‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inéditsChapitre 33 sur 54 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

578 CHAPITRE LXXTI.

de conseil du diocèse du Doubs, les sept prêtres qui lui étaient restés fidèles à Besançon : J.-B. Deraandre, Cl.-F. Tuaillon, les deux Gurgey, J.-Cl. Cuzin, Maurice Arthaud et J.-B. Coignet ; et, le 7 février i797, cette nouvelle autorité, qui n'était ni un presbytère ni un conseil épiscopal^ grâce à la situation ambiguë de M. Seguin, publia en son propre nom une Instruction pastorale pour le carême de Fan de grâce 1797, cinquième de la république, 11 y avait dans ce manifeste deux parties bien distinctes. La première renfermait des considérations très justes et même très élevées contre l'incrédulité et l'irréligion. La seconde était ce plaidoyer malheureux qu'on voyait sans cesse revenir, et toujours avec le même insuccès, pour démontrer que les constitutionnels n'étaient pas schismatiques, parce que le pape n'avait pas pu les retrancher de l'Eglise malgré eux; parce qu'il n'avait pas le droit de les juger en dernier ressort et sans les entendre; parce que ses jugements n'étaient pas authentiques; enfin, parce que tout leur crime était d'être restés patriotes et d'avoir sauvé hi religion en fournissant à la France un nouveau clergé, à la place de celui qu'elle avait très justement mis à la porte. Le conseil du diocèse terminait en accordant l'usage des aliments gras, pour les dimanches, lundis, mardis et jeudis des cinq premières semaines du carême.

ni. M. Seguin se décida enfin à répondre en même temps à toutes les instances et à toutes les attaques dont il était devenu l'objet, et il le fit, le 3 avril 1797, par la publication d'un écrit de soixante pages in-octavo, imprimé à Paris sous ce titre : Plus d'obstacles à une réunion des prêtres assermentés et insermentéSy dans le diocèse de Besançon. Lettre de Ph.-Ch.-F. Seguin , ancien évéque métropolitain de Besançon , aux évêques réunis à Paris ^ aux évêques de la métropole de l'Est, et aux membres du presbytère et du clergé du Doubs, en réponse à leurs représentations à lui adressées au sujet de la démission de ses fonctions épiscopales,

M. Seguin commençait par déclarer respectueusement aux uns et aux autres qu'ils avaient perdu leur temps et leurs peines, et qu'il ne reviendrait pas sur sa détermination. H s'efforçait ensuite de prouver qu'il avait pu accepter légiti-

mement le titre d'évèque métropolitain du Doubs, parce que M. de Durfort ne pouvait plus légalement en remplir les fonctions. Il avait bien fallu lui donner un successeur, pour empêcher la religion de tomber entièrement. Quant au mode d'élection et d'institution dont on s'était servi en cette circonstance, il déclarait qu'il en valait bien un autre, et qu'il se rapprochait même beaucoup plus des usages de l'Eglise primitive que les pratiques introduites par les concordats. Malgré tout, cependant, M. Seguin prolestait qu'il n'avait accepté le fardeau de l'épiscopat qu'à contre-cœur, à titre provisoire, et avec l'intention de le remettre aux mains de M. de Durfort aussitôt que l'orage, qu'il avait espéré voir durer peu de temps, se serait apaisé^ et que Taccord se serait rétabli entre l'Eglise et l'Etat.

(( La mort, ajoutait l'ex-métropolitain, nous a enlevé M. de Durfort; elle m'a causé les plus vifs regrets; mais d'autres circonstances sont arrivées et elles remplissent une partie de mes vœux. Aujourd'hui, la constitution civile du clergé n'est plus une loi de l'Etat; aujourd'hui, tout ministre du culte, qu'il ait prêté ou non le serment exigé en 4791 , peut exercer son ministère; une seule condition est exigée, c'est qu'on ait fait sa déclaration de soumission aux lois de la république. Les ecclésiastiques qui avaient refusé le serment ne refusent pas de faire cette déclaration; cela est du moins certain pour la plupart. Tous peuvent donc aujourd'hui , s'ils le veulent, s'occuper, de concert et sans obstacle, de l'édification commune. Tous peuvent, en réunissant leurs efforts, réussir à mettre enfin un terme à cette fatale division qui, jusqu'ici , a causé tant de larmes à la religion et à l'Etat.... J'ai vu, dans ces circonstances nouvelles, quel était mon devoir et je me suis empressé de le remplir... .

