiens catholiques.
Et nous nous en glorifions.
Oui, c*est notre profession ;
Nous n'avons point d'autres répliques.
Nous sommes soumis aux puissances Quant au civil, exactement; Mais, pour nous, plus d'obéissance A des lois que Dieu nous défend.
Nous ne tieudrons jamais captives La parole et la loi du Seigneur.
Nous serons forts contre Terreur, Malgré vos lois défensives.
Notre religion est sainte; Tyrans, malgré tous vos efforts.
Dedans notre âme elle est peinte.
Et nous ne craignons point la mort.
D'un grand Dieu la bonté divine M'unit à lui sur Téchafaud.
Ah ! que ce spectacle est beau !
Frappez, sainte guillotine !
Nous vous ofl'rons ce -sacrifice Au nom de notre Rédempteur ; Grand Dieu, pardonnez l'injustice Des Français, vos persécuteurs.
Que votre bonté bienfaisante Leur rende la religion.
Par le sang que nous répandons Qu'elle devienne triomphante.
Aussitôt que M. Chambel eut été écroué dans la maison d'arrêt, Bourgeon s'empressa d'envoyer à Quirot le procèsverbal d'arrestation, avec les pièces saisies. « En examinant ces pièces, lui écrivait-il, vous ne trouverez d'important que la chanson, qui est très contre-révolutionnaire, et une lettre
fiPREGYES DES PRÊTRES ET DES FIDÈLES. 255^
qui pourrait faire suspecter Chambel d'émigration. Le département chargea Vuillier, Tim de ses membres, d'aller surle-champ interroger le prévenu en prison. M. Ghambel déclara qu'il avait quitté Bresles en 4787, pour aller recevoir la prêtrise à Rouen ; qu'il avait été ensuite vicaire au Mesnil- Saint-Denis, puis vicaire en chef à Morangles; qu'ayant refusé le serment constitutionnel, il avait été déporté le 16septembre 1792. a Je m'étais déporté par la Flandre, ajoutat-il ; mais ce pays étant devenu français lors de l'invasion» de la Belgique par Duraouriez, j'avoue que l'amour de mon pays, l'horreur que nvinspirait une vie errante, et la crainte de* mourir de faim, m'ont ramené en France, et j'y suis rentré au mois de décembre 4792. Je connaissais parfaitement les peines dont la loi me menaçait. Au moment d^ ma rentrée, elle ne prononçait qu'une détention de dix années, et cette peine à subir dans mon pays ne m'effraya pas d'abord. Les lois étant devenues plus sévères, je sus me tenir caché. Les lois s'étant ensuite radoucies, je m'étais cru pour toujours en sûreté. Mais la loi du 20 fructidor (6 septembre 4795) ayant ordonné aux prêtres déportés de sortir de la république dans un certain délai, sous peine d'être traités comme émigrés, comme je venais de perdre ma mère, qui était le principal attrait qui me retenait en France , je résolus de me déporter de nouveau ; mais, pour éviter h rencontre des troupes des armées du Nord et du Rhin , j'ai préféré diriger ma marche vers le déparlement du Doubs, pour sortir par la Suisse. En approchant de Besançon, il y a environ cinq mois, n'y connaissant personne et manquant de ressources, je demandai où je pourrais trouver l'hospitalité. Sur l'aveu de ma qualité de prêtre, des personnes que je ne connais pas m'indiquèrent des religieuses demeurant dans la maison du citoyen de Raze, auxquelles je pourraism'adresser ; et en effet ce sont elles et les autres gens de la maison qui m'ont procuré logement et secours. La seule cause de la prolongation de mon séjour à Besançon a été une maladie occasionnée par les chagrins et par les fatigues de la route 9 et qui m'a mis vraiment en danger. Depuis ma rentrée en France, je n'ai exercé aucun ministère; et si j'ai
-256 CHAPITRE LUV.
fait quelques actes sacerdotaux , c*est pour moi seul. Les boites où il y a des saiutes huiles, et la bourse où il y a des hosties consacrées, avaient été apportées par un ecclésiastique, pour le cas où j'en aurais besoin, soit comme prêtre, soit surtout comme malade. Je n'ai vu que ce seul prêtre pendant mon séjour, et je ne le connais pas. »
Yuillier ayant insisté pour que le prisonnier déclarât positivement les noms des personnes qui l'avaient logé et nourri pendant tout son séjour, il répondit : « Ce sont les nommées Rose, filles couturières, qui m'ont fourni le logement; pour la subsistance, elle m'a été procurée par différentes personnes que je ne connais pas. »
Cependant la soif de sang qui tourmentait la municipalité terroriste n'était pas encore satisfaite par la capture du prêtre étranger, et, le lendemain, elle prit ce nouvel arrêté : a La loi du Sa germinal an ii étabUt des peines contre le re- «èlement des prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion, et il résultera de l'information sur l'état de Chambel, s'il est dans ce cas, et, par là même, si le citoyen Roux aine, qui Ta retiré dans sa maison, est sujet aux peines de la loi du ^2 germinal. Les pièces seront donc remises entre les mains du juge de paix, avec invitation de poursuivre le citoyen Roux. » La loi du 22 germinal an ii, ou 1i avril i794, prononçait la peine de mort contre le receleur de tout prêtre réfractaire ; quoiqu'elle eût été abrogée positivement par une loi ultérieure, la municipalité entendait la faire revivre dans toute son atrocité. Bourgeon, encore plus enflammé que les autres, écrivit en particulier au juge de paix Mâle : « 11 importe d'opérer avec célérité contre Roux. Vous sentez de quelle importance il est de faire un exemple sévère de ces traîtres à leur patrie, qui osent donner asile aux plus cruels ennemis de la liberté. Je me repose avec confiance sur votre patriotisme, pour donner à cette affaire le résultat que l'on doit en espérer. »
Le même jour, sur le rapport de Yuillier, le département prit l'arrêté suivant : « F. Gbambel , prêtre ^ n'est compris sur aucune liste d'émigrés, et il résulte de ses dires qu'il est prêtre déporté. En rentrant en France, il a encouru les peines
ÉPRBUTBS DBS PBÊTRBS BT DES FIDÈLBS. i57
portées par les lois des 12 floréal an m (article 2), 30 yendëmiaire an ii (article 5) et subséquentes. En conséquence^ il sera traduit devant le tribunal criminel, pour être jugé conformément aux lois. En outre, Cl.-F.-Xav.-Thérèse Roux, dit Deraze, prévenu de lui avoir donné asile dans sa maison, Uarie-Ânne Billerey et les filles Rose, couturières, demeurant dans ladite maison, prévenues d'avoir fourni le logement à Charobel, seront dénoncés à l'accusateur public pour être poursuivis comme ayant donné asile et secours aux ennemis de la république. » C'était à qui enchérirait en sottise et en cruauté.
