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XVI. Le canton de Clerval eut le malheur d'avoir pour commissaire du Directoire Tex-intrus Goguillot, qui était animé contre les catholiques d'une véritable rage de renégat. La triste loi du 3 brumaire an iy(25 octobre 1795) avait exclu de toute fonction publique les pères, fils, frères, beauxfrères, oncles et neveux des émigrés non rayés définitivement, et elle condamnait au bannissement perpétuel tout fonctionnaire qui, se trouvant dans ce cas^ n'avait pas cessé ses fonctions dans les vingt-quatre heures. Ce fut de cette loi de colère que Goguillot se fit une arme pour persécuter, non pas les parents d'émigrés qui se trouvaient dans son canton, car il n'y en avait point, mais les parents de trois prêtres déportés, mal à propos inscrits sur la liste d'émigration. Nodier, commissaire près les tribunaux , reçut , le 26 janvier 1796, de Génissieu, ministre de la justice, la lettre suivante: « Le ministre des finances me transmet une dénonciation qui lui est adressée contre Briot, notaire et receveur de l'enregistrement, comme frère et père de prêtres émigrés, déportés et rentrés en France, où ils pervertissent l'esprit des campagnes. Je vous fais un devoir de vérifier les faits dénoncés. J'espère que, de son côté, le directeur du jury ne perdra pas un instant à faire usage des forces que la loi a mises dans ses mains, pour arrêter le désordre et pour en poursuivre la répression. »
Nodier recourut à Goguillot pour contrôler les faits signalés au ministre. Il ne pouvait pas mieux s'adresser. L'apostat s'empressa de lui répondre, le 17 février : « Après bien des recherches faites par moi-même, des réquisitions aux administrateurs de ce canton, dont trois ou quatre seulement méritent qu'on compte sur leur républicanisme, j'ai découdvert qu'il n'existait dans ce canton d'émigrés que des prêtres, dont deuxàGlerval, Briot oncle et neveu, un à Saint-Georges, Vermot, et un à Anteuil, Monnin, ex-curé du lieu. Vainement ai-je requis les agents et adjoints de faire purger la terre de la liberté de ces prêtres qui l'infestent, aussi bien que des déportés, qui sont dans chaque commune, deux exceptées, et qui y causent les plus grands ravages par leurs discours liberticides et provocateurs à la royauté. J'ai perdu
ÉPREOVES DBS PRÊTRES ET DES FIDÈLES. 307
ma peine. J'en ai écrit au citoyen Quirot plusieurs fois , en lui donnant la liste de ces pervers. Mon zèle cependant ne se ralentira pas, et dès que je verrai le moment où, sans crainte de compromettre la loi, faute de forces, je pourrai la faire triompher, je le saisirai. »
Comme M. Briot, notaire et receveur de l'enregistrement, avait sa résidence officielle à l'isle-sur-le-Doubs, Perriguey, alors commissaire du Directoire dans ce canton , et peutêtre dénonciateur de M. Briot, fut également consulté par Nodier. Il répondit : « Il est certain que Briot est père et frère de prêtres émigrés, qui demeurent à Clerval chez sa femme et qui exercent publiquement leur ministère dans l'éghse du lieu. »
Le juge Gavail, directeur du jury d'accusation à Baume, requis en même temps par Nodier de commencer des poursuites, répondit, de son côté : « J'ai écrit sur-le-champ au juge de paix de Clerval et au lieutenant de gendarmerie , et leur ai donné les ordres les plus précis pour agir. J'ai même recommandé au lieutenant de gendarmerie de ne pas se borner à de simples perquisitions, mais encore d'intéresser les municipalités à l'arrestation des prêtres émigrés ou déportés, en requérant leur concours. On m'a assuré que les prêtres Briot, qui étaient apparus momentanément à Cler\al, s'é* talent retirés, d
Pendant ce temps-là, Goguillot exploitait la même veine au sein de l'administration cantonale. A la séance du 14 février 1796, il requit le conseil de prononcer l'expulsion de M. Jac. Vermot, agent de Saint-Georges^ comme père de M. P.-F. Vermot, prêtre inscrit sur la liste des émigrés et non rayé, en annonçant qu'il se réservait de provoquer contre cet agent la peine du bannissement encourue par lui. M. Vermot produisit en vain le passe-port de déportation de son fils et l'arrêté départemental du 23 frimaire an ii, qui le déclarait simple déporté ; Goguillot exigea qu'on ne tînt aucun compte de sa réclamation et lui fit donner pour successeur Gaspard Morizot, seul patriote, dit-il, qui existât dans la commune de Saint-Georges. Deux jours après, il écrivit à Quirot pour demander à qui il appartenait de poursuivre les deux fonc-
tionnairesde son ressort passibles du bannissement, comme parents d'émigrés.
