VIII
âOO CHAPITRE LXXV.
dres du citoyen Gosté, chef d'escadron de la gendarmerie^ et sur Tavis qu'il avait reçu que les prêtres réfractaires fonctionnaient publiquement dans des communes du cantoa d'Amancey, notamment à Cléron, Ferlans et Amancey, et que dos militaires sans congé s'y retiraient ; nous, F.-Jos. Comoy, lieutenant de gendarmerie à Pontarlier, J.-Cl. Mérédey, lieutenant à Ornans, et Cosson, maréchal des logis à Besançon, accompagnés des brigades de Besançon, Pontarlier, Ornans et Levier, nous nous sommes exprès transportés dans lesdites communes, à l'effet d'y faire des visites domiciliaires dans les maisons suspectes. En conséquence, nous avons fait cerner la maison de la veuve de Simon Roy, à Cléron, et, après avoir fait appeler l'adjoint, nous avons fait perquisition des plus scrupuleuses dans cette maison. Nous n'y avons trouvé que des eflets servant à l'usage de prêtre, qui nous ont donné de violents soupçons qu'il y ea avait existé. Ces effets consistent en soutane, chasuble, étole, manipule, calice, patène et deux pyxides remplies d'huile. Tous ces objets étant renfermés dans une serviette, nous nous en sommes emparés pour être remis à l'administration.
» De suite nous nous sommes rendus à Fertans et avons fait investir les maisons suspectes, environ les deux heures du matin. L'adjoint étant arrivé, nous sommes entrés dans ces maisons, notamment dans le ci-devant presbytère, où. nous n'avons rien trouvé, et dans celle de F. Laurent dit Médard, chez lequel nous n'avons pu découvrir autre chose que quatorze lettres qui prouvent une correspondance criminelle, deux chansons, dont une tend à avilir le papiermonnaie, et plusieurs autres brochures incendiaires, desquels papiers nous nous sommes aussi emparés, pour les remettre au département. Nous nous sommes ensuite transportés au temple de la Raison et avons remarqué que tout y était préparé pour célébrer la messe le présent jour. Nous avons aperçu plusieurs effets servant à l'usage du culte, notamment un calice assorti, un ciboire, une pyxide et un ostensoir dans lequel était une hostie. Visite faite, nous sommes sortis, avons fermé l'église et emporté les clefs»
Nous avons remarqué aussi qu'il existait au haut du clocher une croix de fer garnie de fleurs de lis, et nous avons sommé Tagent de la faire enlever, à quoi ils ont répondu qu'il n'y avait dans la commune aucun ouvrier capable de le faire, mais qu'ils se soumettaient à la faire enlever sous huit jours.
» De suite nous nous sommes transportés à Amancey, après avoir laissé à Fertans un détachement commandé par un brigadier. Nous avons fait part au citoyen Besson, commissaire du Directoire, de ce que nous avions fait, etTavons invité à nous dire s'il n'existait aucun prêtre réfractaire dans la commune et le canton, à quoi il a répondu qu'il n'en résidait point dans la commune, mais qu'il voyait avec regret que Jos. Bourlier, agent communal, accompagné de plusieurs, allait tous les dimanches chercher à Fertans le cidevant curé, pour fonctionner à Amancey, et qu'il n'a pas pu empêcher cette démarche, malgré les différentes défenses qu'il leur en a faites.
)> Le lendemain, 2 messidor, nous avons envoyé deux gendarmes à Fertans, à l'eflet de s'emparer des effets trouvés dans le temple, pour les remettre au citoyen Besson. Ils ont vu avec étonnement que tous ces effets avaient été enlevés pendant la nuit, au moyen de doubles clefs, car nous n'avons reconnu aucune fracture. »
Cette expédition, entreprise sous prétexte de faire exécuter les lois, n'était elle-même qu'une violation flagrante de la constitution, qui interdisait formellement les visites domiciliaires. Elle avait eu, du reste, tout l'insuccès qu'elle méritait.
Le département ne voulut pas cependant que ce déploiement de forces fût tout à fait perdu, et, vers la même époque, le médecin Ordinaire ayant renouvelé ses dénonciations, en se plaignant qu'on avait tiré à bas une buvette surmontée par lui du bonnet de la liberté, et qu'on avait renversé le mur d'un jardin qu'il venait de soumissionner, l'administration prit, le 4 juillet, l'arrêté suivant : « Considérant qu'il n'existe à Amancey ni protection ni sûreté pour les citoyens amis des lois et du gouvernement constitutionnel ; que le citoyen Ordinaire, dont la moralité politique est avan-
292 CHAPITRE LIXV.
tageusement connue, a été vexé et désarmé arbitrairement ^ avec l'intention de le punir de son attachement à la république et de sa confiance au gouvernement en acquérant des biens nationaux ; considérant, en outre, que l'agent et l'adjoint d'Amancey protègent ouvertement la résidence des prêtres émigrés ou déportés ; qu'à chaque jour désigné pour l'exercice du culte catholique, Bourlier, agent, se met à la tête d'un rassemblement pour servir d'escorte au ci-devant curé, prêtre réfractaire et banni; qu'il a méprisé constamment les observations du commissaire du Directoire ; l'administration centrale arrête que l'agent et l'adjoint d'Amancey sont suspendus de leurs fonctions. » Cet arrêté fut confirmé par le Directoire le 43 août.