Heureusement le sort des prévenus appartenait désormais à la magistrature judiciaire, animée de sentiments tout différenls. Cependant, même au sein de ce corps, les catholiques ne pouvaient encore attendre que de la malveillance et de la haine de la part des juges de paix de Besançon, nommés par les mômes électeurs que la municipalité terroriste, et de la part du jury d'accusation, sorti de la même source. Le 31 mars, le juge de paix Mâle, saisi de l'instruction du procès, lança deux mandats d'amener contre M. Roux de Raze et M"« Marie-Anne Billerey. M. de Raze, retiré depuis dix-huit mois dans sa maison de campagne, à Châtillon- Bellevue, ne put être saisi. M"" Billerey fut interrogée le 2 avril. Elle répondit qu'elle était âgée de trente-trois ans, ancienne religieuse de Sainte-Claire, à Besançon, et qu'elle demeurait avec. les sœurs Bruchon, anciennes religieuses comme elle; que leur appartement était au rez de-chaussée de la maison de Raze; qu'elle n'avait vu que quelquefois le prévenu Chambel et qu'elle l'avait toujours vu malade, dans un fauteuil; qu'elle se doutait qu'il était prêtre, mais qu'elle n'en avait la certitude que depuis quelques jours, et qu'elle ne l'avait jamais vu officier ; enfin que la chambre où il avait été saisi n'était nullement dépendante de l'appartement des trois religieuses ni comprise dans leur bail.
Devant des explications aussi péremptoires, le juge instructeur fut obligé de mettre M"' Billerey en hberté ; mais tout le poids de l'accusation retombait sur les bonnes demoiselles Rose, qai furent à leur tour frappées par un mandat
d'amener. Leur interrogatoire eut lieu le 4 avril. M^'* Rose Rose, la plus jeune des deux sœurs, questionnée la première^ répondit qu'elle était originaire de Mesmay, repasseuse et âgée de vingt-sept ans; que le prévenu Ghambel était chez elle depuis quatre ou cinq mois; qu'elle ignorait qu'il îàt prêtre, sans quoi elle ne lui aurait pas donné l'hospitalité ; que chaque jour il témoignait l'envie de partir, mais qu'il avait toujours été malade et que la maladie seule avait empêché son départ; qu'elle n'avait vu ni ses ornements Dises hosties et n'avait assisté à aucune cérémonie célébrée par lui. Elle avoua que c'était elle et sa sœur qui lui faisaient le bouillon et la tisane qui étaient sa seule nourriture , et qu'elle n'avait pas fait la déclaration de la présence d'un étranger chez elle, parce qu'elle ignorait que la loi l'y obligeât, et que, d'ailleurs, elle s'attendait de jour en jour à le voir partir.
M"' J""'-C1. Rose répondit qu'elle était âgée de trentedeux ans et tailleuse ; qu'une fille nommée Rose Colard, d'Ornans, était venue demander à sa sœur un lit pour une ou deux nuits, en faveur de cet étranger malade , et qu'elle l'avait reçu sur la seule recommandation de son air honnête. Le juge ayant insisté pour savoir « si elle n'avait pas vu une grande affluence de personnes venir se confesser au prêtre Ghambel, » elle répondit qu'étant malade, il n'avait fait aucune fonction. A l'issue de cet interrogatoire, le juge décerna mandat d'arrêt contre les deux sœurs Rose, comme ayant sciemment recelé un prêtre déporté, et elles furent aussitôt incarcérées. Un ordre d'arrestation fut également lancé contre M. de Raze pour le même délit. Le 8 avril, le jury d'accusation, composé de Foraisse, J.-L. Détrey, etc., déclara « qu'il y avait lieu à accusation contre Roux et les filles Rose. » En conséquence, ces trois prévenus comparurent le 7 juin par-devant le tribunal criminel, présidé, en ce moment, par M. Véjux. Ils prirent tous les trois pour défenseur l'avocat Jarry. M. de Raze, interrogé, répondit qu'habitant depuis dix-huit mois Ghâtillon^ où il cultivait ses terres, il ignorait complètement ce qui concernait le prêtre Ghambel. Le jury de jugement rendit le verdict suivant : « 11 n'est pas
constant que, pendant Tbiver dernier, nn prêtre sujet à la déportation ait été recelé dans la maison de Roux, à Besançon. » Des lors, il ne restait plus aux juges qu'à déclarer les trois prévenus acquittés, ce qui eut lieu , et ils furent surle champ rendus à la liberté.