Si le zèle malfaisant de Goguillot se trouva heureusement entravé de ce côté, il prit ailleurs une éclatante revanche. Le 22 mars, le commissaire terroriste se mit à la tête des gendarmes Etevenard, Renaud et Grivet, composant la brigade de Glerval, et se rendit au village de Chaux, où il était informé qu'il y avait des prêtres cachés et des assemblées religieuses 11 somma la garde nationale de Chaux de le suivre et d'aider la gendarmerie dans ses opérations. « Ayant ainsi assuré le succès de nos démarches, disent les gendarmes dans leur rapport, nous sommes entrés au domicile du citoyen Chrétien, agent de la commune, et y avons fait une perquisition très exacte, de laquelle il est résulté que le prêtre Jacquelin (Simon-Paul), déporté et insermenté, a été saisi par nous et transféré, avec l'aide d'un détachement de la garde nationale, à la maison d'arrôt de Baume. » L'administration municipale de cette ville demanda au général commandant la division un détachement de troupes pour escorter à Besançon M. Jacquelin et d'autres prisonniers.
Interrogé, le ^ avril, par l'accusateur Guillemet, M. Jacquelin répondit qu'il était né à Roche-lez-Clerval et âgé de soixante ans ; qu'à l'époque de la Révolution il était directeur des ursulines de Clerval, et qu'il était resté à son poste jusqu'au mois de septembre 1792; que ses fonctions n'étant point considérées comme fonctions publiques, et ne l'astreignant à aucun serment, il avait usé de sa liberté pour n'en prêter aucun; qu'il n'avait pas non plus pris acte de sa soumission aux lois de la république pour exercer le culte, parce que depuis sa sortie de Clerval, il s'était borné à des actes de piété privée, et que par conséquent il n'était tenu à aucune déclaration.
A l'issue de cet interrogatoire, M. Jacquelin fut traduit devant le tribunal criminel comme prévenu d'avoir été sujet à la déportation. Son procès languit comme les autres, et il fut lui-même transféré, le 2 octobre , dans la maison de réclusion des Capucins.
Goguillot s'agita longtemps sans succès, après ce premier
triomphe. Le 27 novembre, il écrivait avec tristesse à Quirot : « J'ai vainement requis les agents de me déclarer s'il existait dans leurs communes quelques réfractaires ; ils m'ont tous répondu négativement. Mais quelle foi ajouter à cette réponse? Ceux d'Anteuil, Roche et Saint-Georges sont les seuls qui ne favorisent pas ces ennemis du gouvernement. J'ai de même envoyé infructueusement la gendarmerie dans les lieux qu'on m'assurait être hantés par ces pestes publiques. Je redoublerai de veilles à cet é^^ard. »
Le 23 février 1797, Goguillot eut une nouvelle consolation. M. Roy, agent municipal de Fontaine, fut suspendu de ses fonctions par le département pour diverses contraventions, notamment « pour avoir protégé et souffert dans sa commune plusieurs prêtres réfractaires , et les avoir laissés célébrer librement leur culte dans la ci-devant éghse, même ensuite de convocation publique au son des cloches. »
XVII. Dans le canton de Cuse, les catholiques durent à la modération des administrateurs une tranquillité relative. Le 4 avril i796, ces administrateurs écrivirent au département: « Les prêtres du canton, ayant eu connaissance de votre arrêté du 29 ventôse {\9 mars) et craignant d'être arrêtés, ont cessé toutes fonctions, ce qui a occasionné dans le peuple une fermentation et a fait qu'un gran<l nombre s'est transporté au lieu de nos séances pour y réclamer ses ministres et sa religion. Nous leur avons fait part des lois, notamment de celle du 7 vendémiaire ; nous leur en avons expliqué les motifs et les obligations qu'elle impose ; mais ils ont persisté à vouloir conserver leurs prêtres. Us disent que ceux-ci les ont toujours engagés à suivre les lois ; que la tranquilhlé a régné dans ce canton; qu'ils aiment la république et feront tous les sacrifices pour la soutenir ; mais qu'ils veulent le libre exercice de leur culte , ainsi que la constitution le leur assure. Nous leur avons promis de vous faire part de leurs vœuv et de vous inviter à les prendre en considération, pour aviser aux moyens d'allier avec les lois ce que les grconstances et la tranquillité exigent. — Tanchard, président, etc. »