Le lieutenant Mérédey, chef de la gendarmerie d'Ornans, supportait avec peine l'échec qu'il avait éprouvé dans l'expédition du canton d'Amancey. 11 voulut prendre sa revanche, et, choisissant le jour même de la fête de l'Assomption comme offrant le plus de chances pour un bon coup de filet, il se mit à la tête de sa troupe et se rendit successivement à Scey-en-Varais, à Cléron et à Maizières. « Chemin faisant, dit-il dans son rapport, nous avons aperçu deux individus qui se portaient en grande course à Cléron, sans doute pour avertir de notre arrivée. Là, nous trouvâmes aussi un grand nombre de personnes attroupées près de l'église, et, nous étant adressés à l'agent, nous lui demandâmes s'il y avait des prêtres réfractaires dans la commune, et si Ton y disait la messe. 11 répondit qu'étant nouvellement nommé agent, il n'en savait rien. Nous étant transportés avec lui à l'église, nous l'avons trouvée ouverte, avec un grand nombre de personnes au dedans et au dehors. De là, nous étant rendus chez deux citoyens patriotes du lieu pour y prendre des renseignements, ils nous ont dit qu'il se retirait présentement dans la commune deux prêtres émigrés, nommés Boite (de Mesmay), et Durand, ci-devant curé du lieu. Nous avons de plus appris que ces deux prêtres étaient tantôt à Scey avec le prêtre Nicolet, tantôt à Fertans avec le curé émigré. N'ayant aucun asile fixe, il est difficile de les saisir, m
ÉPRBUTB8 DBS PRtTBBS BT DES FIDÈLES. 293
Les destitutions partielles opérées dans un canton si gangrené de fanatisme ne pouvaient évidemment donner une satisfaction complète aux patriotes, 11 fallait un coup qui frappât plus fort et plus loin, et l'inertie persistante opposée par la plupart des agents municipaux à l'organisation des colonnes mobiles, eu fournit bientôt le sujet ou le prétexte au département. Le 29 octobre, à la suite des plaintes du citoyen Maire, d'Ornans, chargé d'organiser la colonne du canton d'Amancey, et sur le rapport de Rambour, le département déclara « que la désobéissance opiniâtre de l'administration cantonale était une suite de la protection et de Tasile accordés aux prêtres émigrés et déportés ; que les agents et adjoints n'avaient déféré à aucune des réquisitions du commissaire du Directoire tendantes à faire cesser tous ces désordres ; qu'il était juste cependant de faire une distinction en faveur du président et des agents et adjoints de Montmahoux, Gevresin, l'Abergement, Flagey et Silley, qui n'avaient pas^partagé les principes de leurs collègues, et qu'en conséquence, tous les autres membres de l'administration étaient suspendus de leurs fonctions. » Un arrêté du Directoire confirma leur destitution le 23 novembre.