Pendant que ce procès se dénouait d'une façon si heureuse aux assises, le principal accusé, Tabbé Ghambel, transporté malade en prison, continuait à être en proie aux plus vives souffrances. Un certificat du médtcin Julyot constate que ce praticien a été appelé dans la maison de Raze pour donner ses soins à un malade attaqué d'une maladie de poitrine avec crachement de sang et difficulté de respirer, et qu'il Ta saigné deux fois ; que le même malade a eu ensuite des coliques et des attaques de nerfs, pour lesquelles il l'a visité en prison, et qu'il n'a connu que là son nom deCbambel. La santé du prisonnier resta dans un état si déplorable que le département lui même finit par être ému de pitié. Le 27 novembre, sur le rapport des médecins com mis [lour constater son état, il décida que M. Ghambel serait transféré de la prison cri mi nelle dans la maison de réclusion des G ipucins, où il devait trouver à la fois un régime moins dur et des confrères tout disposés à lui prodiguer leurs soins (t).
in. Le 17 avril 4796, eut lieu à Besancon une nouvelle capture. Le lendemain, sur le rapport de Rambour, le département prit l'arrêté suivant : « P. -Cl. Micaud, prêtre de Salins, a été arrêté hier au moment où il exerçait les fonctions du culte catholique, sans avoir prêté aucun des serments prescrits. Etant vicaire à Fraroz iJura), il a cessé ses fonctions pour refus de serment à la constitution civile du clergé; depuis cette époque, il a été déporté en vertu d'un arrêté du district d'Arbois , et s'est rendu en Suisse. Depuis sa rentrée en France, il a divagué dans plusieurs communes sans avoir aucun domicile fixe, et il a été trouvé porteur de deux passe-ports qui paraissent faux. Le citoyen Marqui-
(1^ Voir, à la An du volume, le document n'* 111, Noie sur la découverte, faite en 1859, des hosties consacrées saisies sur MM. Ghambel et Véjux.
960 CHAPITIE LXXT.
set, propriétaire delà maison on il a été arrêté, et qui était présent dans la chambre où il exerçait son ministère, la citoyenne Beaufort, locataire de l'appartement qui a servi d'asile à ce prêtre, ont l'un et Tautre encouru les peines portées contre ceux qui protègent la rentrée des prêtres déportés. En conséquence, Micaud sera traduit devant le tribunal criminel ; Marquiset et la citoyenne Beaufort seront dénoncés à l'accusateur public. » M. Micaud fut sans doute transféré à Lons-le-8aunier avec les pièces de son procès. Il ne reste aucune trace des poursuites ordonnées contre ses deux respectables complices.
Le 24 mai, le commissaire Quirot adressa à l'accusateur public le procès-verbal d'arrestation de P.-Ch. Bontrond, jeune prêtre prévenu d'avoir quitté la France pour se faire ordonner à Fribourg, et d'avoir exercé le culte sans avoir fait acte de soumission. M. Bontrond étant originaire de Vesoul, il fut décidé qu'il serait traduit devant le tribunal criminel de la Haute-Saône. Mais pendant qu'on prenait les mesures pour le transférer à Vesoul, les catholiques, de leur côté, en prenaient de plus considérables pour le délivrer en route, ce qui s'effectua avec un plein succès, le 20 juillet. Le lendemain, Quirot communiqua au département ce billet du commissaire du canton de Roche: « Ayant été instruit, hier dans l'après-midi, qu'il venait de passer sur le territoire de Thise et de Chalèze une quantité d'hommes armés, conduisant un prêtre qu'ils avaient enlevé à la gendarmerie, j'ai requis sur-le-champ la garde nationale, et je suis allé avec elle à leur poursuite. Je vous envoie le procès-verbal de nos recherches et de nos découvertes. »
Le département déclara o qu'il importait au maintien de Tordre et de la tranquillité publique de découvrir les particuliers qui s'étaient rassemblés aux Rancenières , près de la route de Besançon à Vesoul, et avaient enlevé le prêtre Bontrond, afin de les faire punir conformément aux lois ; qu'en conséquence, le procès-verbal de Rouziot, juge de paix de Roche, contenant des renseignements propres* à faire découvrir les coupables, cette pièce serait transmise avec les autres à l'accusateur public. » Ce dossier fut sans doute
fiPREUYBS DES PRETRES BT DES FIDÈLES. $61
transmis à Yesoul ; car il n'est point resté, dans les archives du Doubs, d'autres traces de cette preiuière évasion de M. Bontrond.
On peut y suppléer dans une certaine mesure au moyeu des traditions qui se sont fidèlement conservées à Fouçherans et à Trepot. 11 parait que ces paroisses avaient été évangélisées par le jeune prêtre de Yesoul, et ce fut dans leur sein que s'organisa la troupe déterminée qui alla attendre le convoi du prisonnier aux Kancenières. A leur tète se trouvaient Nicolas Roy, de Foucberaus, et J. Pingaud dit Bourgeois, de Trepot. Tous deux s'étaient déjà distingués dans renlèvement de M. l'abbé Maire, à la Combe-Punais. Jean Bourgeois, surtout, était d'une rare énergie, et ses sœurs avaient eu beaucoup de peine à l'empêcher de faire descendre à coups de fusil un patriote monté au sommet du clocher pour abattre la croix. Trop étroitement lo;;é pour pouvoir donner asile aux prêtres, il se faisait habituellement leur guide, et disposait pour eux, au milieu des bois, des baraques où ils trouvaient du feu et un abri. Un honnête gendarme d'Ornans, nommé Bauquin, ne majiquait pas de prévenir les habitants de l'arrivée de ses collègues. Ce fut Bourgeois qui somma les gendarmes, le fusil sur la gorge^ de hvrer l'abbé Bontrond ; sur leur refus, il brisa à coups de crosse de fusil la porte de la voiture où était enfermé le prisonnier, en tira celui-ci à demi mort, l'entraîna dans le bois voisin, pendant que le reste de la troupe tenait les gendarmes en respect. Le soir même, M. Bontrond et ses sauveurs rentraient à Trepot.