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Le département ayant demandé l'état des soumissions faites par les prêtres pour exercer le culte, radministratioa cantonale envoya, le i4mai, les deux seules soumissions qui eussent été faites dans son ressort, en observant que Tune d'elles, celle que M. Bernard, ex-curé assermenté d'Huanne, avait faite à Romain, n'était pas légale. En effet, cet ecclésiastique y avait déclaré « se soumettre aux lois de la république conformes au culte catholique^ apostolique et romain. » M. Bernard avait rétracté le serment constitutionnel, et c'était sans doute de lui en particulier qu'il s'agissait dans la lettre suivante, adressée par Quirot, le 14 mars précédent, au commissaire cantonal :
« On m'informe que dans votre canton il se rencontre des prêtres qui, après s'être conformés aux lois de la république en prêtant les serments de garantie que le gouvernement exigeait d'eux, les ont rétractés et se sont honteusement parjurés. Cette conduite lâche et trompeuse mérite toute Tanimadversion des lois. Le sol français ne doit supporter que des républicains, il doit rejeter les fanatiques royalisés. Je vous invite à prendre les informations les plus secrètes et les plus promptes pour acquérir les preuves de la rétractation de ces mauvais prêtres. Vous aurez soin , dans le cas où elles seraient acquises, de faire arrêter et conduire les réfractaires, sous bonne et sûre garde, dans la maison d'arrêt à Besançon. » Cette sotte et méchante réquisition, adressée à propos d'une réiractalion du serment monarchique de 1790, par un homme qui avait plus que personne violé ce serment, eut tout le résultat qu'elle méritait ; elle demeura sans réponse.
Le 22 octobre, Perriguey, administrateur du département, envoyé en mission dans les cantons de Cuse et de Rougemont pour faire exécuter les lois relatives aux prêtres insoumis et aux réquisitionnaires, écrivit aux commissaires de ces deux cantons : « Je suis informé que les ministres du culte catholique exercent leurs fonctions dans la plupart des communes de votre ressort, sans avoir fait leur déclaration de soumission, et qu'ils font faire des convocations publiques au son des cloches. De semblables infractions aux lois du 7 vende-
miaire et du 22 germinal, dont Texécution vous a déjà été recommandée plusieurs fois par le département, ne peuvent plus longtemps rester impunies. Je vous invite à vous faire rendre compte, par les agents municipaux, de l'exécution de ces deux lois, et à dénoncer les contraventions au commissaire près le tribunal correctionnel de Baume. » M. Besançon, commissaire cantonal, répondit qu'il aurait grand soin de se conformer à ces dispositions. L'administration cantonale écrivit, de son côté, à Quirot, le 30 octobre, pour l'assurer qu'il n'y avait dans le canton aucun prêtre émigré ou déporté.
XVIII. Le canton d'Ëternoz avait, dans la personne de Berlin, un commissaire plus remuant que redoutable.
Le 9 mars 4796, ce commissaire écrivit à Quirot: « D'après la lettre du département, j'ai requis tous les agents de me dénoncer, à la séance prochaine, ceux des prêtres déportés qui paraissent dans leurs communes ; de me désigner les individus qui leur donnent asile, et de me donner les connaissances locales qu'ils croiraient le plus propres à les faire arrêter. Mais je pense que, pour parvenir à ce but, il seraitnécessaire de destituer une partie des agents municipaux, et je le propose à l'administration départementale. » £n effet, deux jours auparavant , Bertin lui avait mandé a que les prêtres déportés continuaient leur résidence et circulaient dans le canton, et qu'il serait utile de destituer P. Menestrier, de Lizine, président de l'administration, J.-B. Blussaud, agent de Lizine, ayant chacun deux frères prêtres déportés, rentrés dans le canton ; Jos. Bourgeois le vieux, agent d'E* ternoz, sans activité et peu disposé à repousser cette espèce d'ennemis ; Gl.-F. Fiole, agent deNans-sous-Sainte-Anne, qui annonçait hautement qu'il ignorait s'il existait un prêtre déporté dans sa commune, au moment même où le prêtre Grandjacquet y officiait pubhquement; P.-Denis RoUet, adjoint de la même commune ; Ant. Prost, agent de Nouveau-Saiute-Agnès , et J.-B. Robardet, adjoint de Lizine, dont les vues ne paraissaient rien moins que républicaines. » Bertin laissait espérer que les autres agents feraient exécuter les lois.
3i2 CHAPITRE LXXY.
