VIII
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C'est Tenfant de la natul*e et da génie , l'ami des hommes, TapAtre de la liberté et des mœurs, c'est Jean-Jacques Rousseau.... Ses cendres reposent aujourd'hui dans le Panthéon national , à c6té de celles d'un écrivain non moins célèbre, qui parcourut avec tant de succès la carrière des sciences, de la morale et de l'histoire, et à la gloire duquel nous reprochons seulement de n'avoir pas été l'ami de l'auteur A' Emile. A ces traits, il est facile de reconnaître Voltaire. Le premier, il fit rougir nos pères de l'état d'abrutissement où les avaient réduits le fanatisme et l'intolérance, fléaux terribles qui ont ensanglanté l'univers. Ah! s'il était possible qu'il fixât ses regards sur les débris fumants de la Vendée, combien son âme serait affligée d'un spectacle aussi déchirant! « Français, nous dirait-il, voyez les maux que le
)> fanatisme traîne à sa suite ! Hâtez-vous donc de le com- » battre avec les armes que je vous ai laissées, l'instruction » qui éclaire et l'humanité qui pardonne! Que les hommes » cessent de se haïr pour les opinions d'un prêtre, et que le » prêtre lui-même obéisse, comme citoyen, aux lois de son » pays I » Voltaire, tes vœux seront remplis et tu seras encore écouté, comme au temps oà nos premiers législateurs, cédant à tes instances , ont rendu à la nature et à la société ces nombreuses victimes qu'un préjugé barbare avait entassées vivantes dans la poussière des cloîtres. C'est en efiet à ce grand homme que nous devons principalement la Uberté des cultes et la tolérance des opinions religieuses. Il rappela les ministres des autels à leur institution primitive et les somma, au nom de l'humanité, de restituer aux nations ces richesses immenses, produits de la terreur et du charlatanisme. »
Et toutes ces inepties étaient débitées en présence des autorités civiles et militaires, des professeurs et des élèves de l'école centrale et des écoles primaires, par un homme encore tout couvert du sang que l'intolérance philosophique venait de verser, dans une contrée dont tous les prêtres fidèles étaient encore bannis, et où les prétendues victimes dn cloître, violemment arrachées de leurs asiles et spoUées <l6 leur patrimoine, redemandaient au Ciel, avec larmes, le retour de leur ancien état.
L'administration départementale avait décidément pris à cœur les nouvelles cérémonies. Le i6 novembre, un de ses membres fit observer qu'il existait dans la ci-devant église abbatiale de Baume quatre superbes colonnes, avec un autel et un tabernacle , le tout en marbre précieux provenant de Gènes; que ce bâtiment servant de magasin à fourrages, il convenait d'en distraire ces marbres et de les utiliser. Adhérant à ces observations , le département décida que ces marbres précieux seraient employés à la construction d'un autel de la Patrie , qui serait élevé au champ de l'Egalité, d'après les plans du sculpteur hreton et' avec l'approbation du gouvernement.
Malheureusement pour les progrès du culte philosophique, les élections qui eurent lieu au printemps de 4797 amenèrent au pouvoir des administrateurs départementaux et municipaux très peu favorables à ce culte, qui en réduisirent sans pitié les cérémonies et laissèrent en magasin les chars, les déesses et les amours. On continua bien à faire des discours, le pharmacien Euvrard prêcha tour à tour la Jeunesse , les Epoux et la Liberté; l'accusateur Guillemet, la Reconnaissance et la Victoire; Kilg, l'anniversaire du 10 août; le juge Gros, la Vieillesse; mais tous ces orateurs étaient sans foi , sans espérance et sans ferveur. Le ton de leurs discours était généralement triste, et les vertus répubhcaines étaient pour eux sans illusions. A la fête du \0 août, Kilg fit le procès aux anarchistes beaucoup plus qu'à l'infortuné Louis XVI. A la fête des Epoux, M. Euvrard dit avec amertume : « Quelle que puisse être la corruption pubUque et la dépravation générale des mœurs, chaque citoyen, chaque famille n'en est pas moins intéressée à pratiquer la vertu. Plus une nation est corrompue, plus le citoyen raisonnable prendra de précautions pour se garantir de la corruption générale. S'il ne peut remédier aux maux de la patrie, il se compose du moins un bonheur domestique qui lui aide à supporter Tinfortune générale. »