Bourgeois avait eu l'imprudence de ne pas se masquer; les gendarmes prirent si bien sou signalement que, peu de jçurs après, il fut arrêté en entrant à Besançon et incarcécé. Son procès, selon la tradition, aurait suivi son cours ; condamné à une peine très grave, il aurait obtenu l'annulation de ce jugement, et aurait été renvoyé devant le tribunal criminel de Lonsle-Saunier qui l'aurait complètement acquitté. M. l'abbé Bontrond fut lui-même relevé de la déportation, le i 3 juin i797, comme n'ayant jamais été fonctionnaire public ni astreint au serment.
262 CHAPITRE LXXY.
IV. La chasse aux prêtres se poursuivait avec activité à Besançon. Le 4 août, Quirot écrivit à Bourgeon: a J'ai reçu avis qu'il existe dans la ville un nommé Firmin, ex-capucin, originaire de la Hante-Saône, envoyé par Tévèque de Lausanne pour solliciter el recevoirles rétractations des prêtres, et qui ne peut être qu'un émissaire des émigrés. On pourrait trouver dans ses papiers des renseignements précieux sur les complots de ces ennemis acharnés de la république. Je vous charge de le faire arrêter et livrer aux tribunaux. » Bourgeon répondit, trois jours après: « On n'a pu découvrir Firmin dans la recherche que j'ai fait faire hier dans la maison de Devanne , apothicaire , où demeure la femme Bole. )>
En compensation, la police municipale découvrit, quelques jours après, un autre prêtre réfractaire qu'elle ne cherchait pas. Bourgeon écrivit à Quirot le 16 août: « Je vous envoie l'interrogatoire subi par Aubin Guillenieney, prêtre déporté, que j'ai fait conduire à la maison d'arrêt. Malgré qu'il n'ait pas voulu déclarer son domicile habituel, il m*est parvenu des renseignements qui peuvent le faire découvrir. » Le 23 août, le département transmit à l'accusateur public les pièces relatives au i^révenu. Le U décembre, il autorisa la translation de ce dernier dans la maison de réclusion des prêtres, pour cause de maladie. Cet acte d'humanité ne fut que le prélude d'un acte de justice encore plus méritoire. M. J.-B. Guillemeney, de Pouilley-les- Vignes, père du prisonnier, représenta au département que, le 30 septembre 4792, il avait été enjoint à son fils de sortir du royaume , attendu qu'il avait été dénoncé comme sous-diacre el perturbateur, tandis qu'il n'avait encore pris aucun des ordres et n'était pas même minoré ; et que cette dénonciation était de celles que les prêires constitutionnels avaient apportées en masse aux élections de Qaingey , pour faire éloigner *toutes les personnes qui pouvaient leur faire obstacle. L'administration cantonale de Pouilley, s'associant à celte juste réclamation, fit sagement observer, dans son avis du 13 novembre, que ce n'était pas à Quingey, au milieu du tumulte d'une assemblée électorale, qu'aurait dû être rédigée une
ÉPBBDTIB DBS PBÊTRES ET DBS FIDÈLES. 263
ilénoûcialioQ emportant la mort civile d'un ci'oyen; que la loi, plus sage, quoique rendue dans un temps révolutionnaire, paraissait indiquer des formes plus protectrices, et, enfin, qu'il y avait lieu d'examiner si le district , en notifiant au prévenu la loi de déportation, n'avait pas eu la main forcée par un arrêté que Renaud (de Quingey) s*était permis de prendre seul au nom du département. Cet avis parait avoir eu pour auteur Tex-procureur général Billot, en ce moment président du canton de Pouilley, qui connaissait mieux que personne toutes ces circonstances.
Le département ne se montra pas moins équitable; et, le i" janvier 1797, usant de la faculté qui venait de lui être reconnue par le ministre, il décida, sur le rapport de Rambour. Cl que Guillemeney avait été compris dans une dénonciation portée en masse contre plusieurs ecclésiastiques; que faussement on lui avait donné le titre de sous-diacre, puisqu'il était constaté par les registres du ci-devant archevêché, qu'il n'avait que la simple tonsure; que les motifs «nonces dans la dénonciation vague portée contre lui étaient détruits par les certificats déhvrés par le maire, les officiers municipaux et les membres du conseil général de la commune, attestant que la présence de Guillemeney dans le canton n'avait jamais excité aucun trouble; qu'en conséquence, l'arrêté de déportation pris contre lui le 29 septembre 1792 était rapporté, et qu'il serait mis sur-le-champ en liberté. » M. Guillemeney était alors âgé de vingt-huit ans; il avait reçu la prêtrise en Suisse depuis deux années.
V. Le jour même de l'arrestation de ce jeune ecclésiastique, le fougueux Bourgeon avait adressé à la municipalité le réquisitoire suivant: « Les émigrés et les prêtres déportés, forcés de quitter la Suisse, qui les rejette hors de son sein, se répandent dans le département , et ils existent en grand nombre sur le territoire de la commune. Ces individus, habiles dans l'art de tromper les peuples, font tous leurs efforts pour troubler la paix dont jouissent les citoyens ; ils cherchent à leur rendre odieux le gouvernement républicain ^t à ramener au milieu de nous le règne du despotisme que lions avons détruit. Ces hommes pervers, redoutant lasév^
2&4 GBAPITBB LKKT.
rite ie la ppMce, cherchent un asile dans les auberges qui sont hors des murs. L'administration, chargée de veiller au maintien de la tranquillité, doit apporter tous ses soins à éloigner la malveillance, et exercer à cet effet la surveillance la plus exacte sur les aubergistes du dehors. » Conformément aux: conclusions de l'orateur, il fut décidé que les.commissaires et agents de police feraient, pendant la nuit, des> visites dans les auberges des faubourgs, et que Bourgeon luimême déterminerait l'époque de ces visites.
