‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inéditsChapitre 31 sur 54 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

SNtt OUPITBK ULXT.

Qairot trouva le remède à on état de choses si anormal, et en même temps le moyen de satisfaire un jacobin bien méritant, en faisant appeler Théodule Regnaud an poste de commissaire dans le canton de Ynillafans. Le jeune patriote fut nommé le 6 janvier 1797, à la place de M. Cordier. Le département l'invita à porter un examen sévère sur la conduite des agents et adjoints, qui, an mépris de toutes les lois, toléraient la présence et les offices publics des prêtres déportés, et annonça la résolution de destituer ces magistrats infidèles. Regnaud écrivit, le 6 février, à Quirot :

« Il y a beaucoup de militaires dans ce canton qui y sont sans congé et se coalisent ensemble et la plupart avec les prêtres réfractaîres Ils se font craindre et menacent les citoyens paisibles amis des lois. Ceux de Ynillafans qui s'évadèrent lorsque le citoyen Masson, commissaire du département, était à Vuillafans, s'en allèrent avec un nommé Girard^ ex-capucin réfractaire, dans les bois du côté de Passonfontaine ; et aussitôt que la force armée eut quitté ce canton , ils sont rentrés avec une insolence insupportable, et avec des menaces contre les patriotes. H y a dans l'église de Vuillafans autel contre autel. Des prêtres soumis y disent la messe et les vêpres, et Girard, réfraclaire, y dit messe et vêpres. Gela cause des disputes continuellement. Il n'est pas possible que cela dure plus longtemps, sans que l'on en vienne aux mains, et je crois que l'avantage ne sera pas pour les patriotes. L'administration ne me parait prendre aucune précaution. H y a un grand nombre de prêtres réfractaires dans tout le canton. A Longeville ils sont au nombre de sept. Dans toutes les communes où il y en a, ils officient publiquement, sonnent tous leurs offices, et ne cessent de prêcher le royalisme le plus dégoûtant et la désobéissance à la république. Voilà le triste tableau de ce canton. Je pense que vous feriez bien de requérir des mesures extraordinaires du département pour empêcher les désordres dont ce pays est menacé. Au cas que je doive requérir l'administration municipale de prendre des mesures, je vous prie de m'envoyer des ordres, en me faisant des reproches de ce que je ne vous préviens pas de tous ces troubles qui existent dans ce can-

ÉPRBUYES DES PRÊTRES ET DBS FIDÈLES. 563

ton. Ne parlez pas de cette lettre-ci, pour que je puisse faire voir la vôtre à notre administration. Cela pourra peut-être ni 'empêcher d'être assailli, car je m'y alleuds tous les jours. Mais cela ne m'empêchera pas de faire tout ce qui dépendra de moi pour remplir ma commission. »

Le ^8 mars, Regnaud, plus désespéré que jamais, écrivait à Quirot: «L'esprit public est on ne peut plus mauvais dans ce canton. Les prêtres réfractaires ont redoublé d'efforts pour tromper les peuples ignorants, pour nommer les électeurs aux assemblées primaires. On m'a assuré qu'ils couraient les vignes et les champs, pour faire aller voter leurs trop crédules affidés. Ils redoublent d'insolence et affectent de sonner leurs offices plus fort qu'à l'ordinaire. Ils en font autant dans les cantons voisins. Ils menacent déjà les patriotes, en disant: Nous les tenons, à présent; les cordes pour les pendre sont déjà filées. J'ignore si c'est pour faire peur aux patriotes, pour les contenir, ou s'ils le pensent comme ils le disent. Si Ton fait des dénonciations à la plupart des juges de paix, il n'y a jamais aucune preuve, à moins que ce ne soit contre les patriotes. Je pense que vous devez prévenir le gouvernement du peu de cas que l'on fait des lois de police dans la plupart des cantons des montagnes, pour qu'il prenne de grandes mesures. »

Un prêtre de ce canton, M. Guill.-Jos. Vallet, de Reugney, vicaire i Cerre-lez-Noroy, fut arrêté, le 4 janvier n97, et incarcéré à Besançon, comme prévenu d'émigration. Mais, le 6 février, le département reconnut qu'il avait été à tort porté sur la liste des émigrés et qu'il était simplement déporté. Bientôt après, l'altération de sa santé décida l'administration à le faire transférer de la maison d'arrêt dans celle de réclusion.