IIL 11 est certain que la corruption faisait les plus affreux ravages dans la partie de la population des villes qui , ayant abandonné la religion de ses pères, vivait sans aucune règle
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de doctrine ou de conduite, en attendant cette morale républicaine qu'on n'arrivait pas à formuler. Le 23 mai 1796, la municipalité terroriste se plaignit que les cafetiers et les maîtres de danse continuaient à ouvrir des bals publics qui se prolongeaient fort avant dans la nuit; qu'il s'y élevait sans cesse des rixes et des disputes, et que, la veille encore, le sang y avait coulé. Le 4 janvier i797, la même municipalité écrivit aux députés du Doubs : « Le désordre, le vol et l'assassinat semblent venir à Tordre du jour dans ce département et surtout dans cette commune. Les causes sont aisées à assigner : c'est l'oisiveté, l'amour du jeu, de la table, la corruption des mœurs, l'impunité. Le mécontentement a fait beaucoup de progrès parmi le peuple, qui sent plus que jamais sa misère, qui est trompé, animé par les ennemis de l'Etat , et peut-être à aucune époque le salut public ne fut plus en danger en ces cantons. » La bigamie devenait une pratique journalière. Le 15 juillet 1797, Guillemet, accusateur public, dénonçant la femme d'un soldat qui, en l'absence de son mari , venait de contracter un second mariage, ajoutait : a Les délits de ce genre se multiplient tous les jours davantage, et il importe d'intimider par la crainte du châtiment les personnes assez déboutées pour les commettre. » Le libertinage avait pourtant dans la loi elle-même une ressource dont il usait largement. Si les divorces restaient à peu près inconnus dans les campagnes, dans les villes, à Besançon notamment, on les voyait s'élever, chaque année , à peu près au quinzième du nombre des mariages célébrés dans le même laps de temps. Le 17 novembre i796, à la séance des Cinq-Cents, le député Deville s'écria avec indignation : « Il faut faire cesser le marché de chair humaine que les abus du divorce ont introduit dans la société. » A la séance du 24 janvier, le député Siméon déclara « que, sous prétexte d'alléger la chaîne du mariage , on l'avait rompue, et qu'au lieu du mariage, on'avait introduit, sous un nom honnête, une véritable prostitution. » Le même mot et la même accusation se retrouvaient dans un écrit publié à cette époque par Larévellière , membre du Directoire. Une foule de jeunes hommes mariés, appelés sous les drapeaux, trou-
vaient, en rentrant, leurs foyers déserts et leurs femmes légalement emniénagées ailleurs. Une première loi avait déjà rendu plus difficiles les divorces pour cause d'absence ; le il septembre 1797, une nouvelle loi dut apporter les mêmes entraves aux divorces pour incompatibilité d'humeur, « attendu, disait l'Assemblée législative, la nécessité de remédier sans délai à la trop grande facilité de dissoudre le lien du mariage. »
Mais la célébration même des mariages était devenue une dérision et un scandale. « Je n'ai assisté qu'une fois , dit Larévellière^ à un mariage dans la commune de Paris. Je n'ai , de ma vie , rien vu qui m'ait choqué à ce point. L'avenue de la salle était obstruée de mille grossiers personnages, dont les dégoûtants propos et les gestes cyniques blessaient les hommes les moins délicats. Figurez-vous ensuite une salle sans propreté, où tout était entassé pêle-mêle, mariés, mariées et témoins. Je ne dis pas parents, caries jeunes époux, qui étaient en assez grand nombre, n'en avaient ni les uns ni les autres. Une grande vilaine statue de l'Hymen, ayant en main deux vieilles couronnes de fleurs toutes décolorées.... Un appel successif de chaque couple, la prononciation, en quatre mots, de je ne sais quelle formule, la signature des époux et des témoins au bas de l'acte , et voilà vingt , trente mariages terminés. Point de cérémonies, point de discours, point de chants, point d'emblèmes, point de réunion des deux familles et des amis. Il faut convenir que tout cela n'est pas bien propre à donner l'idée d'un engagement sacré. » L'humanité n'était pas moins outragée que la pudeur. Sur 3,1^ enfants admis aux enfants trouvés , à Paris , en l'an iv, il n'en mourut pas moins de 2,907 dans le cours de l'année, c'est-à-dire 13 sur 14. Les morts, comme on le présume bien, n'étaient pas plus respectés que les vivants; et les funérailles, sans bénédiction, sans prêtre, sans cortège, offraient le plus lamentable spectacle. Le 20 septembre i797, la municipalité de Besançon adressa une réprimande à l'entrepreneur du transport des morts, tt pour avoir laissé exposés, pendant une nuit entière, deux cadavres dans la charrette de l'égalité. )> Larévellière
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écrivait lui-même, à cette époque : « H est odieux d'abandonner ainsi les restes de ceux avec qui nous avons vécu, à d'impurs fossoyeurs, sans que leurs proches ni la société leur donnent la moindre marque d'attention. Lorsqu'on nous habitue à ne considérer les restes d'une épouse, d'un père, d'un enfant , que comme ceux de tout autre animal , dont on se débarrasse le plus promptement que l'on peut , et uniquement par voie de police, il est impossible que l'effet d'un tel abandon ne soit pas d'affaiblir l'affection.... Il y a plus; le sentiment général de l'humanité en est infailliblement altéré. On est fort disposé à regarder un homme vivant avec aussi peu d'égards qu'une brute, lorsqu'on ne fait pas plus d'attention aux restes d'un homme qu'à ceux d'un animal mort. »
iV. Les fêtes mythologiques du Directoire eurent très peu de succès dans les petites villes et les campagnes du Doubs, et il ne reste guère de traces de leur célébration. Cependant on voit l'administration d'Ornans décider, le 24 avril 1796, que les citoyens qui travailleront le jour de la fête des Epoux seront punis d'une amende de la valeur d'une journée de travail, au profit des indigents. C'était une violation flagrante de la loi du 7 vendémiaire an iv. Le 29 mai suivant, la fôte de la Victoire et de la Reconnaissance fut célébrée à Pontarlier en présence de Michaud, représentant du peuple. Le discours fut prononcé par Quirot, commissaire des guerres, qui s'écria avec une énergie toute militaire : a Oui ! encore ! le fanatisme et la superstition brûlent les campagnes. Les enfants de ces monstres commettent des horreurs dont il n'y a jamais eu d'exemple I »
Le 26 juillet ,1796, J.-B. Cupillard, président du canton de Morteau, écrivit qu'à raison de la récolte des foins, retardée par les intempéries, et pour ne pas distraire de leurs occupations les cultivateurs, qui, à quelque parti qu'ils appartinssent, chômaient tous le dimanche , enfin dans le but même de donner plus de pompe et de magnificence aux fêtes nationales, l'administration avait ajourné et réuni ensemble plusieurs de ces fêtes. Il demandait si cette conduite était répréhensible. Le département répondit qu'aucune adminis-
tration n'avait le pouvoir de changer les jours de fêtes fixés par la loi. Le i*' juin, Tabbé Vemerey dénonça ainsi à Quirot l'administration cantonale du Russey : « Notre administration délibère des plans de fête , mais elle n'exécute pas. Je n'en suis pas surpris. Car comment montrer de la joie pour des victoires qui percent le cœur? » Le 31 janvier , le commissaire du Directoire à Bonnay manda qu'on avait célébré la fête de la mort du dernier tyran en chantant le Ça ira. Le 29 mai, le commissaire de Ronchaux annonça que le temps étant pluvieux, on avait vu peu de citoyens à la fête de la Victoire. Le 23 janvier 1797, la municipalité de Pontarlier écrivit : a La fête du 2 pluviôse ou 21 janvier (vieux style) a été annoncée et publiée au son de la caisse, avec invitation aux autorités constituées, fonctionnaires publics, militaires, etc., d'assister à la cérémonie. Nous gémissons toujours sur le défaut d'énergie de développement, à l'égard delà république. 11 y avait tout au plus une douzaine de soldats de la garde nationale , et plusieurs fonctionnaires manquaient, par affectation ou insouciance, et il n'est pas possible de les excuser. » La municipalité signalait l'absence de trois employés de la poste, dont Parrod avait refusé d'accepter le serment , le lendemain. Le département répondit qu'il ne fallait pas user d'autant de rigueur.