Bourgeon put bientôt se réjouir du succès de ses nouveaux efforts. Le 21 août, M. Antide-Alexandre Darmont, de Besançon, âgé de soixante-six ans, curé de Rans, dans le Jura, fut arrôté à Besançon^ et, presque en même temps, la police municipale 7 saisit M. Etienne-Sylvestre Jeannon,curé de Chemin, aussi originaire de Besançon, âgé de cinquante-un ans» Tous deux avaient été déportés pour avoir prêté le serment de 1790 avec restriction. Le dépai*tement , en adressant à l'accusateur public les pièces et les vêtements sacerdotai^x saisis avec ces deux ecclésiastiques, ajouta pour tirer de son apathie le magistrat trop modéré : uLes arrestations multipliées de ces prêtres chassés de la Suisse vous détermineront sansdoute à vous réunir à nous pour solliciter du gouvernement une prompte décision sur les mesures que nous devons, prendre respectivement. Le citoyen Bourgeon nous annonce qu'il a fait dresser un procès-verbal particulier contre la personne prévenue d'avoir donné asile au prêtre Jeannon. 11 a requis le juge de paix de faire les informations. »
Le 10 septembre. Bourgeon écrivit au juge de paix Mâle : (( Je vous adresse ci-joint un procès-verbal rédigé aujourd'hui contre le nommé Denis-Marc Philippet, de Seurre (Côte-d'Or), trouvé ici sans passe-port. Vous jugerez par ses réponses combien cet homme est équivoque. Je le soupçonne d'être prêtre; il se dit jardinier, ses mains n'annoncent pas un ouvrier. Je vais écrire à l'administration municipale de Seurre. Je vous prie, de votre côté, de prendre les informa* tions les plus précises auprès du juge de paix de Seurre sur cet individu, mis en arrestation aujourd'hui. » L'ardent limier révolutionnaire ne s'ëlait pas trompé. M. Philippet était
ÉPREUVES DES FRÊTBBS BT DES FIDÈLES. 26S
le prieur des religieux augustius de Seurre, et il avait été inscrit, le 29 ventôi^e an ir, sur la liste des émigrés. Eu conséquence, le département décida, le 2 octobre, qu'il serait transféré dans la maison de justice de Dijon pour y ètr& jugé comme émigré en rupture de ban. Six jours après, Quirot invita la municipalité à fournir une voiture pour transporter le proscrit à sa destination, parce que ses infirmitésle mettaient hors d'état de marcher.
Le iS septembre, les commissaires de police furent informés qu'il Y avait un rassemblement chez le prêtre Et». Guinchard, ancien aumônier de l'hôpital Saint-Jacques, vieillard âgé de soixante-seize ans, longtemps détenu dans la^ maison de réclusion, et en ce moment consigné à domicile. Us s'y transportèrent aussitôt, trouvèrent la porte fermae, et y frappèrent en vain pendant un certain temps. A la fin, la porte s'ouvrit, et les commissaires trouvèrent le prêtre Guinchard, Marg. Guinchard et Anne-Pierrette Dony, locataires de l'appariement, en compagnie de vingt-quatre autres, personnes appartenant à la classe ouvrière, notamment un pâtissier, un cabaretier, plusieurs journalières et servantes^ et une tricoteuse. Ils remarquèrent une commode surmontée d'une image, et, soupçonnant qu'elle avait dû servir d'autel, ils fouillèrent les hts et y trouvèrent des ornements sacerdotaux cachés.'AJ. Guinchard, interrogé, répondit qu'il n'avait invité personne à sa messe; qu'il iguorait le nombre desassistants, et que les vases sacrés et les ornements étaient à lui. Le V* octobre, il fut condamné par le tribunal de police correctionnelle à trois mois de |»risonet cinq cents fraacs^ d'amende pour contravention aux lois sur la police des cultes. Mais trois jours après, à la suite d'un certificat des médeoins- Rougnon et Morel constatant l'extrême débilité du vieillard,, le citoyen Bucaille, substitut du commissaire près les tribu* uaux, ordonna qu'il serait détenu chez lui, sous la garda d'un gendarme entretenu à ses frais.
VI. L'administration jacobine de la ville de Besançon ne cessait de verser ses doléances dans le sein des députés montagnards du Doubs. Elle leur écrivit, le i6 août : a Nous continuons à jouir d'une tranquillité apparente. Plusieurs
'16& CHAPITRE LXXY.