Bien que cette mesure fût loin d'être aussi étendue que les jacobins le désiraient et qu'elle eût épargné plus d'un fonctionnaire notoirement attaché à la foi catholique, l'administration n'en tomba pas moins dans une désorganisation complète. Le commissaire Besson écrivit, le 18 décembre, à Quirot, avec un profond découragement : a La plus grande partie des agents et adjoints nommés en remplacement des destitués out refusé d'accepter. Ce sont l'agent et l'adjoint de Cléron, ceux de Fertans, ceux de Déservillers, l'agent d'Amondans, l'agent de Bolandoz et celui de Flagey. 11 n'y a que l'agent et l'adjoint d'Amancey qui ont accepté. Vous Toyez dans quel état se trouve ce canton. De nouvelles nominations deviendraient sûrement encore infructueuses. Il faut donc prendre un parti pour ne pas laisser férier les choses. J'attends de votre part des ordres. L'agent et l'adjoint d'Amancey ont déjà nommé, en ce qui les concerne, la colonne mobile. »
Le religieux M. Tournier, juge de paix du canton, se trouvait, par l'ordre même de ses fonctions, à Tabri des colères du département. Nodier, ^mmissaire du Directoire près les tribunaux, essaya bien de l'effrayer; mais il n'y réussit pas. Un certain Atbanase Gachot, se qualifiant de bon républicain, s'était plaint à Nodier que le juge de paix du canton d'Amancey lui refusait justice. Il avait acheté, disait-il , le presbytère de l'Abergement-du-Navois , et le juge de paix refusait d'en faire sortir J.-F. Bulle, instituteur, à qui cette maison avait été affermée par l'agent de la commune, à la condition de sonner Y Angélus et de chanter la messe et les vêpres tous les dimanches. « Les gens de cette commune, ajoutait-il, sont bercés de l'espérance du retour de l'ancien régime par les conseils d'un prêtre réfractaire qui dessert publiquement la commune. »
Nodier adressa, le 28 novembre, à M. Tournier, une lettre très courroucée qu'il terminait ainsi : « Votre silence nous
mettrait dans la dure nécessité de vous dénoncer aux mi-
nistres et à l'accusateur public. » M. Tournier ne se pressa nullement de répondre; il ne le fil que le i2 décembre. Après avoir rétabli la vérité des faits, il dit, en faisant allusion à son dénonciateur : « Il est bien dur à un honnête fonctionnaire d'être obligé de se justifier vis-à-vis d'un homme qui, échappé au glaive de la justice et obligé de fuir le sol de la patrie depuis plus de quinze ans, pour cause d'homicide, est rentré on ne sait comment. » Le magistrat se plaignait^ en terminant, de ce que le commissaire près les tribunaux l'avait accusé un peu lestement de forfaiture et de fanatisme. Ce malheureux Nodier ne faisait décidément plus peur.
XII. La ville de Baume ne fournit aucun fait qui mérite d'être signalé. Dans le canton rural, siégeant à Cour, les catholiques étaient fort gênés par la surveillance du commissaire terroriste Grosrichard. Ce dernier écrivait lui-même, le 28 avril, à Quirot : « Chaque agent a renouvelé sa déclaration qu'il n'existait aucun prêtre réfractaire ni rétractataire, et s'il en existe, ils s'y tiennent bien serrés, bien cachés. » Cependant, le 21 novembre, la gendarmerie de Baume arrêta
àBléfond, commune de BreligQey, M. Cl.-F. Gras, curé déporté, retiré chez son frère. L'arrestation de ce prêtre, si aimé et si respectable, souleva toutes lespopulations environnantes. Le département fut informé que différentes communes se proposaient de se porter sur son passage pour tenter de Tenlever, lorsqu'on le transférerait de la prison de Baume à celle de Besançon. En conséquence, il prit le parti d'en informer le général Labarollière^ commandant de la division , et de kii demander qu'une compagnie d'artillerie, qui devait prochainement arriver à Besançon en passant par Baume, servît d'escorte au proscrit ; ce qui eut lieu. Le département décida en outre, le lendemain 26 novembre, que les lois de 1793, remises en vigueur, ordonnant de poursuivre ceux qui donnaient asile aux prêtres déportés, MM. Gras, frères du prisonnier, seraient dénoncés à l'accusateur public et traduits au tribunal criminel. Deux jours après, M. le curé Gras fut, à raison de ses infirmités, transféré de la maison de justice aux Capucins.
Quelques jacobins de Lomont dénoncèrent l'agent et l'adjoint de leur commune comme protecteurs des prêtres déportés. Le 22 février 1797, le département transmit cette dénonciation au commissaire Grosrichard. Le juge de paix procéda à une enquête, et il en résulta que les deux municipaux avaient effectivement procuré à l'abbé Burnot et autres prêtres réfractaires un local pour exercer leur culte ; qu'ils y avaient assisté et même fait l'office de chantres ; qu'ils avaient permis de battre la caisse pour la convocation aux offices, et enfin que l'agent avait fait une quête pour l'abbé Burnot. Ces informations furent transmises au département, et, le 9 mars, Rambour fut chargé d'en faire le rapport. Mais l'administration centrale fut remplacée avant d'avoir pu statuer.
XIU. Tout ne fut pas profit pour les habitants de Blamont -d'avoir une garnison au château. Le 9 mars 1796, le corn-» missaire du canton rendit compte à Quirot de différents vols à main armée commis par les soldats dans plusieurs communes. —Quelques mois après, Nodier, commissaire près les tribunaux, transmit à l'accusateur public deux lettres du mi-
996 CBAPITM LXXT.
nistre de la justice et du chef d'état-major de la sixième di» vision, par lesquelles le juge de paix du canton, Diény, expasteur protestant, était accusé d'avoir cherché à soulever les troupes du fort contre leurs chefs. Diény fut incarcéré et traduit devant le jury d'accusation de Saint-Hippolyte. Mais ce jury déclara qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre lui. Diény, en annonçant, le 25 octobre, son élargissement, témoignait l'intention de poursuivre ses calomniateurs.
Le président de l'administration cantonale écrivit, le 28 avril 4796, au département: « J'ai reçu votre arrêté du 28 germinal. Il n'y a dans ce canton aucun prêtre déporté ou rentré, non plus que de ceux qui ont rétracté leur serment. Il n'y a que des ministres qui se sont conformés à la loi du 7 vendémiaire. Ces ministres doivent avoir abdiqué (sous la Terreur), et leurs déclarations sont inscrites sur le registre du ci-devant district. Sont-ils dans le cas de l'article 4 "de l'arrêté (c'est-à-dire considérés comme s' étant rétractés)? Le département répondit: a Peu importe qu'ils aient abdiqué leurs fonctions, s'ils ne prêchent aux citoyens qu'une morale pure. )> Mais en quoi consistait la morale pure? voilà ce qui demeurait toujours un problème.
XIV. Le canton de Bonnay fut, dans la nuit du 2i au 22 mars i 796, le théâtre d'une double capture, accomplie au mépris de la constitution, qui interdisait les visites domiciliaires, surtout nocturnes. Par ordre de Viotte, lieutenant de gendarmerie à Besançon, Gosson , maréchal des logis, Boux •t Vuillemot, brigadiers, assistés des gendarmes Gabru, Tissot et Gabry, se rendirent à Bonnay pour faire la recherche de plusieurs prêtres déportés, émigrés et autres, prévenus de s'y être retirés pour prêcher la désobéissance aux lois, a Nous nous y sommes rendus, dit le chef de l'expédition, environ les dix heures du soir, et nous avons requis l'agent de nous déclarer s'il n'y avait pas, dans la commune, des prêtres déportés euémigrés, et dans quelles maisonsils se retiraient. 11 arépondu qu'il n'en connaissait aucun. Gomme nous étions sûrs du contraire, et que nous connaissions les maisons où ils étaient, nous l'avons requis de nous accompagner au domicile du citoyen Gl.-F. Lambert, ex-ermite, ce qu'il a fait. Y étant, nous
ÉPREUVES DBS PBÉTAES ET DES FIDÈLES. 297
avons demandé à Lambert s'il n'y avait point d'étranger chez lui, et il a répondu que non. Aussitôt nous avons passé dans la chambre dite le poêle^ où nous avons trouvé un homme qui nous a paru suspect, et à qui nous avons demandé ses nom, prénoms, d'où il était et quel état il exerçait, il a répondu qu'il s'appelait Cl.'Jos. Véjux, capucin, et qu'il était du côté de Yesoui ; qu'il n'avait point fait de serment et n'avait été ni déporté ni émigré ; que pendant les dernières années, il avait résidé dans les environs, mais qu'il n'avait ni passe-port ni certificat de résidence, et qu'il était arrivé hier à Bonnay pour voir ses amis. Après quoi, nous l'avons fouillé et avons trouvé dans une de ses poches une petite boite en carton vert liée avec une tresse blanche , et dans laquelle nous avons trouvé trois petites boites en étain, où il y avait de Thuile avec du coton. Nous avons de suite cherché sur le lit où il avait couché et nous y avons trouvé un portefeuille de maroquin doublé en soie, renfermant un autre petit porte-feuille rouge, dans lequel il se trouve environ vingt hosties qu'il a déclaré avoir consacrées. 11 se trouve aussi dans le porte-feuille en maroquin un passe- port i lui déUvré par la municipahté de Vieilley le 7 pluviôse an IV. Il a déclaré l'avoir reçu d'un ami qui a contrefait la signature , et il n'a pas voulu déclarer qui était cet ami. Il s'est trouvé de plus un petit livre intitulé Mistaie et Rituale portatiHûy quatre assignats de 50 sous, trois de i 5 et un de 5 livres. Nous avons de suite fait les perquisitions les plus exactes, sans que nous eussions pu trouver d'autres prêtres, ni effets dans le cas d'être saisis. Après quoi, nous l'avons emmené, ainsi que ledit Lambert, qui le retirait, et les avons requis d'avoir à se rendre avec nous à la maison d'arrêt^ où nous les avons écroués. »
Le même jour, à sept heures du soir, Perriguey, nommé commissaire par le département, alla interroger dans la prison les deux détenus. Le P. Véjux déclara qu'il était ftgé de quarante-sept ans, ex-capucin , originaire d'Autrey-lez- Cerre, dans la Haute-Saône, et qu'il résidait à Venise^ eanton de Bonnay ; qu'il avait exercé les fonctions du culte depuis le mois d'août précédent, après avoir fait acte de