Le 18 mai, Quirot adressa aux commissaires de tous les cantons une circulaire pour leur recommander, conformément aux nouvelles instructions du ministre , la célébration exacte et solennelle de toutes les fêtes, a Les programmes faits l'année dernière, disait-il, et que vous avez vus dans les bulletins des lois, peuvent servir pour la célébration des fêtes de cette année. Le ministre me charge de me faire rendre compte de la célébration de chaque fête, d'en exiger les procès-verbaux et de les lui faire parvenir exactement. Observez bien à vos administrations qu'elles se feraient réprimander par le gouvernement , qu'elles l'obligeraient peutêtre à sévir contre elles, si elles négligeaient de remplir leurs devoirs à cet égard. »
Cet appel comminatoire n'eut absolument aucun succès. Quirot en a consigné ainsi les résultats dans le registre de
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ses opérations. « Le réquisitoire du commissaire de Roche est resté sans effet : Maiche , Tépizootie a empêché. Saint-^^ Hippolyte, idem. Le commissaire de Roulans n'a rien pu obtenir. Recologne, les travaux ont empêché. Verne, idem. Pierrefontaine , idem. Indevillers, idem. Saint-Vit , il n'y a vu personne. L'Isle-sur-le-Doubs , idem. Byans, idem. Glerval, a requis inutilement. Passavant, idem. Vaucluse, au-^ cune célébration, r^'iiilley , idem. Mouthe , idem. » Mêmes résultats pour la fête de l'Agriculture. Sur cinquante cantons, il y en eut seulement vingt-quatre qui répondirent, dont quinze, d'une manière tout à fait négative. Richard, le commissaire de Maîche, écrivit : « L'administration m'a observé que dans un temps où notre canton se trouvait infecté d'une épizootie qui devenait une tristesse pour tout le pays, dont le bétail est la seule ressource , on ne pouvait célébrer les fêtes nationales avec la joie et la pompe qu'elles demandent, et il a été passé à l'ordre du jour sur mon réquisitoire. )> Quirot répondit : «L'épizootie est un fléau cniel etdésastreux, mais elle ne me parait pas une raison suffisante pour empêcher l'exécution des lois et des ordres du gouvernement. Je vous prie d'en faire l'observation à l'administration. »
A Pontarlier, l'administration réactionnaire continuait à célébrer les fêtes nationales, car il eût été difficile de s'en abstenir complètement, au milieu d'une double garnison de fonctionnaires du Directoire et de soldats; mais on les célébrait d'une façon tellement outrageante que l'abstention était encore à regretter. Parrod écrivait, le 28 juin, à Quirot : «Je ne sais si l'on permettra plus longtemps à l'agent de Pontarlier (M. Maire, avocat) de continuera faire des discours pour les fêtes. Je ne sais point si c'est l'esprit actuel de décourager la force armée et de prêcher le fanatisme le plus audacieux. On a représenté la Révolution comme destructive des mœurs et de la religion, on en a fait une peinture si hideuse qu'on a dit que les troupes s'en reviendront dans leurs foyers sans mœurs, sans religion et sans humanité. On a parlé de la religion d'une manière inconstitutionnelle. Il parle d'après les prêtres rentrés, qui se disposent, à ce qu'on dit, à s'emparer de la ci-devant église de Saint-Bénigne, le 2 juillet»
Vous m'avouerez qu'on ne cherche, par tous ces discours fanatiques, qu'à perpétuer régarement des peuples. L'agent doit être suspendu. La malveillance veut ma perte depuis longtemps. Je ne puis vous envoyer le procès-verbal de la célébration de la fête. Sans doute, il ne portera pas que la garde nationale s'y soit fort distinguée, ni les cultivateurs , pour qui la fête était consacrée. Je n'ai connu dans le cortège que le commandant et un capitaine, sans tambour ni trompette, et pas un cultivateur.»
Le 7 juillet , Quirot adressa une nouvelle circulaire aux cominissaires'des cantons, pour leur rappeler que le ministre exigeait des procès-verbaux de célébration de chaque fête. Il ajoutait que deux de ces fêtes avaient dû être célébrées depuis ses dernières instructions, la fête de la Victoire et celle de l'Agriculture, et que cependant il ne lui était parvenu que quelques procès-verbaux ; qu'à défaut de procès-verbal , on devait au moins lui justifier les motifs qui avaient empêché la célébration des fêtes.
