‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inéditsChapitre 5 sur 54 · VIII · texte numérisé non relu

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tatioQ des prêtres. Cette disposition met les administratearsdans ime position extrêmement critique. Il n'y a point de forces militaires à Besançon ; il est impossible, avec le peu de soldats que nous avons, de donner la chasse à ces prêtres. Les tentatives partielles qu'on peut faire à cet égard aboutiraient nécessairement à provoquer, dans notre département, une insurrection générale, à la suite de laquelle la force armée succomberait infailliblement; etalorsque deviendrions-nous^ D'autre part, si l'on use de prudence, et qu'on ait l'air de fermer les yeux, pour ne pas compromettre la faiblesse de nos moyens, on prendra cette mesure pour de la négligence. Que faire donc? Vous êtes à la source; tâchez de nous tirer de cet embarras terrible. Dites-nous au moins ce que l'administration doit faire à cet égard ? »

Dès le lendemain de son installation, la nouvelle municipalité terroriste de Besançon se mit en devoir de poursuivre les prêtres. L'abbé Bouvenot, commissaire provisoire, ayant déclaré qu'une liste des ecclésiastiques à déporter et à reclure avait déjà été dressée par la municipaUté précédente et transmise au district, il fut décidé que cette liste serait demandée aux anciens administrateurs. Bouvenot apporta cette Uste deux jours après, et la municipalité décida qu'iï écrirait le jour même au département, pour lui demander de fixer un lieu de réclusion pour les prêtres âgés ou infirmes,, et d'aviser aux moyens d'assurer leur garde et leur subsistance. Le lendemain, elle arrêta que les agents de police feraient de nouvelles perquisitions dans la ville, à l'efiet de découvrir les prêtres qui auraient pu échapper aux premières. Le département répondit à la municipalité que, comme elle devait avoir, d'après la loi, l'initiative des mesures à prendre contre les prêtres, il semblait convenable qu'elle commençât par dresser un état nominatif de ceux qu'elle croyait dans le cas^ de la réclusion, et qu'ensuite elle choisirait elle-même leur prison.

Le âS novembre, Tabbé Bouvenot, qu'un pareil ministère devait abreuver du plus profond dégoût, écrivit au département : (( Je vous adresse ci-joint l'état des prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion. Les observations de la* muni-

cipalité sont en marge. Vous statuerez sur leur sort comme il vous paraîtra convenir. Le logement destiné pour les reclus sera la maison nationale des ci-devant Capucins. On conserve aussi le concierge qui y est actuellement. Quant aux fonds nécessaires pour la nourriture des reclus, l'administration municipale n'en a encore point prévu, parce qu'elle croit que la plupart de ceux qui sont présumés devoir être sujets à la réclusion étant très riches, le trésor public ne doit point pourvoir à leur entretien. Si quelques-uns n'ont point de patrimoine, elle viendra à leur secours. »

Le département, muni de la liste des prêtres à reclure, se garda bien de l'approuver. Il répondit, cinq jours après, à la municipalité : « Avant de porter notre jugement, nous devons connaître si les lois ont exigé de ces prêtres le serment ou la soumission. Vous nous instruirez sans délai de ce fait, en spécifiant les fonctions publiques qu'exerçait chacun d'eax. Nous vous invitons, en outre, à prendre de plus amples renseignements au sujet de Morel, prêtre constitutionnel. Nous désirerions aussi savoir pourquoi Petit et Deleschaux (prêtres dont la rétractation était récente), qui n'ont pas soixante ans et se trouvent l'un et l'autre dans le cas de la déportation, sont cependant portés sur votre état, l'un pour être reclus, et l'autre pour être déporté. » La n^nicipalité répliqua, le 30 novembre , qu'à ses yeux tous les ecclésiastiques, fonctionnaires publics ou non, lorsqu'ils n'avaient pas prêté les serments requis, devaient être déportés ou reclus ; qu'en conséquence, elle les avait tous compris sur sa liste, et que ceux qui prétendraient s'y trouver injustement n'avaient qu'à réclamer auprès du département, chargé de décider en dernier ressort ; enfin, que Petit et Deleschaux étaient bien, tous les deux, dans le cas de la déportation.

Pendant cet échange de lettres sur les prêtres qu'il convenait de mettre en réclusion, les trois seuls prêtres qui y fussent en ce moment trouvèrent le moyen de s'évader. Le 90 novembre, Bouvenot lut à la municipalité la lettre suivante qu'il venait de recevoir du citoyen Martin, concierge de la maison des Capucins. (( Le présent jour, au matin, jn'étant rendu dans l'appartement des prêtres Pagnot^ Lor-

not et Boucon, j'ai reconnu qu'ils n'y étaient plus. Ayant visité l'appartement et ses alentours, j'ai vu la fenêtre du corridor ouverte et un des barreaux déplacé; ce que j'atteste sincère et véritable. » La municipalité arrêta sur-le-champ que le concierge Martin serait dénoncé à l'accusateur public, et que le signalement des trois fugitifs serait envoyé à la gendarmerie, pour qu'elle se mît à leur poursuite.

Le département, après de longues méditations^ se décida enfin, le 5 décembre, à prendre un parti sur la liste des prêtres à reclure à Besançon. Il se borna à renvoyer cette liste à la municipalité, en disant que précédemment c'étaient les districts qui étaient chargés de l'exécution des lois contre les prêtres ; que, d'après le décret du 21 fructidor dernier, les municipalités avaient remplacé les districts dans leurs attributions ; qu'en conséquence, il renvoyait à la municipalité son tsd)leau, pour qu'elle statuât à ce sujet comme elle trouverait convenir, sauf les recours à l'autorité supérieure pour ceux qui se croiraient lésés. Du reste, il ratifiait le choix du couvent des Capucins comme maison de réclusion et invitait la municipalité à choisir un nouveau concierge. Ce choix ne se fit pas attendre. Le même jour, le citoyen Dupont était nommé, et la municipalité déclarait qu'elle allait se mettre en mesur|^de faire déporter ou incarcérer les prêtres frappés par les lois. Le même jour, Bouvenot informa le vénérable M. Labet, ancien supérieur du séminaire, qu'en raison de son âge, de ses infirmités et de sa tranquillité, la municipalité avait bien voulu le laisser en réclusion chez lui.

Le département ayant expressément rappelé aux prêtres condamnés à la réclusion par la municipalité, le droit qu'ils avaient de recourir à lui, aucun d'eux ne s'en fit faute, et sur leurs réclamations individuelles, il les autorisa tous à rester chez eux, à raison de leurs infirmités. La municipalité enrageait en silence, lorsque les sommations pressantes et réitérées du gouvernement mirent le département dans la nécessité de montrer au moins un semblant de zèle pour l'exécutioa des lois contre les prêtres. Il déclara donc, le 23 décembre, en réponse aux injonctions du ministre de l'intérieur, <( que toutes les mesures qu'il était en son pouvoir de prendre pour

donner à la loi du 3 brumaire une pleine et entière exécution, ayaient été employées avec la plus grande activité ; que c'était actuellement aux administrations cantonales à redoubler de zèle et d'énergie pour ne pas laisser impunément les ennemis de la constitution républicaine en prêcher le renversement, et qu'il était inutile de leur retracer leurs devoirs à ce sujet, puisque le ministre venait de le faire dans une lettre qu'elles avaient pu lire dans tous les journaiix. » Gomme, parmi les nombreuses mesures que le département prétendait avoir prises, il avait omis celle qui semblait devoir être la première, il profita de la circonstance pour décider que la maison des Capucins de Besançon servirait à reclure les prêtres âgés ou infirmes de tout le département, et que la maison d'arrêt de la même ville recevrait tous les prêtres destinés à la Guyane.

L'essentiel étant de donner connaissance de cet arrêté au gouvernement, le département ne le notifia à la municipalité de Besançon que sept jours après. Mais le soir même de cette notification, il reçut cette réponse ironique : « Nous avons reçu seulement ce soir à six heures votre arrêté du 2 nivôse, motivé sur les principes développés dans la lettre du ministre de l'intérieur. En applaudissant aux dispositions de cet arrêté, où nous reconnaissons les mesures vigoureuses dictées par le gouvernement contre les ennemis de la république, nous sommes cependant embarrassés entre l'exécution de cet arrêté et les arrêtés que vous avez rendus en faveur des prêtres. Car, en consultant votre arrêté du 2 nivôse, les lois de 1792 et 1793 doivent seules diriger nos mesures; en consultant, au contraire, les arrêtés particuhers que vous avez rendus sur les pétitions individuelles des prêtres, si nous voulons nous y conformer, nous éludons les dispositions de ces mêmes lois. Le désir que nous avons de nous confonner à une administration supérieure, nous force de vous demander une explication. Nous vous prions donc de nous dire si, par votre arrêté du 2 nivôse, vous avez rapporté les arrêtés antérieurs que vous avez rendus en contravention à la loi du 3 brumaire, et si nous devons reclure les prêtres que vous avez remis en liberté ou reclus dans leur domicile. »

Le département répondit, cinq jours après, avec une courageuse dignité : xi Vous nous demandez si notre arrêté du 2 nivôse annule les arrêtés particuliers rendus en faveur de quelques vieillards et infirmes. Notre arrêté du 2 nivôse n'annule point les actes de justice et d'humanité que nous avons exercés envers des hommes accablés d'infirmités ou du poids de la vieillesse. » La municipalité décida immédiatement que cette réponse serait transcrite en entier sur ses registres. Le lendemain, Bourgeon, commissaire du Directoire, après avoir rappelé toutes les mesures qu'il avait prises contre les prêtres, déclara que, sous prétexte d'humanité, le département s'était mis en opposition ouverte avec la loi; qu'il en résultait la difficulté la plus grande de surveiller les prêtres; que la loi, en rassemblant ces ennemis de la chose publique dans le même local, avait voulu concentrer la surveillance, tandis que leur dispersion avait déjà entraîné des abus, par les rassemblements clandestins qui avaient eu lieu au domicile de ces prêtres; que dans ces circonstances, il importait de faire part, avec franchise, au ministre de l'intérieur, de la conduite tenue par la municipalité, afin de mettre sa responsabilité à couvert, et qu'en conséquence, il y avait lieu d'adresser au ministre toutes les pièces relatives à l'exécution de la loi du 3 brumaire.

La municipalité prit un arrêté conforme à ce réquisitoire, et le H janvier, elle écrivit à Benezech : « D'après votre lettre du 29 frimaire dernier, qui ne nous a été connue que par les journaux, nous devons vous ofi'rir le tableau de nos opérations à l'égard des prêtres insermentés. Vous y reconnaîtrez que, malgré nos avis et notre soUicitude, les dispositions sages et sévères de la loi ont été éludées; que les mesures qu'elle prescrit sont nulles, et que cette commune est livrée au brigandage fanatique des hommes que la municipalité avait d'abord mis hors d'état de nuire, mais que le département a rendus à la liberté. Nous avions, il est vrai, donné des avis en faveur de quelques infirmes ou vieillards d'une caducité rare ; mais l'administration départementale étendit cette mesure indulgente en faveur de tous les prêtres, en sorte que la loi du 3 brumaire resta nulle. Il fit plus, il

prononça la liberté de plusieurs, même sans notre avis, et tel ^st l'arrêté qu'il prit pour Jobard. Enfin, il retient encore entre ses mains la décision sur quelques prêtres, dont deux se sont évadés, ainsi que quatre autres qui n'ont présenté aucune pétition. Mais l'évasion de ces prêtres n'étonnera point, si on examine que le département, après avoir reçu notre tableau le 29 brumaire, prit seulement son arrêté le 14 frimaire, pour nous le renvoyer à exécuter contre les prêtres qui y étaient dénommés. Pendant cet intervalle, les plus coupables et les plus dangereux ont dû chercher à se soustraire aux mesures portées contreeux, pourse répandre danslesmontagnes. C'est ce qu'en efiet ils ont fait, comme le prouvent les troubles qui s'y sont élevés dernièrement, et dont sans doute vous avez dû être instruit. Il est temps, citoyen ministre, que vous jetiez un regard attentif sur ces contrées; •que vous remontiez à la source des mouvements qui assiègent la liberté ; que vous calculiez ce qui a pu donner au fanatisme assez de force pour oser relever ses autels et aiguiser ses poignards contre les patriotes. Cette commune renferme une masse d'honmies qui en imposera toujours à la malveillance; mais le royalisme qu'elle renferme va exercer impunément ses manœuvres dans les cantons qui l'avoisinent ; témoin les désastres affreux qui, dernièrement même, ont nécessité dans le canton d'Ornans l'envoi de toute la force armée qui compose notre garnison. Si vous n'attaquez le principe de ces malheurs qui dévorent insensiblement la patrie,, bientôt elle sera cernée par des bandes fanatiques et royalistes , et les accents de la liberté, déjà profanés et avilis dans nos montagnes, seront étouffés sous les vociférations de ces hordes contre-révolutionnaires. Il est temps que la loi soit respectée; que l'administration soit sévère pour la faire exécuter, et qu'il ne lui soit pas permis d'en modifier les dispositions, surtout lorsqu'elles doivent frapper sur les ennemis de la patrie. »

C'était, comme on le voit, une dénonciation en règle contre le département; et au moyen d'un tour oratoire, on y avait amené tout ce qui ne concernait en aucune manière la ville de Besançon.

Le département n'était pas seul accusé de complicité avec les prêtres. Le 26 décembre, la municipalité reçut une dénonciation signée par deux patriotes connus, portant qu& Deberly, lieutenant de gendarmerie à Besançon (plus conna sous le nom de Berly), avait cherché, à Arc-sous-Cicon, à soulever les communes contre un prêtre constitutionnel;, qu'il protégeait les prêtres réfractaires et leurs partisans; qu'il avait préconisé le fanatisme au point d'avoir fait rebap-tiser des enfants, d'y avoir figuré comme parrain et d'avoir fait recélébrer des mariages contractés devant la municipalité; enfin, que lorsqu'il était instruit qu'on devait arrêter des^ prêtres déportés ou émigrés, il les faisait prévenir par des hommes affidés et ennemis de la chose publique, avec lesquels il était en relation dans les montagnes. La municipalité décida que, l'examen de ces faits n'étant pas de sa compétence, une copie de cette dénonciation serait transmise à Costé, commandant en chef de la gendarmerie.

M. Deleschaux, intrus rétracté de Villers-sous-Montrond,. ayant appris qu'il se trouvait englobé par la municipaUté de Besançon dans le nombre des prêtres à déporter, lui écrivit,, le 5 décembre 1795, cette lettre pleine de force et de raison : « J'apprends par le bruit public que je suis inscrit sur la liste des citoyens contre lesquels on dirige des soupçons d'incivisme. Surpris de ce soupçon que je n'ai point mérité, je représente que j'ai constamment donné des témoignages de civisme. £n 1791, j'ai prêté serment de fidélité aux lois et à la constitution civile du clergé. En 1792, j'ai fait le serment de maintenir la liberté et l'égalité. Enfin, depuis trois mois, j'ai signé sur les registres de la municipalité l'acte de soumission aux lois de la république. J'ai exercé les fonctions^ de ministre constitutionnel à VilIers-sous-Montrond, j'ai été nommé deux fois électeur, et je donne le défi à quiconque oserait m'attribuer des propos séditieux ou seulement peu respectueux. Soupçonné seulement d'avoir rétracté le serment que j'ai fait en février i79l, je fus mis en arrestation et détenu pendant trois mois par ordre du district; mais j'ai été mis en liberté ensuite des certificats des communes de la paroisse de Yillers, confirmés par le district d'Ornans, qui

LRS PRÊTRES AU COMHIRCBinafT DU DIRBCTOIRB. 57

assuraient tons que je n'avais pas troublé Tordre public par des rétractations envoyées dans ces communes, et que je m'étais toujours comporté en bon citoyen. Ma conduite ne s'étant point démentie depuis que j'ai recouvré ma liberté, j'ignore sous quel prétexte on voudrait encore me la ravir. Oserait-on m'inculper d'avoir rétracté le serment S être fidèle à la nation^ à la loi et au roi^ et de maintenir de tout mon poU' voir la constitution civile du clergé, tel qu^il était exigé des ecclésiastiques en 1791? Mais ce serment a été proscrit, lorsque la France s'est constituée en république et que la constitution civile du clergé a été abrogée. Pourrait-on m'accuser d'infidébté aux lois? Si j'avais rétracté le premier serment avant l'époque citée, je serais répréhensible ; mais je ne puis être soupçonné de cette rétractation que depuis environ huit mois. Je ne puis être soupçonné d'avoir rétracté le second serment que j'ai prêté en 1792, et qui est le seul exigé par les lois présentes de la république. Je l'ai moi-même confirmé par l'acte de soumission que j'ai fait dernièrement à la municipalité de cette ville. J'espère donc que je serai rayé de la liste des citoyens soupçonnés d'incivisme, et que je continuerai à jouir de la liberté que les lois assurent à tous les bons citoyens. •

La municipalité répondit, le 2 janvier, par l'arrêté suivant, pris sur le rapport de Brégand : « Au dire même de l'exposant et de l'arrêté du département du 18 messidor dernier, il est évident qu'il a rétracté le serment par lui prêté en 1 791 . La loi du 3 brumaire exige impérieusement l'exécution des lois de 1792 et 1793, et ces lois prononcent la déportation contre les prêtres qui ont rétracté le serment par eux prêté en conformité des lois du 26 décembre 1 790 et 1 7 avril 1 791 . L'exposant ne peut se prévaloir de l'arrêté du département qui le met en liberté, attendu qu'il a été pris dans un temps où les sévères dispositions des lois de 1792 et 1793 paraissaient atténuées par des lois postérieures qui se trouvent sans effet, ainsi que ledit arrêté, depuis la promulgation de la loi du 3 brumaire. La soumission aux lois de la république dont l'exposant se prévaut, ne peut le dispenser des dispositions des lois de 1792 et 1793^ puisque l'article 10 de celle

des 29 et 30 vendémiaire rend sujets à la déportation même ceux qui auraient prêté de nouveau le serment après l'avoir rétracté. Enfin, le sort de la liberté est en partie attaché à l'exécution stricte de la loi du 3i)rumaire; l'exposant doit donc être tenu de se rendre dans la maison d'arrêt, conformément à l'arrêté du département du 2 nivôse. » M. Deleschaux, qui se tenait caché, ne jugea pas à propos de répondre à cette invitation; mais il ne perdit rien pour avoir attendu.

IV. Le 29 décembre, l'implacable Bourgeon eut une véritable bonne fortune. Sa police mit, à neuf heures du soir, la main sur deux habitants d'Ornans porteurs de cent exemplaires d'un écrit catholique intitulé : Entretiens sur la religion. Cet écrit faisait partie d'une série de publications populaires imprimées clandestinement en Suisse ou dans le Jura, pour l'usage particulier des catholiques franc-comtois. Elles étaient destinées à combattre, sous une forme vive et familière, d'abord le schisme constitutionnel, puis le philo sophisme qui y avait succédé. On suit d'année en année les pieux produits de cette œuvre d'édification et de propagande. En 1791, Discours d'un prêtre catholique du Mont-Jura à ses compatriotes. En 1792, Second discours dun prêtre catholique du Mont-Jura. En 1793, Les catholiques du Mont-Jura, En» tretiens sur la religion. En 1795, Extrait des entretiens sur la religion entre des personnes de la campagne. En 1797, Les impies modernes. L'ouvrage saisi était l'Extrait des entretiens sur la religion. Ce livre, composé de sept dialogues et d'un épilogue de forme dramatique, avait pour objet principal de combattre leschisme constitutionnel au moment où il cherchait à renaître de ses cendres. Il y était uniquement question de la religion, et nullement de la politique ou du gouvernement. Bourgeon ne s'empressa pas moins de dénoncer cette saisie à Nodier, commissaire du Directoire près les tribunaux^ en ajoutant : « Je désire que dans l'examen que vous ferez de cet ouvrage, vous puissiez y reconnaître la conviction du crime dont je crois les deux colporteurs coupables, et qui est d'avoir eu le dessein de porter atteinte à la liberté et à la constitution. C'est à votre patriotisme à vous dicter les réqui-

sitions que vous croirez utiles à Tinlérêt public. Je vous préviens que j*ai instruit le ministre de l'intérieur de cet événement, afin qu'il y reconnaisse les manœuvres employées contre je peuple, et que sa sagesse lui fasse prendre des mesures sévères contre les ennemis de la patrie. »

Nodier, n'ayant à attendre aucun concours de la part des tribunaux du Doubs, dans la poursuite d'un ouvrage de pure théologie, prit le parti d'en écrire au ministre de la justice, qui lui répondit, le 23 janvier : « J'ai reçu votre lettre du 18 nivôse sur les désordres que causent le fanatisme et les prêtres parmi les bons et crédules habitants des montagnes de votre département. J'en fais transmettre une copie au ministre de l'intérieur.... Vous me demandez s'il existe une loi qui permette de poursuivre les auteurs et distributeurs de l'ouvrage que vous m'avez envoyé. Si, comme il me le semble, il n'est pas permis de douter que ces prétendus Entretiens sur la religion appellent audacieusement la révolte contre les autorités constituées; s'il est vrai que cette remarque s'applique, entre autres passages, à la réponse de Pierre^ page 51, où il dispute aux représentants du peuple le pouvoir de faire des lois, il ne sera pas douteux que les auteurs et colporteurs de ce poison pohtique ne doivent être soumis à l'action de la loi du 1" germinal an m, qui qualifie crime et punit de la déportation ou de deux années de fers au moins, les provocations à la révolte contre les autorités. — Génissieu. »

En vérité, il faut plaindre un pays et un temps où le premier organe même de la justice pouvait être entraîné à faire d'une loi juste un abus aussi révoltant. Le passage signalé comme le plus criminel ne concernait que la ridicule instruction où l'Assemblée constituante avait prétendu prouver contre l'Eglise Torthodoxie de la constitution civile du clergé. Or, ce factum de sacristains jansénistes était tout l'opposé de la législation ultérieure, qui s'était déclarée étrangère à tous les cultes, et prétendait, au moins en théorie, se borner à une simple surveillance à leur égard. a Les lois auxquelles il est nécessaire de se conformer dans l'exercice des cultes, disait la Convention dans le préambule

de la loi du 7 vendémiaire an iv, ne statuent point sur ce qui est du domaine de la pensée, sur les rapports de l'homme avec les objets de son culte ; elles n'ont et ne peuvent avoir pour but qu'une surveillance renfermée dans des mesures de police et de sûreté publique. Ainsi elles doivent exiger des ministres de tous les cultes une garantie purement civique contre l'abus qu'ils pourraient faire de leur ministère pour exciter à la désobéissance aux lois de l'Etat, prévoir, arrêter ou punir tout ce qui tendrait à rendre un culte exclusif ou dominant ou persécuteur.... » Sans doute, la loi qui s'abritait sous ces beaux principes était encore bien hostile et bien tracassière pour les catholiques ; mais du moins elle n'avait pas, comme la constitution janséniste de 1790, la prétention de donner aux catholiques des évèques et un symbole. Le cardinal de Bausset, M. Emery et les autres théologiens la déclaraient très tolérable, tandis que tout ce qu'il y avait de voix autorisées dans l'Eglise, comme dans le camp des libéraux sincères, s'était réuni pour condamner l'œuvre incompétente des députés de 1790, justement stigmatisée par l'auteur des Entretiens et -çd^v maître Pien^e^ son interprète.

Le 25 janvier, à la séance publique de l'administration municipale, Rambour père, président, « rappela à tous les citoyens présents l'importance de surveiller les prêtres déportés qui pouvaient s'introduire dans la ville, et il les conjura, au nom du salut public et de la patrie, de donner connaissance à l'administration de ce qu'ils pouvaient savoir sur cet objet intéressant. »

V. Dans les cinquante-une autres circonscriptions administratives du Doubs, la situation des prêtres réfractaires restés dépendit presque entièrement des dispositions des autorités locales à leur égard ; elle varia, d'un canton à l'autre, depuis la sécurité la plus absolue jusqu'aux angoisses perpétuelles, suivant l'esprit des agents communaux, le degré d'ardeur antireligieuse des commissaires du Directoire,^ et le plus ou moins d'empire qu'ils exerçaient sur les agents. En somme, il n'y eut qu'un très petit nombre de cantons où les prêtres furent vraiment tracassés, et l'esprit public, plus

huoiaia que les lois, les protégea presque partout. La plupart des commissaires du gouverûement signalaient bien, avec une colère mêlée d'étonuement, la présence persistante de ces proscrits et leurs succès croissants; mais, dépourvus de tout moyen d'action contre eux, et placés entre une autorité municipale et une autorité départementale également favorables aux prêtres , et seules en possession du droit d'agir, ils ne pouvaient guère que verser l'expression de leur mécontentement dans le sein des commissaires généraux Quirot et Nodier, ou dans celui des ministres, en accusant à la fois la population et les administrateurs qu'elle s'était donnés. Pour tracer le tableau de cette situation et disposer avec méthode les différents traits qui s'en sont conservés, un seul ordre nous a paru possible entre cette multitude de cantons qui ne se groupaient plus entre eux par aucun lien ; c'est Tordre alphabétique, que nous suivrons désormais dans tout le cours de cet ouvrage , sans aucun souci de l'ancienne division en districts, complètement disparue.

Dans le canton de l'Abergement, Battandier aîné, commissaire du Directoire, écrivait, le 2 janvier, à Nodier, en réponse à une circulaire publiée le 25 décembre par cet agent judiciaire, contre les prêtres : a Je fis hier à l'administration un réquisitoire bien positif, inscrit sur les registres. Les agents prirent un arrêté portant que chacun d'eux apporterait à la séance de demain tous les renseignements qu'ils pourraient se procurer; mais je crains bien qu'ils n'en fassent rien, parce que les prêtres rebelles leur ont trop fasciné les yeux. Je ne sache pas que, dans ce canton, il soit rentré d'autres émigrés que des prêtres. Il y a également des déportés épars dans les difliérentes communes qui semblent les protéger, et dont quelques-unes sont allées les chercher elles-mêmes. Elles me craignent, et personne ne veut m'indiquer le repaire de ces perturbateurs; mais si je peux les découvrir, je ferai rouler à l'instant la gendarmerie partout oii il y en aura. Ils seront difficiles à atteindre, parce que la gendarmerie n'est pas assez nombreuse, et qu'aussitôt qu'on la voit paraître de loin, il se trouve toujours quelqu'un assez

officieux pour faire cacher les coupables. D'ailleurs, une révolte est à craindre ; mais dût-il m'en coûter la vie, je les ferai poursuivre à outrance tant que je respirerai. »

Dans le canton d'Amancey, le commissaire Besson, frère du législateur, écrivait, le 29 décembre, à Quirot : « Les prêtres déportés ne cessent de voltiger et de fanatiser le peuple. Us défendent aux volontaires de retourner à leur poste. Ils ont si bien gagné les peuples, qu'il y a plusieurs communes démon canton où il n'est pas possible d'avoir une personne pour savoir ce qui s'y passe ; dans les autres communes, il y en a très peu, et elles se trouvent menacées par les fanatiques. Dans toutes les ci-devant paroisses, il y a des prêtres déportés qui font des ravages terribles à la république. Us ont si bien fanatisé le peuple, que si l'on en prenait un, je suis sûr que le peuple se lèverait contre les lois. A Amanceyily a l'abbé Chayot, à Bolandoz l'abbé Regnaud, à Déservillers le ci-devant curé Bourges, à Gevresin Tabbé Clerc, à Fertans le ci-devant curé Chaput, à Cléron le cidevant curé Durand. »

Six jours après, le patriote X. Marçot, acquéreur et démolisseur du château de Fertans, confisqué à M. de Sainte- Croix, émigré, écrivait à Quirot d'envoyer au plus vite des troupes à discrétion dans cette commune , parce qu'il n'y était pas en sûreté. U n'y avait pas un seul patriote y disait-il; on cassait ses portes et ses fenêtres ; on le traitait d'intrus; depuis neuf mois qu'il habitait la commune, il n'avait pas cessé d'être assailli jour et nuit, et on se vantait de le forcer à quitter le pays. U demandait l'arrestation 1** du curé, que les habitants étaient aUés chercher en Suisse , et qui disait sa messe tous les jours, « prêchant l'assassinat en pleine église ; » ^ du nommé Médard, qui donnait asile à ce curé; 3* de l'agent et de l'adjoint municipaux; A"* du petit J.-B. Laurent; 5' du notaire Laurent et de Caris, greffier du juge de paix, « principaux instigateurs de tout le mal. )>

Le 11 janvier, le commissaire de ce canton répondit à la circulaire de Nodier, qu'à la vérité tous les prêtres déportés disaient publiquement la messe ; que la majeure partie de la population y assistait, et qu'on y faisait la quête pour l'en-

tretien de ces prêtres; mais que pour empêcher tous ces abus, il faudrait avoir entre les mains une force qu'il n'avait pas, et qui manquait seule à sa bonne volonté.

VI. Dans le canton rural de Baume, où les catholiques avaient eu le tort de laisser une poignée de jacobins faire les élections, le géomètre Ferriot, élu juge de paix par trentequatre voix , écrivait, le 5 janvier, en réponse à la circulaire de Nodier : a Passant à Guisance, le 15 frimaire dernier (6 dé^ cembre), j'ai entendu qu'on exerçait le culte dans l'église du prieuré, et j'ai aperçu un rassemblement considérable d'hommes et de femmes autour de l'église. Il y avait une querelle suscitée à un républicain par les chefs de ce rassemblement. J'ai invité le peuple à se retirer, mais ce fut sans succès. Ayant requis l'agent et l'adjoint de dissoudre ce rassemblement, il se dissipa, mais seulement pour un instant. J'appris de l'agent et de l'adjoint que cet attroupement était occasionné par les prêtres émigrés, dont ils paraissaient être eux-mêmes les protecteurs. Ces prêtres étaient Vemier, de Landresse, ci-devant vicaire à Passavant, Coincenot, de Servin, ex-capucin réfractaire, en ce qu'il a rétracté le serment qu'il avait fait de soumission aux lois de la république, et enfin un capucin dit Salomon^ qu'on croit émigré. La cérémonie de Pouillet, prêtre conformiste,'étant achevée, le rassemblement se reforma en nombre encore plus grand ; on sonna la cloche, et Vemier célébra la messe. Le peuple qui l'assistait, tant au dedans qu'au dehors, avait à sa tête l'agent de Guisance et différents agents et adjoints des communes voisines, ainsi que des volontaires. Après la cérémonie, j'ai représenté à l'agent pourquoi il protégeait lui-même ces individus exclus par la loi ; il a répondu qu'il connaissait les peines prononcées en pareil cas, et il a paru disposé à continuer de les protéger. Dans l'après-midi, après les vêpres du citoyen Ponillet, le rassemblement des prêtres déportés et émigrés se reforma autour de l'église, et des citoyens furent assaillis, notamment un citoyen de Lanans, qui, sans mon intervention, aurait peut-être été mis à mort. Les mêmes prêtres font des rassemblements considérables et prêchent au peuple depuis six mois à Guisance, Lomont^ Pont-les-Moulins et

MoQtivernage. Les agents et fonctionnaires publics leur donnent asile et subsistance, et les escortent eux-mêmes, avec ou sans armes, d'une commune à l'autre. Vernier et ses adhérents prêchent ouvertement la dissolution du corps législatif, qu'ils disent composé de voleurs, de coquins et de scélérats, et qu'il faut rétablir un roi. Il y a encore dans le canton d'autres communes qui sont des retraites de déportés et d'émigrés, telles que Bretigney, Hièvre-Paroisse, Grosbois et Pont-les-Moulins. Les agents d'Hièvre et de Bretigney les protègent depuis longtemps, et ceux de Pont restent inactifs. Je suis prévenu de différents côtés que les protecteurs des rebelles doivent prochainement m'assassiner et qu'à chaque instant ma vie est exposée. Déjà on a attaqué sur la route un nommé Nachin, de Baume, patriote de 89, qu'on prenait pour moi. » Ce magistrat jacobin exagérait évidemment son importance et ses dangers ; le vrai tort des catholiques à son sujet était au contraire une trop grande indifférence, qui lui avait permis de monter sur le siège de la justice sans autre titre que les suffrages de trente-quatre de ses pareils.

On aura une juste idée de la manière dont les choses se passaient au sein de la plupart des administrations cantonales du Doubs par le procès-verbal suivant, de la séance du même canton, siégeant à Cour, le 24 janvier, sous la présidence de Marchand. Ce procès-verbal est annoté et commenté par le commissaire Grosrichard.

(( Le commissaire a invité le président à demander à chaque agent municipal ce qu'il a fait pour l'exécution des lois contre les prêtres réfractaires, lois qui méritent une attention très sérieuse au moment où une animadversion générale et les cris des autorités s'élèvent contre eux, et les accusent des troubles et des agitations qui affligent encore la république. — Cachot {agent fanatisé de Bretigney) a répondu qu'il était bien vrai que des prêtres avaient passé dans sa commune et y avaient dit la messe ; mais qu'ils n'avaient rien recommandé autant que de suivre la loi, de vivre en paix les uns avec les autres, et d'envoyer leurs enfants à l'école pour les tirer du libertinage ; qu'en un mot, les habitants se trouvaient beaucoup plus tranquilles depuis l'arrivée

LES PBÊTRES AD COMMBNCBHBNT DU DIRECTOIRE. 65

de ces prêtres, et que, pour lui, il n'avait reconnu en eux que de bons conseils envers les lois et la tranquillité publique. — Brelet, agent de Villers-le-Sec, a répondu qu'il y avait dans sa commune les citoyens J.-B. Nachin, ex-bénédictin, et Dufay, ëx-capucin. (/& ont fait et non rétracté le serment.) -*- Le citoyen Magniu, adjoint de Cuisance {fana- Hsé)y déclare qu'il ne connaît point d'autres prêtres en résidence que le citoyen Pouillet, assermenté. (// y a une information commencée par le juge de paix contre Vernier^ prêtre déporté^ qui, au vu et au su de Gagent et de ^adjoint, exerce sans s* être conformé à la loi.) — Nicolet, agent de Pont-les- Moulins, répond que le citoyen Jacques, ci-devant curé à Villers-le-Sec, fait quelquefois les fonctions du culte à Pont. Comme il n'a point été déporté, il pense que ce curé s'est conformé à la loi. {Le nommé Jacques, ci-devant curé constitutionnel, a rétracté son serment, a fait pénitence et exerce depuis.) — GuUaud, adjoint d'Hièvre-Paroisse, déclare que Fex-curé Doyen y a paru quelque temps; il ignore s'il y est encore. (Agent fanatisé. Le curé Doyen exerce sans serment.) — Domier, agent de Lomont , répond qu'il n'y a aucun prêtre. {Agent, adjoint et commune fanatisés et agités par les prêtres.) »

Parmi les maux dont la France soufiVait en ce moment, et que le gouvernement mettait sur le compte des prêtres pour s'en décharger, on continuait, avec une persistance vraiment g;rotesque, à faire figurer la dépréciation des assignats. Quirot écrivait, le 28 janvier, au commissaire de Bonnay : « