‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inéditsChapitre 35 sur 54 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

610 CHAPITRB LXXTII.

Le ii août, l'ingénieux Directoire traça ainsi le cérémonial de la fête de la Vieillesse : « La veille de la fête, l'administration désignera les deux pères et les deux mères de famille de Tàge le plus avancé, non infirmes et qui jouissent de la meilleure réputation. Elle nommera également les jeunes gens les plus dignes, pour aller, dès le matin du jour de la fête, oraer de feuillage les portes des vieillards désignés. Les enfants des deux sexes, de huit à douze ans, se rassembleront à la maisoa commuae. Les administrateurs municipaux, précédés de ces enfants, d'un détachement de jeunes gens armés et d'un corps de musiciens, se rendront dans la maison des quatre vieillards et les conduiront sur la place publique Les vieillards, la tête couverte, marcheront appuyés sur quelques-uns des enfants, qui seront tous découverts et garderont le silence. Les quatre vieillards se placeront sur une estrade, et le président de l'administration, au milieu d'eux, fera un discours sur le respect dû à la vieillesse. 11 posera ensuite sur la tête des vieillards une couronne de verdure. De jeunes époux présenteront aux vieillards des corbeilles ornées de fleurs et pleines de fruits. Le soir, il y aura, pour la jeunesse, des danses, des exercices et des jeux. Des places d'honneur 7 seront réservées aux vieillards, w

Le 30 août, le Directoire compléta cette liturgie de carnaval par ce programme de la fête de l'anniversaire de la république : « Les autorités se rendront auprès de l'autel de la Patrie. Les instituteurs de la jeunesse, à la tête de leurs élèves, s'y rendront aussi en chantant des hymnes et tenant à la main des rameaux de chêne. Le président lira au peuple assemblé la Déclaration des droits et des devoirs de rhomme. On chantera ensuite un hymne patriotique. Dans les communes où il y a une école centrale, les membres du jury d'instruction proclameront publiquement les noms des citoyens du département qu'ils auront jugés avoir contribué par leurs écrits à l'établissement de la république. Ils liront le discours et le poëme qui leur auront paru mériter des prix d*éloquence et de poésie. Si les auteurs sont présents, ils seront couronnés. Dans l'après-midi, la fête sera célébrée

par des courses, des jeux et des danses. » Décidément les fêtes de Robespierre à TEtre suprême valaient mieux que cela. La pensée de Dieu y était encore présente; c'était moins étriqué et moins plat. Cependant la constitution de Tan III avait aussi adopté l'Etre suprême, au moins dans son préambule ; mais, à la vérité, elle l'y avait laissé, comme un simple ornement d'antichambre, et, à la différence du terrible pontife Maximilien , on n*en faisait pas le moindre usage.

Le Directoire avait eu beau déployer toutes les ressources de l'imagination pour séduire le public; ses fêtes eurent peu de succès, et bien peu d'administrations méritèrent, comme celle de la ville de Besançon , les félicitations réitérées du gouvernement, pour le zèle et la solennité qu'elles apportaient & la célébration de ces fêtes. Le 17 mars 1797, Benezecb, ministre de l'intérieur, adressa aux commissaires du Directoire près les départements cette instruction, où les plaintes se mêlaient aux avis : « Le gouvernement veut que les fêtes soient célébrées dans toute la république avec exactitude et solennité. En vain l'esprit de faction et le fanatisme emploient lesmoyens les plus blâmables pourdélourner le peuple de ces institutions républicaines, la constitution elle-même a établi des fêtes nationales, il y en aura donc tant qu'existera ce code, garant du bonheur, de la hberté et de la gloire

des Français Dans la rédaction de leurs programmes, les

administrations doivent consulter les locaUtés, les usages et les goûts de leurs administrés, sans sacrifier pourtant à leurs préjugés. — Si les exercices et les jeux qui s'exécutent en plein air peuvent^ lorsque le temps n'est pas favorable, être retardés et remis à un autre jour^ il n'en est pas de même des cérémonies, elles doivent toujours avoir lieu le jour même de la fête. Elles doivent être célébrées dans les vastes monuments publics, dans les théâtres et surtout dans les temples. Les instituteurs de la jeunesse doivent toujours paraître dans les cérémonies, à la tête de leurs élèves.... Il serait bien à désirer que chaque commune possédât un lieu assez vaste pour y construire un cirque; c'est là qu'on exécuterait les courses à pied^ à cheval et sur des chars. On