Cette seconde réquisition n'eut pas plus de succès que la première. Un petit nombre seulement de commissaires cantonaux donnèrent siî^ne de vie. Le commissaire de Cuse écrivit : « L'administration et moi, nous remplissons notre devoir en faisant inviter les citoyens , mais il ne se rencontre personne au lieu désigné. Les gens préfèrent s'occuper de leurs travaux urgents. » Le commissaire de Roulans : « J'ai représenté aux membres de l'administration l'intérêt que le gouvernement y attache ; jusqu'à présent mes mesures ont été inutiles. )> Le commissaire de Rurey: «Malgré les réquisitions et invitations que je peux leur faire, ils disent qu'il vaut mieux s'occuper à la récolte La généralité se livre aux anciens usages de fêtes, sans qu'on puisse leur faire goûter aucun plaisir dans les nouvelles fêtes nationales , parce que les prêtres qui les conduisent leur disent que ce n'est pas Dieu qui les a créées. » Le commissaire de Saint-Vit : u J'ai requis la célébration, Tadministration a pris les mesures nécessaires; mais personne ne s'est rencontré au jour indiqué. Je puis vous assurer que si la célébration de ces fêtes n'est pas renvoyée au dimanche, elles n'auront jamais lieu. » Le
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commissaire de Pouilley : «Les obstacles viennent autant de rinsouciance des citoyens que du défaut de moyens d'exécution. » Le commissaire d'Indevillers : a La fête de l'Agriculture et les suivantes n'ont pas été célébrées dans ce canton, non par mépris, mais à raison des travaux de la campagne. Quant aux fêtes antérieures, aucune non plus n'a été célébrée. C'est votre circulaire du 29 floréal dernier qui en a réveillé le souvenir.» Lecouunissaire de TAbergement: « J'ai requis la célébration des fêtes ; mais ces jours-là il ne s'est présenté aucun individu pour les célébrer, pas même un administrateur. J'ai peine à croire que ces fêtes soient jamais célébrées dans les campagnes, à moins qu'il n'y eût un ordre bien précis. » Le commissaire de Goux : « Mes réquisitions n'ont rien produit. Aucune des fêtes n'a été célébrée. Tous les agents de ce canton , dévoués aux prêtres insoumis, ne craignent rien tant que d'inspirer à leurs administrés le goût des institutions républicaines. »
Dans les villes, le tableau n'était pas plus brillant ; Gourpasson, commissaire à Morteau, écrivait : a L'esprit public a tellement changé et rétrogradé à l'égard des fêtes nationales, que quand on en veut célébrer, il n'y assiste presque personne. Les prosélytes des prêtres insoumis, qui forment environ les trois quarts de la population, n'en parlent qu'avec dérision et mépris, et ne les envisagent que comme des cérémonies de l'ancien paganisme plutôt que comme des fêtes civiques. Les républicains non prosélytes de ces prêtres n'y assistent presque pas non plus, à cause de la fuite du très grand nombre, des mauvaises plaisanteries qu'ils y entendent, et de la froideur des magistrats, qui laissent entrevoir qu'elles ne sont pas de leur goût. La fête du 9 thermidor est la seule qui parait être du goût des administrations, composées de gens à bonne messe. »
Parrod, commissaire de Pontarlier, mandait, de son côté : a S'il n'y avait pas encore eu des chasseurs à Pontarlier, il n'y aurait rien eu de si triste que la fête du 14 juillet, car toujours la garde nationale se distingue par le mépris qu'elle en fait, en n'y assistant pas. A la dernière fête, il n'y avait aucun agent des communes de la campagne. Vous voyez
qu'il n'y a qu'indifférence ou mépris des fêtes nationales. La mort de l'esprit public en est cause. Le fanatisme reparait avec une nouvelle vigueur. Les prêtres rentrés font le plus grand mal. On se joue des commissaires du gouvernement ; on les traite de brigands, de monstres, de jacobins. On ne veut point de notre révolution ; on fait tout pour la contrarier e|; pour opérer un bouleversement. »
Quirot, non moins découragé, écrivit, le 14 août, au ministre de l'intérieur, pour lui annoncer l'insuccès de ses dér marches réitérées. « J'ai gagné peu de chose, disait-il, il ne m'est parvenu que quelques procès-verbaux. L'un des principaux motifs du défaut de célébration des fêtes est l'insouciance des habitants des campagnes, augmentée par la rentrée des prêtres, qui leur font haïr les institutions républicaines et les en dégoûtent entièrement, pour les ramener sous le joug de la superstition et de l'ignorance, et pour contre-révolutionner à leur aise. »
Le temps n'améliora pas cette situation. Quirot écrivait encore, le 2 octobre, au ministre : « Quelques recommandations que j'aie faites, à diverses reprises, de m' adresser les procès-verbaux de célébration des fêtes nationales, je n'en ai reçu jusqu'ici que quatorze et une lettre qui aient rapport à celle du dix août. Il n'est pas possible d'arracher de leurs travaux les cultivateurs, à qui on fera difficilement célébrer d'autres fêtes que celles du culte, qu'ils chôment en buvant et jouant aux quilles. »
V. Parmi les dévotions accessoires du culte de la Patrie, continuait à figurer celle des arbres de la liberté; mais comme elle était aussi tombée dans une décadence profonde, le gouvernement la raviva, le 11 avril 1796, par l'arrêté suivant : « Le Directoire est informé que dans plusieurs communes les arbres de la liberté ont été coupés, arrachés ou mutilés. Les auteurs de ces délits sont évidemment des ennemis déclarés de la république, et c'est par erreur que certains tribunaux ont pensé qu'on ne devait les punir que de la peine portée par le décret du 29 septembre 1791 sur la police rurale. En conséquence, le ministre de la justice prendra les mesures nécessaires pour que ces délits soient pour-