)> Je n'étais pas seul exerçant les fonctions de l'épiscopat dans le diocèse. Nul autre sans doute n'avait titre pour les y exercer; mais le fait était notoire qu'un évêque étranger, quoique sans titre, les y exerçait aussi, sinon immédiatement, du moins par ses délégués, et il était également notoire qu'une partie du diocèse, depuis la mort de M. de Durfort , le reconnaissait pour l'administrateur du diocèse , en

attendant Télection d'un nouvel évoque. Le danger de deux chefs dans une seule et môme Eglise ne pouvait être plus sensible... La division, manifestée d'abord dans le sanctuaire , n'avait pas tardé de se porter dans toutes les parties du diocèse. 11 était peu de communes et peu de familles où Ton ne souffrît de ses cruels effets. Témoin de ce scandale affligeant, j'ai vu que la démission de mes fonctions pouvait contribuer à y mettre un terme, je n'ai pas hésité de la donner. N'offre-t-elle pas aux prêtres insermentés, comme à ceux qui sont soumis aux lois, une occasion heureuse de voir se terminer enfin cette fâcheuse division dont tous gémissent, en les mettant dans le cas de se réunir, à l'effet de procéder, d'un commun accord et suivant les formes les plus canoniques, à l'élection d'un nouvel évêque? »

Mais, pour que cette union pût s'accomplir, M. Seguin annonçait aux orthodoxes qu'ils devaient renoncer à exiger des assermentés toute espèce de rétractation. Une pareille exigence, à son avis, aurait été aussi injuste qu'indigne, attendu qu'au fond le serment constitutionnel différait à peine du serment que les ecclésiastiques prêtaient sous l'ancien régime, et de celui que la plupart des réfraclaires consentaient à prêter à la république. Si ces rétractations semblaient exigées par des brefs du pape dont l'authenticité n'était d'ailleurs rien moins que certaine, les constitutionnels n'avaient-ils pas fait quelque chose d'équivalent en déclarant leur soumission aux nouvelles lois qui avaient aboli la constitution civile du clergé? N'avaient-ils pas suffisamrfient témoigné de la sorte renoncer à cette constitution malencontreuse? D'ailleurs, la nouvelle bulle du pape, datée du 5 juillet 1796, que le gouvernement français venait de publier et qui prescrivait l'obéissance aux lois des gouvernements établis , n'équivalaitelle pas à une révocation expresse des bulles de 4791 et 1792? Le vœu du pape n'était-il pas qu'on ne parlât plus de cette malheureuse question? '

M. Seguin s'inquiétait ensuite du mode qu'il conviendrait d'adopter pour l'élection de son successeur ; il engageait à revenir aux formes canoniques en usage dans l'Eglise primitive; mais toutefois il reconnaissait que c'était aux prê-

très des deux partis à s'entendre ensemble sur le mode d'élection qui serait jugé le plus régulier. Le prélat terminait en recommandant l'esprit de paix et de concorde, l'estime mutuelle entre des hommes qui, même en suivant des routes divergentes, n'avaient fait que suivre la voix de leur conscience, et enfin l'esprit de charité et de mansuétude auquel on doit toujours reconnaître les enfants de Jésus-Christ.

Cette pièce, qui peignait parfaitement à la fois l'âme douce et l'esprit opiniâtre de M. Seguin, fut assez mal accueillie dans son parti. Le conseil du diocèse du Doubs lui répondit, le 6 mai :

« C'est avec les sentiments de la plus vive douleur que le conseil du diocèse a vu et votre lettre aux évoques réunis à Paris, etc., et celle que vous avez adressée au citoyen Roy à ce sujet. Il ne peut conséquemment s'empêcher de vous mettre sous les yeux les justes motifs de la crainte qu'il a que la démission que vous donnez, loin de procurer un bien au diocèse, y cause au contraire le plus grand mal et un mal sans remède, surtout dans les circonslances actuelles. — Il voit d'abord par ses propres yeux et peut en conséquence vous affirmer que les choses sont ici dans un état bien difierent de celui dans lequel il parait que vous le croyez. Le nombre des prêtres dissidents y est infiniment supérieur à celui des constitutionnels. Parmi les premiers, le nombre des non-soumis aux lois surpasse de beaucoup le nombre de ceux qui s'y sont soumis. Non, ils ne regardent pas comme authentique la bulle du 5 juillet 1796. Les deux tiers pour le moins d'entre eux se croient assez soutenus par les autorités nouvellement élues pour réussir dans peu à exercer publiquement le culte divin sans permission quelconque. La pensée de se rapprocher de nous d'aucune manière est la plus éloignée de leur esprit. Ils nous ont charitablement voué une haine éternelle. Nos villes et nos campagnes ne retentissent que de leurs projets de vengeance à notre égard, que des succès qu'ils comptent obtenir bientôt, à l'aide des imputations atroces et calomnieuses dont ils ne se lassent pas de nous accabler. 11 est indubitable que ce n'est plus l'esprit de religion, mais uniquement l'esprit de parti qui les

582 CnAPITRB LXXTI.

anime. — Dans ces circonstances, serait-il donc prudent de penser à l'élection d'un nouvel évêque ? Qui la proposerait, effectivement? Seraient-ce les dissidents? Serait-ce nous? Dans le cas où elle serait proposée parles premiers, ou ils ne nous convoqueraient pas, ou ils ne nous admettraient sûrement pas à y sufirager avec eux, sans exiger préalablement de nous et des rétractations que vous ne nous conseillerez sûrement pas de faire, et une soumission à des pénitences plus insupportables, plus douloureuses que la mort, pour des ministres qui n'ont assurément aucun reproche à se faire. Supposons ensuite que l'élection soit indiquée de notre part. Ou les dissidents no se réuniraient pas à nous, ce qui est plus que probable , et alors le bien que vous pensez faire en donnant votre démission n'aurait évidemment pas lieu, ou, s'ils s'y réunissaient, ce serait pour s'y donner bien sûrement, ainsi qu'à nous, unévèque de leur bord, imbu de leurs préjugés, qui, se regardant comme successeur de M. Durfort, étendrait d'abord ses prétentions sur tout l'ancien diocèse, ne voudrait avoir aucune communion avec les évèques de la Haute-Saône et du Jura, ne cesserait de les faire passer, ainsi que nous, aux yeux de ceux qui leur seraient attachés, pour des intrus, des schismatiques, des rebelles à l'Eglise, etc. Quel incendie! comment serait-il possible de l'éteindre?.... Voyez, citoyen évoque, d'après ce court exposé, si vous ne pouvez plus être utile à l'Eglise au gouvernement de laquelle vous avez été appelé, qu'en renonçant à votre place; si au contraire, en la gardant quelque temps encore, vous n'auriez pas lieu de vous rendre le témoignage, bien satisfaisant' pour une âme telle que la vôtre, d'avoir contribué à la préserver du danger le plus imminent qu'elle ait jamais couru. Oui, certainement, citoyen évêque, nous sommes disposés à tout sacrifler pour la paix, hors la vérité et l'honneur. Mais nous connaissons trop les dissidents pour risquer de nous mettre nous-mêmes dans le cas de les sacrifier l'un et l'autre par quelques démarches imprudentes. Nous osons même nous flatter que les évèques réunis à Paris et ceux de la métropole de l'Est, convaineus des justes motifs de nos craintes^ n'accepteront pas la démission que vous leur présentez....

D'ailleurs, dans le temps même où les lumineux écrits des évèqaes réunis à Paris, où la certitude que nous avons de leur correspondance avec beaucoup d'évèques étrangers, nous persuadent de plus en plus de la bonté de notre cause, devons-nous, pouvons-nous seulement nous exposer à la perdre? Nous vous prions donc, citoyen évêque, de vouloir bien ne pas insister sur votre démission. 11 nous semble que la prudence, la justice, la vérité, l'honneur, le salut d'un grand nombre d'âmes qui nous donnent encore leur confiance, l'exigent impérieusement. — Délibéré en conseil extraordinaire, le 6 mai 4797. — Roy, vicaire épiscopal, président. J.-B. Coignet, secrétaire.»