Le ^8 mars, Berlin transmit à Quirôt ces nouvelles plus rassurantes : « Sur le bruit qui a couru que le canton était menacé de la force armée, les prêtres ont disparu , mais je crains que ce ne soit que pour un instant. La seule commune de Nans conserve le sien avec une audace qui n'a pas d'exemple. Ce prêtre, qui ci-devant y était vicaire, y a rassemblé les nommés Regnaud et Chavot , de Bolandoz, et Clerc, de Gevresin, tous trois prêtres déportés du canton d'Amancey, et ils y ont opéré tout à leur aise, sans que l'agent ni son adjoint m'en aient rendu compte. Il est besoin et urgent de corriger cette commune, du moins ceux de ses habitants qui favorisent de semblables délits. )>
L'arrêté départemental du 49 mars, relatif aux prêtres réfractaireset à leurs receleurs, donna lieu à une réunion extraordinaire de l'administration cantonale, le 29 du même mois ; mais elle ne remplit en aucune manière les vœux de ceux qui l'avaient provoquée. Berlin écrivit, le lendemain, au département, avec un dépit marqué: « L'administration vous envoie son procès-verbal.... Ils ont tu bien des vérités, notamment que les prêtres Gervais et Menestrier, déportés, étaient logés et nourris dans les communes d'Eternoz, Lizine et Coulans. Ils ne pouvaient ignorer de qui ces prêtres ont reçu des secours coupables; et en général ils savaient que ces prêtres avaient rempli les fonctions du culte dans les trois communes susdites, ainsi qu'à Malans; qu'à Nans-sous- Sainte-Aune surtout, le culte catholique était en pleine activité, et que le prêtre Grandjacquet y remplit ses fonctions avec autant de publicité et de tranquillité qu'en 1788. C'est sans doute par cette raison que l'agent de cette commune ne s'est pas présenté à la séance. Les ai^cnts du Crouzet, Sainte-Anne et Sarraz pouvaient difûcilement ignorer que le déporté Grandjacquet était constamment à Sainte Anne, et celui de Refranche ne peut douter que la messe est célébrée à Coulans, commune voisine de la sienne, tous les dimanches, alternativement, par Gervais et Menestrier cadet. C'est une vérité que l'agent de Coulans a omise aussi. Ceux d'Eternoz, Lizine, Malans et Coulans, ont tu les noms des individus qui donnent retraite à ces prêtres. »
Absent de la séance, l'agent de Nans fut obligé d'envoyer sa déclaration par écrit. H déclara donc, le 3 avril: a que des prêtres inconnus avaient passé environ quinze jours dans sa commune et y avaient célébré le culte catholique, sans y avoir semé aucune division; qu'il les avait requis de se retirer, et que depuis plus de trois semaines il n'avait vu exercer aucun culte. » Il finissait en protestant « qu'il ne connaissait ni prêtre émigré ni déporté, ni individu qui leur donnât asile. » Bertin, en transmettant cette pièce, l'accompagna de ce commentaire indigné : « Il suffit de la lire et de la comparer à ma lettre du 10, pour juger de la sincérité de cet agent et de son amour pour ces ennemis de la république. »
11 est certain que l'agent de Nans n'aurait pas montré plus de mépris pour l'autorité départementale en s'abstenant de toute déclaration qu'en envoyant cette déclaration dérisoire. Et en même temps il aurait montré plus de respect pour la vérité, avec laquelle il n'est pas bon de jouer, môme lorsqu'on est sûr de ne tromper personne.
Le 26 avril, Berlin manda à Quirol qu'il venait de requérir la gendarmerie de Quingey de parcourir son canton, notamment Eternoz, Lizine, Coulans, mais surtout Nans-sous- Sainte* Anne, où le prêtre Grandjacquet continuait ses fonctions publiques sans la moindre gêne II annonçait que les déportés en résidence dans les autres communes se tenaient dans l'ombre, mais qu'ils étaient toujours là. Sept jours après, il rendit compte à Quirot de l'expédition annoncée. Les résultats en avaient été complètement nuls. «Ces prêtres, disait Bertin, sont trop bien gardés par les individus des communes qu'ils ont fanatisées ; je ne pourrais excepter que quatre ou cinq citoyens dans chacuue des communes d'Eternoz, Lizine et Malans. » Témoignage bien honorable pour ces paroisses éprouvées !
Nous devons à la police du Directoire et à son peu de respect pour le secret des lettres, un témoignage non moins précieux pour les habitants du canton d'Eternoz.
