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fut loin d'être général, et l'administration cantonale ayant répondu au département qu'il n'en restait plus dans son ressort, Jeanmaire écrivit, le 3 avril,que, malgré les déclarations négatives des agents, il était certain que plusieurs prêtres déportés circulaient encore dans le canton , y faisaient des rassemblements, et y célébraient publiquement la messe et les vêpres. Il donnait même le nom de ces prêtres et des villages qui les recelaient.
Le 24 avril, l'administration étant en séance, il se forma un rassemblement de quatre à cinq cents femmes qui vinrent lui présenter une pétition tendante à obtenir du gouveroement le rappel des prêtres déportés. Jeanmaire, aJ^ectant de voir dans ce rassemblement un attroupement séditieux, requit la gendarmerie et des gardes nationaux patriotes pour le disperser. Il écrivit au département que parmi ces femmes, il pouvait se trouver des hommes déguisés. Les administrateurs, de leur côté, mandèrent au département tout ce qui s'était passé; ils reproduisirent le discours prononcé par la femme qui avait parlé au nom de ses compagnes, ainsi que les réponses du président , et affirmèrent que la garde mise en réquisition par le commissaire n'avait été nullement maltraitée^ et que si le contraire avait été dit^ c'était une calomnie. Le département déclara, le 27 mai , a que Tadministration cantonale, instruite du rassemblement qui se formait, avait d'abord eu la faiblesse de quitter son poste, sans prendre des mesures pour assurer la tranquillité publique; de manière que, sans le zèle et l'activité du commissaire, la loi aurait été méconnue et l'attroupement n^aurait pas été dispersé ; qu'ensuite l'administration avait négligé de prendre des renseignements sur les auteurs et instigateurs de cet attroupement, dans lequel il paraissait s'être trouvé des hommes déguisés en femmes ; qu'enfin, cette administration aurait dû envoyer au département une copie de la pétition tendante à conserver sur le territoire français les prêtres émigrés ou déportés, afin qu'il pût, en combattant les faux principes énoncés dans cet ouvrage, prémunir les habitants des campagnes contre les pièges tendus à leur crédulité; qu'en conséquence, le département improu-
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Tait la conduite de Tadmiaistration de Pierrefontaine. » Le I*' juin, Quirot ordonna à Jeanmaire de faire transcrire cet arrêté, dans toute sa teneur, sur le registre de Tadministration cantonale.
Jeanmaire trouvait dans les patriotes du canton quelques rares auxiliaires. Ainsi, le 16 mai, Michel Girard, domicilié à Ouvans , vint lui déclarer que la veille , à sept heures du matin, attiré à l'église par le son de la cloche , il y avait va le ci-devant missionnaire Thadée Yemier célébrer une messe basse , à laquelle assistaient presque tous les habitants , y compris Léonard Bataillard, agent de la commune, et Cl. Angnenot, son adjoint, et que le domicile habituel de ce prêtre était celui de sa mère. Le commissaire transmit aussitôt cette déclaration à la gendarmerie , avec ordre de faire toutes les courses, fouilles et recherches nécessaires pour arrêter ce prêtre et le conduire à Besançon. Le lendemain, le dénonciateur vint déclarer qu'il fallait considérer sa dénonciation comme non avenue. Mais, pressé par le commissaire, il finit par avouer qu'il avait été intimidé et entraîné à ce désaveu par les habitants de sa commune.
A Pierrefontaine, la population était divisée. Barbier, prêtre constitutionnel, officiait pour la minorité patriote ; et, comme les prêtres réfractaires ne pouvaient paraître sans danger, la majorité catholique se réunissait à l'église, à son tour, sans ministres du culte, pour y faire les prières accoutumées. Cette inoffensive liberté exaspéra un soldat en congé, nommé Marc-Etienne Barbier. Le 27 mars, entendant la cloche appeler les catholiques à leur assemblée, il y courut lui-même comme un furieux. « Je me présentai, dit-il, à celte assemblée; je représentai qu'elle était contraire aux lois, et j'invitai ceux qui la composaient à se retirer. Cet acte, que tout citoyen avait droit de faire, fut cause des mauvais traitements qu'on me fit éprouver. Quatre à cinq personnes me coururent SUS, me terrassèrent, me trsunèrent aux cheveux, me donnèrent des coups de couteau et me conduisirent à la maison commune, où l'on me fit rester jusqu'au lendemain. » Il parait que les faits ne s'étaient point passés tout à fait de la sorte. Le juge de paix, ayant fait une enquête, lança un man-
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dat d'arrêt contre Barbier, comme prévenu d'avoir empêché l'exercice d'un culte, et d'avoir frappé et blessé Jeanne-Gl. Jacquot. Le 42 avril , il fut condamné par le tribunal correctionnel de Baume à quinze jours d'emprisonnement et deux cents livres d'amende. Mais le tribunal d'appel ayant cassé ce jugement pour défaut de forme, le prévenu fut renvoyé devant les juges de Saint-Hippolyte.