Le département fit davantage en faveur d'un autre prêtre proscrit de ce canton. Le 12 avril, sur le rapport de Rambour, il déclara «queP.-F. Thiébaud, de Vuillafans, n'avait jamais été fonctionnaire public ni pensionnaire de TEtat; qu'il n'avait été déporté qu'ensuite d'une dénonciation faite en masse contre plusieurs ecclésiastiques du même canton; que cette dénonciation n'était pas régulière ni même motivée ; que

S64 CHAPITRE LXXY.

d'après Fattestation de Tadministratioa cantonale, ce prêtre n'avait jamais troublé Tordre public ni été un sujet d'inquiétude pour ses concitoyens; que la majeure partie des citoyens composant le conseil général de la commune au moment de la déportation, lui rendaient le même témoignage; qu'en conséquence, il était relevé de la déportation. »

LVIII. Tous les prêtres déportés du Doubs n'avaient point aifronté, même après leur expulsion de la Suisse, un retour en France qui se présentait à eux avec toutes les chances possibles d'une détention indéfinie, d'une transportation à la Guyane, ou même de l'échafaud. Plusieurs avaient déjà trouvé la mort sur la terre d'exil, entre autres M. Gourtot, missionnaire de Beaupré, décédé auLanderon en 1796, et un prêtre plus pacifique, le paisible M. Virvaux, aumônier de l'hôpital Saint-Jacques. Au nombre des prêtres du diocèse de Besançon dont les cendres reposent sur le sol helvétique, on ne saurait oublier M. Béchet^ ce jeune prêtre constitu* tionnel qui, pressé par les remords au point de ne plus pouvoir vivre, adressa sa rétractation à sa municipalité et vint, à travers mille dangers, se jeter dans le monastère de la Val- Sainte, le 6 décembre 4794. Il y fit profession comme religieux trappiste le jour de l'Ascension de 4796, et peu de temps après, il passa dans un monde meilleur. Ses derniers moments ofiTrirent le spectacle le plus émouvant. On le porta à l'église, pour y recevoir les derniers sacrements et y mourir. Quand on apporta la paille et les cendres sur lesquelles il devait consommer son sacrifice, il dit en souriant et d'une voix entrecoupée, ne pouvant presque plus parler : « Voilà mon lit de noces ; c'est de là que j'irai en paradis. — Voyez comme il est content , dit le frère chirurgien qui l'assistait. — Ehl pourquoi ne le serais-je pas, répondit-il, je n'ai plus besoin de rien que du bon Dieu. » Le récit de ses derniers moments fut publié sous ce titre : Relation de la vie pénitente et de la mort de M. Déchet, CL- Et., religieux trappiste de la Val- Sainte^ ci-devant prêtre constitutionnel du diocèse de Besançon.

Une partie des proscrits avaient cherché un refuge dans des contrées plus ipintaines; de ce nombre étaient M. P.-G. Mougin, de Guyans- Venues, sulpicien et docteur deSorbonne,

ÉPRBOYBS DBS PRÊTRB8 BT DBS FIDÈLES. S65

qui mourut en Pologne, à la tète d'une manufacture, et M. Viey, missionnaire de Beaupré, qui se trouvait aussi à cette époque en Pologne, à Guzow. Le 6 avril 1796, M. de Yillefrancon adressa, de Soleure^ à ce dernier, la lettre suivante qu'on préférerait voir datée de Besançon ou de tout autre point du diocèse. « Vous n'avez pas reçu, sans doute, Monsieur le missionnaire, la lettre que je vous ai écrite le 18 juillet 1795, et dans laquelle je vous invitais à imiter un grand nombre de respectables prêtres de notre diocèse, que le zèle du salut de leurs frères a fait rentrer en France pour porter des secours aux catholiques abandonnés. Je vous réitère aujourd'hui la même invitation, et je ne doute pas de votre empressement à vous y rendre. Vous connaissez l'estime particulière que je vous ai vouée. » M. Viey était encore à Vienne en Autriche en i800, et il ne rentra en France que Tannée suivante.

M. Seguin, curé d'Apremont, toujours retiré à Rome, continuait à correspondre avec son parent, évêque constitutionnel et membre du corps législatif. Après avoir demandé les nouvelles de sa famille, dont il était entièrement privé, il ajoutait, avec la dignité calme d'un bon prêtre et d'un bon patriote : « Je soupire après le retour dans la patrie, mais avec la liberté des opinions religieuses. La révolution, en se consolidant, ne deviendra-t-elle pas plus généreuse? En attendant, je consacre mes loisirs à l'étude des mathématiques, pour me rendre utile, si je puis, à mes concitoyens. »

Les correspondances des proscrits avec leurs familles, comme on le voit par cette lettre, continuaient à être rares, parce qu'elles étaient dangereuses. Les lettres étaient inter* ceptées avec impudence par la police du Directoire , et ce n'était pas sans préjudice pour les correspondants. Ce fut ainsi que M"**" Clerc, née Magnin, mère d'un prêtre déporté, fut incarcérée au mois de février 1796, sur la plainte du ministre de la police , et déférée aux tribunaux comme ayant des intelligences avec les émigrés. Heureusement les inoffensifs épanchements de la mère et du fils furent jugés peu préjudiciables à TEtat, par ce magistrat instructeur, et la prévenue ne tarda pas à être mise en liberté.