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suivis avec toute Factivité et punis avec toute la rigueur que prescrivent les lois portées contre toute espèce de crime contre-révolutionnaire et attentatoire à la liberté , à Tégalité et à la souveraineté du peuple français. »
Une autre de ces dévotions secondaires était celle des cocardes. Le 26 février 1796, un arrêté du département, élayé sur deux anciennes dispositions législatives, Tune dépourvue de toute sanction , et l'autre empreinte d'un terrorisme devenu impraticable^ déclara de nouveau obligatoire le port des livrées révolutionnaires. Quirot expliqua ainsi au ministre de la police les motifs de cette mesure : « L'administration départementale voyait avec indignation que le signe légal du républicain était ouvertement méprisé. Les patriotes qui se glorifiaient de cette honorable distinction étaient signalés, surtout dans les montagnes, comme devant être les premières victimes des fureurs contre-révolutionnaires. Dans les grandes communes, les femmes des honnêtes gens arboraient effrontément les couleurs de d'Artois, de Coudé ; dans les cantons ruraux, victimes de la rapacité des bons prêtres, qui, sous prétexte de religion, prêchent hautement le royalisme, elles substituaient aux couleurs civiques, des croix de bois et d'autres décorations mystiques, qu'on leur faisait porter en remplacement d'un métal plus précieux, que la friponnerie avait soustrait à l'ignorance. La tranquillité publique était menacée; des querelles et des rixes journalières s'élevaient entre les bons et les mauvais citoyens. Toutes ces considérations ont déterminé l'administration départementale à prendre, d'après mon réquisitoire , un arrêté qui recommande l'exécution des lois du 8 juillet 1792 et 21 septembre 1793 (vieux style). Son but est de faire respecter la république et de signaler les royalistes et les contre-révolutionnaires, qui se démasqueront par leurs refus de porter les couleurs et la cocarde nationale, n
Merlin répondit, le 17 mars : a Si cette mesure est devenue nécessaire dans toute l'étendue de la république ; si j'ai senti moi-même l'obligation de la prendre et de la faire exécuter rigoureusement; à plus forte raison doit-on y tenir sévèrement la main dans les départements voisins des frontières, où
tout est employé pour détruire l'esprit public ; mais le fanatisme aura beau faire, la cocarde triomphera des décorations mystiques, et ce signe de ralliement des vrais républicains sera toujours cher aux enfants de la liberté. »
L'arrêté du département et celui qui fut pris sur le même sujet par le Directoire, le 32 mars suivant, présentaient dans l'application une double difficulté ; c'est que des deux lois qu'ils prétendaient faire revivre, l'une, celle du 8 juillet 1792, qui avait prescrit aux hommes la cocarde, n'indiquait aucune peine contre les délinquants ; tandis que l'autre, celle du 2i septembre 1793, qui avait étendu la même obligation aux femmes , condamnait les contrevenantes à la peine excessive de l'emprisonnement. 11 s'ensuivit que les personnes les plus timides seulement reprirent la cocarde et que les autres continuèrent à braver une injonction désarmée à la fois par trop et par trop peu de sévérité. Pour parer à cet inconvénient, la municipalité dé Besançon eut recours à de nouvelles dispositions, dues à l'inspiration malfaisante du commissaire Bourgeon. Elle proposa d'envisager le défaut de cocarde comme une simple contravention de police et en même temps comme un signe de ralliement contre-révolutionnaire, ce qui permettrait d'appliquer, suivant les circonstances ou plutôt suivant les personnes, une peine très modérée ou très rigoureuse. Elle prit donc, le 4 juillet 1796, l'arrêté suivant : « Tous les citoyens sont tenus de porter la cocarde nationale, sous peine d'être punis comme contrevenant aux lois de la police, en conformité de l'article 5 du titre II de la loi du 24 août 1790 et de l'article 606 du code des délits et des peines. Ceux qui seront trouvés non revêtus de ce signe seront traduits au tribunal de police judiciaire. Les citoyens qui seront trouvés dans un rassemblement, dans le cas prévu par la loi du 27 germinal dernier, sans être porteurs de la cocarde nationale, seront considérés comme ayant un signe de ralliement, attendu que le défaut de se décorer d'une cocarde nationale, lorsque la loi oblige d'en avoir une, peut être pour les malveillants un moyen de se reconnaître. Cet arrêté sera envoyé au ministre de la police pour avoir son approbation. »
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Le ministre approuva la première partie de cet arrêté, re« jeta la dernière, comme outrepassant la loi par rassiniilation abusive du manque de cocarde à un signe de ralliement contre-révolutionnaire. Il rappela à la municipalité Tobligation de faire approuver par le département l'arrêté ainsi modifié. La municipalité, en le soumettant à cette sanction, écrivit : <c L'arrêté est d'autant plus urgent que chaque jour le nombre des individus qui négligent de porter la cocarde nationale s'accroît ; et il importe de retenir par des exemples cette insouciance coupable et qui ne peut prendre son prin* cipe que dans les coeurs ennemis du gouvernement. •
On reste vraiment stupéfait devant la folie persistante de ces hommes qui s'ingéniaient depuis des années, non pas à gagner les esprits et les cœurs par la bienveillance et les bienfaits, mais i trouver de nouvelles tracasseries, de nouvelles violence? pour entraîner les Français à aimer par force leur mauvais gouvernement.