prêtres déportés ont été arrêtés, dont un fameux qui s'appelle Salomon, désigné par les prêtres réfractaires comme ieurévêqne, le nommé Jeannon, pris au niomentoù il disait la messe chez Thuissier Goguely, ie nommé Guillemeney et un émigré saisi aux casernes. Nous sommes menacés d'être inondés d'un déluge de ces mauvais prêtres. On a reçu hier la nouvelle qu'il y en avait quatre mille rassemblés à Nyon en Suisse, qui s'attendent à obtenir ta permission de rentrer. S'ils y parviennent, que deviendra ce malheureux pays, où se glissent déjà sans cesse et émigrés et prêtres déportés? Ils auront bien plus beau jeu, a présent qu'on nous a retiré la plus grande partie de nos troupes et que le général Dufour nous quitte. »
Le 20 octobre, nouvelles plaintes de la municipalité aux députés « Nous ne doutons pas, écrit-elle, que les émigrés et les déportés n'aient ici des émissaires et des complices; mais tous ces conspirateurs savent si bien s'envelopper de ténèbres, qu'il est presque impossible de les prendre sur le fait. Aussi presque rien ne transpire. Nos frontières étant dégarnies, le passage est ouvert à tout proscrit qui veut rentrer; une multitude en profitent, et nous tremblons sur les suites funestes d'un pareil désordre, qui est favorisé, nonseulement par les gens de la campagne, mais même par les autorités constituées, surtout dans le Jura. Si le ministre <le la guerre n'envoie pas un certain nombre de troupes de nos côtés, il est impossible de prévoir ce qui arrivera; car nous ne pouvons faire fonds sur les gardes nationales et sur la plupart des colonnes mobiles. La nôtre présenterait plus de ressources, mais elle est cruellement travaillée et presque ^ans armes. Dernièrement le général Nouvion ayant requis une colonne mobile dans le Mont-Terrible, il se présenta six hommes ! »
Le 7 novembre, c'est jusqu'au Directoire lui-même que la municipalité fait monter ses cris de détresse : a Tous les renseignements, lui écrit-elle, s'accordent à nous assurer qu'il se forme à Lyon d'affreux complots et qu'il s'y prépare une insurrection prochaine. 11 s'y rend une infinité d'émigrés, de déportés et de gens sans aveu , qui passent par ce
<]éparteiiient et les départements circonvoisins. Us n'ont garde de traverser cette commune, où règne la surveillance la plus active ; mais quelques-uns côtoient nos glacis, pour aller à Saint-Vit, à Dole et de là dans rintérieur.... Tout ce qu'il y a de patriotes dans le cas de voyagernous protestent unanimement qu'il n'y a plus, fort loin, que Besançon où l'on demande et où l'on vise les passe-poris, où Ton examine les personnes suspectes , où le républicanisme soit exactement maintenu, protégé et en honneur; que c'est presque la seule <^ommune où les royalistes et les anarchistes soient efficacement contenus, où les propos inciviques soient proscrits, où, enfin, les vrais amis du régime actuel fassent hardiment entendre et le langage et les chants des hommes libres. Mais, citoyens directeurs, si le gouvernement ne se hâte pas de réprimer, par les mesures les plus sévères et les plus efficaces, la tourbe qui grossit sans cesse des conspirateurs acharnés à la ruine de l'Etat, que pourront nos faibles efforts contre leurs trames ourdies avec tant d'astuce, appuyées d'un si grand nombre de complices? Que deviendront nos frontières dégarnies de troupes et gangrenées par une multitude d'émigrés, de prêtres déportés et de malveillants?....»
Vn. Parmi les prêtres rentrés à Besançon, il en était un que les jacobins auraient été bien heureux de tenir entre leurs mains, c'était M. de Chafioy, vicaire général. Le 9 décembre, le commissaire du Directoire à Pontarlier envoya deux lettres retenues au bureau de poste de cette ville. Elles étaient timbrées de Soleure, sans signatures et maladroitement adressées à M. de Chaffoy, pour être transmises à M. Bacoffe, ex-curé de Saint-Jean-Baptiste. Quirot s'empressa d'envoyer ces deux lettres au ministre de la police, en le prévenant qu'on prenait des mesures à Besançon, mais qu'on croyait Bacoffe à Paris, chez des parents portant le même nom, et que c'était un homme dangereux. Bourgeon, chargé, en même temps, de faire rechercher MM. de Chaffoy et Bacoffe dans la ville, manda, le 19 décembre, qu'il n'avait rien pu découvrir.
M. Cl. Vieillard, curé insermenté de Ghenevrey (Haute- Saône), quoique septuagénaire et infirme au moment de la
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déportation, avait, comme beaucoup d'autres viettX'prètPes,. préféré l'exil aux prisons, dont plusieurs étaient devenues de véritables coupe -gorges. Relire au Landeron, dans le canton de Neuchatel, il s'en vit chassé, au bout de deux ans et demi, par la politique craintive de cet Etat; et il se retira à Fribourg, d'où les manœuvres et les menaces du gouvernement français le chassèrent encore une fois. Alors, ne sachant plus que devenir, il rentra en France, encouragé par une lettre qui lui annonçait que le représentant Perrin, des Vosges, avait dit i Besançon qu'on ne devait pas inquiéter les prêtres déportés rentrés. Mais, arrivé à Besançon, il trouva tout le contraire Obligé de sortir de la ville, il erra de village en village pendant quatorze mois. Mais ses infirmités ne lui permettant plus de continuer un pareil genre de vie, il vint, de lui-même, le 16 novembre i79G, demander place dans la maison de réclusion des Capucins. Le concierge de cette prison, peu habitué à des demandes pareilles, conduisit le postulant au département, qui accorda sans peine, comme on le pense bien, la faveur sollicitée par le respectable ipvaUde. Dans les premiers jours de mars 1797,. M. Vieillard ayant éprouvé une attaque d'apoplexie et le médecin France ayant déclaré que l'air et l'exercice lui étaient indispensables , il demanda la permission de f«iire quelques promenades hors de la maison. Cette pétition demeura sans réponse. Quelques jours après, un exprès vint lui annoncer que l'unique sœur qui lui restât et qui était âgée de près de quatre-vingts ans, était très malade et qu'elle désirait vivement le voir avant de mourir. Le vieux prêtre écrivit de nouveau au département, pour solliciter la permission de se rendre aux vœux de la mourante, en s'engageant sur l'Jtonneur et sous caution, si on l'exigeait, à rentrer au jour qui lui serait prescrit. Le lendemain, le département déclara, sur le rapport de Perriguey , « que Vieillard était âgé de soixante^quatorze ans, malade et infirme ; qu'il s'était rendu volontairement dans la maison de réclusion ; qu'en lui accordant une permission pour aller voir sa sœur, on pouvait compttr sur sa parole pour revenir à la maison de réclusion ; qn'en conséq^ience, il lîii était accordé un délai d'une décade»
pour aller voir sa sœur, l'aller et le retour compris; qu'en ar- Tivant dans sa commune natale, il se présenterait à Tadmi» nistration du canton^ sous la surveillance de laquelle il était mis, et qu'il aurait soin de faire constater son arrivée et sa sortie. » Toutes ces formalités furent exactement remplies, •comme le constate un certificat du canton de Marnay.
H y a des causes dont le bon droit est tellement éclatant, •qu'il s'impose à l'esprit même des adversaires les plus acharnés. La municipalité jacobine de Besançon, après avoir méchamment dénoncé l'administration modérée du département, pour avoir renvoyé et consigné dans leurs domiciles les prêtres âgés ou infirmes que la loi du 3 brumaire venait de condamner à reprendre le cours de leur longue détention, finit par user des mêmes ménagements envers ces paisibles invalides, et la maison de réclusion ne vit revenir aucun de ses anciens hôtes.
Des sentiments de confraternité qui avaient résisté aux plus étranges bouleversements, unissaient deux de ces proscrits à un membre de la députation du Donbs. Us firent appel à son crédit auprès du gouvernement, et le âO mars -1796, Merlin, ministre de la police, écrivit à Quirot : « Le citoyen Seguin, membre du corps législatif, vient de me remettre deux pétitions, l'une du citoyen Galois et l'autre du citoyen Frère (M. de Villefrancon aîné), ex-chanoines de Besançon, détenus faute d'avoir satisfait à la loi du serment de liberté et d'égalité. Ces citoyens réclament leur élargissement et ils allèguent, pour l'obtenir, leur âge avancé, leurs infirmités et la régularité de leur conduite depuis la révolution. Je vous invite à examiner leur demande et à faire ensuite ce que vous paraîtront exiger la stricte exécution des lois et les égards dus à Thumauité. » Quirot répondit que si l'on eût suivi à la lettre les prescriptions de la loi du 3 brumaire et l'arrêté du Directoire du 23 nivôse suivant, les deux pétitionnaires auraient dû rester dans la maison de réclusion; qu'en conséquence, on ne pourrait, sans enfreindre positivement la loi, leur accorder la liberté pleine et entière qu'ils demandaient. Cependant, quelques mois plus tard, le 4 janvier 1797, on voit le département accorder la liberté
complète au vénérable M. Phil. -Gabriel Linglois, ancien curé de Châtillon-sur Saône, qui se trouvait absolument dans le même cas. Mais l'esprit public avait forcé ces administrateurs terroristes à faire un nouveau pas dans la voie de la justice et du sens commun.
Vïll. Si les vétérans du sacerdoce avaient trouvé dans leurs domiciles privés une prison tolérable, il n'en était pas de même des autres prêtres réfractaires que les arrestations multipliées amenaient dans les cachots de Besançon. Indépendamment de la compagnie si rebutante des escrocs et des meurtriers, le régime de la maison de justice était extrêmement dur, et il était encore rendu plus pénible par la brutalité des geôliers. Le 3 avril 1796, le ministre de l'intérieur transmit au département une plainte des détenus de cette prison , portant notamment que leur gardien leur faisait mettre les fers aux pieds et aux mains et les frappait à coups de paquets de clefs, lorsqu'ils demandaient, pour leur litière, la quantité de paille accordée par la loi. Le ministre invitait le département à vérifier les faits et à destituer le gardien s'il y avait lieu. La subsistance môme des prisonniers fut encore remise plus d'une fois en question, par suite de la détresse du trésor public. Le 21 août^la municipalité demanda au département de venir à son secours, parce que les vingt mille livres en mandats qu'elle avait reçus du gouvernement pour alimenter les prisonniers n'avaient produit en espèces que -409 francs iS sous 6 deniers.
Le 18 septembre, M. Guillemet, dont l'humanité était bien connue, reçut la pétition suivante: « Au citoyen accusateur public, les prêtres détenus dans la maison de jusiice de Beî?ançon exposent que le nombre des prêtres arrêtés, augmentant tons les jours, a obligé le gardien de cette maison à les accumuler dans des chambres étroites et peu aérées ; qu'ainsi ^ avec la peine de la détention, que la plupart d'entre eux supportent depuis longtemps, ils ont encore à souffrir de voir leur santé s'altérer sensiblement par l'air méphitique que l'espace si resserré où ils sont les force à respirer^ Sans prétendre plaider ici leur cause, ils rappelleront au citoyen accusateur que l'intention de la loi n'est point qu'ils
ÉPREUVES DBS PRÊTRES ET DES FIDftLBS. 271
soient confondus personnellement avec les assassins, les voleurs, ou des femmes dont Tiuipudeurestle moindre crime. Ils vous supplient donc de vouloir bien les faire transférer dans une maison plus aérée et plus salubre, en attendant que le corps législatif les rende à la liberté, qu'ils espèrent de sa justice et de son humanité. — Pidancet, Touzet, Guillemeney, lireuillot, Cassard, liobert, A. Gannard, Pépin, Robelin, J.-F. Baverel, P. -P. Faivre, E.-E. Bideaux, Bourgeois, F.-J. Vuillemin, Darmont, Maire, E.-A. Bourgeois, Goy, P. Salomon Devillers, Parisot, Boucheron, Chambel. »
Mais déjà le corps législatif lui-même s'était ému des souffrances de tant de prêtres inoffensifs qui peuplaient les prisons d'un bout à l'autre de la France, car dans plusieurs départements les vieillards et les infirmes eux-mêmes avaient été réintégrés dans les maisons de réclusion. Merlin, ministre de la justice, écrivit, le 5 septembre, à Nodier, commissaire près les tribunaux: « Le Directoire, à qui le conseil de& Cinq-Cents a envoyé un message au sujet des prêtres reclus,, désire avoir des renseignements i** sur le nombre des prêtres reclus pour défaut de prestation de serment; 2" sur le nombre et la situation des maisons où ils sont détenus; 3^* sur leurs moyens d'existence et sur la manière dont ils sont traités; 4** sur les motifs qui paraîtraient s'opposer à leur élargissement. Vous voudrez bien me mettre à même, dans^ le plus bref délai possible, de fournir au Directoire les matériaux nécessaires pour répondre aux demandes du conseil des Cinq-Cents. Vous ferez bien de comprendre dans ces renseignements, non- seulement les reclus, mais les prêtresdétenus et traduits devant les tribunaux comme étant sujets à la déportation ou déportés rentrés. »
Le même jour, Quirot, commissaire près l'administratioa départementale, recevait une lettre semblable du ministre de la police.
Nodier s'étant adressé au département pour obtenir les renseignements demandés par les ministres, reçut, le 10 septembre, cette réponse : « Vous savez qu'il n'existe ni à Besançon, ni dans aucun autre canton de ce département,, de maison de réclusion destinée aux prêtres insermentés.
^78 CHAPITBB LXIV.
Le couvent des ci-devant capucias avait été autrefois désigné pour y réunir les prêtres reclus; plusieurs en effet y étaient détenus; mais les évasions s'étant multipliées^ nos prédécesseurs consignèrent dans leurs domiciles respectifs ceux de ces^prètres sujets à la réclusion. Comme ils n*ont donné jusqu'ici aucun sujet de trouble ni d'inquiétude aux citoyens, nous les avons laissés dans le sein de leurs familles, et cette mesure a évité à la république des frais considérables qu'auraient entraînés le logemeut, la nourriture et les gardiens. La grande majorité était d'abord composée de vieillards infirmes, dont l'état exigeait des soins assidus, et l'humanité réclamait en leur faveur un régime moins austère que celui de la maison de réclusion. Quant aux prêtres déportés rentrés ou sujets à la déportation, ils sont tons détenus dans la maison de justice. Ce nombre est considérable, et il le serait bien davantage si nous ne faisions pas transférer dans leurs départements respectifs ceux que Ion arrête journellement sur la frontière. Nous avons pensé, ainsi que l'accusateur public, que cette mesure était nécessaire afin d'éviter un engorgement dans la maison de justice. Les prêtres qui y attendent leur jugement sont traités avec tous les égards dus à l'humanité ; ils ont chacun leur lit, et quant à la nourriture, vous savez, comme nous, que celle que leur donne la république est bien frugale en comparaison du supplément qu'y apportent leurs parents ou leurs amis. — Masson, Besson, Ravier, Hannier. »
Nodier s'étant également adressé à M. Guillemet pour avoir des renseignements sur les prêtres détenus, l'accusateur public lui envoya, le 21 septembre , un tableau contenant les noms de trente prêtres écroués en ce moment à Besançon, et y ajouta les observations suivantes: « Vous savez comme moi que les prêtres détenus dans la maison de justice sont entassés les uns sur les autres, et par conséquent d'une manière très malsaine; que tous les jours il eu arrive de nouveaux; qu'ils n'y ont d'autre moyen de subsistance que le pain et l'eau que l'Etat donne à tout prisonnier. Vous ne trouverez dans l'état ci-joint que cinq prêtres qui aient été sexagénaires à l'époque de la déportation et qui ont préféré
la déportation à la réclusion. Ces prêtres sont : Darniont, Bideaux, Pépin, Boucheron et Nie. Bourgeois. Les trois derniers de la liste ont été fonctionnaires dans le Jura et doivent y être reconduits. Enfin il existe dans la maison de justice un prêtre insermenté, J.-B. Parisot, que je n'ai pas compris dans le tableau des détenus, parce qu'il est porté sur la liste des émigrés. Je vais le renvoyer devant le tribunal criminel de la Côte-d*Or, département de sa naissance et de son domicile 0), »
Nodier, en transmettant au ministre de la justice ces renseignements fournis par l'accusateur public, crut devoir rassurer la sensibilité du ministre sur le sort des prêtres détenus. Il déclara que le tableau de leurs souffrances tracé par Guillemet était exagéré. « Nous avons vu, disait-il, des salles d'hôpitaux de volontaires blessés ou malades, remplies de quatre rangs de lits et où encore souvent le nombre des malades était en double, et l'on ne disait pourtant pas qu'ils étaient entassés les uns sur les autres, ces braves gens qui avaient versé leur sang pour l'établissement de la répubUque. Méritaient-ils donc moins d'égards que des hommes qui ne s'étudient et ne se plaisent qu'à déchirer le sein de leur patrie? Il est bientôt temps, citoyen ministre, de prononcer sur le sort de ces prêtres. Plus d'une fois on a essayé de les soustraire à la vengeance des lois par les tentatives réitérées que l'on a faites pour leur procurer la hberlé, et il a fallu toute la surveillance que l'on a employée, pour faire échouer ces projets. Nos lettres des i3 ventôse, 7 et 27 germinal dernier, celle-ci au ministre de la police , vous convaincront qu'il n'a pas dépendu de nous que l'on y ait déjà statué. ))
(1) Les trente prêtres incarcérés en ce moment étaient : MH. Pidancet, Touzet, Lambert (de Moathier), Gannard, Gavaroz, Jacquelin, Véjax , Chambel , Pône , Guillemeney, Jannon , Faivre (de la Combe) , RobeUn, Vuillemin, Darmont, Gassard dit le P. Salomon , Bideaux, Deirillers dit le P. Salomon , Baud , Baverel , Goy, M aarice Breuillot , Drezet« Pépin, Robert, Deleschaux , Nie. Bourgeois , Et.-Alexis Bourgeois et Philibert Boucheron, de Beaune, âgé de 68 ans, curé déporté, doofc le nom ne se retrouve dans aucun autre document.