pourrait aussi établir certaines espèces de luttes qui sont sans danger. Dans les grandes occasions, radministration municipale devrait, en payant une indemnité aux directeurs du spectacle, leur demander des représentations pour le peuple. Je conseillerais de nommer dans chaque commune un ou plusieurs ordonnateurs des jeux. Il faudrait choisir ces nouveaux choréges parmi les citoyens aisés, et les laisser en place une ou deux années , afin qu'ils pussent rechercher, faire instruire et exercer des jeunes gens des deux sexes qui voudraient bien former des chœurs dans les cérémonies et les jeux, enfin concourir à Téclat des fêtes par leurs talents dans la musique, la danse et dans tous les arts agréables. Plusieurs administrations m'ont demandé si elles pouvaient ordonner la suspension des travaux pendant la célébration des fêtes nationales ; elles m'ont fait observer qu'on ne peut guère appeler fêtes publiques, des jours qui ne sont célébrés que par une partie des citoyens. L'autre partie, encouragée par des fanatiques, afiTecte de les dédaigner et même cherche à les ridiculiser. Elle reste oisive, les jours où la voix de certains prêtres le leur commande, et refuse d'obéir à l'invitation pressante des magistrats quand ils lui demandent le sacrifice de quelques heures. Peut-être la société a le droit d'exiger de ses membres qu'ils consacrent quelques jours de l'année à des réunions civiques , à leur instruction enfin, et à leur amélioration morale... Mais aucune loi ne me permet d'autoriser les administrations à contraindre les citoyens à suspendre leurs travaux, les jours de fêtes publiques; elles ne doivent que les y inviter. Je charge les commissaires du pouvoir exécutif de rendre compte aux administrations des départements de la célébration des fêtes dans les communes. Us leur dénonceront, ainsi qu'à moi, les communes qui auront négligé de les célébrer. Autorités constituées, instituteurs de la jeunesse, ministres de tous les cultes, hâtezvous donc de seconder les efforts du gouvernement pour l'établissement des fêtes nationales. Qu'elles soient consacrées à rappeler au peuple les principes de la saine morale et les doux sentiments de la fraternité. »

Le 30 avril suivant, nouvelle circulaire du ministre Bene-

zech. Il se plaint que son instruction sur les fêtes n'a pas été assez répandue ; il exige que la célébration de chaque solennité soit constatée par un procès-verbal qu'on lui fera parvenir exactement avec des observations. Il recommande enfin de prendre tous les moyens propres à inspirer au peuple du goût pour des institutions « qui peuvent, dit-il^ si puissamment contribuer à Tamélioration des mœurs et à raffermissement delà république. »

II. Huit ou neuf maigres fêtes par an ne pouvaient évidemment suffire à la ferveur philosophique de la municipalité jacobine de Besançon; aussi cette administration pritelle, le 12 mars 1796, l'arrêté suivant : « La loi du 18 floréal an II, qui institue des fêtes décadaires, a obtenu son exécution jusqu'au moment où l'énergie républicaine a été comprimée, les élans du patriotisme étouffés, et les hymnes de la liberté proscrites. La célébration des fêtes décadaires, en réunissant les fonctionnaires publics et les citoyens, entretient la fraternité, ranime le zèle, échauffe le patriotisme, dirige, enfin, les élans des vertus civiques. En conséquence : i* A compter du 30 du mois de ventôse courant, les fêtes décadaires seront célébrées dans le lieu destiné à cet effet dans la maison commune (grande salle du parlement). — 2* La solennité de ces fêtes consistera en des instructions civiques et les chants de la liberté. — 3'' Toutes les autorités civiles, judiciaires et militaires, sont invitées à y participer, ornées de leurs décorations. — 4° Tous les citoyens sont également invités à concourir à leurs cérémonies. La vieillesse et l'enfance y auront des places marquées, dignes du respect dû à la première et des égards que mérite la seconde. — 5* La célébration de ces fêtes commencera vers dix heures du matin de chaque décadi. Le présent arrêté sera imprimé, publié et affiché. »

La municipalité écrivit le même jour au département, (f qu'un régime destructeur de la liberté avait, en rouvrant les temples des cultes religieux, fermé celui qui était consacré au culte de la Révolution ; » mais qu'elle avait cru devoir rétablir les fêtes décadaires et les rendre à leur première dignité ; qu'il lui paraissait utile et important que l'adminis-

tratioQ supérieure se fît entendre la première à la tribune ; qu'en conséquence, elle l'invitait à choisir parmi ses membres Torateur de la cérémonie d'inauguration, fixée au 30 ventôse. Le département répondit qu'il applaudissait au zèle de la municipalité ; que cependant il l'engageait à attendre au 10 germinal, fête de la Jeunesse, pour faire cette inauguration avec plus de solennité et d'éclat, et enfin, à chercher ailleurs des orateurs, attendu que tous les moments des administrateurs étaient absorbés par leurs fonctions. La municipalité se rendit à l'avis du département quant à l'époque de l'ouverture des offices décadaires, et elle pria le citoyen Viénot, adjudaut général et homme de lettres, de faire le discours.

Le U mars , la municipalité régla ainsi l'exécution du programme de la fête de la Jeunesse. « La fête sera annoncée, la veille, par le son des cloches et des carillons. — Discours à la salle décadaire et fanfares. —Le cortège se rendra ensuite sur la place de la Loi (place Saint-Pierre), où seront déposés deux tables et deux registres. Sur l'un, on inscrira les jeunes gens qui auront seize ans accomphs, et on les armera ; sur l'autre, on inscrira les jeunes gens qui auront accompli leur vingt-unième année, et on leur remettra une carte civique pour être admis à voter dans les assemblées primaires. Pendant cette cérémonie, les fanfares et une musique guerrière animeront l'allégresse publique. Le cortège fera ensuite le tour de l'arbre de la liberté et se rendra, en chantant des hymnes patriotiques, à Ghamars, où l'on ouvrira des danses et des rondeaux qui continueront jusqu'à la nuit. »

Le discours prononcé dans cette fête a une teinte marquée de tristesse et de découragement. Ces malheureux avaient beau décréter l'allégresse et l'échaufier par des fanfares, ils sentaient que l'opinion publique les abandonnait. <x Les suites désastreuses du 9 thermidor, disait l'orateur, avaient anéanti nos fêtes républicaines, parce que les suppôts de la royauté leur prodiguaient le ridicule et la calomnie ; aujourd'hui elles semblent renaître avec la liberté. Mettons-les donc à profit. Que la raison et les lumières - président à ces

réunions solennelles, que raustère vérité s'y fasse entendre. . . . Jeunesse ardente , qui allez acquérir les droits de citoyen et consacrer vos armes à la liberté, n'a-t-on pas déjà défiguré à vos yeux cette déesse des hommes libres^ pour vous éloigner d'elle ; et le fer qu'elle va vous donner ne sera-t-il jamais tourné contre elle ?.... L'ennemi le plus à craindre n'est plus celui du dehors maintenant; cet ennemi est une portion de la nation elle-même. Les citoyens ne forment plus le même peuple; c'est l'assemblage de plusieurs partis qui s'observent d'un œil cruel, afin de saisir avec avantage le triste moment de se détruire.... Plus de tranquillité pour personne, puisque le crime est partout et la vertu nulle part.... Qui croirait que tant déjeunes gens qui avaient d'abord embrassé la Révolution avec enthousiasme , s'en sont dégoûtés par vanité, par ton, par mode!.... » L'orateur avait mis le doigt sur la plaie. L'enthousiasme, absolument nécessaire pour rendre ces parades supportables, faisait tout à fait défaut, et les danses même ne parvenaient pas à attirer une jeunesse moqueuse et blasée.

L'armement de la jeunesse n'était lui-même qu'une comédie. Car la municipalité, en demandant au général cinquante fusils avec autant de gibernes et de baudriers, pour la fête, lui avait écrit : a Nous nous engageons à tout remettre dans les arsenaux dans les vingt-quatre heures , attendu qu'aux termes de la lettre du ministre de l'intérieur, l'armement de la jeunesse ne doit pas être réel, mais simulé. £n conséquence, nous leur retirerons leurs armes aussitôt après la cérémonie. » Il en était de l'armement comme de la liberté; tout, sous ce régime, n'était qu'allégorique.

L'insuccès de cette première fête fit comprendre aux promoteurs du culte décadaire qu'ils devaient renoncer à leur projet d'offices réguliers pour chaque décade. Le peu de charmes qu'on y avait trouvé leur fit aussi chercher un local moins lugubre que l'ancien sanctuaire de la justice. La municipalité déclara, le 3 avril, a que le local des fêtes décadai» res était trop resserré pour la célébration des fêles nationales; que, pour la dignité et la grandeur de ces cérémonies augustes, il importait qu'elles fussent célébrées en plein air; qu'en

646 CHAPITRE LXXTII.

conséquence , il serait élevé , au milieu du cintre de Ghamars, un monument républicain digne de la liberté et de ses fêtes immortelles, et que les citoyens Golombot, architecte, et Breton, statuaire, seraient invités à présenter le plan et le devis de ce monument. »

Mais en attendant la construction du nouveau temple, il en fallait un autre. La municipalité écrivit donc, le U avrils au P. Roy, chef des ;irétenJus catholiques constitutionnels : «La fête des Epoux, qui se célèbre décadi prochain, doit être accompagnée d'un discours analogue à la solennité. L'orateur ne pourrait le prononcer en plein air, et nous manquons d'un local assez vaste pour contenir le peuple qui doit l'entendre. L'égUse de la ci-devant métropole nous ayant paru propre à réunir une assemblée nombreuse , nous vous invitons à nous la céder à cet effet, pour quelques heures seulement, au jour désigné. L'objet de cette fête, purement civique et moral, ne peut blesser votre culte; d'ailleurs, nous prendrons des mesures exactes pour faire régner le bon ordre et la décence convenable pendant la cérémonie. Nous sommes persuadés que vous vous rendrez volontiers à notre invitation, et que vous saisirez cette occasion si naturelle de nous donner une nouvelle preuve de votre civisme éclairé. »

Cette demande, faite par une autorité puissante, était aussi insidieuse que polie. Le P. Roy et ses sectateurs se trouvaient dans une position bien modeste et bien précaire pour y résister ; cependant ils prirent le parti le plus courageux, et le lendemain la municipalité écrivit au département : u Nous avions eu dessein de faire le discours de la fête des Epoux à la cidevant métropole. Mais instruits que la malveillance s'agitait déjà pour calomnier cette démarche et faire croire aux âmes faibles que l'on voulait redresser les autels de l'athéisme , nous nous empressons de renoncer à ce projet ; mais il est très important de chercher un local propre à recevoir la quantité de citoyens qui doivent concourir aux fêtes nationales. La salle décadaire est trop petite pour des jours aussi solennels. Le trouble et le tumulte qui résultent nécessairement de l'empressement des citoyens à s'introduire, occasionnent du bruit et du désordre qui interrompent les orateurs et met-

tent de la confusion dans des cérémonies où la décence et Tordre doivent faire le plus bel ornement. Nous avons pensé que la ci-devant église Saint-Pierre est la plus propre à la destination que nous voulons lui donner. Le peu d'avoine qui y est déposé pourrait facilement être transporté dans un endroit sûr, et nous espérons que vous vous empresserez d'accéder à une demande avantageuse à la solennité des fêtes décadaires. » Le département s'empressa eflectivement d'ac- Y céder à cette demande et décida que l'avoine déposée dans réglise serait transférée au séminaire.

Cependant les jacobins souffraient avec peine le refus courageux du P. Roy. Le 27 avril, trente-trois des plus ardents, ayant à leur tête Jos. Droz, les prêtres apostats Baverel, Proudhon aîné, Beuque, Rainguel, les citoyens Ladefroux , Pion, Flusin, Goncet, Joly, etc., adressèrent à la municipalité la plainte suivante :

« D'après les lois de la république, tous les cultes sont libres ; celui surtout qui a pour but de rendre les hommes vertueux et de leur faire aimer les lois de leur pays, doit en conséquence être toléré. Cependant les républicains soussignés sont instruits qu'il a été refusé à l'administration municipale le local du Capitole, oii des prêtres, qui se disent constitutionnels et tolérants, exercent le ministère de leur culte. Comme ce local appartient à la république, et que ces citoyens n'y ont pas plus de droits que les patriotes qui le réclament pour célébrer la fête des Epoux ordonnée par le gouvernement, ils espèrent qu'il leur sera accordé, attendu que ce temple n'a pas été loué aux individus qui s'en servent. D'ailleurs les prêtres qui craignent que les amis des lois souillent les lieux sacrés, ont le droit de les bénir de nouveau. Ils jouiront de leur privilège , et les sectateurs de la morale républicaine ne s'en formaliseront pas. Les soussignés espèrent que les administrateurs de la commune feront droit à leur demande, et que la fête des Epoux ne sera pas désorganisée par rintoléranceet les ennemis naturels du peuple. »

On comprend avec quelle faveur fut accueillie cette réclamation insolente. Bourgeon l'envoya immédiatement au directeur de l'agence des domaines, pour vérifier si les cons-

618 CHAPITRE LXXTII.

titutionnels jouissaient de Féglise métropolitaine à titre de bail ou par une concession purement gratuite. Golombot, receveur des domaines, répondit : « L'église de la ci-devant métropole a été affermée, par adjudication du district, du 22 germinal an m, au citoyen Roux dit de Raze, moyennant 9,075 livres. 11 est intervenu , sur requête présentée par cet adjudicataire, un arrêté du département qui lui donne la fa* culte de résilier son bail et ordoane de plus au receveur des domaines de lui rembourser les frais d'adjudication. Depuis cette époque elle n'a point été mise aux affiches. )> En effet, après le rétablissement dé la liberté des cultes, les catholiques fidèles de Besançon, espérant avoir leur part de liberté, avaient loué TégUse métropolitaine, sous le nom de M. de Raze, l'un des principaux d'entre eux. Uae loi ultérieure ayant mis les églises à la disposition gratuite de tous les cultes, le bail souscrit par M. de Raze s'était trouvé annulé. Les catholiques, ne pouvant obtenir le retour de leurs prêtres ni le libre exercice de leur culte par ces proscrits, abandonnèrent la métropole aux constitutionnels, qui en conservèrent la jouissance exclusive. La réponse du directeur des domaines enhardit la municipalité ; -et Rambour père déclara, en son nom, que l'église métropolitaine étant très propre à la célébration de la fête nationale, et l'usage momentané que l'on en ferait ne pouvant nuire au culte particulier qui s'y exerçait , il y avait lieu de faire droit à la requête des patriotes, sauf approbation du département. Pendant toutes ces négociations, le temps s'écoulait sans qu'on s'occupât d'enlever les avoines de l'église Saint-Pierre, de sorte qu*au moment de la cérémonie, il fallut se résigner à ne pas avoir la métropole et à faire encore le prône philosophique dans la salle de l'hôtel de ville. Le programme de cette fête, tracé par Chazerand, avec le concours de plusieurs artistes, et publié avant la demande adressée au P. Roy, explique et justifie surabondamment la résistance de cet ecclésiastique.

La fête devait être annoncée dès la veille au son des cloches et dés carillons, et s'ouvrir le matin par un grand discours. « Ensuite, disait l'ordonnateur inventif , le cortège se rendra sur la place de la Loi dans l'ordre suivant : tim-

SITUATIOrV DU CULTE PHILOSOPHIQUE. 619

baies et trompettes; détachement militaire; tambours; groupe . déjeunes filles; groupe de jeunes garçons; groupe d'époux de tout âge ; groupe de défenseurs de la patrie blessés ou estropiés; groupe de vieillards des deux sexes, musiciens, char de THymen, sur lequel seront placés des époux prêts à s'unir devant l'officier civil, l'Amour , figuré par un jeune garçon, la Liberté et l'Egahté, représentées par deux jeunes beautés, des défenseurs de la patrie blessés et un vieillard avec sa nombreuse famille. Le char sera entouré des autorités constituées et des corps militaires. La place de la Loi sera ornée d'une manière propre à caractériser symboliquement les douceurs, les travaux et les devoirs du mariage. Entre les colonnes du temple (de l'église' Saint-Pierre), en face delà maison commune, sera l'autel destiné à la cérémomonie de l'union conjugale, surmonté d'un pélican, symbole de la maternité ; au-dessus et dans le fond, le tr6ne de l'Amour. Les colonnes porteront des écussons avec des emblèmes et des devises relatifs à l'Hyménée. Aussitôt que le cortège sera arrivé et placé dans une enceinte particulière, l'Amour descendu de son char, suivi des époux, de la Liberté et de l'Egalité, s'approchera de l'autel de la Patrie, et montera sur son trône. Les époux se jureront foi et fidélité. L'Amour, pour marquer qu'il embrase leurs cœurs, allumera de son flambeau des parfums qui brûleront et s'exhaleront dans les airs. Des chants analogues à la fête et des fanfares redoublées retentiront au loin. Le vieillard, père de la famille la plus nombreuse, distribuera, au nom de la patrie, des couronnes aux personnes mariées qui en auront été reconnues dignes et qui seront proclamées publiquement. Ensuite le cortège se reformera, et montant la Grande-Rue, descendra celle de Brutus , pour aller par la rue Neuve à Chamars, où l'Amour avec les époux ouvriront les danses, qui dureront jusqu'à la nuit ; des orchestres bien choisis les animeront et entretiendront la gaieté parmi le peuple. »

Et comme si ce joyeux programme n'était pas suffisant pour afi'riander toute la population , la municipaUté adressa encore aux habitants cet appel chaleureux :

(( Citoyens de tout âge, empressez-vous de concourir à la

solennité de celte fête ; venez surtout l'embellir de votre présence, époux vertueux dont le chaste amour fait les dé-* lices et la gloire.... Que la joie, que les doux sentiments que vous éprouvâtes en formant des nœuds sacrés^ brillent sur votre visage, épanouissent vos cœurs! Ah! voyez ce peuple immense sourire à vos plaisirs si purs, applaudir à votre triomphe. Les honneurs qu'il rend aux engagements légitimes sont la censure tacite des baisons illégales et d'un célibat Hcencieux qu'il réprouve. Oui, citoyens, cette fête auguste, à laquelle nous vous invitons avec instance, servira puissamment à épurer les mœurs et à rendre à l'union conjugale la considération et le lustre qui l'accompagnèrent toujours chez les nations amies de l'ordre et delà décence. Les marchands sont invités à tenir leurs boutiques fermées, dans l'après-midi du iO floréal. »

L'exécution de la fête dépassa encore le programme. D'abord, au lieu d'un discours on en eut deux. Le panégyrique du mariage fut prononcé par unhomme à qui il n'était pas permis d'ouvrir la bouche sur un pareil sujet. L'aventurier Dutilleul, imitateur trop complet, dit-on, 4es mœurs des anciens philosophes, commença par citer Lycurgue, Camille, Coriolan, Socrate, Aristide, Thémislocle et les Gracques; puis, passant brusquement à la réaction politique de l'an m, a Naguère, dit-il, des ogres et des cannibales des bords de l'Orénoque obtinrent , à cette tribune , des applaudissements excessifs pour avoir hurlé le cri de mort de ces hordes anthropophages et sollicité l'assassinat des meilleurs citoyens. » Mais heureusement cet affreux temps était passé. (( L'objet qui nous rassemble aujourd'hui, continuait-il , est la célébration de la fête des Epoux! La fête des Epoux! quelle étonnante révolution s'est donc faite dans les mœurs de ma patrie? Avons -nous rétrogradé vers les beaux siècles de Sparte et de Rome?.... Quoi! le nom d'époux, qui naguère imprimait une sorte de ridicule , obtient aujourd'hui des autels et des fêtes? 0 liberté, ce sont là tes miracles!.... Chez les Français, tordus parle despotisme et moulés par le crime, le plus respectable des liens de la nature et de la société n'était plus qu'une déshonorante spéculation, etc....»

Etre ainsi honnie, et avec une apparence de justice, par un pareil homme, c'était vraiment pour cette coupable société du xviii" siècle le coup de pied de Tâne.

Un agent du gouvernement, le citoyen Eve de Maillot, prit ensuite la parole et se montra, en tout point, digne du, premier orateur. «Laissons, dit-il, laissons l'impudent cynisme s'abreuver de sarcasmes et ne vomir que de plats calembourgs contre nos institutions fraternelles. L'ambroisie des vertus républicaines n'est pas faite pour des âmes infestées d'orgueil et d'égoïsme. Cette ambroisie est, au contraire, l'antidote dont le bon esprit des administrations de cette commune la nourrit, et que la grande majorité de ses habitants partage avec elle, contre le hideux fanatisme qu'une réaction funeste rappela dans vos murs. En vain, ce dangereux ennemi cherche à étourdir la créduhté des uns par ses ridicules prestiges, en vain il corrompt les cœurs des autres par ses promesses mensongères. Je lis dans vos regards républicains que l'or de Pitt, distribué par ses complices de l'intérieur à leurs suppôts hypocrites, gisant peut-être dans cette commune, n*auronty j'en suis certain, qu'un résultat conforme à votre courage et à leur lâcheté. D'ailleurs, le gouvernement connaît leurs projets, il épie toutes leurs actions, et sans l'espoir de ramener au giron de la répuWique quelques gens de bien égarés par les orages révolutionnaires, le crime aurait déjà été puni. Et vous, jeunes beautés dont les grâces et Tinnocence font l'ornement de cette enceinte , que les rubans, les cocardes tricolores, attestent à tous que vous êtes fières d'être républicaines, et que vous ne voulez souffrir d'autre esclavage que celui qu'il ne convient qu'à vos charmes d'imposer. »

Ces deux discours furent trouvés si beaux que la municipalité en vota l'impression. Le secrétaire municipal poursuit ainsi le compte rendu de la fête : « Les cris de Vive la république! ont redoublé lorsque la musique a joué l'air Ça ira. Les jeunes enfants étaient habillés en blanc, ornés des couleurs nationales et couronnés de myrthe. Le cortège s'est rendu sur les places du Capitole et de l'Abondance, puis de là sur celle de la Loi. Là, le citoyen Bourgeon^ commissaire

du Directoire, complimenta les deux époux, a Ce qui doit, » dit-il, ajouter à votre allégresse, ce sont ces jeunes beautés )) sous l'emblème de la Liberté et de l'Egalité, qui consoli- )> dent vos tendres liens. Si, pour contribuer à Tornement de » cette fête, vous avez eu le courage de vaincre le préjugé » d'un amour-propre mal entendu et d'une fausse vertu, )) vous avez au moins à vous applaudir du motif qui vous a » fait résister à ces principes mal entendus, pour donner, les )) premiers, l'exemple du prix que l'on doit attacher à des » fêtes nationales. » Le président Rambour a lu ensuite leurs promesses de mariage. Le jeune homme, Frédéric Martin, cultivateur, est âgé de dix-sept ans et demi, et la fille, F**^ Marchand, est âgée de dix-huit ans. Au moment où ils ont prononcé leur union, l'Amour a allumé, de son flambeau, les parfums. Le président leur a donn^ l'accolade fraternelle, et ils sont allés se placer sur des sièges disposés au devant de l'autel. Des applaudissements prolongés se sont fait entendre, ainsi que les sons d'une musique harmonieuse dont le chant et les paroles avaient été composés par deux citoyens de cette commune. » Au nombre des époux proclamés ensuite et récompensés pour avoir élevé des orphe- Uns, on trouve deux personnes honorables qui durent être bien étonnées de voir leurs noms figurer à une pareille fête, M. Georges Vuilleret, ci-devant conseiller au parlement, et M"* d'IzeUn, née de Grammont. Le compte rendu officiel de la cérémonie se termine par ce vœu : n Puissent de semblables fêtes amener parmi nous cet attachement au gouvernement républicain, cette simplicité et cette franchise de mœurs qui ont immortalisé les anciennes républiques de la Grèce I »

Parmi les réflexions que fait naître le tableau de tant de folies, il en est une qui va atteindre^ au delà des auteurs de ces mascarades^ les hommes, si recommandables d'ailleurs, qui avaient dirigé leur éducation. Oui, on doit certainement leur reprocher d'avoir beaucoup trop nourri la jeunesse chrétienne dans une sorte de paganisme littéraire, dans une admiration sans mesure et un véritable culte pour une antiquité dont toutes les turpitudes avaient été soigneusement voilées.

LamuDicipalité écrivit, le 3 mai, au département: ((L'embarras et la confusion occasionnés, à la dernière fête des Epoux, par le peu d'espace de la salle décadaire, nous déterminent à vous réitérer la demande de l'église de Saint- Pierre. Vainement nous indiquerait-on les temples occupés par les catholiques ; la tentative infructueuse que nous venons de faire pour obtenir, pendant quelques instants, la ci-devant métropole, les circonstances et nos principes nous interdisent un moyen qui paraîtrait troubler la possession ou la bonne harmonie. Notre unique ressource consiste dans la ci-devant église de Saint-Pierre. » Le département avait déjà mis cette église à la disposition de la municipalité et ne songeait nullement à la reprendre; il ne resta donc plus qu'à inviter le citoyen Lyautey, commissaire des guerres, à débarrasser les lieux pour la fête suivante, en transportant ailleurs son dépôt d'avoine. Quelques jours après, la municipalité écrivit au ministre des finances, pour obtenir la concession définitive de l'église et son affectation exclusive aux solennités décadaires.

Ce fut là qu'on célébra, le 29 mai, la fête de la Reconnaissance et des Victoires. Le discours fut prononcé par Bourgeon, et suivi d'un hymne dont la musique était de Thevenot et les paroles de Dulilleul. Le cérémonial, encore tracé par le poétique Chazerand, faisait pâlir celui du Directoire. Dans le cortège on remarquait des groupes de jeunes filles avec leurs institutrices et des groupes de jeunes garçons avec leurs instituteurs. Les femmes et les filles étaient vêtues de blanc et parées de fleurs et de rubans tricolores. Le char de la Victoire, entouré des fonctionnaires publics, portait la France et la Victoire, représentées par deux jeunes beautés. Quand on fut arrivé à Chamars, les deux divinités allèrent se placer près de l'autel de la Patrie, derrière lequel apparaissait une urne funéraire en porphyre richement ornée. Alors commencèrent de nouvelles cérémonies. La France, debout devant l'autel de la Patrie, brûla des parfums et dit à haute voix ces mots : La Framt reconnaissante à tEtre Suprême. Ensuite elle attacha une guirlande de fleurs à l'urne funéraire et exprima sa reconnaissance envers les

