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274 CHAPITRE LIXV.
L'administration départementale se montra heureusement animée de sentiments moins inhumains. En effet, la récla* mation adressée à Guillemet par les prêtres détenus n'était pas restée sans succès ; il l'avait transmise aussitôt au département en l'appuyant. « Je ne vois d'obstacle, ajoutait-il, que dans les dangers d'évasion; mais je pense que vous trouverez aisément moyen de remédier à cet inconvénient. L'humanité et la décence réclament cette translation, elle est d'ailleurs conforme aux vœux du corps législatif et du Directoire. » Le département répondit, le 26 septembre : « Nous sommes décidés à faire droit sur les réclamations des prêtresdétenus et aies transférer dans un édiBce national. Cependant, avant de mettre à exécution cette mesure, nous vous observons qu'il existe, parmi ces détenus, des prêtres émigrés ou prévenus d'émigration. Nous pensons, sans doute avec vous, que ceux-là doivent rester dans la maison de justice. Il en est d'autres encore qui, depuis longtemps, méditent leur évasion, et pour lesquels une maison de réclusion ofi*rirait les moyens faciles de se la procurer. Le prêtre Maire notamment est celui qui doit à cet égard fixer votre sollicitude et la nôtre, car nous sommes instruits que celui-là surtout est fort ingénieux dans le choix de ses dispositions. Voici donc le parti que nous vous proposons ; c'est de transférer dans la maison des ci-devant capucins ceux de ces prêtres qui, par leur âge ou leurs infirmités, doivent respirer un air plus salubre et n'être pas resserrés dans un local aussi étroit que la maison de justice. Veuillez nous transmettre la note de ceux que vous jugerez mériter d'être compris dans cette exception. »
Le 2 octobre, le département, ayant reçu la réponse de Guillemet, prit un arrêté portant que la partie de la maison de justice occupée parles prêtres était trop circonscrite ; que plusieurs d'entre eux, indépendamment de leur grand âge et de leurs infirmités , étaient encore affectés de maladies chroniques dangereuses pour la salubrité de la prison ; que dans cette circonstance, l'humanité exigeait de prendre tous les moyens qui pouvaient se concilier avec la justice et la sûreté des détenus; que ce but pouvait être facilement rem-^
tPREUYES DES PRÊTRES ET DES FIDÈLES. 275
pli en transférant dans un édifice national et sûr, tel que la maison des Capucins, ceux de ces prêtres dont l'âge et les infirnntés exigeaient des soins assidus et des égards particuliers; qu'en conséquence, les prêtres Jacquelin, Robelin, Goy, Lambert, Gannard, Baverel,Drezet, Jannon, Darniont, Bideaux, Robert et Pidancet, seraient transférés aux Capucins.
La même faveur fut accordée par le département, le 8 octobre, aux prêtres Pépin et Saloiïion Devillers; le 15, à MM. Touzet et Vuillemin ; le 28, à MM. Deleschaux , Véjux, Lambert, Pône et Cassard ; le 23 novembre, à M. Baud, de Bians; le 27, à M. Chambel ; le 28, à MM. P -Ph. Faivre et Gras; le 8 décembre, à MM. Maire et Nicolas; le H, à MM. Breuillot, Guillemeney et Simon;le 24 janvier,à M.Vernier, missionnaire ; le 29, au P. Moroge, capncin.