Une partie des déportés étaient restés en Suisse, malgré les décrets d'expulsion, et c'étaient principalement des vieillards, dont le séjour ne pouvait faire ombrage à personne. Ils continuaient à endurer toutes les souffrances de la misère; et les hauts dignitaires eux-mêmes n'en étaient point exempts. Un des vicaires généraux écrivait, le 16 mars 1796, à M. de Chaffoy : a Depuis que je suis chargé de la distribution des secours, tous les deux mois, à commencer ea octobre,j'ai envoyé vingt-quatre livresà M. de Chassey (ancien vicaire général), en le prévenant que c'était pour deux mois. Puisqu'il est dans un si grand besoin, je tâcherai d'envoyer un peu plus en avril. Jusqu'ici, je lui ai toujours adressé cette somme directement à lui-même. Changer de marche maintenant, ce serait lui témoigner une défiance qui le mortifierait beaucoup. M. de Montrichard, qui est allé sur les lieux, dit qu'à présent il est prudent; que l'on ne risquait rien de lui confier un peu d'argent. Je sais bien que qui a été cudot l'est ordinairement encore. Je connais quelqu'un qui est presque sans culottes, qui ne laisse pas cependant de toujours bouquiner, et qui achète la brochure éphémère. Depuis le mois de février, le sieur Girault de Saint-Ambroise a également douze livres par mois. Depuis que M. Guillegaud a été un peu malade, il a eu même somme. Je lui ai même remis quatre cents de Savoie qui font cent batz;yo\x% pouvez en assurer M»' de Rhosy. »

Un des vieillards restés en Suisse, le P. Arnoulx de Pirey, ancien jésuite, retiré àCressier, écrivit au département, le 22 janvier 1796, pour demander l'autorisation de rentrer en France. Il représentait qu'il était dans sa quatre-vingt-cinquième année et iufîrme ; qu*il n'avait été déporté que sur la dénonciation non motivée de quelques individus qui ne le connaissaient pas; que sa sécurité lui avait fait préférer l'exil à la prison ; mais que quatre années de proscription avaient aggravé ses infirmités , et qu'il y aurait peu d'inconvénients « à accorder à un vieillard décrépit la triste consolation d'aller au moins terminer dans sa patrie, parmi les siens, le peu de jours qui lui restaient. » Cette touchante supplique demeura sans réponse.

«PREUVES DES PRETEES ET DBS FIDÈLES. 567

Une partie des déportés rentrés se trouvèrent aussi forcés par la persécution de retourner, au moins temporairement » en Suisse, près des frontières. Ainsi , Ton voit, le 2 juil* let 1796, M. Tabbé Lornot écrire, des Planchettes, à IV1. l'abbé Perrot, chapelain aux Bassets, de lui envoyer ses traités de théologie, « qu'il a bien oubliés et qui sont à Saint-Hippolyte. »

Bien que ce mouvement de va-et-vient à la frontière f&t moins dangereux que précédemment, on a vu que plusieurs prêtres s'y étaient trouvés pris. Il en fut de même d'une pauvre femme nommé Ferniot, qui^ ayant été faire un pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, fut arrêtée , à son retour, comme prévenue d'émigration et emmenée dans la maison d'arrêt de Besançon. Merlin manda, le 13 septembre, que la prisonnière lui avait écrit, vingt-trois jours auparavant, pour demander à être jugée ou mise en liberté. Le ministre se joignait à elle pour réclamer qu'on hâtât son procès. Le département répondit, le 23 septembre, que la femme Ferniot était en liberté depuis un mois, par suite d'un arrêté portant qu'il n'y avait pas lieu de l'inscrire sur la liste des émigrés.

Le 17 octobre 179G, le département décida que Léonard Cuinet , arrêté comme prévenu d'avoir favorisé la rentrée de deux prêtres déportés , serait dénoncé à l'accusateur public.

Telle était la situation vraiment étrange du Doubs à cette époque : les prêtres proscrits, rentrés presque partout, officiaient dans certains cantons ou dans certains moments, avec toute la publicité et la pompe de l'ancien régime ; et à quelques pas ou à quelques semaines de là, ils étaient obligés de se ca- <;hcr comme aux plus mauvais jours, pour échapper aux prisons qui ne cessaient pas de prélever sur eux de nombreuses victimes; et au moment même de ces incarcérations, on élargissait d'autres prêtres qui n'étaient ni plus ni moins criminels que leurs confrères. Le peuple se prononçait de plus en plus généralement en faveur de la religion et de ses ministres ; et, à la tête de ce peuple , en opposition ouverte avec l'immense majorité, régnait une administration

2(68 CHAPITRB UlT.

départementale terroriste imposée par le Directoire et ne se soutenant qu'à l'aide de la force armée. Le parti jacobin amoindri avouait lui-même son infime minorité , et il n'en réclamait pas moins toute l'autorité sur le pays, comme en 1793 , sous prétexte qu'il composait à lui seul les bons citoyens et les patriotes.

Page 1