Le 20 avril, Cochon, ministre de la police, écrivit à Nodier: « Je vous adresse une lettre datée de Coulans, le 20 mars
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1796, et timbrée Pontarlier. L'auteur, nommé Simon , est un prêtre émigré ou déporté, qui , au mépris de toutes les lois, est rentré sur le sol de la république, et qui, loin d*y avoirétérecherché, paraît exercer librement dans sa paroisse les cérémonies de l'ancien culte. Cette circonstance me fait croire que si, dans les départements du Doubs et du Jura, les émigrés et les déportés sont rentrés en foule et y ont suscité les troubles et les révoltes qui se sont manifestés sur plusieurs points, on peut avec quelque fondement en attribuer la principale cause aux autorités constituées, qui , par insouciance de remplir leurs devoirs, n'ont pris dans le principe aucune des mesures que le salut public leur commandait, soit pour empêcher d'abord la rentrée de ces ennemis , soit pour les poursuivre ensuite. C'est à vous, citoyen, dépositaire de la confiance du gouvernement^ à ranimer le zèle de ces autorités, et à vous réunir à elles pour atteindre tous les coupables et surveiller les malveillants et les ennemis de l'ordre, sous quelque manteau qu'ils se couvrent. Souvenez-vous surtout que l'impunité d'un seul de ces ennemis ne ferait qu'enhardir les contre-révolutionnaires et seconder leurs projets liberticides. Poursuivez-les donc sans relâche , et que tous ces monstres, qui ne sont rentrés dans leur patrie que pour la déchirer mieux, reçoivent la juste punition due à leur crime. Je vous recommande particulièrement de prendre des mesures pour vous assurer de l'émigré Simon. »
La lettre qui avait excité à un si haut point la colère du ministre avait pour auteur M. Simon, le spirituel curé de Malans, et elle était ainsi conçue :
u A Monsieur Oberson^ curé de Bo'lens^ proche Romont en Suisse, canton de Fribourg. — Coulans, 20 mars i796. — Si nous n'écrivons pas aussi souvent que nous le désirerions, c'est que nous n'osons confier nos lettres à la poste, parce qu'à tout instant on les ouvre et on fait des perquisitions après les auteurs. Si nous usons de l'autre voie, elles passent de main en main pendant dix lieues de chemin avant d'arriver aux frontières, ce qui fait que la plupart s'égarent; voilà tout le mystère. Comment vous portez-vous, cher pas-
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teup, depuis que M. Adriet vous a quitté? c'est ce que je serais bien aise de savoir, ainsi que les nouvelles de MM. Pillot et Noir, avec celles de leurs honorables bourgeois, que j'honore infiniment. Quant à nous, aucun n'est malade, mais nous sommes un peu gênés pour le moment présent. Nous espérons cependant que nos terroristes de ville ne dureront pas longtemps et que nous recouvrerons bientôt notre liberté. Nos paroisses vont bien et nous montrent de l'attachement. Grand nombre des plus zélés partisans de Terreur sont aujourd'hui les plus ardents pour le bien. Je n'ai pas encore cessé de dire la messe dans ma paroisse, où je réside chez un particulier depuis carnaval. Depuis deux dimanches seulement je ne chante pas les offices ; mais on aura bien des maux de prier en silence pendant les fêtes de Pâques. Nous verrons ; si Ton voyait que ceci dût durer longtemps, le peuple serait tout disposé à rompre les entraves qu'on voudrait lui mettre. Ce n'est donc que l'espérance de jouir bientôt de sa religion qui le retient. Nous ne laissons pas que d'aller en avant et publiquement pour lespâques, où le peuple s'avance avec empressement. Nos jacobins arrêtent de temps en temps quelques-uns de nous autres, mais on ne craint pas pour eux. Tout ce qu'on pense, c'est qu'on pourrait vous les renvoyer; alors la punition serait gracieuse. Cependant M. May n'est pas le plus rassuré de tous. Vous sentez bien qu'un homme à mon âge serait mal en prison ; aussi serait-il difficile de l'attraper, car il a soin de lui. Comme je n'ai encore été dans aucune détresse, je suis peut-être trop rassuré et je vais librement. Comme j'aimerai éternellement la Suisse, je ne serais pas fâché d'y retourner, si personne ne soufi'rait de mon absence. Mais, hélas I les paroisses qui sont encore privées de leurs pasteurs sont toujours bien à plaindre; c'est pour cela que je tâcherai de me maintenir ici, au moins pour y recevoir mes braves gens de la Nérigue , à qui je demande encore de venir me voir. Nous souimes moins instruits des nouvelles de guerre que vous. Ce que nous savons, c'est qu'on recherche fort nos volontaires, qui ne veulent pas repartir; c'est qu'on continue à écraser nos campagnes de réquisitions de toute espèce, ce qui leur fait regretter l'ancien