Le 4 octobre, le département écrivit à Mercier, nommé concierge de la nouvelle maison de réclusion : « Notre intention est qu'il n'existe dans cette maison aucun rassemblement, etque chacun de ces prêtres ait une heure désignée à laquelle il pourra converser avec ses parents ou ses amis. Au soleil couché, le concierge refusera l'entrée à tous ceux qui se présenteraient. Il visitera, le soir, tous les murs de clôture, afin de s'assurer qu'il n'existe aucun préparatif propre à favoriser une évasion. »
Bientôt cette simple consigne ne parut plus suffisante. Le 14 février 1797, à la séance du département, le commissaire Quirot parla en ces termes: « L'administration doit s'occuper sérieusement du régime intérieur de la maison des Capucins. Les* prêtres qui y sont reclus, oubliant la promesse qu'ils ont faite d'attendre, dans le silence de la retraite, que le gouvernement prononce sur leur sort, donnent déjà des inquiétudes à la police par les réunions fréquentes de personnes de tout sexe et de tout âge qui se rendent dans cette maison, sous prétextede les visiter. Ils cherchent à augmenter le nombre de leurs partisans, en engageant les ministres du culte soumis aux lois à méconnaître les autorités légitimes et à abjurer le gouvernement constitutionnel accepté par la nation. Tolérer de semblables abus, ce serait provo-
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quer, dans le sein des familles, des haines, des divisions funestes, et fournir au fanatisme des armes nouvelles pour troubler la tranquillité publique. »
Le département, touché de ces considérations, prit aussitôt Tarrêté suivant : « Les égards que l'humanité et la justice commandent envers les détenus, ne sont pas exclusifs de la surveillance, et il importe de maintenir dans la maison de réclusion une police telle que Tordre et la décence 7 soient maintenus, d'empêcher surtout les communications qui seraient de nature à favoriser les progrès du fanatisme, en aliénant les citoyens égarés de l'attachement qu'ils doivent au gouvernement qui les protège. En conséquence, l'administration centrale arrête: 4*» Les prêtres détenus qui voudront célébrer les cérémonies religieuses de leur culte, ne pourront le faire que dans une salle comnmne, uniquement destinée à cet objet. — V Le concierge ouvrira tous les jours, à sept heures du matin, la porte de cette salle; il la fermera à dix heures, et à celte heure seulement, il permettra aux détenus de communiquer avec leurs parents ou amis. — 3* Tous les autels existants dans les chambres particulières seront enlevés à l'instant, et le concierge veillera exactement à ce qu'il n'en soit pas élevé de nouveaux. — 4* Dorénavant les détenus ne pourront communiquer avec qui que ce soit dans les chambres qu'ils occupent, à l'exception des officiers de santé et des personnes qui ont l'habitude de leur apporter leur subsistance. — 5** Lorsque des parents ou des amis demanderont la représentation d'un prêtre détenu, ils seront introduits dans l'appartement du concierge, et ce n'est que là que l'entrevue pourra avoir lieu; les personnes admises à converser avec les détenus ne pourront excéder le nombre de six. — 6° Le concierge refusera l'entrée aux enfants des deux sexes qui ne seraient pas accompagnés de leurs pères et mères , et, dans le cas où des parents en introduiraient avec eux, il veillera à ce que les prêtres s'abstiennent de leur prêcher leur doctrine. — 7® Le concierge est autorisé à faire sa visite dans toutes les chambres
et à toutes les heures du jour et de la nuit 9" Le citoyen
Perriguey est nommé à l'effet de se rendre fréquemment
dans la maison de réclusion, pour s'assurer si le présent règlement est observé , et recevoir les réclamations, soit du concierge, soit des prêtres détenus. »
Ce qui perce, dans toutes les dispositions de ce règlement, c'est, avec un sentiment sincère et louable de compassion pour le malheur, une haine inextinguible de la religion, et une préoccupation ardente d'en étouffer tous les germes. La municipalité ayant réclamé contre la surveillance que le département s'était réservée par l'article 9 du règlement, il fut fait droit à sa plainte et décidé, le 17 mars, que la municipalité demeurerait exclusivement chargée de la surveillance des reclus. Ces derniers y gagnèrent peu ; ce fut l'implacable Chazerand qui fut substitué à l'implacable Perriguey.
Les prêtres détenus ne voulurent pas rester sous le coup des imputations calomnieuses qui avaient servi de prétexte à cette recrudescence de rigueurs. Le 17 février, ils adressèrent cette lettre collective à Quirot, qui, comme la plupart des principaux révolutionnaires, comptait parmi les prêtres proscrits quelque membre de sa famille.