Le P. Roy eut la sage précaution de ne pas donner la maigre liste des auteurs de cette délibération, bien qu'elle n'eût guère allongé sa signature et celle de son secrétaire. Mais, se multipliant lui-même, il écrivit le même jour, en son nom propre, à M. Seguin : «Tous vos amis, Millot, BuUet, Grappin, sont disposés à ne pas acheter la paix au prix où les dissidents la mettent. Les sacrifices que nous avons faits jusqu'ici ne seront jamais souillés par une honteuse défection des principes et des libertés de l'Eglise gallicane. Les évèques réunis à Paris seront le fanal qui nous guidera désormais. Aucun pas ne sera fait sans leur avis et leurs conseils. »

M Demandre, qui, au sortir de la Ten'eur, s'était retiré au sein de sa famille, dans les environs de Luxeuil, et qui venait de reprendre sa résidence à Besançon, écrivit, de son côté, à M. Seguin : « Votre lettre n'obtient pas le succès que vous en attendiez. Elle a servi de prétexte pour faire dire que vos confrères devraient en faire autant, et que vous avez cédé aux remords de votre conscience.... 11 paraît, diaprés le dernier alinéa de la page 49 de votre lettre, que vous êtes d'avis que nous donnions aussi nos démissions. Si cela est, quand devons-nous la donner? et à qui? Voilà ce qui m'intrigue, à CQ moment. Je crois que vous feriez très bien de surseoir vous-même. Le moment est moins favorable que jamais. Attendez, nous vous en prions, que la législature ait pris un parti à l'égard des dissidents, que ceux-ci aient pris eux-

584 CHAPITRE LXITI.

mêmes leur parti, quand ils verront Tirapossibilité d'une contre-révolution. Autrement, vous nous exposeriez à faire une fausse démarche. Je vous déclare que si vous nous envoyez un ballot de vos lettres, nous ne les distribuerons pas. »

M. Seguin répondit, le i2 mai, aux reproches du prétendu conseil diocésain : « Si mes vues vous paraissent mauvaises, vous faites parfaitement bien de les rejeter. Ma lettre imprimée n'a pas été comprise.... Ma démission est donnée depuis bien longtemps et vous y avez adhéré, en publiant votre Adresse du presbytère aux fidèles du diocèse^ le siège vacant. Le nombre des prêtres dissidents, dites-vous, est infiniment supérieur, etc., et vous auriez pu ajouter que chaque jour il augmente. J*ai dit que le plus grand nombre étaient soumis aux lois, d'après ce que je vois ici. S'il était vrai que les dissidents fussent soutenus et autorisés à exercer publiquement, voilà donc dans peu tous les constitutionnels de côté. » L'ex-évêque finissait en engageant les presbytériens à travailler, malgré tout, à une réconcihation qu'il ne croyait pas impossible .

' M. Seguin avait adressé des exemplaires de son écrit aux amis, fort mélangés, que la Révolution lui avait donnés. Son ancien vicaire épiscopal Jousserandot, l'ex-père Télesphore, lui répondit qu'il était commissaire du Directoire près le tribunal correctionnel de Lons-le-Saunier. Puis., après avoir déblatéré contre « l'orgueil, l'imbécilUté, la perfidie et la cupidité des réfractaires, » il ajoutait : « Je redoute une contre-révolution, par suite du relâchement inexplicable des lois, des législateurs, du gouvernement et de ses organes contre les ennemis les plus dangereux, les plus perfides et les plus acharnés de la république. Quiconque connaît les prêtres ne peut être de l'avis de vos premiers mots : Plus d^obstacles à la réunion. Vous reconnaissez, comme il est vrai, que la constitution civile du clergé n'est plus loi de l'Etat. Comment donc seront divisés les diocèses? Le seront-ils par cette loi qui n'est plus loi? Reprendra-t-on les anciennes limites? Alors plus de diocèses du^ Doubs, du Jura, etc. Chaos ingens f »

Le président Roiignon, à qui M. Seguin avait fait aussi homnaage de son écrit, le félicita de sa démission et se déclara complètement favorable au clergé fidèle.

Le P. Roy ne tarda pas à sentir qu'il avait été un peu vif dans ses réponses à son évêque. Il lui écrivit, le 19 mai, pour s'excuser, et en même temps il l'informa qu'il allait faire lire dans les églises cette lettre de démission si mal accueillie, mais en y joignant un préambule pouf détruii"e les bruits calomnieux de rétractation auxquels elle avait donné lieu. Il ajoutait : « C'est toujours moi seul qui conduis la barque, et il me tarde de la quitter pour me réunir au brave Perrier, évêque de Clermont {son ex-confrère de l'Oratoire). Nous attendons Moyse pour la Pentecôte. Nous aviserons avec lui au moyen de procéder le plus canoniquement possible à l'élection qui va avoir lieu. Grégoire et Maudru viennent de nous écrire, pour nous presser de nous donner un évêque. La chose n'est pas facile dans le moment actuel, et je serais bien étonné si nous n'éprouvions pas des difficultés de la part des autorités. Vous ne vous faites pas une idée de l'état des choses par rapport à nous, conformistes. Nous ne sommes bons à rien aujourd'hui, aux yeux de la très grande majorité des citoyens, et l'on ne parle de rien moins que de nous enlever nos églises et de les donner aux dissidents. Ceux-ci fonctionnent publiquement dans mille endroits de la ville et sans nulle soumission de leur part. Quiconque ose se plaindre de cette infraction aux lois est honni et conspué. C'est un jacobin, un terroriste, etc. En un mot, la place n'est plus tenable. Nos montagnes sont entièrement perdues. Sur dix communes, à peine trouve-t-on un prêtre soumis aux lois. Les anciens curés sont rentrés dans leurs paroisses, et y prêchent la révolte, sous les yeux et l'appui des autorités constituées. )>

IV. Cependant les constitutionnels de Besançon se mirent sérieusement en mesure de se donner un pontife. Le 7 juillet, le conseil du diocèse, redevenu le presbytère , écrivit à Grégoire et à ses acolytes qui, de leur côté, avaient définitivement adopté pour eux le titre d*évêques réunis à Paris : « Chers et vénérables évoques , le presbytère du Doubs,

586 CHAPITRE LXXYI.

instruit que la démission du citoyen Seguin était irrévocablement acceptée, s'est mis en devoir de lui donner un successeur. Déjà le clergé, canoniquement convoqué en synode, a tenu une assemblée générale dans l'église métropolitaine de Besançon, sous la présidence du citoyen Moyse, évoque du Jura. Près de cent de nos coopéra teurs dans le saint ministère se sont trouvés réunis, et la majeure partie d'entre eux étaient porteurs de procurations de ceux qu'une honorable indigence, la vieillesse ou les infirmités ont empêchés de s'y rendre. Il a été arrêté que l'élection de révoque métropolitain aurait lieu le dimanche 16 juillet, et conformément à la circulaire ci-jointe. Lecture faite de la lettre de convocation au prochain concile national, le clergé a élu, d'une commune voix, pour son député le citoyen Guillemin, curé de Tournans, présent et qui a accepté. Ce respectable vieillard, plus que septuagénaire, est uu homme de Dieu, plein de mérite et de vertu. Sa fermeté dans la dernière persécution a tellement déconceiié les tyrans, que le culte public n'a pas manqué un seul instant dans sa paroisse. Le mandement des évèques réunis à Paris portant établissement d'une fête annuelle commémorative de la dernière persécution, a été adopté, approprié avec joie pour notre diocèse, où il sera imprimé, publié, distribué, et la fête, pour xette année, aura lieu le dimanche dans l'octave de l'Assomption. L'assemblée s'est dissoute après s'être donné le baiser de paix, et chaque membre emporte dans sa commune un sentiment de reconnaissance pour les immortels travaux des évoques réunis à Paris. — Roy, président. »

Le P. Roy écrivit le même jour à M. Seguin : « Des pourparlers ont eu lieu avec un grand nombre de dissidents, à l'occasion de votre projet de réunion ; une correspondance suivie avec les plus marquants : tout a été mis en œuvre, La rétractation est toujours la condition sine quâ non. Sans cela point de paix, dit le missionnaire Grillet. »

Conformément aux encycliques de Grégoire, il fut décidé que tous les citoyens majeurs, en communion avec les prêtres constitutionnels, seraient appelés à voter ; mais le choix avait été arrêté à l'avance dans l'assemblée du clergé.

LE SCHISME BT LES 8CHISHATIQUBS. 587

L'abbé Vernerey écrivait à M. Seguin : « Je crois que vous serez remplacé par le citoyen Moyse. J'espère que le concile ratifiera la translation. Il nous faut une forte tète et un homme instruit. Assurément les circonstances sont plus difficiles que celles où vous acceptâtes le fardeau épiscopal. » Enfin le 25 juillet, le P. Roy écrivit à son ancien évoque : « Nos opérations pour vous donner un successeur sont terminées. Plus de cent vingt communes ont émis leurs vœux. Sur 7,856 voix, le citoyen Moyse en a réuni 7,745, et il a été proclamé métropolitain. »