Vl. L'enseignement public de la jeunesse était en définitive le moyen le plus sûr et presque le seul qui restât aux maîtres de la France pour insinuer dans le peuple leur culte panaché de philosophie et de cabrioles. La Convention fit donc entrer dans son testament une nouvelle organisation de l'instruction publique à tous les degrés. Sur le rapport de l'ex-oratorien Daunou, elle décréta, le 35 octobre 1795, qu'il y aurait des écoles primaires dans tous les cantons, une école centrale dans chaque département, des écoles spéciales et un institut des arts et sciences. Chaque école primaire devait être divisée en deux sections pour les deux sexes, avec un instituteur et une institutrice. En somme, ce n'était pas même, et à beaucoup près, ce qui existait avant la Révolution. Mais tout cela n'était encore qu'un plan à réaliser, et si les écoles supérieures parvinrent à s'organiser d'une manière toléra* ble, l'enseignement primaire demeura dans un profond désarroi. Tout en obligeant les instituteurs à partager avec leurs élèves tous les exercices philosophiques des fêtes nationales, il fallut renoncer à ce qu'ils fussent eux-mêmes philosophes, sous peine de les voir rester sans un seul élève, comme celui du bourg de Yuillafans. On les recruta conmie on put, parmi
les vieux recteurs d'école, lesmoiues et les prêtres constitutionnels.
Le 31 mars 1796, le Corps législatif décida que les ouvrages présentés au concours ouvert depuis le 28 janvier J794, et destinés à servir de livres élémentaires dans les écoles primaires de la république , seraient imprimés aux frais de l'Etat, distribués à tous les députés et envoyés aux administrations départementales. Les auteurs des ouvrages couronnés devaient recevoir une indemnité pécuniaire fixée par le jury d'examen, et chaque membre de ce jury devait recevoir lui-même une gratification de dix mille livres. Ce concours, tant de fois prolongé, n'en avait guère été plus fructueux. Trois ouvrages seulement furent jugés dignes d'être mis en usage dans les écoles nationales : la Grammaire élémentaire et mécanique^ par le citoyen Ch. Panckouke, bien oubliée depuis longtemps ; les Eléments de la grammaire française^ du vénérable abbé Lbomond,etenfinle Catéchisme français, par le citoyen Lachabaussière, livre resté aussi inconnu que son auteur. C'était une véritable déroute. Le 5 novembre i796, le ministre de l'intérieur envoya au département dix exemplaires de la Philosophie du pevple. Il avait déjà eu soin de lui expédier le Catéchisme français.
L'école centrale de Besançon ne parvint pas sans peine à s'organiser. Ce fut à l'administration départementale modérée qu'échut le soin de composer le jury d'instruction supérieure chargé de la haute direction de cette école, et le choix de l'administration tomba sur trois hommes également éclairés et modérés, Girod de Chantrans, l'abbé Millot et le jugeLescot. Mais l'abbé Millot seul garda ses fonctions; l'administration lui donna pour collègues l'adjudant général Yiénot de Yaublanc et l'accusateur Guillemet. Un avis au public invita les candidats à se présenter pour remplir, à l'école centrale, les neuf chaires de dessin, histoire naturelle, langues anciennes^ mathématiques , physique et chimie, grammaire générale, belles-lettres, histoire, législation.
Le 4 janvier, on fit le relevé de tous les candidats qui s'étaient fait inscrire. Ils étaient au nombre de dix-neuf. Pour l'histoire naturelle, Just Magnin-Tochot et Léglise ; pour les
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langues anciennes, Ledoux, de Quiogey^ Vuillemin, pucin et ex-principal du collège, Beridey, de Besançon, Vonin, Cnenot , de Cendrey, Vaulbier, de Bonnétage, Henriot, de Remiremont, et Roliin, ex-principal du collège de Langres ; pour les roathémaliques, Demeusy ; pour la physique, Bernard Guillemet, ex-uioiue; pour la grammaire générale, David, ex-instituteur, etDrouin; pour les belles-lettres, Victor Coucberyet Briot; pour l'histoire, Ferréol Goguillot, exprêtre, et Viguier ; pour la législation, Grappe et Briot.
Le choix entre ces divers candidats et sa ratification par le département entraînèrent encore un délai de plusieurs mois. Enfin Debesse(del'Ardècbe) fut uommé professeur d'histoire naturelle^ Vuillemin, de langues anciennes, Demeusy, de mathématiques, Guillemet, de physique et de chimie, J.-Jac. Ordinaire, de grammaire générale, P.-J. Briot, debelles-lettres, et Grappe, de législation. Briot, qui était en ce moment sous les drapeaux, réclama en vain au gouvernement l'autorisation de se rendre à ce poste, beaucoup plus conforme à ses goûts. M. Grappe n'ayant pas accepté la chaire de droit, le jury élut à sa place le savant et généreux avocat Clerc, qui refusa également. Eufîn, sur la proposition de l'abbé Millot, M. Proudbon, alors juge au tribunal civil, fut agréé le 12 décembre t7U6, et il commença à celte époque l'enseignement remarquable qui allait devenir une des gloires de notre pays.
Ce fut seulement le t6 juin 4796 que l'administration départementale adopta le plan d'organisation de l'école centrale, présenté par Millot, Yiénot et Guillemet. Comblant un vide considérable laissé par la nouvelle loi, elle prit la décision suivante : « Quoique la morale ne soit pas nominativement désignée parmi les sciences dont la loi du 3 brumaire a ordonné l'enseignement, elle rentre cependant naturellement dans la législation, dont elle constitue la justice. En conséquence , la morale fera partie des leçons du professeur de législation. »
Assurément, l'enseignement de la morale se trouvait ainsi placé accidentellement entre des mains aussi pures que chrétiennes ; mais il fallait vraiment avoir perdu le sens moral pour faire consister toute la science des devoirs dans celle des
principes de la justice, qui se rapporte à une seule des trois grandes branches de la morale , celle des devoirs envers le prochain, qui n'embrasse même qu'une partie des devoirs sociaux, et qui souvent se trouve en contradiction flagrante avec la législation positive, forcée de faire fléchir les droits de l'équité devant des considérations d'ordre et de tranquillité publique.
Du reste, il paraît que M. Proudhon demanda à n'être pas détourné du véritable objet de son enseignement par un enseignement accessoire si considérable , et il fallut s'ingénier de nouveau pour faire une autre place à la morale. L'inauguration solennelle de l'école centrale eut lieu le 30 octobre 4796. Elle fut présidée par Maro-Aut. Rambour, président du département, qui fit le discours suivant : « L'enfant apprend dans les écoles primaires à Hre, à écrire, à calculer et les éléments de la morale républicaine. Quand il a atteint sa douzième année, il est admis dans les écoles centrales. Après avoir parcouru tous les objets qu'il pouvait soumettre à l'analyse de ses sens , par le dessin , l'histoire naturelle , la physique et la chimie , les langues anciennes, il est temps qu'il fasse un retour sur lui-même, qu'il rectifie ses propres idées, et qu'il les soumette au creuset de la réflexion et du raisonnement. Tel est le but de la grammaire générale. Elle est l'art de décomposer la pensée, de parler et d'écrire correctement. Il faut que les mots, qui sont les signes de nos idées, soient arrangés de manière à former un sens qui leur soit analogue. Le professeur de grammaire est l'artiste ingénieux à qui ce travail est confié; et pour atteindre jusqu'au degré de perfection dont il est susceptible, il doit, à l'aide du raisonnement, guider les premiers pas de son élève dans la route de la sagesse, mettre à ses pieds les préjugés et les erreurs, pour lui faire embrasser la vérité, qui est la science du bonheur. Telle a été sans doute l'intention de nos législateurs, en ne désignant pas une chaire particulière de morale. Ils ont vu que l'art de bien penser, celui de bien parler, tenaient essentiellement à celui de bien agir. La morale sera donc une des bases générales de la grammaire générale. Nos enfants y apprendront les devoirs de