« Monsieur,
» Monsieur votre parent nous a communiqué la lettre par laquelle vous le chargez de faire part à ses confrères des reproches que vous faites à tous. Ces reproches , Monsieur, alarment nos sentiments, ^ous sentons tout le poids de nos peines, nous savons les supporter; mais nous ne sommes pas assez ennemis de nous-mêmes pour chercher aies aggraver. Notre état est en butte à toutes les personnes qui ne pendant pas comme nous; nous nous faisons un devoir de ne l'être à personne. Cependant nos ennemis, jaloux de l'asile commode que vous nous avez procuré, sans considérer que votre modération à notre égard est le sentiment de l'humanité, ne voient qu'avec regret la tranquillité dont nous jouissons dans notre captivité ; ils cherchent tous les moyens de l'interrompre par des rapports dont l'exagération nous est connue; et ce que l'on regarderait comme un abus de notre part et comme rassemblement, n'est que la suite du grand nombre de ceux qui occupent la maison de réclusion. Tous
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ont des parents, des amis, des bienfaiteurs, dont ils ont besoin; et les amis, les parents, les bienfaiteurs de tous forment nécessairement des visites nombreuses , et non des rassemblements contre le bon ordre. Nous respectons les autorités, nous supportons les peines que leurs lois nous ont imposées; mais nous nous respectons nous-mêmes, et nous ne nous exposerons jamais à des reproches que nous savons craindre autant par honneur que par sensibilité. Si quelques jeunes gens ont désiré s'instruire, c'a été sans trouble, et on ne croyait pas se rendre coupable en donnant des leçons de sagesse. Si quelqu'un nous a demandé à connaître la foi , est-ce un crime de donner la lumière à celui qui la demande? Si cependant nous vous compromettons, notre intention n'a point été et ne sera jamais de le faire, ni de troubler Tordre public, et s'il y a eu des missives dans les campagnes, c'est à notre insu. Dans tous les temps, la prudence sera notre guide, et le respect pour vous sera notre devoir. Besançon, i7 février 1797 (vieux style). — Vieillard, Gannard, Pidancet, Baverel , Jacquelin , Jannon , Darmont, Bergier, Robert, Ghambel,Touzet, Gras, Robelin, Nicolas, Devillers, Cassard, P.-P. Faivre, Breuillot, Pépin, Robin, Drezet, Moroge, Véjuï, Simon, l^ideanx, Goy, Feuvrier, Maire, Vernier. »
Telle était la malheureuse situation du Doubs à cette époque, que le vide considérable fait dans la maison de justice par la translation des prêtres, se trouva presque aussitôt comblé. La municipalité écrivit, le 7 mars 1797, au commissaire Nodier: « Nous voyons avec bien de la peine, parles visites que nous faisons dans les maisons d'arrêt et de justice, que le nombre des prisonniers s'y accroît d'une manière effrayante. Bientôt il sera impossible d'y en faire entrer davantage, et cependant on en annonce encore de nouveaux, prêts à y entrer. Veuilkz presser les ministres de l'intérieur et de la justice d'ordonner la prompte évacuation des condamnés aux fers. L'humanité et la sûreté des prisons en font undevoir sacré. — Dormoy, Robert, Brégand. » Ainsi, au bout de six ans de l'ère nouvelle, les prisons restaient beaucoup plus remplies qu'elles ne l'avaient jamais été sous l'ancien régime. Il est vrai qu'en compensation on voyait
beaucoup d'arbres destinés à attester le règne de la liberté.
IX. Mais les prisons n'étaient pas seulement encombrées, elles s'étaient encore multipliées du même coup. Les couvents, autrefois asile d'une réclusion volontaire, avaient été transformés en maisons de réclusion forcée , à Besançon , aussi bien qu'à Ornans, Pontarlier et Saint -Hippolyte. Pendant que le monastère des capucins était devenu la prison spéciale des prêtres, le Refuge était désigné pour le séjour des prisonniers de guerre. Les autres édifices religieux de la ville continuaient à être consacrés aux emplois les plus profanes. Le 30 juin , un arrêté du département affecta le couvent des cordeliers aux transports militaires, celui des dominicains à la gendarmerie, Tabbaye de Saint- Paul aux lits militaires^ le séminaire aux approvisionnements de la place, les églises de Saint-Paul , de Saint- Maurice, du séminaire et des bénédictins^ aux magasins à fourrages, Téglise des Grands-Carmes à une écurie supplémentaire, le couvent des bénédictines à un hôpital militaire; et, dans la ville de Pontarlier, l'église de la Croix à un magasin d'avoine , l'église de Notre-Dame à un magasin de farine, et enfin l'église des Ursulii^s à un magasin de blé.
D'après un inventaire estimatif des objets religieux provenant des couvents ou des églises, et déposés au magasin des Grands-Carmes, il restait encore dans ce dépôt, au 12 août 1796, plus de cent quarante kilogrammes de galons d'or et d'argent, sans compter les étoffes brochées de même. Une commission composée de Luc Breton, statuaire, Girod de Chantrans, ancien officier du génie, Jourdain, professeur de dessin à l'école centrale, et Rambour, président de l'administration municipale, fut chargée de faire le triage des tableaux à conserver. Ce triage opéré , il en resta douze cent trente-deux, qui furent vendus à vil prix. Ce dépôt général des dépouilles religieuses fut supprimé quelque temps après, et le clubiste Magnenet , cordonnier, dénonciateur de profession, qui en était le gardien, fut gratifié, en sortant, d'un logement au Refuge.