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temps. Pour moi, je prie Dieu de rétablir son royaume en France et d'y rappeler tous ses saints. »
Les ordres du ministre et ceux que put donner Nodier demeurèrent infructueux, et le temps, en marchant, ne fît qu'affermir la situation des prêtres déportés. Les doléances de Bertin reprirent donc leur cours, et le 14 juin, il écrivit à Quirol : « Les prêtres Gervais et Menestrier frères ont repris leurs fonctions à Eternoz, Coulans, Malans et Lizine. Quant à Grandjacquet, il n'est pas sorti de Nans, où les habitants le retiennent avec d'autant plus d'opiniâtreté que l'agent et son adjoint sont de concert avec eux pour le garantir de toute surprise. Lorsqu'il officie , ils postent sur toutes les avenues des sentinelles armées chacune d'un fusil, avec la consigne de tirer pour avertir s'ils aperçoivent venir ou de la gendarmerie ou de la troupe. 11 faudrait donc n'y arriver que de nuit, envelopper le village, et au point du jour faire des recherches exactes. Je vous prie de prendre en considération que ces prêtres , loin de s'en tenir aux fonctions du culte, emploient tous les moyens dont ils sont capables pour opérer l'abolition du gouvernement, la destruction de la république, la contre-révolution. L'esprit public est gâté à ce point que, pour conserver ce prêtre, les habitants de cette commune , principalement , sont prêts à sacrifier leurs biens, à renoncer à la liberté et à reprendre des fers. Vous voyez donc qu'il est temps, et de quelle nécessité il est de prendre de promptes mesures. Je ne connais que cinq ou six ménages qui refusent de donner asile à ce scélérat: Ch. Rolet , Ant.-J. Denans, Jac. Besson , son fermier Petetin , Ch.-L. Bordy et son frère. Tout le reste est absolument perdu pour la république, dont il voudrait voir la fin. Voilà une triste vérité, mais je ne dois ni ne veux vous la taire. »
Le 19 juin, M. Menestrier, président du canton, écrivit à Quirot avec une assurance imperturbable: « On m'apprend qu'il existe au département une dénonciation contre moi, sous prétexte que les lois ne sont pas exécutées dans ce canton. Je mets au défi de le prouver. Deux de mes frères, il est vrai, sont déportés, mais je n'en ai pas moins stimulé l'administration à prendre et des arrêtés et des mesures contre
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les prêtres réfractaires rentrés , comme vous pouvez vous en convaincre en consultant le commissaire du canton. »
Le 17 août, nouvelles doléances de Berlin. Il écrit à Quiroi : « Les prêtres déportés, rentrés depuis longtemps dans ce canton, ne paraissaient plus et n'osaient plus officier qu'à Nans-sous-Sainte-Anne. J'ai requis la gendarmerie, mais elle craint la fureur du peuple et m'observe que cinq hommes ne peuvent résister à tout un canton. L'impunité de la commune de Nans a donné de l'audace aux autres ; car aujourd'hui c'est partout que ces prêtres, réunis à ceux rentrés dans les cantons voisins, célèbrent hautement et sans crainte . Ils parcourent les communes et perdent l'esprit public; je m'en aperçois sensiblement. Ils rappellent les mihtaires et exigent que leurs parents les abandonnent, s'ils ne quittent le service d'un gouvernement qu'ils appellent infâme, etc., etc. Il serait temps encore, mais il est pressant de punir la commune de Nans, en y envoyant une garnison, qui ne serait logée que chez les particuliers que l'administration désignera de concert avec moi, sans s'en rapporter à l'agent ni à son adjoint, qui ont beaucoup de parents et encore plus d'amis dans la commune. Cet exemple produirait un bon effet. »
Le 1" seplembre, Berlin écrit encore à Quirot : « Depuis quelques jours on sonnait, dans cette commune, le matin, à midi et le soir, pour annoncer Y Angélus. J'ai regardé cette manière de sonner comme un des actes ou signes extérieurs d'un culte, et j'ai requis l'administration de faire cesser cet abus. » Berlin avait contrevenu ainsi lui-même à l'arrêté du département qui autorisait à sonner les cloches tous les jours, le matin à midi et le soir, pour annoncer le commencement, le milieu et la fin des travaux agricoles.