Le 13 juillet, le département prit l'arrêté suivant : « Le matin du 22 messidor (10 juillet), il a existé dans la commune de Pierrefontaine un rassemblement considérable, à l'aide duquel le nommé Péseux, prêtre déporté, a été installé dans les fonctions de ministre du culte catholique. La force armée, mise en réquisition par le commissaire du Directoire pour dissiper ce rassemblement et arrêter ce prêtre rebelle, a été réduite à des efforts impuissants. L'administration, qui était alors en séance, n'a pris aucune mesure, n'a développé aucun caractère capable d'en imposer aux factieux, et a souffert que le prêtre continuât l'exercice de son ministère et se retirât paisiblement dans la maison d'un particulier. L'admi* nistration centrale, ne pouvant compter sur le zèle et le patriotisme de cette administration, arrête qu'un commissaire sera envoyé pour y suppléer, et elle nomme à cet effet le citoyen Besson, l'un de ses membres, qui prendra des renseignements sur la conduite des administrateurs, s'attachera à connaître les auteurs et instigateurs de ce rassemblement et de tous ceux qui ont eu lieu antérieurement dans le canton, et fera arrêter le prêtre Péseux et tous les autres réfractaires qui lui seraient dénoncés. Le général Okeeff sera requis de le faire accompagner par un détachement de vingt cavaliers. »
Besson écrivit, le surlendemain, de Pierrefontaine, à ses collègues : a Après avoir fini mes opérations ici, j'ai cru devoir, sur l'invitation du commissaire du canton, me rendre à Landresse et autres lieux circonvoisins , où l'on croit que les bons prêtres se sont réfugiés. Serons-nous assez heureux pour en joindre quelques-uns? c'est ce que je désire. Quant à l'administration du canton, elle jure que son patriotisme est extrême; mais, malheureusement, elle a démontré le
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contraire. Vous pouvez à l'avance préparer une invitation au Directoire de la destituer. Les motifs ne manqueront pas. Vous les connaissez déjà; on peut y ajouter le refus formel d'organiser la colonne mobile. »
Le 19 juillet, Besson étant de retour, le département prit cet arrêté : « Vu le procès - verbal rédigé le 28 messidor (16 juillet) par le commandant de la force armée, constatant la poursuite de deux prêtres émigrés et l'arrestation de Drezet (J.-B., de Pierrefontaine), l'un d'eux; l'administration départementale , considérant que les membres de l'administration de Pierrefontaine ont prétendu que le rassemblement n'avait point altéré la tranquillité publique^ tandis qu'il est démontré que la résidence des prêtres émigrés ou déportés ne cesse de corrompre l'esprit public (Jans ce canton et d'y fomenter des troubles ; arrête qu'elle suspend de leurs fonctions Gattin, président, Lapprand, agent à Pierrefontaine, et Fremiot, son adjoint; Belin, agent, et Sarrazin, adjoint à Landresse; Devillers, adjoint àLaviron; Lanchy, agent, et Bassignot, adjoint à Villerschief; Girard, agent à Germéfontaine ; Normaire , agent à Villers-la-Combe ; Gullaud, agent, et André, adjoint à Courtetain; Bigoudot, adjoint à Vellerot-lez-Vercel , et Bataillard , agent à Ouvans , qui ont assisté aux séances du 22 et du 27 messidor. » Le Directoire ratifia cet arrêté le 27 septembre, en faisant observer que, le 22 messidor, les administrateurs étant en séance, avaient, malgré les réquisitions réitérées du commissaire, refusé de prendre des mesures, soit pour arrêter l'abbé Péseux, qui allait en ce moment même, escorté d'une foule nombreuse, officier à l'église, soit pour faire dissoudre cet attroupement; que les mêmes administrateurs avaient consigné , dans le procès- verbal de leur séance du 27 messidor, le refus formel d'organiser la colonne mobile, et cela, malgré les instances du délégué du département envoyé sur les lieux.
Ces mesures de rigueur eurent peu de résultats. Le 31 juillet, Jeanmaire écrivit à Quirot que les prêtres réfractaires continuaient à habiter le canton^ sans être inquiétés ni par les agents, ni par la garde nationale, ni même par les gen-
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darmes ; que le commandant de la garde nationale était le chef du parti fanatique , et que les gardes patriotes refusaient d'obéir à ses ordres ; que, dans la nuit du 26 au 27 juillet, l'église de Pierrefontaine avait été volée; qu'on attribuait ce délit aux fanatics, qui s'étaient réunis au nombre d'une cinquantaine pour le commettre, dans le but de priver les républicains des objets nécessaires à leur culte ; et enfin, que le juge de paix informait, mais si mollement, que cette information resterait probablement sans effet. Le 47 août, Jeanmaire récrivit que la tournée de Besson dans le canton n'y avait nullement ramené l'ordre et la tranquillité. « Les rassemblements illicites, ajoutait-il, ont lieu bien plus que jamais à Landresse et à Mont-de-Yillers. Les prêtres j officient publiquement, dans les édifices destinés au culte, principalement tes dimanches et les fêtes, et un grand nombre de personnes des environs s'y portent. J'ai donné des ordres à la garde nationale et à la gendarmerie ; mais l'une et l'autre demeurent dans l'inaction. Les gendarmes m'ont dit qu'ils n'étaient point en force suffisante. La semaine deiv nière, le blé pendant sur un fonds acquis de la république par un pauvre volontaire, retiré dans ses foyers avec permission, a été enlevé furtivement pendant la nuit. Le juge de paix a informé, mais trop faiblement. Les agents ferment les yeux sur toutes ces infractions. » La moisson irréguUère et nocturne à laquelle le commissaire faisait allusion, était sans doute celle que des cultivateurs, émigrés rentrés, avaient faite à Landresse, sur leurs propres biens, acquis révolutionnairement par Vallenet, ci-devant capitaine au 9*^ bataillon du Doubs.
Jeanmaire, n'ayant plus guère d'influence que sur les gendarmes, les mit en campagne au commencement de décembre. Le 2 de ce mois , ils lui apportèrent un procès-verbal constatant qu'ils s'étaient livrés inutilement à la recherche des prêtres à Landresse, chez P. Sarrazin et Jos. Surain , accusés de receler ces proscrits. Le surlendemain , s'étant encore transportés à Laviron, sur l'ordre de Jeanmaire, et ayant requis l'agent municipal de les accompagner à l'église, où la population se trouvait réunie en ce moment, ils firent
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tontes les perquisitions imaginables dans Téglise, dans la sacristie, dans le clocher, sans trouver aucun prêtre. Jeanmaire, désespéré, écrivit à Quirot, le même jour : « J'ai demandé plusieurs fois aux agents les états nominatifs des prêtres et de leurs receleurs, et jusqu'à présent je n'ai pa obtenir que des états négatifs. Cependant il est certain qu'il 7 a à Orsans, Landresse et Laviron, des prêtres réfractaires, qui y exercent publiquement dans les édifices du culte, sous les yeux des agents. »
Jeanmaire reçut sur ces entrefaites un puissant renfort. L'ardent et haineux Perriguey, membre du département, fut chargé, le 9 décembre, par ses collègues, d'une mission spéciale dans les cantons de l'ancien district de Baume, contre les prêtres réfractaires, les réquisitionnaires récalcitrants, etc.
Le fougueux démagogue put bientôt annoncer une capture importante. Il écrivit, le A janvier 4797, au département : « En arrivant dans le canton de Pierrefontaine , j'ai fait arrêter le prêtre J.-B.-Thadée Vernier, d'Où vans, ex-missionnaire déporté. Le lendemain, je l'ai fait conduire sous bonne escorte à la maison d'arrêt de Baume. Nonobstant le mécontentement général qu'a occasionné cette arrestation , aucun événement désagréable n'en a été la suite. Je viens de me concerter avec l'administration de Baume sur les mesures à prendre pour sa translation en la maison de justice de Besançon. Nous avons pensé qu'il ne serait pas prudent de le confier à la gendarmerie seule, et nous sommes convenus d'attendre la première troupe qui passera par Baume pour se rendre à Besançon. Je joins ici une pétition qu'il m'a présentée pour obtenir sa liberté; mais il serait dangereux d'admettre des moyens aussi futiles, car ce prêtre est, avec les autres que j'ai poursuivis et que je n'ai pu atteindre , une vraie calamité publique dans ces contrées. »
L'administration de Baume ne tarda pas à être embarrasse de son prisonnier. Gompagny fils écrivit à Perriguey, le V janvier : « Le prêtre Vernier, depuis quatre jours dans la maison d'arrêt, n'est pas écroué et n'a pas encore subi l'interrogatoire, quoique tous les détenus doivent être interrogés dans les vingt-quatre heures. Dois-je procéder à son in-
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terrogatoire? Il vient de me parvenir que ce prôtre Veraier confessait et cherchait à fanatiser les prisonniers; doit*on le mettre au secret, pour empêcher de pareils abus? »
Le 8 janvier, le département déclara que Vernier serait traduit au tribunal criminel, comme prêtre déporté rentré» et huit jours après^ Tadministration de Baume annonça sa translation à Besancon. Quelque temps après, M. Vernier produisit deux cert.!icats des médecins Damoite et Charles, constatant qu'il était atteint de la dyssenterie, et qu'il avait le corps tout couvert de dartres. Il représenta en même temps que, depuis un mois qu'il était détenu , ses infirmités avaient empiré d'une manière alarmante. Le département décida, en conséquence, le 24 janvier, qu'il serait transféré aux Capucins. Dans une pétition ultérieure, M. Vernier demanda à être relevé de la déportation, en faisant observer que depuis la loi du 5 février i79l, il s'était abstenu de toute prédication, et qu'en conséquence, il n'avait pas pu être déporté comme fonctionnaire public ; qu'il n'avait pas pu l'être non plus comme pensionnaire de L'Etat, puisque, malgré toutes ses instances, le district de Baume avait refusé de l'inscrire au tableau des prêtres pensionnési pour le trimestre dejuilleti792. « Cependant, ajoutait-il, dansle doute et l'incertitude, les missionnaires, craignant de se trouver compris dans la loi de déportation, exposèrent leurs craintes au département, qui partagea leurs doutes, et répondit verbalement qu'il était prudent pour eux de se déporter. » M. Vernier terminait par un appel à la pitié pour ses infirmités, qu'il venait encore de faire constater par le médecin Rougnon. Le département déclara, le 27 février, sur le rapport de Rambour, que le prêtre Vernier ayant été déporté comme missionnaire compris dans la classe des pensionnaires de l'Etat^ ne pouvait être relevé de la déportation. Cette décision était aussi injuste et illégale que l'avis donné par le département en 4792 au sujet des missionnaires. Car à cette époque les prêtres fonctionnaires publics étaient seuls con* damnés à l'exil, et ce fut seulement en 4793, six mois après le bannissement de M. Vernier et de ses confrères de Beaupré» que cette mesure fut étendue aux prêtres pensionnaires qui
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avaient refusé le serment de liberté et égalité. L'institution des missionnaires diocésains ayant été supprimée par la nouvelle constitution du clergé, ces missionnaires n'étaient plus fonctionnaires publics et n'avaient dès lors aucun serment à prêter à cette constitution.
M. Yernier était dans un état de santé déplorable; des dartres vives et rongeantes, fruit d'une vie pleine de privations et de misères, lui couvraient tout le corps. La réponse inique du département ne lui ôta pas toute espérance^ et il recourut à l'afiection d'un bomme de bien que tous les partis s'accordaient à estimer. Son espoir ne fut pas trompé, et le 5 mars, M. Proudhon, juge au tribunal et professeur de droit, lui écrivit cette lettre si honorable : « Mon cher ami, dans la triste position où tu es, quand l'amitié ne me porte* rait pas à te rendre service, l'humanité m'en ferait un devoir. Je te déclare donc que si l'administration du département veut consentir à ton élargissement , je la prie moi-même de le faire , pour te procurer les secours nécessaires à ta maladie. Je me porte caution pour toi, je m'oblige à te reproduire quand j'en serai requis , ou à subir toutes les peines qui pourraient être la suite de ton évasion hors du lieu qu'elle pourra te désigner. Je ne veux d'autre garantie pour moi que ta parole. Tu peux faire usage de la présente au département, et s'il faut quelque chose de plus, je suis prêt à m'y rendre et à consigner le inème cautionnement sur ses registres. Je n'hésite même pas à croire que, par ce moyen^ elle estimera que sa responsabflité est suffisamment à couvert, et qu'elle ne t'imposera pas la nécessité d'un gardien dont le paiement te serait fort à charge, dans l'état où tu te trouves, tes biens ayant été vendus. Salut, fraternité et amitié. — Proudhon. »
A l'appui de ce noble et généreux engagement, le prisonnier fit remettre au département un nouveau certificat du médecin Morel^ constatant son état déplorable. L'administration terroriste finit par se laisser toucher elle-même, et, le 5 mars, elle décida que M. Yernier serait laissé en simple surveillance dans la ville, sous la caution de son respectable ami.
i58 gdâpitre lxxt.
Le 25 février, Perriguey, revenu de son expédition, rendit compte en ces termes de ses exploits dans le canton de Pierrefontaine : (( Lorsque j'eus pris les dispositions convenables dans ce canton , pour assurer l'arrestation , soit des réquisitionnaires, soit des prêtres déportés qui parcouraient le canton, et dont Tétat nominatif m'avait été adressé par le commissaire du canton, je me transportai à l'administration, où je fis convoquer une séance extraordinaire, ayant entre les mains la preuve écrite que la plupart des membres de cette administration avaient attesté qu'aucun prêtre déporté on émigré n'était retiré dans leurs communes, tandis que le <u)mmissaire m'avait donné des assertions contraires, en me désignant même les individus et les lieux ordinaires de leur retraite. Je voulus les interroger sur cet objet. Quelques-uns me donnèrent satisfaction pour les militaires; mais, en ce qui concernait les prêtres, ils me répondirent tous négativement ou d'une manière évasive et avec la plus mauvaise volonté. Les membres absents à cette séance furent convoqués à une séance suivante, où les mêmes questions leur furent répétées. Comme je n'étais plus sur les lieux, ils trouvèrent un autre moyen d'éluder mes demandes : ce fut d'exiger la représentation de ma commission, ce qui ne pouvait avoir lieu, puisque je l'avais emportée avec moi. En général, j'ai remarqué le plus mauvais esprit dans cette administration. Les membres en sont fanatisés au point qu'au lieu de sévir contre les prêtres déportés ou émigrés, ils en sont les plus zélés partisans. Pasuft d'eux ne m'a paru porté pour le gouvernement. Je me transportai ensuite dans le canton de Passavant, où je trouvai la même réticence, le même esprit «tla même mauvaise volonté. »
Le passage de Perriguey, comme celui de Besson, était resté sans résultat sur l'esprit public, dans le canton de Pierrefontaine. Le 45 février, à peine après le départ de ce nouveau délégué, Jeanmaire écrivit à Quirot que les prêtres réfractaires continuaient à officier publiquement dans les églises, notamment à Laviron, Landresse etMont-de-Villers; que les habitants, convoqués au son des cloches, accouraient en foule à leurs offices ; que les agents, les gendarmes, la
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garde nationale et la colonne mobile restaient dans Tinactioa la plus complète; et que les fanatiques attendaient avec impatience les élections prochaines pour remettre en place tous les fonctionnaires destitués. Quirot répondit que le corps législatif, convaincu, comme lui, que le fanatisme et les prédications insensées des prêtres rentrés étaient le principal obstacle à l'établissement du gouvernement républicain et à la tranquillité publique, préparait contre eux une loi répressive; et qu'en attendant, il fallait les poursuivre autant qu'il était possible, en vertu des lois précédentes non abrogées. On a vu que le département, par une mesure due à sa perversité propre, bien plus qu'à l'obligation d'exécuter une loi sur l'aliénation générale des biens nationaux, avait décidé la vente de la plupart des presbytères. Cette mesure fut très mal accueillie par les populations et empêchée dans beaucoup d'endroits. Elle amena même dans deux communes des affaires d'une extrême gravité. L'une eut pour théâtre Laviron, où le presbytère avait été adjugé, le 18 mars 1796, à un nommé Philippe dit Boiteux, obscur jacobin, originaire de Pierrefontaine et domicilié à Besançon. Ce dernier adressa à Nodier l'exposé suivant, où les faits étaient présentés sous le jour le plus favorable à sa cause : « J'avais déjà payé les trois quarts du prix, lorsque je fus informé que les habitants avaient juré que cette maison n'appartiendrait jamais à un simple particulier ni à un prêtre assermenté, et qu'ils y mettraient plutôt le feu. Peu touché de cette menace, je ne persistai pas moins dans le projet de m'y loger et d'y héberger ma récolte, à la moisson. Cependant, m'étant rendu à Laviron , je trouvai que depuis la vente la maison avait été dévastée ; qu'on avait brisé les fenêtres, arraché les boiseries et les serrures, et commis d'autres dégâts très considérables. Sur la porte était un placard dont je me saisis, et par lequel on annonçait que les gens du lieu ne souffriraient jamais que le presbytère, bâti par leurs aïeux, passât à d'autres mains que celles d'un prêtre catholique romain; et qu'on y brûlerait le particulier et surtout le terroriste qui prétendrait en devenir le possesseur. Il y avait alors dans le canton une foule de jeunes gens de la première réquisition
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et de prêtres insermentés. Le département, informé de ce désordre, requit la force armée pour l'arrêter et envoya le citoyen Besson avec une vingtaine de cavaliers, qui arrêtèrent et ramenèrent deux prêtres réfractaires et quelques lâches de la première réquisition. Lejuge de paix, qui, jusque-là, s'était obstinément refusé à informer des dégâts commis au presbytère, feignit alors de procéder à une information qui ne produisit aucune preuve. La loi relative au paiement du dernier quart des biens soumissionnés arriva, et je m'empressai de payer, conformément à cette loi, en mandats (ou assignats) au cours. J'avais hébergé ma récolte dans les grangeages du presbytère; c'est ce que Ton attendait pour me priver de ma propriété. Le 48 vendémiaire (9 octobre), je dénonçai au citoyen Jeanmaire le juge de paix Richard et Devillers, agent de la commune , pour n'avoir pas tenu compte de mes réclamations au sujet de la dévastation du presbytère. Le lendemain, les fanatiques deLaviron, en étant instruits, s'assemblèrent pour m'assassiner. Pourtant personne n'osa se présenter à moi, et sans doute leur rage a changé de ipoyens pour se venger, puisque, pendant la nuit suivante, le feu a été mis à la cure et a brûlé la maison avec sept voitures de moisson. Le 20, Richard se trouva àLaviron tout au matin, à l'effet soi-disant d'informer contre les auteurs de l'incendie. Il a commencé par assigner Pierre, Paul, etc., jusqu'aux émigrés qui étaient et sont encore au service de l'agent de Laviron. Il est résulté des témoignages de ces individus, que Richard a lancé contre moi un mandat d'arrêt, pour me conduire à la prison de Baume. Depuis ce temps, je suis sous les verrous, sans avoir été interrogé et sans en savoir les motifs , si ce n'est par la pure volonté de Richard. Le patriotisme dont vous êtes animé et la justice que vous exercez, surtout envers les patriotes opprimés, me font espérer que vous jetterez les yeux sur l'homme très injustement opprimé, qui est moi. »
Ce qui avait motivé cette arrestation, c'est que trente-six témoins, entendus le lendemain de l'incendie, avaient déposé que Philippe, après avoir écrit, le 27 septembre, au commissaire cantonal, qu*il renonçait à son acquisition^ à cause des
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menaces des habitants et de la difficulté de payer le quart du prix en argent; et qu'à dater de ce jour^ le presbytère redeve^ nait propriété nationale^ avait enlevé, la veille de TiDGendie, par un temps affreux , tout ce qu'il avait dans cette maison; qu'il y avait fait du feu dans la soirée, et enfin que, pendant rincendie , au lieu d'aider les habitants à l'éteindre , il était resté froidement occupé à converser. Ces témoignages parurent assez graves à M. Richard pour qu'il prit le parti, après avoir consulté l'accusateur public, qui fut son guide en toute cette affaire , de lancer un mandat d'arrêt contre Philippe. Les jours suivants se passèrent à entendre plus de deux cents témoins; de sorte que le prévenu, contre qui les charges furent définitivement reconnues insuffisantes , ne fut mis en liberté que le i*' janvier 4797, après soixante-trois jours de prison préventive.
La dénonciation de Philippe fut accueillie avec empressement par Nodier; mais les circonstances ne lui permirent pas d'y donner suite immédiatement, et il se borna, pour le moment, à recueillir plusieurs dépositions défavorables an juge de paix de Pierrefontaine. J.-Jos. Bailly, receveur des contributions, et Laurent Maire, de Mont-de-Villers, l'accusèrent d'avoir refusé de recevoir leurs déclarations contre un attroupement formé dans le dessein d'enlever un prêtre à la force armée. Jos.-Alcx. Châtelain l'accusa d'avoir refusé d'entendre la plainte qu'il lui avait portée contre un autre attroupement de fanatiques et de royalistes, formé, disaitil, au temps de Pâques de 4796, dans le dessein d'égorger les patriotes, dont plusieurs avaient été frappés et leurs fenêtres brisées. Yallenet l'accusa de n'avoir fait aucune poursuite contre les émigrés amnistiés de Landresse, dont il avait acheté les champs et qui lui avaient enlevé sa moisson.
Les terroristes étant revenus au pouvoir, une guerre générale s'éleva contre les juges de paix modérés ou réactionnaires ; et le 5 janvier 1798, un mandat d'arrêt fut lancé par le Directoire lui-même contre M. Richard , sous la double prévention d'arrestation arbitraire et de complicité avec les conspirateurs contre la sûreté intérieure de la république. Le 4 8 janvier, ce magistrat fut arrêté parDemante, briga-
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dier de gendarmerie , et écroué dans la maison d'arrêt de Baume. Il fut interrogé par le juge Duchon, directeur do jury d'accusation, et répondit qu'il avait fait constamment son devoir , soit en donnant suite à toutes les plaintes de Philippe contre les. gens de Laviron, soit en poursuivant Philippe lui-même, lorsque des charges s'étaient élevées contre lui; que la longue durée de sa détention préventive tenait uniquement à la complication d'une procédure oùil avaitfallu entendre plus de deux cents témoins, quelques-uns jusqu'à Besançon, et plusieurs, à la demande de Philippe lui-même et à sa décharge. Le magistrat inculpé protesta, en terminant, qu'il était d'autant plus absurde de l'accuser, comme on l'avait fait, d'avoir voulu retenir le presbytère de Laviron pour son frère, ancien curé de cette paroisse, que cet ecclésiastique était mort depuis dix-huit mois ; et enfin, que jamais il n'avait conspiré en aucune manière contre la sûreté de la république. Le juge Duchon n'en conclut pas moins à la mise en accusation de M. Richard, mais sur le seul chef de détention arbitraire. Le 24 février, le jury d'accusation rendit un arrêt conforme à ses conclusions, et le lendemain, M. Richard fut transféré à la maison de justice de Besançon. Il comparut, le 49 mars, devant le tribunal criminel, alors présidé par Violand. Le jury dejugement déclara à l'unanimité qu'il n'était pas constant que l'accusé eût dénié à Philippe la justice qui lui était due, par défaut de poursuites contre les auteurs des délits tentés contre sa personne ou ses propriétés, ni que la détention subie par Philippe eût été arbitraire. En conséquence, M. Richard fut acquitté et mis en liberté. Ce magistrat était alors âgé de cinquante-six ans. Il avait retrouvé dans les prisons plusieurs prêtres de sa connaissance, notamment M. Péseux, son ami. XXXIX. APontarlier, l'implacable Parrod, mal secondé par une administration très modérée, en tirait tout ce qu'il pouvait. Le P. Bonnefoy, capucin, aumônier du fort de Joux, puis curé constitutionnel de la Cluse, était rentré dans le sein de l'orthodoxie et vivait retiré à Pontarlier. Le 44 mars 4796, Parrod requit l'administration de prendre un arrêté pour que le prêtre rétracté fût mis en arrestation et traduit au
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tribunal criminel. La loi du 3 brumaire était trop claire à cet égard et trop menaçante, pour que Tadministration pût se refuser à l'appliquer. Mais il y avait moyen de rendre cette application illusoire , et, pendant que Parrod donnait aux gendarmes Tordre de saisir le P. Bonnefoy , ce religieux, prévenu à temps, quittait furtivement la ville et allait se cacher à Vuillecin, où il put attendre en paix des temps meilleurs.
Le bureau de poste de Pontarlier continuait à être le trébuchet où les lettres suspectes tombaient entre les mains da Directoire. Le 25 avril, Cochon, ministre de la poUce, écrivit à Nodier : a Je vous adresse une lettre anonyme, en date da 6 avril, timbrée à Pontarlier. L'auteur parait être un prêtre rentré, qui entretient avec un de ses confrères une correspondance fanatique et contre-révolutionnaire, il est question d'un nommé Jacquier » prêtre réfractaire , qui, par ses manœuvres , semble entretenir le fanatisme dans le canton qu'il habite. Je suis étonné que ces rebelles à la loi jouissent encore de l'impunité et prêchent aussi librement la résistance an nouvel ordre de choses, sous les yeux des autorités. Je vous recommande de prendre sans délai toutes les mesures qui dépendent de vous contre ces deux individus. »
La lettre saisie, adressée à M. Bandèret, marchand à Vuissens par Moudon, en Suisse, était efiectivement destinée à un curé frauc-comtois déporté. Mais si le ministre de la police avait lieu de s'étonner, on s'étonne avec bien plus de raison encore que les préventions de la haine l'aient empêché si complètement de voir tout ce qu'il y avait de sage, de modéré et de conciliant dans ces confidences pleines de franchise, et combien leur auteur méritait peu le titre d'ennemi de la tranquillité publique. « Plus les peuples se montrent pour nous, écrivait le proscrit, plus le gouvernement s'acharne à nous poursuivre; et si, au lieu de calmer les têtes, comme notre religion nous en fait un devoir, nous les échauffions, comme on nous en accuse faussement, il y aurait déjà bien du mal. Il est bien à désirer que le gouvernement, plus éclairé sur ses vrais intérêts , laisse enfin le peuple jouir de sa religion, en lui laissant des ministres qui ne prêchent que la paix et le bien. Au cas qu'on vous débite
4d4 CHAPITRE LXXY.