On a vu que le représentant Pfliéger avait paru un instant
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à Besançon, au mois de janvier 1796, avec une mission du Directoire. Les jacobins de la ville profitèrent de sa présence pour provoquer la destitution de M. Deberly, lieutenant de gendarmerie, et des gendarmes Martin, Montigny et Pointener, accusés d'aristocratie et de fanatisme. Lorsque le gouvernement prit une teinte moins révolutionnaire, ces quatre militaires demandèrent à rentrer au service. La municipalité de Besançon, consultée, répondit, le 21 mai, au ministre de la guerre, que Deberly avait été Tappui des prêtres déportés et l'exécuteur des ordres de Saladin pour opprimer les patriotes ; que les trois autres gendarmes avaient été les fidèles agents de Deberly, et qu'ils étaient impropres à des fonctions où il fallait des patriotes sûrs pour repousser les émigrés et les prêtres déportés.
X. Le canton de l'Abergement avait pour commissaire dii Directoire Battandier aîné, ex-juge de paix, évincé par les électeurs, et qui n'avait accepté le commissariat que sur les instances du député Michaud. Il envoya à Quirot, le U février 1796, la copie d'un réquisitoire qu'il venait d'adresser sans succès à la gendarmerie pour arrêter les prêtres déportés. « Au mois de prairial dernier, ajoutait-il, j'en avais signalé deux aux Grangettes. On les a manques parce que le secret n'a pas été gardé. ■«> Quinze jours après, ce fougueux révolutionnaire, épuisé, malade et ruiné, envoya sa démission. « Six années de travaux constants et pénibles , disait-il avec amertume, ont plus détruit mon existence que n'auraient fait cinquante années dans des temps de calme et de prospérité. L'ancien gouvernement avait beaucoup ébranlé ma fortune, et le nouveau, que j'aime néanmoins toujours , l'écroulé de fond en comble et m'enlève en même temps ma santé. J'ai perdu ma gaieté; celui qui souffre de ne pouvoir faire, ne peut en avoir. Personne ne veut des places ; tous cherchent à s'en démettre. L'expérience que les cultivateurs ont acquise depuis six ans a bien refroidi leur patriotisme ; ils croient la république ruinée de fond en comble et les citoyens bientôt à la besace. J'ai toujours pensé et prêché le contraire ; mais je commence à croire en secret qu'ils n'ont pas tous les torts. Point d'écoles
encore, point de livres élémentaires! Encore quelque temps, et nous rentrons dans les siècles d'ignorance et de barbarie. Pour moi, plus je lis et moins j'y vois clair, sinon qu'on arrivera incessamment à l'égalité de misère. » Ces aveux méritent d'être recueillis de la bouche d'un homme qui s'était jeté à corps perdu dans la Révolution, qui en avait reçu des places et des honneurs, et qui regrettait avec tant de tristesse le temps où il était paisiblement occupé à régler des comptes de société, à tracer des jardins et à construire des bâtiments. De quelque tempérament qu'on soit pourvu, on se fatigue bien vite à détruire.
Battandier fut remplacé par Dubiez, obscur ennemi de la religion, qui se trouva, comme son prédécesseur, tout à fait dépaysé au milieu d'une population restée ou revenue à la foi catholique. Dès le 2 avril , il exhalait ainsi sa mauvaise humeur dans le sein de Quirot : « Vous verrez avec étonnement, par le procès-verbal de l'administration , que les agents de toutes les communes de ce canton ont déclaré n'avoir aucune connaissance qu'il soit rentré des prêtres déportés dans leurs communes; pendant qu'il est de notoriété publique que dans nombre de ces communes il y a eu des prêtres déportés qui ont exercé publiquement leur culte. Ces peuples sont si unis entre eux, que, malgré cette notoriété, il serait difûcile d'acquérir la preuve. Ils sont instruits par ces prêtres imposteurs, qui, contre tout principe d'honnête homme, de ceux môme de leur religion, les persuadent qu'ils doivent mentir, faire de fausses déclarations et de faux serments, dès lors qu'il s'agit de leurs intérêts. Heureusement il n'est arrivé aucun trouble jusqu'à présent dans le canton, mais il est à craindre pour la suite. »
La réquisition contre les prêtres, adressée à la gendarmerie du canton par Battandier, quelques jours avant sa retraite, causa, deux mois après, Tune des arrestations les plus révolu tantes de cetteépoque. On a vu(t. IV, ch. xuii de cette histoire) qu'au mois de mai 1793, à l'époqueoù l'on ramassa tout ce qui était resté de prêtres insermentés en France pour les expédier à la Guyane, le district de Pontarlier, par une extension monstrueuse d'une loi déjà trop cruelle, avait fait saisir, puis di-