Mais tout n'était pas terminé. De nouvelles difficultés se présentèrent aussitôt. Le P. Roy en fit part, en ces termes, aux évèques réunis à Paris : « Le digne prélat se refuse constamment aux vœux et aux sollicitations pressantes de ses concitoyens. Il allègue la sévérité de l'ancienne discipline, qni s'oppose aux translations ; mais il y a eu, de tout temps, des exceptions. On espère que le concile national y aura égard et travaillera efficacement à surmonter la répugnance du citoyen Moyse. C'est un service essentiel à rendre à la métropole de Besançon, qui serait longtemps privée d'évêque, si elle n'obtenait pas celui qu'elle vient de choisir unanimement. »

Le 29 juillet, le P. Roy, écrivant à M. Seguin, signalait ainsi un nouvel embarras : « Le clergé du Jura s'oppose à la translation de Moyse sur le siège de Besançon. L'aifaire sera portée au prochain concile. Dom Cannillet, ancien curé de Deluz, ami et confesseur de Grappin, vient d'être assassiné dans un bois près de Roulans. Il est mort deux jours après. Tous les déportés sont rentrés à Besançon ; il y en a ici plus de deux cents. Jugez si les constitutionnels sont à la noce. Je souhaiterais pour quinze jours ici les cent quatre de votre conseil (des Cinq-Cents) qui ont voté pour le projet de Jordan. Je désirerais bien avoir un exemplaire de l'opinion de Boulay sur cette matière. Couchery joue , sur cet objet, un rôle auquel je ne me serais pas attendu. »

Ce furent les constitutionnels jurassiens qui finirent par l'emporter. Ils gardèrent Moyse ; et après de nouvelles Ira-

LE SCHISME BT LES SCBISMATIQUES. S89

en communion avec le saint-siége, et leur recommandait instamment, d'après la doctrine des apôtres et des saints pères , le respect et l'obéissance aux autorités établies , les exhortant à ne pas fournir aux novateurs, par une piété mal entendue, un prétexte de déclamer contre la religion catholique et de la faire passer pour hostile aux institutions civiles. L'authenticité de ce bref souleva les plus vives contestations. Les réfractaires royalistes le déclarèrent complètement apocryphe, et, dans un écrit publié à Paris, basèrent leur opinion sur trois fondements fort divers: 1® un mot latin qui n'était pas avoué par les puristes; 2*» la dénégation formelle de plusieurs évêques exilés et surtout de l'abbé Maury, qui n'était pas plus qu'eux en Italie à cette époque ; 3* la forme inusitée de cette publication. La question étant demeurée obscure et incertaine pour bien des esprits, on demanda avoir l'original latin déposé dans les bureaux du ministère des afiairesétrangères. Le ministre y consentit volontiers et en délivra même des copies qu'il légalisa. Cependant les doutes persistaient toujours. On soUicita donc le ministre Ch. Delacroix d'écrire à l'ambassadeur de France à Rome, pour lui demander si on pouvait compter parfaitement sur l'authenticité du bref, et comment ce bref était tombé entre ses mains. Cacault répondit ainsi, le 4 mars 1797 : «Je certifie que l'exemplaire ci-contre du bref du pape, imprimé à l'imprimerie de la chambre apostohquef à Rome, est authentique et que plusieurs exemplaires m'ont été remis officiellement par M. le chevalier d'Azara , médiateur de Tarmislice signé à Bologne ; que M. Pierrarchi, envoyé ministre du pape à Paris, en avait porté un grand nombre d'exemplaires pour les distribuer en France ; que cette pièce est émanée du saint-siége et est véritable. » «D'après cette déclaration, écrivait à cette époque l'évèque d'Alais , depuis cardinal, il paraît bien difficile d'élever un doute raisonnable sur la vérité du bref. 11 est seulement vrai que le pape ne lui a pas donné jusqu'à présent toute la pubhcité à laquelle il était d'abord destiné. Nous ne dirons point, avec plusieurs personnes, que le pape aura cru devoir céder aux instances d'un grand personnage qui craignait qu'en autorisant la déclara-