(jue M. Jacquierou moi, nous sommes pris, n'en croyezrien, tant que je ne vous le manderai pas. Je pense qu'on grossit beaucoup la persécution dans votre pays. 11 est vrai qu'il y a quelques moments de crise où il ne fait pas bon; mais nos peuples, revenus généralement à la foi catholique, nous donnent bien des consolations. » Evidemment ce langage était celui d'un homme qui aimait son pays, et qui ne demandait qu'à aimer la Révolution elle-même, pour peu qu'elle consentit à devenir aimable.
Parrod manda à Quirot, le 27 avril, qu'il venait de faire prendre par l'administration de Pontarlier une délibération pour l'exécution la plus stricte de l'arrêté départemental du il, contre les prêtres, et qu'il y mettrait la plus grande surveillance. Son auxiliaire, Thierry, capitaine de la gendarmerie, trouvant sans doute qu'il avait trop peu à faire dans son ressort, écrivit, le 1î> mai, à Quirot, que des prêtres réfractaires s'étaient retirés àCuvier, dans le Jura. Il sollicitait des ordres pour allerles y arrêter. Quirot écrivit à son collègue du Jura de faire fouiller la commune dénoncée, et il lui offrit le secours de la gendarmerie du Doubs.
Le 30 mai, les jacobins de Pontarlier, en se levant, furent affectés d'un spectacle bien affligeant pour leur patriotisme. Une main inconnue avait, pendant la nuit, peint en noir et à l'huile un grand nombre de croix, de trente a quarante centimètres de longueur. Il s'en trouvait deux sur le portail du temple de la Raison, trois à la porte du citoyen Loiseau, conservateur des hypothèques, une sur les volets du cafetier Baverel , une sur la porte de Nie. Pion , et une sur l'arbre delà liberté III L'administration arrêta que les auteurs de ces attentats seraient poursuivis. Ant.-Ign. Parreau , marchand, âgé de vingt-huit ans, prévenu d'avoir peint les croix du temple de la Raison et de la maison Loiseau, fut mis en arrestation, le 9 juin.
Le 19 juillet, Billot, commandant du fortde Joux, manda à Quirot que la troupe cantonnée sur la frontière avait arrêté, pendant la nuit précédente, sept prêtres déportés qui rentraient en France, et qu'ils avaient été conduits au fort avec leurs guides. Il demandait qu'on les traduisît au plus tôt
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devant la justice, pourôter à leurs complices l'envie de prendre la même route. Ces prêtres étaient MM. Dalloz , Desrat , Simandre, Rabillaud et Marchand, du Jura, Seignotet Morizot, de la Nièvre. Quirot requit aussitôt le général commandant la division de faire transférer les prisonniers à Besançon, avec une escorte de forces considérables. U informa en même temps de cette arrestation le département du Jura, en le prévenant qu'une quarantaine d'autres émigrés, la plupart prêtres, venaient de rentrer par Morez.
Les sept proscrits furent interrogés par M. Guillemet, et, conformément à ses sages conclusions , le département décida, le 15 août, « que la peine encourue par les prêtres déportés paraissait indécise en ce moment ; que le corps législatif s'occupait de la fixer ; qu'en attendant , il convenait, pour la sAreXé et la salubrité des prisons, déjà obstruées par un nombre considérable de prêtres déportés , de renvoyer dans lenrs départements respectifs ceux qui étaient étrangers ; qu'en conséquence, tes prêtres du Jura seraient transférés à Lons-le-Saunier et ceux de la Nièvre à Nevers. » Leur départ n'eut lieu que le 12 septembre. Les soldats qui les avaient arrêtés, réclamèrent la prime de cent livres, accordée en 1793 pour chaque prêtre arrêté. U parait qu'il s'éleva quelque contestation à ce sujet; mais, le 7 septembre, le général jacobiu Dufour transmit au département une lettre du ministre de la poHce, lui annonçant que la prime devait être payée. On ne voulut même pas que ces glorieux vainqueurs eussent à subir la baisse du nouveau papier- monnaie, et on leur délivra un mandat de 25,454 livres 10 sons 10 deniers, que le payeur général Griois refusa encore de verser, sans vouloir donner par écrit le motif de son refus. Parrod continuait la chasse aux prêtres, même sur le territoire de ses voisins. U se croyait toujours chargé du district tout entier. 11 écrivit , le 4 septembre, à Quirot : «Les prêtres arrêtés hier dans le bois de Levier, et qu'on a conduits au fort de Joux ce matin , ont déclaré au lieutenant de gendarmerie qu'ils étaient rentrés avec neuf autres prêtres. Il en rentre de toutes parts. Ayant été averti par un citoyen venant de Suisse, et qui y avait fait voyage avec une quinzaine