rigervers la rade deRochefort, M. J.-Aat. Pône, de Chantegrae, jeune prêtre maladif, resté au sein de sa faraille. M. Pône, n'ayant jamais eu d'emploi ni de pension, n'avait jamais été astreint à aucun serment en qualité d'ecclésiastique ; et la loi de transportation ne lui était applicable à aucun titre, car il n'avait été d'ailleurs l'objet d'aucune dénonciation personnelle. Ce fut donc par une illégalité flagrante qu'il fut condamné à ce long et horrible supplice des pontons dont il nous a laissé un tableau tracé avec tant de longanimité et de modestie. Rendu à la liberté par un arrêté des comités de la Convention, en date du 4 avril i795, il était rentré dans sa famille et avait donné un nouveau gage des sentiments de conciliation et de patriotisme qui l'animaient, en faisant acte de soumission aux lois de la république pour exercer son pieux ministère en faveur de ses concitoyens de Vaux et Chantegrue. il était donc parfaitement en règle avec toutes les lois sanguinaires si malheureusement ravivées par la Convention mourante. Mais on ne put lui pardonner le bien qu'il faisait sous la protection même de la loi. H fut arrêté par la gendarmerie et incarcéré, le 29 avril 1796, au fort de Joux. Pour justifier cette arrestation illégale, le commissaire du canton de TAbergement prétexta « qu'à l'ombre de sa soumission, Pône animait le peuple et rebénissait les églises où les constitutionnels avaient célébré. » Comme si l'administration avait le droit dérégler, pour un culte quelconque, le programme de ses bénédictions. M. Pône fut transféré dans la maison de justice de Besançon, et les pièces qui le concernaient furent remises à l'accusateur public. En vain cet honorable magistrat, dans une note transmise au commissaire près les tribunaux, le 21 septembre, fit il observer tout ce qu'il y avait d'illégal et d'odieux dans la conduite de l'administration à l'égard du jeune prêtre de Chantegrue; tout ce que le département fit en sa faveur, fut de le transférer du miheu des assassins et des malfaiteurs, à la maison spéciale de réclusion pour les prêtres, et ce ne fut que sous l'administration suivante qu'il put obtenir justice.
Encouragé par ce triste exploit, le commissaire Dubiez or-
«PREUVES DES PBÊTBES ET DBS FIDÈLES. 283
ganisa une nouvelle chasse contre les prêtres, et, le 27 mai, il eu rendit à Quirot le compie suivant: « Informé par voie sûre qu'il y avait au moins deux prêtres réfractai pes aux Grangettes, j'en avertis le lieutenant de gendarmerie résidant à Rochejean, qui, sur mon invitation, se détermina à en faire la recherche hier, à l'aide d'un renfort qu'il fil venir de Pontarlier. La chose a échoué parce que le secret n'a pas été gardé. Des personnes des Grangettes en furent averties à Poutarlier dès la veille et annoncèrent , à leur retour dans leur commune, que le lendemain la gendarmerie devait ftiire dans leur village une fouille pour la recherche des prêtres. Vous voyez comme l'on est trahi ; il n'est pas difdcile de connaître par qui. m
Le 3 août, eut lieu une nouvelle tentative non moins infructueuse. Les douaniers ayant prévenu les volontaires cantonnés à Rochejean qu'il y avait un prêtre dans une ferme isolée, la Grange-Dernier y trois de ces soldats s'y rendirent et trouvèrent sur la porte de la maison deux hommes dont l'un s'empressa de prendre la fuite ; mais, couché en joue par un volontaire et contraint de s'arrêter, il fut saisi. Au même moment, les habitants de la ferme se mirent à crier et à héler des faucheurs, qui accoururent armés de faulx et de fourches. L'un des volontaires tira un coup de fusil en l'air pour appeler les douaniers à leur aide , car ils se trouvaient inférieurs en nombre aux gens de la ferme, qui étaient cinq hommes et quatre femmes. Mais ce fut sans aucun succès, et ils furent contraints de relâcher leur prisonnier, qui n'était pas, comme ils le pensaient, l'excellent M. Petite, curé assermenté, puis rétracté de Villeneuve-d'Amont, mais son frère qui cultivait ce domaine de famille, et qui paraît avoir cherché à attirer sur-soi même toute l'attention des soldats pour sauver le proscrit. En effet, les gens de la ferme , en conversant avec diverses personnes , avouèrent que le curé de Villeneuve s'y trouvait en ce moment, ajoutant « que c'était un prêtre très tranquille, qui ne faisait pas le moindre mal, et qu'il était venu chercher ses habits pour s'en aller dans le Jura, où les prêtres étaient moins inquiétés. »
Les volontaires ne tardèrent pas à se venger de leur échec.