La circulaire lancée par Quirot, le 22 octobre, contre les prêtres, ne fit que provoquer ces nouvelles confidences douloureuses de la part du commissaire d'Eternoz : « Plusieurs fois je vous ai rendu compte que huit à dix prêtres déportés rentrés circulent dans ce canton. La gendarmerie a fait quelques courses, mais inutiles. Elle craint même de rencontrer des prêtres et d'en arrêter, parce qu'elle est instruite
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que les habitants sont déterminés à les soutenir, et qu'elle est trop faible pour leur résister. La garde nationale composant la colonne mobile, gâtée comme le surplus, se refuse à prendre aucune mesure contre les prêtres, et donne pour prétexte qu'elle ne veut point allumer la guerre civile qui en résulterait. Quel parti prendre? Plus je requiers, plus nous faisons, et moins nous avançons. Si je dis à ces habitants qu'en continuant ainsi, ils s'exposent à la force armée, leur réponse est unanime : Si elle arrive, on la nourrira. Il ne rentre pas de nouveaux prêtres, mais ceux dont je vous ai parlé ne sont pas sortis, si j'en excepte les deux frères Blussaud, de LJzine. On ne connaît point d'émigrés rentrés dans ce canton. »
L'administration cantonale, de son côté , attribua son inaction persistante à l'impossibilité de saisir les prêtres délinquants, soit parce que la gendarmerie et la garde nationale refusaient leur concours , soit parce que ces prêtres ne marchaient jamais qu'escortés, et ne célébraient le culte qu'entourés de vedettes postées sur les avenues et les hauteurs , d'où elles avertissaient au moindre danger. (( Alors, disait l'administration, le prêtre disparait, et il est mis soigneusement en sûreté. Les mêmes précautions sont prises s'il passe d'une commune à une autre. »
Le ministre de la police intervint lui-même, le 22 novembre, une seconde fois, en écrivant à Quirot : « Je suis informé que la tranquillité publique a été troublée dans le canton d'Eternoz par les manœuvres de quelques prêtres déportés, qui y ont trouvé asile et qui y exercent habituellement les cérémonies de leur culte. Je vous charge de prendre les mesures convenables pour faire arrêter les individus auteurs de ces délits, et pour qu'ils soient livrés à toute la rigueur des lois. » Quirot répondit : « La présence de la force armée envoyée tout récemment dans ce canton pour activer le départ des miUtaires revenus dans leurs foyers, a encore éloigné ces prêtres pour quelques instants^ et je n'ai point appris qu'on ait pu découvrir le domicile d'aucun d'eux. Au surplus, je prendrai les mesures les plus actives pour purger ce canton de la présence de nos plus dangereux ennemis, n
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Bertin, interpellé par Quirot au sujet des prétendus troubles dénoncés au ministre, rendit à ses administrés la justice de repousser une accusation qui n'avait aucun fondement. « Le gouvernement, écrivit-il, le iS décembre, a été trompé lorsqu'on l'a prévenu que la tranquillité publique avait été troublée dans ce canton par les manœuvres des prêtres déportés. Le seul trouble qui ait eu lieu s'est élevé à l'occasion du citoyen Audobey, ci-devant curé constitutionnel à Malans. Il s'y était marié avec une nommée Montrichard. Cette femme est décédée depuis quelque temps et a fait son mari héritier. Celui-ci s'est rendu à Malans, en thermidor dernier, pour réclamer ses droits. Il a sans doute éprouvé des difficultés de la part de ses beaux-frères et belles-sœurs, puisqu'il s'est élevé entre eux une dispute suivie de voies de fait, mais qui est restée toute personnelle aux Montrichard et à leur beau-frère. — Les agents, requis de déclarer où les prêtres se retirent ordinairement, ont attesté qu'ils l'ignoraient. Ils craignent, je n'en doute pas, de dénoncer ceux qui donnent asile à ces prêtres. A l'exception de quelques maisons par chaque commune, ils sont reçus de tous les habitants et alternativement nourris ; mais, à la vérité, ils n'y entrent que la nuit. On ne peut douter, non plus, que les prêtres Ménestrier et Simon ne soient reçus particulièrement chez leurs parents à Lizine et à Coulans. L'on soupçonne même que chez les Simon, à Coulans, il se fait des rassemblements, surtout de prêtres étrangers au canton. Aussi j'ai fait entourer celte commune par la force armée, en y arrivant. Mais les recherches ont été vaines, par l'effet de la surveillance la plus active et la plus soutenue, qui met ces prêtres, dans tout le canton, à l'abri de toutes recherches et surprises. L'ex-curé Gervais se retire habituellement à Eternoz dans une maison appartenant au citoyen Nie. Melin, de Levier. Quant à Grandjacquet, qui dessert la commune de Nans, un citoyen m'assure qu'il habite Reugney, et que tous les samedis il se rend à Nans pour y célébrer. »
On voit qu'au bout de quinze mois de luttes et d'effbrts, le gouvernement et l'administration terroriste du Doubs n'a- Taient absolument rien gagné dans ce canton.