590 CBAPITRB LXXYI.

tioQ de soumission aux lois de la république , le pape ne préjudiciàtà ses droits. Nous ne prétendions point non plus, avec quelques politiques, avoir découvert la cause de la suspension de cette publicité dans la rupture de l'armistice ; nous dirons seulement que, quelles que puissent être les raisons qui ont déterminé le souverain pontife, nous sommes convaincus que, lorsqu'elles seront connues,elles seront jugées très légitimes et très dignes de sa profonde sagesse. » Le cardinal secrétaire d'Etat du pape, interrogé par le nonc^e de Luceme^ au sujet de ce bref mystérieux, ne protesta pas qu'il était faux et supposé, mais il se contenta d'écrire, dans ce style diplomatique achevé dont il faut peser toutes les paroles, pour les bien entendre : » Si Sa Sainteté avait voulu publier un pareil bref, elle ne se serait pas écartée de la voie qu'elle a tenue les autres fois dans de pareilles occasions, c'est-à-dire qu'elle l'aurait adressé aux évèques. »

Le 7 juillet 1797, le presbytère du Doubs publia, à la fois, une traduction de ce bref, un exposé des preuves de son authenticité, et, comme conclusion, une exhortation à ne plus voir que de légitimes pasteurs dans les prêtres qui étaient restés constamment obéissants à la puissance civile. Le presbytère prétendait trouver dans cet heureux bref la condamnation de tous les précédents, et la preuve qu'ils n'avaient absolument rien d'authentique. 11 fut même établi en principe dans toute l'église constitutionnelle que le bref du 5 juillet 1796 ou Pastoralis solUcitudo était le premier acte valable du saint-siége depuis le commencement de la Révolution, parce qu'il avait été reçu et promulgué par le pouvoir civil.

Le P. Roy continua à tenir M. Seguin au courant des nouvelles religieuses de Besançon. Il lui écrivait, le 17 août : c< Je suis sans le sou , et je n'ai pas même le moyen de renouveler mes habits. Nos dissidents sont aujourd'hui divisés en deux sectes, les babétisies et les franchétisies , des noms de leurs chefs respectifs. Les premiers veulent la soumission aux lois ; les derniers la rejettent avec horreur. »

On trouve dans le journal des schismatiques, à cette époque^ un exemple de ces rapports exagérés et embeUis à l'aide desquels les partis cherchent à entretenir la ferveur de leurs

adeptes: f( On a célébré, disaiMI, dans presque toutes les églises de France, avec une affluence extraordinaire, la nouvelle solennité du rétablissement du culte catholique. Mais nulle part l'opinion publique ne s'est plus fortement prononcée que dans le diocèse de Besançon. Déjà deux éditions nombreuses du mandement des évèques réunis à Paris y sont épuisées et n'ont pas suffi pour satisfaire l'empressement des fidèles. » Toutes les confidences recueillies plus haut permettent de ramener ce prétendu triomphe à sa jusle valeur. •

VI. Parmi les hommes qui déployèrent le plus d'efforts pour soutenir celte ombre d'église, si la première place revient au P. Roy, la seconde appartient à dom Grappin. Il avait quitté le diocèse du Doubs, mais il revenait de temps en temps de Gy à Besançon, pour fortifier le courage de ses anciens collaborateurs ; surtout il ferraillait avec plus de fougue et de ténacité que pas un dans les Annales de la Religion^ journal des constitutionnels, contre tout ce qui était resté fidèle à la foi orthodoxe. Le talent, l'érudition, une teinte de jansénisme et une haine implacable contre la cour de Home, avaient été autant de courants sympathiques qui l'avaient lié intimement avec Grégoire, et une correspondance suivie s'était établie entre ces deux sectaires remarquables. Grégoire, encore plus ardent que Grappin, s'étonnait un peu que la santé du bénédictin ne lui permit pas de se livrer aux fonctions du saint ministère,maisil s'empressait de reconnaître que par sa plume il pouvait encore se rendre infiniment utile à l'Eglise. En effet. Grappin ne cessait d'envoyer manuscrit sur manuscrit aux Annales, Grégoire lui écrivait, le 30 avril i796: « Cher citoyen, j'ai envoyé moimême au rédacteur un article concernant la calomnie du capucin Gornibert contre vous, et vous avez dû lire cet article dans le dernier numéro. Mon collègue, le citoyen Seguin, m'a remis deux autres manuscrits de votre part. J'ai lu celui qui concerne votre histoire ecclésiastique de TEglise du Doubs. Je voudrais bien que, dans chaque diocèse, un homme qui réunirait comme vous aux sentiments chrétiens et républicains des talents distingués , s'occupât à écrire l'historique de la

59â CHAPITRE LXXYl.