6S4 CHAPITRE LIXVII.

militaires morts à la guerre, par ces paroles : Aux mânes des défenseurs de la pairie. Elle les nomma à haute voix. Puis la Victoire couronna les guerriers blessés présents, et, après avoir proclamé leurs noms, elle leur donna un témoignage de gratitude et de sensibilité. (On ne dit pas lequel.) Le président de l'administration proclama ensuite les noms des citoyens qui servaient dans les armées, rappela les victoires remportées, en faisant mention de ceux qui s'y étaient signalés, et appela à haute voix leurs pères et leurs mères pour leur donner un témoignage public de la reconnaissance nationale. Alors le groupe des pères et mères et celui des enfants des deux sexes montèrent sur l'estrade, et ceux-ci marquèrent leur gratitude à leurs parents par des embrassements et des couronnes de fleurs. Ces deux groupes furent remplacés sur l'estrade par les instituteurs et les institutrices avec leurs élèves, qui leur exprimèrent leur reconnaissance. Enfin les jeunes gens firent briller leur agilité dans une course qui eut lieu dans la grande allée de Chamars. Un sabre fut le prix du vainqueur. La solennité se termina par des danses qui durèrent jusqu'à la nuit.

Le Directoire avait tracé avec trop de détails le programme de la fête de l'Agriculture pour que le fécond Chazerandeùt rien à y ajouter. Une partie de la cérémonie devait avoir lieu à Chamars et l'autre au Polygone. La statue de la Liberté était encore remplacée par une jeune beauté ; des danses devaient clore la fête. Malheureusement « la pluie ayant empêché les laboureurs de venir, » cette fête, qui leur était spécialement destinée, fut renvoyée au d5 messidor. Ce jour-là, la pluie persistant, il fallut circonscrire les cérémonies dans le temple décadaire. La Liberté y présida, armée d'une pique surmontée d'un bonnet, et tenant de l'autre main une corne d'abondance, hélas 1 trop allégorique comme tout le reste. La fête se termina par. des danses.

Les fêtes de la Liberté se célébrèrent selon le programme si dramatique du Directoire. Il y eut deux banquets chez le général et deux bals publics ouverts par le président de l'administration, La seule circonstance notable de ces fêtes fut l'indignation bruyante manifestée par Bourgeon, à cause

de Tabsence d'un grand nombre d'employés du gouvernement, et la promesse qu'il fit de les dénoncer au ministre de rintérieur, ce qu'il s'empressa d'exécuter.

La fête du 10 août fut présidée par l'administration départementale. Rambour fils fut l'orateur de la fête. 11 représenta Louis XVI comme un tyran imbécile, se plaçant maladroitement entre le peuple et ses ennemis les émigrés et les prêtres rebelles. Dans l'après-midi, il y eut course à pied, tir à l'oiseau, tir à la cible et bal champêtre.

C'étaient les deux soeurs Yiand ou Yiaud qui remplissaient d'ordinaire, à ces fêtes, l'emploi de déesses. Le 22 juillet, la municipalité leur adressa ce témoignage de satisfaction : « Vous avez toujours montré un vif empressement à répondre aux difiërentes invitations que nous vous avons faites de représenter, dans nos fêtes nationales , la Liberté et la Victoire. Vous en avez constamment rempli les rôles avec toute la décence et IS dignité convenables, à la satisfaction des républicains. »

La fête de la Vieillesse fut signalée par deux discours, l'un de l'abbé Millot, ex-vicaire épiscopal et membre du jury d'instruction, sur la supériorité de l'éducation nouvelle comparée à l'ancienne, et sur l'utilité d'envoyer les enfants à l'école centrale. Rambour fils parla ensuite à peu près sur le même sujet et protesta que le gouvernement démentait hautement, par ses efforts, les détracteurs qui prétendaient que la Révolution, destructive des sciences et des beaux-arts, avait changé la France en un pays barbare. Il y eut, à Chamars, des danses contrariées par la pluie, puis banquet et bal €hez le général de division.

La partie littéraire de la fête de la fondation de la république manqua complètement. On ne lut ni poésie ni morceau d'éloquence. Tout se borna à un discours de Rambour fils. La pluie n'ayant pas permis les jeux, les danses se firent dans la salle décadaire. Le soir, il y eut banquet patriotique et bal public dans une salle de l'archevêché.

Le discours de Rambour était un vrai dithyrambe en l'honneur des sophistes du dix-huitième siècle. « Quel est , s'écriait-il, ce philosophe que je vois aux côtés de Montesquieu?

Page 1