XIX. L'obligation imposée aux magistrats de prêter le serment de haine à la royauté, désorganisa l'administration cantonale de Frasne. Le 14 février, sur la réquisition de Quirot, le département suspendit de leurs fonctions M. Cl.- Jos. Defrasne, agent municipal de Bouverans, pour avoir prêté serment en ces termes : Je jure haine aux tyrans, atta^ chement à la république^ et de vivre et de mourir dans la religion de mes pères; 3. -B. Barthod, agent municipal de Frasne, et Denis Jacquin, adjoint de la même commune, pour avoir prêté le serment suivant: Je jure attachement inviolable à la république, haine aux tyrans, et, pour le salut ^ de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Ces formules, qui étaient l'expression de sentiments à la fois sincèrement républicains et profondément religieux, auraient mérité le respect d'un gouvernement raisonnable. Le département déclara « qu'ils n'étaient pas seulement contraires à Tarrêté du Directoire, du 22 nivôse, mais encore qu'ils annonçaient des individus entachés de royalisme et de fanatisme. » Aux yeux des gouvernants, il n'y avait point d'orthodoxie républicaine possible sans une haine prononcée pour le passé politique et religieux de la France. Les trois municipaux suspendus se trouvèrent destitués, le 17 avril, ensuite de la ratification donnée par le Directoire à l'arrêté du département.
Une compagnie de volontaires ayant été envoyée à Frasne, le commissaire Besancenet profita de ce précieux renfort pour faire, le 3 mars, la réquisition suivante : « Le commissaire près le canton de Frasne étant instruit que, dans le courant de pluviôse, le bruit public portait que plusieurs prêtres déportés ou sujets à la déportation occupaient les communes du canton, notamment, à Frasne, les nommés J.-L. Alix et Cl. Nicolet, tous deux non fonctionnaires publics, Ferdinand-Alix, ex-curé de Borey, porté sur la liste des émigrés, Alexis Faivre, ex-curé de Frasne, et Sébile, exvicaire en chef à Dompierre; à Bouverans, Ant.-Jos. Barthod, ex- vicaire dudit lieu ; à Bannans, J.-F. Paquette, ex-curé du Keu; à Courvière, J.-F. Baverel, ex-curé du lieu; vu l'urgence pour l'exécution des lois, requiert le citoyen Mar-
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•duel, commandant le détachement cantonné à Frasne, •de diviser son détachement , ou du moins de prendre les mesures nécessaires pour le faire transporter incessamment dans les communes de ce canton. Us s'adresseront aux agents des communes, qui seront requis par le commissaire soussigné d'accompagner la partie du détachement qui leur sera adressée, et de leur prêter main-forte pour faire visite et fouille domicihaire chez tous les individus qui pourraient avoir recelé lesdits prêtres ou tous autres compris sous la loi. »
Tout cet appareil militaire resta sans résultat. Le 5 mars, Besancenet écrivit à Quirot : a Les prêtres ont cessé de fonctionner depuis l'arrivée du détachement envoyé à Frasne. Le public est persuadé qu'ils sont sortis. » II envoyait en même temps à son chef sept procès-verbaux de perquisitions inutiles accomplies, la veille, i" à Dompierre, par le sergent Durand, dans toutes les maisons; S"" à Gourvière, par le ser^ gent Daigle, chez Jeanne-Louise Grattard, veuve de GI.-Ant. Faivre, et à la maison curiale; 3'' à la Rivière, par le citoyen Gouvenel, dans toutes les maisons ; 4*" à Frasne, par le caporal Robaut, dans toutes les maisons, « sans aucun refus; » 5^ à Bouverans, par le citoyen Gouvenel, dans toutes les maisons , « sans aucun refus ; » 6° à Bannans , par le sergent Durand, dans toutes les maisons ; 7"* à Bulle, par le même Durand, dans toutes les maisons. On est vraiment stupéfié du sans-façon avec lequel ces incorrigibles révolutionnaires violaient la constitution nouvelle, qui venait d'interdire formellement les visites domiciliaires, et l'on ne sait s'il faut admirer la patience excessive de ces catholiques, qui se prêtaient si aisément à de pareilles avanies.
Quel que fût le zèle du commissaire Besancenet, on a vu qu'il ne suffisait pas à rassurer les trois grands patriotes de Dompierre, J.-F. Trouttet, J.-F. Mainy et Jos. Crétin, et que ces trois personnages avaient écrit directement au ministre de la police, le 2 janvier 1796, pour lui rendre compte de la situation de leur canton. Le 1" mars, Merlin renvoya cette lettre à Quirot, en ajoutant : « Si les faits sont constants, cette contrée est sur le point de devenir la proie de la