religion (pendant la Révolution). Ce que vous avez eu la bonté de ni'envoyer étant nn premier jet, je ne dois pas insister sur quelques expressions que la sévérité de Thistoire doit remplacer. Ne pourrait-on pas retrouver ce manuscrit important du ci-devant marquis de Durfort dont vous parlez dans une note? Que sont devenus ses papiers? Je suis bien consolé de ce que vous me dites de Tétat de la religion à Besançon d'après votre entrevue avec le citoyen Roy. Connaissez-vous le citoyen Vernerey , curé à Luhier , homme estimable Qt savant? J'en juge ainsi par ses lettres et par le témoignage qui m'en a été rendu. Dernièrement on m'a dit qu'il avait été assassiné par les contre-révolutionnaires. J'en serais désolé. Je vous prie de me donner au plus tôt des renseignements sur cette assertion. Continuez, estimable citoyen, à faire aimer par votre exemple et vos écrits la religion et la république. — f Grégoire, évêque de Blois. »

Le ^ juin, le grand-prêtre du schisme écrit encore à Grappin : « Votre réponse au P. Chrysologue est dans les Annales^ elle a fait le plus grand plaisir. J'ai reçu une lettre de cet estimable Vernerey, sur le compte duquel on m'avait effrayé en le disant assassiné. N'oubliez pas, je vous prie, les démarches ultérieures pour le manuscrit de Durfort.... J'amasse des notes de toutes parts pour l'histoire de l'église gallicane depuis la révolution. Cependant il serait utile, selon moi, que dans chaque département on imprimât l'historique de ce qui s'y est passé sur la religion. Ce tableau rappellerait aux familles et à leurs descendants des souvenirs capables de produire un grand effet. J'insiste sur cet article. Nous ne regardons pas la démission du citoyen Seguin comme valide, parce qu'elle n'a pas été revêtue des formes ni acceptée. »

Parmi les écrits polémiques de Grap]>in, publiés à cette époque, on remarque h Lettre d'un prêtre français assermenté aux prêtres incommunicants, datée du 21 mai 1796. L'auteur prétendait que le fameux serment constitutionnel ne différait en rien du serment civique prêté par tous les prêtres et les évêques sans exception, en 1 790, avant la promulgation de la constitution civile du clergé ; qu'il ne différait pas da-

vantage de l'acte de soumission aux lois de la république souscrit récemment par un grand nombre de réfractaires ; que dès lors les prêtres constitutionnels n'avaient rien fait qui eût pu les faire déchoir du titre de catholiques ; qu'en conséquence, les prêtres insermentés n'avaient pas le droit de se séparer d'eux pour les offices publics, ni de réclamer, auprès de l'administration , des églises ou des heures différentes pour des offices distincts. « Quelques municipalités, trop com- , plaisantes ou peu instruites, disait l'intolérant sectaire, vous les ont accordées, et vous regardez comme un droit ce que la loi ne vous accorde pas ; mais quand même elle vous l'accorderait , vous n'y tiendriez pas plus longtemps , nous en sommes certains, dès que nous vous aurions observé que ces heures différentes peuvent occasionner dans les communes des scandales et des rixes. Vous avez trop de moralité pour exposer davantage les habitants d'une même commune à s'entr'égorger. Vous savez, mes chers confrères, que la loi sur la liberté des cultes ne peut vous autoriser, par la seule raison que vous auriez une opinion qufne serait pas la nôtre, à exiger des heures différentes pour la célébration du service divin. La loi n'accorde ce privilège qu'à ceux qui veulent suivre un culte différent. Le culte romain est celui que vous avez déclaré vouloir suivre, et c'est celui que nous suivons. Il y aurait de la démence à prétendre qu'il n'est pas le même en tous points; ce serait nier l'évidence même. Vous avez trop de connaissances pour vous étayer d'un arrêté publié par les administrateurs de la Haute-Saône, aujourd'hui destitués parce qu'ils protégeaient ouvertement les parents d'émigrés , les prêtres déportés et les prêtres séditieux. Cet arrêté identifie sans façon Vopinion avec les cérémonies, » On voit à quel point la passion et l'intolérance de Tesprit de secte ôtaient à cet érudit le sens même de la liberté. 11 persistait à contester aux vrais catholiques jusqu'à l'humble place que la Convention leur avait assurée de la manière la plus expresse, dans leurs anciennes églises, en déclarant, par la loi du 1 i prairial an m , « que la jouissance en serait commune et sdternative entre les citoyens exerçant des cultes différents ou prétendus tels. »

Page 1