298 CHAPITRE LIXV.
soumission aux lois de la république, mais avec restriclioa, et qu'avant cette époque il n'avait exercé aucune fonction* Questionné ensuite sur les lieux qu'il avait habités depuis la suppression des ordres religieux, il répondit : « Etant de communauté à Besançon, lorsque j'ai quitlé le couvent, je me suis retiré pendant huit jours chez une veuve, dans la rue des ci-devant Ursulines. Ensuite je suis allé à Voray, où j'ai vécu pendant quinze jours chez l'aubergiste Vauthier ; de Voray , je suis allé à la Grange-de-Mairot, commune de Châtillon-Guyotte , où j'ai demeuré environ quinze jours ; de là j'ai passé chez mes parents, avec qui j'ai demeuré environ huit mois. Pendant ce temps arriva la loi de déportation. Je me retirai chez ma sœur, femme Pelleteret, à Oricourt (Haute-Saône), où j'ai demeuré caché environ dix-huit mois. Depuis ce temps, j'ai parcouru les communes de Bonnay, Vieilley, Venise, Voray, Cendrey, la Tour-de-Sçay et lieux circonvoisins, sans avoir de domicile fixe.» Le commissaire lui ayant demandé s'il était porteur de son acte de soumission et quelle restriction il y avait mise, il répondit : « Je l'ai remis à un nommé Ant. Gobillot, de Venise, \u mois d'octobre 4795, et la restriction portait que je ne me soumettais aux lois qu'autant qu'elles ne seraient point contraires au culte catholique, apostolique et romain. J'ai fait aux greffes des municipalités de Venise et de Vieilley la déclaration des lieux où je voulais exercer mon culte, mais je n'en ai point envoyé au greffe du tribunal correctionnel. » Il déclara ensuite qu'il n'avait prêté ni le serment du 26 décembre i790 ni celui du \A août 4792, et que dès lors il avait cessé de recevoir sa pension de rehgieux ; qu'il n'avait point été déporté, et qu'il n'avait pas quitté un seul instant le sol de la république, bien qu'il lui fût difficile de prouver authentiquement sa résidence pour le temps qu'il avait passé caché chez sa sœur; qu'alors il aurait bien voulu avoir un passe-port de déportation , mais qu'on lui avait répondu que ce n'était plus possible. Il répéta, en finissant, qu'il était arrivé seulement la veille chez le citoyen Lambert, qui était une de ses connaissances, et qu'il résidait habituellement à Venise, où il exerçait les fonctions du culte catholique.
Interrogé ensuite, M. Lambert déclara qu'il était âgé de quarante-sept ans, ci-devant frère ermite et actuellement vigneron à Bonnay; qu'il avait vécu de son travail depuis qu'il avait dû quitter l'état religieux ; qu'il connaissait le citoyen Véjux depuis environ trois ans, et qu'il recevait sa visite toutes les fois que celui-ci passait dans le voisinage. L'interrogatoire se poursuivit en ces termes.
Q. Ne savais-tu pas Véjux sujet à la déportation?
R. Je l'y croyais effectivement sujet.
Q. Pourquoi alors le recevais-tu chez toi?
R. Je le recevais comme confrère.
Q. Ayant été ermite et conséquemment pensionné par la république, as-tu prêté le serment de la liberté et de l'égalité?
R. Non.
Q. Pourquoi, connaissant la loi, ne Tas-tu pas prêté?
R. Parce que ma conscience ne me le permettait pas.
Q. As-tu touché aucun secours ou pension de la république ?
R, Non.
Q. Ne te croyais-tu pas sujet à la déportation, pour n'avoir pas prêté serment?
R. Non.
Q. As-tu retiré ou donné asile à d'autres prêtres?
R. Il a passé chez moi des prêtres réfractaires, à l'office desquels j'ai assisté toutes les fois que l'occasion s'est présentée; j'ignore le nom de ces prêtres et s'ils sont déportés ou émigrés.
, Perriguey lui ayant représenté deux manuscrits « contenant^ disait-il, des principes anti-républicains,» etdontTun était une sorte de cantique élégiaque intitulé Gémis^mmis d'une âme catholique sur les malheurs actuels de la France, il demanda au prévenu si ces manuscrits étaient bien ceux qui avaient été saisis par les gendarmes dans son domicile, au moment de l'arrestation de Véjux. M. Lambert répondit : « Ce sont bien les mêmes. »
Q. En as-tu fait usage, et les principes qui s'y trouvent sont*ils lestions?
900 CHAPITRE UXY.
R. J'en ai pris lecture lorsqu'ils me furent remis, et je les ai déposés ensuite dans une armoire, où ils sont restés jus* qu'au moment de la saisie. Les principes qui y sont développés sont à peu près les miens.