Deux mandats d'amener furent lancés, le 26 septembre, par Saillard, juge de paix du canton, contre J.-Jos. Petite, cultivateur, et Marie-Josèphe Guyon,sa femme. Cette dernière répondit avec fermeté que des inconnus armés , mais sans ordre, sans uniforme et même sans cocarde, étaient venus envahir à main armée son domicile , avaient fouillé la maison, et, après avoir saisi son mari par le collet, de la manière la plus brutale, l'avaient entraîné vers le bois, ce qui avait fait penser qu'ils voulaient l'assassiner; que des ouvriers suisses, occupés sur les terres de la ferme, étaient accourus pour le sauver, ainsi que deux filles de la maison que les mêmes inconnus traînaient vers le bois pour les violer ; que le lendemain, lesmêmesinconnusétaientrevenusà la charge, mais s'étaient contentés de se faire donnera boire et à manger. Le juge de paix déclara que M. J.-Jos. Petite ayant été arrêté et maltraité illégalement, s'était trouvé dans le cas de légitime défense, et qu'il n'y avait lieu à aucune poursuite ultérieure contre les habitants de la Grange-Dernier.
Le 7 octobre, les douaniers du Mont-des-Lacs ou Mont- Sainte-Marie, arrêtèrent une femme suisse, nommée Chioberet, qui retournait dans son pays, portant plusieurs lettres adressées à des prêtres déportés. Traduite devant le tribunal correctionnel de Pontarlier, elle fut renvoyée par les juges devant l'administration départementale.
Le 9 novembre, le commissaire Dubiez écrivit à Quirot : « En conséquence de votre circulaire du l" brumaire, j'ai requis les agents et adjoints de ce canton de déclarer les prêtres déportés qui sont dans leurs communes. Tous ont été muets, quoiqu'il soit notoire qu'il y en a presque dans toutes. Dans l'état présent des choses, il n'est pas possible de s'en débarrasser sans employer des forces suffisantes, n De son côté, M. Barthelet, président de l'administration cantonale, avait répondu à la réquisition de Quirot, en lui annonçant un arrêté qui enjoignait aux agents de faire exécuter les lois, arrêté tout à fait inoffensif, queles agents euxmêmes avaient pris avec l'intention bien évidente de n'y donner aucune suite.
Deux ecclésiastiques originaires des Grangettes de Saint-
Point, M. Cl.-F.-Jos. Rousseau , vicaire insermenté de Morey-lez-Saint-Julien, et son frère, Cl.-Ant., bénédictin, furent arrêtés dans la Haute-Saône, et transférés dans la maison d'arrêt de Besançon, le 9 avril i 797, par ordre du directeur du jury d'accusation de Gray. Trois jours après, ils demandèrent au département d'être réunis à leurs collègues dans la maison des Capucins. L'aîné souffrait encore d'une fièvre intermittente, et le plus jeune, âgé de vingt-quatre ans, avait la poitrine très faible; ils durent bientôt à une administration plus équitable un soulagement beaucoup plus complet.
XI. Le canton d'Amancey se distinguait par son dévouement presque unanime à la religion et aux prêtres proscrits. Réduits à une minorité infime, les dissidents adressèrent à Quirot, le 16 février 1796, cette dénonciation amère, qui englobait la population à peu près tout entière: « Les soussignés, patriotes d'Amancey, croiraient manquer à leurs devoirs s'ils ne vous faisaient part de ce qui se passe dans leur canton. Il existe à Fertans un nommé Chaput, curé émigré, ayant encore actuellement un procès criminel pendant au ci-devant tribunal d'Ornans, auquel on ne donne aucune suite, et un autre prêtre nommé Adriet, qui vient seulement de rentrer; un à Bolandoz, nommé Renaud ; un à Déservillers, nommé Châtelain ; un à l'Abergement (du Navoy), nommé Bataillard ; un à Gevresin, nommé Clerc ; un à Cléron, nommé Durand; un enfin à Amondans, dont le nom est ignoré, un autre encore à Bolandoz, nommé Chavot; lesquels sont tous des prêtres déportés, qui ne cessent de prêcher le mépris des autorités constituées, font faire des quêtes forcées dans les communes, notamment à Amancey, où l'agent, à la tête de dix hommes, s'en allait dans les maisons forcer le monde à donner du blé ou de l'argent pour la nourriture de ces prêtres. Ils ont même eu l'audace de se présenter à cet effet chez Besson, commissaire du Directoire; ils faisaient de violentes menaces aux patriotes qui se refusaient à cette quête, et ils en dressaient la liste. Tous les agents et adjoints du canton ont été nommés par les fanatiques, excepté à Montmahoux, à Silley et Flagey, communes qui ne permettent l'entrée à aucun prêtre. Les agents, étant
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donc de la trempe que nous venons de dire, ne mettent à exécution aucune des lois contre les prëtreset ne les afflchent même pas; au contraire, ils les enfreignent, en faisant sonner, depuis peu, plusieurs coups de cloche pour l'annonce de leur culte. Us commettent même, à Amancey, une garde avec des piques pour aller chercher le prêtre émigré, et ils le conduisent à l'église, l'agent en tète. Pendant qu'il prêche la royauté, la garde est placée sur des hauteurs, à l'extrémité du village. Les prêtres enfin empêchent les volontaires de rejoindre leurs drapeaux, par la crainte de la damnation éternelle; ils défendent aux agents de les y contraindre, et font ahandonner les biens nationaux à ceux qui en avaient acheté. Citoyen Quirot, c'est avec confiance que nous vous adressons le présent exposé. Vous voudrez bien prendre les mesures nécessaires, que nous croyons être le changement des agents et adjoints et du juge de paix, qui fait un couvent de ces calotins chez lui , ainsi que le président du canton. — A Amancey. — Ordinaire, officier de santé , Châtelain, capitaine, F. Doyon, X. Marçot (de Fertans)el son fils, A. Rûbardet, F. Mareschal, F. Péguillet le jeune, Gavigiiet, agent de Montmahoux (suivent deux autres noms illisibles). )>
Trois jours après, « les patriotes de Déservillers, » au nombre de deux, écrivirent pour appuyer la dénonciation de \euvs frères d'Amancey. a La chose publique, disaient-ils, est confiée dans notre commune à un agent et un adjoint qui sont les ennemis du gouvernement républicain et les amis des prêtres réfractaires. Us reçoivent ceux-ci chez eux et les soutiennent en toute chose avec un acharnement sans exemple. Du momentdeleur nomination, ils se sont permis de replanter eux-mêmes les croix et tous les autres signes de religion. Si vous ne voulez pas voir dans notre département se renouveler les horribles scènes de la Vendée, hâtez-vous de seconder les efibrts des patriotes, puisque le nombre en est malheureusement trop petit, et que les chouans sont au moins cent contre un. — Et.-Simon Carrey, Hipp. Châtelain. »
Ces jacobins, désespérés, ne s'adressèrent pas seulement à
Quirot, ils recourarenl directement au miDÎstre de la police, et, le 7 mars, Merlin écrivit à ce commissaire : « Je suis informé que dans votre département, notamment à Ferlans^ les prêtres ont fanatisé la plus grande partie du peuple, qui se met en rébellion; qu'ils empêchent les volontaires de rejoindre les drapeaux, discréditent les assignats, prêchent la contre-révolution en pleine église, etc. Ces désordres doivent exciter votre zèle. Vous voudrez bien prendre les plus promptes mesures pour les arrêter et pour traduire devant les tribunaux les coupables auteurs. »
Cinq jours après, Gallet, commissaire du canton de Levier, prévient encore Quirot qu'à Cléron, plusieurs prêtres, au nombre desquels peut se trouver Tabbé Melin, de Levier,, ont trouvé un asile dans une sorte de château, où ils exercent leur prétendu ministère, sous la protection du citoyen Mougenot, président du canton d'Amancey. Il demande qu'on poursuive lés prêtres sur tous les points à la fois, afln que, chassés d'un canton, ils ne trouvent plus de refuge dans un autre, et «pour éviter, delà part du peuple fanatisé, des comparaisons qui l'irritent, ou des espérances qui nourrissent son opiniâtreté. »
Le !5 avril, le commissaire Besson, frère du député, personnage assez calme et tenu à des égards particuliers envers les électeurs de son frère, écrit à son tour que l'administration cantonale a dû envoyer au département les explications réclamées par son arrêté du 19 mars, au sujet des prêtres réfractaires. « Ces explications, ajoute-t-il, sont pour la plus grande partie fausses et infidèles. Les agents déclarent qu'ils n'ont aucune connaissance qu'il y ait eu et qu'il y ait encore des prêtres déportés dans leurs conaraunes ; tous ces faits sont faux. Il a existé de ces prêtres, j'en ai donné à la gendarmerie d'Ornans une liste de huit qui étaient à ma connaissance. Ce même nombre existe encore actuellement à Ferlans, Cléron, Bolandoz, Déservillers, l'Abergement et Gevresin. Je suis même informé qu'ils y exercent leur culte au vu et su des agents, depuis leur procès-verbal du 18 courant. Toutes les réquisitions que je fais à ces agents de faire exécuter les lois sur les prêtres, n'ont aucun succès;
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si on punissait les prévarications des agents, on viendrait à bout de se défaire de ces ennemis de la république. J'ai requis dernièrement des citoyens de ce canton de prêter main forte à la loi; mais ces citoyens, que je croyais bons patriotes, m'ont répondu qu'ils avaient présenté pétition au département pour être déchargés de ces corvées et du logement des soldats, si l'on en envoyait. Je ferai ce que je pourrai, et je serais bien aise que les agents eussent une petite correction. »
Le 24 avril, Besson écrit encore à Quirot que les prêtres déportés ou émigrés sont toujours en fonction; qu'à Gevresin, on aurait même prêché contre les lois, u Les agents, ajoute-t-il, se moquent de toutes les réquisitions qu'on peut faire, et je vois que tout le peuple les soutient de toutes ses forces. J'ai requis la gendarmerie, et je ne la vois pas du
tout. ))
Les jacobins, de leur côté, ne négligèrent rien pour faire destituer les magistrats élus par la presque totalité de leurs concitoyens. Le déparlement ne cessa pas de recevoir des notes non signées dans lesquelles M. Mougenot, président du canton, était dépeint comme un partisan des émigrés, qui avait chouanisé et fanatisé les villages de Scey, Cléron, Fertans, Amancey, Amondans, etc., et fait peser avec affectation sur les patriotes le poids de l'emprunt forcé; l'agent et l'adjoint de Fertans , comme laissant persécuter impunément les amis de la république et notamment les acquéreurs debiens nationaux; MM. J.-Cl. Roy, agent de Cléron, et J.- L. Amiot, son adjoint, comme deux gredins qui logeaient chez eux le curé déporté et faisaient des quêtes à son profit ; M. P.-Jos. Tournier, de Bolandoz, notaire et juge de paix, comme un grimacier et un chouan très prononcé, tout occupé de sauver des cAowansde son village qui avaient assassiné des patriotes, à ce point qu'il avait obtenu de son collègue, le juge de paix de Vuillafans, d'arrêter complètement cette affaire. On a déjà compris que ce prétendu assassinat était une simple exagération oratoire. Quelques patriotes de Bolandoz s'étaient plaints seulement d'avoir été vexés et insultés par les partisans des prêtres, et la justice avait trouvé ap-
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paremment que les torts étaient au moins partagés. Les jacobins n'en continuèrent pas moins à se représenter comme ayant été, nombre de fois, attaqués et foulés impunément, et ils annoncèrent que les élections futures seraient un nouveau triomphe pour les royalistes, si l'administration centrale ne s'empressait pas de porter sur le canton une main régénératrice. Ils proposaient à Tavance comme président da canton, Gl.-L. Courbet, deFlagey, ou Jos. Prélat, deSilley; comme agent d'Amancey, le médecin Ordinaire; comme agent de Pertans, Marçot, et comme adjoint de la même commune, l'instituteur Châtelain. En un mot, ces vertueux patriotes se dévouaient tous à hériter de ceux qu'ils accusaient et à tyranniser ce canton où, de leur propre aveu, ils étaient un contre cent.
M. J.-Cl. Roy, agent de Gléron, fut le premier sur qui éclatèrent les foudres du gouvernement. Le 30 mai, un arrêté du département, provoqué par un rapport du commissaire Besson, le suspendit de ses fonctions pour avoir laissé inhumer dans un caveau de l'église le corps de M. de Terrier, ex-président au parlement, amené de Besançon dans un chariot chargé de paille. En permettant cette inhumation, accomplie sous la présidence de deux prêtres déportés, (c il avait, suivant l'arrêté départemental, fourni au fanatisme les moyens puissants dont il sait tirer avantage pour égarer les esprits et les ramener aux préjugés de l'ancien régime. » Cet arrêté fut conlSrmé par le Directoire le 19 juin, ce qui transformait la suspension en destitution définitive.
11 fallait plus qu'une pareille mesure pour intimider les catholiques. Le 13 juin^ Besson manda que les prêtres déportés continuaient à résider à Gevresin , Bolandoz et Fertans ; que, dans cette dernière commune, il y en avait même trois ou quatre qui allaient fonctionner, tous les dimanches^ dans les autres paroisses ; qu'ils étaient soutenus par tout le monde, et que lui-même n'était plus en sûreté chez lui.
A la suite de ce dernier rapport, le département jugea qu'il était nécessaire de frapper un grand coup, et il organisa en silence l'expédition dont les trois chefs ont laissé le récit suivant : « Le 1" messidor (19 juin), en vertu des or-