Q. De qui tiens-tu ces papiers?
R. D'un marchand de vin qui m*est inconnu et à qui j'avais donné à boire un coup.
Le 24 mars, le département, dans un long arrêté, où il rappelait avec une sorte de complaisance toutes les lois atroces de 1793 contre les prêtres ou religieux insermentés et leurs receleurs, ainsi que la loi du 25 octobre dernier qui les remettait en pleine vigueur, décida que MM. Véjux et Lambert seraient traduits au tribunal criminel. Le 2 avril, après ua nouvel interrogatoire» l'accusateur Guillemet déclara qu'il y avait lieu de poursuivre le P. Véjux comme sujet à la déportation. Quant à M. Lambert, la question était loin d'être aussi claire. Le département ayant refusé aux ermites toute espèce de pension, ces solitaires s'étaient trouvés par cela même dispensés de tout serment. M. Lambert ne pouvait donc être poursuivi que comme receleur de prêtres. Son frère, M. Jos. Lambert, aussi vigneron à Bonnay, emprunta une plume plus exercée et plus philosophique que la sienne, pour écrire, le 5 avril, à Guillemet: «Je vous demandeavec instance la liberté de mon frère, qui a perdu presque totalement le peu de bon sens dont la nature l'avait doué, soit par suite des événements révolutionnaires, soit par un excès de piété qu'il avait puisé dans le célibat. S'il vous fallait des preuves de sa conduite, comme elle a été paisible dans tous tes temps, comme il s'est toujours comporté en bon citoyen^ en bon ami, en bon frère, je vous en fournirais des attestations légales et authentiques. » M. Lambert fut mis en liberté au bout de quelque temps; quant au P. Véjux, il fut transféré dans la maison de réclusion des Capucins, le 2B octobre, sans avoir été jugé; la magistrature judiciaire ayant systématiquement ajourné la solution terrible de tous les procès de ce genre.
Le 3 avril i796, l'administration cantonale de Bonnay était réunie pour répondre aux questions du département re-
ÉPREUVES DBS PSfiTRES ET DBS FIDÈLES. ^ffi
latives aux prêtres ; la plupart des agents protestèrent qu'ils ne connaissaient aucun prêtre réfractaire dans leurs communes. L'agent de Geneuille déclara cependant que Gl. Rozet, ancien curé du lieu, reclus pour avoir mis une restriction dans son serment, ayant recouvré sa liberté, avait été redemandé par les habitants, et que depuis le mois d'août dernier il exerçait le culte, après avoir déclaré devant la municipalité (( qu'il se soumettait aux lois de la république, autant que pouvait le permettre la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle il voulait vivre et mourir. » M. Rozet demeurait dans une chambre du presbytère et prenait ses repas chezla Citoyenne d'Ori val. F. Simonet, agent de Venise, déclara qu'il ne connaissait dansle canton aucun autre prêtre que le citoyen J.-Cl.-Paul Dessirier, ex-capucin, qui résidait dans sa commune depuisenviron une année; mais qu'il n'exerçait aucune fonction de prêtre, quoiqu'il eût fait le serment requis parla loi. L'agent dePalise dit que le citoyen F. Jàcquey, leur ancien curé, s'était soumis à la loi et exerçait le culte. L'agent de Cussey dit qu'il y avait dans sa commune le citoyen F.-Alexis Pourcheresse, ex-bernardin, qui avait fait le serment exigé, mais n'exerçait pas. Enfin l'agent de Bonnay assura qu'il ne connaissait que F. Lambert, ex-ermite, récemment incarcéré à Besançon.
L'inaction du P. Dessirier à Venise ef son remplacement par son ancien ami et confrère, le P. Véjux, ont lieu de surprendre. Peut-être faut-il en chercher l'explication dans une suspense infligée par l'autorité diocésaine au courageux capucin , pour avoir prêté le serment de liberté et d'égalité.
Les déclarations négatives des agents du canton de Bonnay n'étaient pas sérieuses; Quirot en fut bientôt instruit, et, le 26 avril, il écrivit à Arbey, capitaine de gendarmerie: <( Je suis informé qu'il existe dans le ci-devant château de Vieilley un prêtre déporté appelé Barbelenet (curé de Vieilley). 11 est logé dans une chambre secrète et dans la partie du château qui est échue en partage à J.-F. Pernot, agent de la commune. Ce prêtre est âgé d'environ quarante ans. Je vous invite à prendre les mesures nécessaires pour le
302 CHAPITRE LXXY.
faire saisir et traduire dans la maison de justice de Besançon. »
En conséquence, le 30 avril, à quatre heures un quart du matin, Gosson, maréchal des logis, trois brigadiers et huit gendarmes, entourèrent le domicile de M. Pernot, agent municipal, et au nom de la loi requirent ce magistrat de leur ouvrir les portes et de les accompagner dans tous ses appartements, pour y faire la recherche du prêtre Barbelenet, ce qu'il fit sans difficulté. Les gendarmes n*y découvrirent pas cet ecclésiastique, non plus que dans d'autres maisons appartenant à M. Pernot et qui furent fouillées ensuite. Mais ils trouvèrent dans une des chambres du château une soutane, un missel, deux burettes et de fort beaux hnges. Requis de déclarer à qui appartenaient ces effets, M. Pernot répondit que le missel et les burettes appartenaient à Téglise et se trouvaient là depuis qu'il était permis de dire la messe; et que les autres effets avaient été achetés par un de ses fils, de leur ancien curé, lorsqu'il était parti pour se déporter. Les gendarmes, ayant aperçu sur plusieurs livres le nom du P. Véjux, demandèrent à l'agent s'il avait retiré chez lui ce reUgieux. M. Pernot répondit : «Il y a bu et mangé^ quelques jours avant son arrestation, et je lui avais même donné asile, parce qu'il n'était pas déporté.» il assura que le P. Véjux n'avait pas dit la messe à Téghse de Vieillev depuis quatre mois.
Des gendarmes ayant appris, dans cette expédition , que M. Uarbelenet se retirait souvent dans les communes de Devecey et de Mérey , et dans cette dernière , notamment chez le citoyen Bonaventure Paris, ils revinrent, le 3 mai, faire une perquisition chez ce citoyen, mais sans y rien trouver. M. Paris leur avoua que M. Barbelenet avait effectivement passé chez lui, il y avait environ cinq semaines , et qu'alors il disait publiquement sa messe à l'église.
Les temps devenant meilleurs, les prêtres du canton de Bonnay reprirent leurs fonctions avec plus de publicité. Le 18 septembre , le commissaire Chauvin écrivit à Quirot : « L'union et la tranquillité régnaient dans le canton, la scène est changée. Rozet, ancien curé de Geneuille, a d'abord, ainsi
ÉPREUVES DBS PRÊTRES BT DBS FIDÈLES. 303
que ses confrères, fait patte douce; mais depuis quelques jours il officie dans sa chambre, y attire un grand nombre de personnes, prêche une doctrine qui n'est pas tout à fait républicaine, et prépare dans le silence une lutte dangereuse, qu'il est de notre devoir de prévenir. Est-ce l'esprit de la loi de permettre à un prêtre réfractaire, parce qu'il est parvenu à un âge avancé, de venir habiter la commune dont il était le pasteur? Je ne puis le croire, car autant vaudrait le réintégrer complètement dans son presbytère. Jeanbrun, ancien curé de Cussey, prêtre réfractaire , est aussi dans cette commune et travaille dans le même sens que son confrère Rozet. Les vrais amis de Tordre et de la paix en sont indignés. »
Le 20 février 4797, Chauvin écrivit encore à Quirot: « Je n'ai pas cessé jusqu'ici de provoquer contre les prêtres déportés la surveillance la plus active et les mesures les plus rigoureuses et les plus suivies. Mais ces ennemis de la république ont tant de partisans secrets, ils sont eux-mêmes si adroits etsi soupçonneux, que la police à leur égard est souvent en défaut. 11 n'y a actuellement dans le canton aucun prêtre déporté à domicile fixe; mais je sais que de temps à autre ces êtres errants et proscrits y sont venus prêcher une doctrine perfide.
» Trois ou quatre communes ont été le théâtre de leurs missions anti-chrétiennes. J'ai représenté avec force aux agents municipaux combien ils étaient coupables; je leur ai donné une idée de la responsabilité énorme qui pesait sur leurs tètes; enfin, je les ai fait convenir qu'ils trahissaient lâchement leurs devoirs, en laissant sciemment exercer des fonctions â ceux que la loi répudie. Us m'ont tous fait séparément et par écrit la déclaration dont je vous envoie le modèle. Ils m'ont juré leur parole d'honneur qu'ils s'y conformeraient exactement, et j'ai en même temps engagé la mienne de dénoncer impitoyablement le premier d'entre eux qui y contreviendrait. )>
Quirot répondit ; « De toutes les parties du département je reçois les mêmes avis sur le séjour clandestin des prêtres insoumis, et je les transmets au gouvernement, qui sollici-
304 CHAPITRE LIXY.
tera sûrement une loi du corps législatif; en attendant, je ne puis que vous invitera surveiller l'exécution des lois.... »
Le 4 avril, nouvelles doléances de Chauvin. «Je croyais, écrit-il à Quirot, avoir pris des précautions suffisantes pour débarrasser le canton de la présence des prêtres déportés ; j'avais exigé des agents une déclaration par écrit, j'ai fait parler la loi, j'ai exhorté, j'ai prié, j'ai menacé, mais inutilement. Je viens d'apprendre par divers rapports sûrs, que plusieurs de ces prètriBS, les nommés Boudot, Barbelenet, et le frère du P. Joseph ( M. Jeanney, de Gondenans, religieux joséphiste), circulent continuellement dans ce caaton, célèbrent dans les fours, dans les granges, les maisons, et entrsdnent à leur suite la plus grande partie des habitants. Ces prêtres, ayant un parti considérable aveuglément dévoué à leur conservation , ne marchant et ne célébrant le plus souvent que la nuit, échappent par là à toutes les poursuites. On m'a assuré qu'ils se retirent le plus souvent i Vieiiley, Bonnay, Devecey et Cussey. »
XV. Le canton de Byans ne nous offre aucun autre événement à signaler que l'arrestation d'un jeune prêtre destiné à devenir plus tard l'une des colonnes du diocèse de Besançon. Le ii juillet, Bergier, commissaire cantonal, écrivit à Quirot : « Aujourd'hui, entre une et deux heures du matin, la colonne mobile et la garde nationale de Byans ont arrêté le nommé Breuillot, ex-vicaire de Villars-Saint-Georges, sortant du domicile du nommé Bertrand, de Byans. Depuis longtemps il voyageait dans plusieurs communes du canton et autres voisines. Sur-le-champ j'ai fait avertir la gendarmerie de Quingey, à qui on l'a confié et qui doit le conduire aujourd'hui à Besançon. Il faisait ses efforts pour fanatiser tous ceux qu'il pouvait. Il y a environ quinze jours, il se trouva à Courtefontaine; quelques patriotes, en étant avertis, voulurent le poursuivre et le saisir. Un rassemblement de fanatiques se forma vers dix heures du soir, ils attaquèrent les patriotes qui étaient à la suite de Breuillot, dans une contrée ensemencée de blé ; on en vint aux mains, et il y en eut huit ou dix de part et d'autre qui furent très maltraités ; plusieurs restèrent sur le carreau et en danger de mort. La
justice de paix du canton de Danapierre (Jura) a informé des faits qui s'étaient passés; j'en ignore les résultats. »
Les patriotes de Court efontai ne, triomphants, écrivirent, le lendemain, à Quirot: «Nous sommes bien réjouis que Breuillot est renfermé ; mais nous sommes instruits que plusieurs fanatiques de Courtefontaine ne cessent d'aller à Besançon pour le voir , ainsi que plusieurs autres fanatiques de Fourg, d'Abbans, de Ghâteau-le-Bois et de la Gorne-de- Chaux, tous dépendants de votre ressort; c'est pourquoi nous vous prions d'ordonner à celui qui tient les clefs de la maison d'arrêt où il est renfermé, de n'y laisser entrer personne des communes dénommées ci dessus. Tous ces fanatiques se flattent déjà de retirer de la prison ce Breuillot ou plutôt ce Brouillon, et ils donnent autant d'argent qu'il pèse. Nous savons bien que cela ne se peut pas. Nous vous prions de le bien tenir de court, comme étant le chef de trois ou quatre déportés qui portent le désordre dans les cantons de Byans, Liesle et Dampierre du Jura. Citoyen, nous espérons de votre zèle et de votre patriotisme. — J.-Cl. Brocard, J.-Cl. Simonot, P. Pagnié, J. Gros, J.-E. Gros. »
Interrogé par l'accusateur public, M. J. -Maurice Breuillot déclara qu'il était natif de Droitfontaine et âiié de trente-huit ans; qu'en 4790 il avait aidé quelquefois dans ses fonctions le curé de Villars-Saint-Georges, mais que c'était en qualité d'ami et non de vicaire. 11 en donna pour preuve que les corps administratifs avaient péremptoirement refusé de fixer sa pension, d'après les décrets, en décidant qu'il n'était pas fonctionnaire public. Il ajouta qu'il était insermenté ; qu'il n'avait reçu aucun ordre de se déporter ; qu'à la vérité, il avait pris un passe-port de déportation, mais qu'il n'en avait fait aucun usage, ce qu'il offrait de prouver par des certificats de résidence continue en France. *M. Breuillot fut retenu en prison comme sujet à la déportation, en dépit de ces exphcations si plausibles. Cependant, malgré toutes les précautions recommandées à son sujet par les patriotes de Courtefontaine, comme il sortait d'une maladie grave et était astreint à un régime de convalescence, il fut transféré, le ii décembre, dans la maison de réclusion des Capucins.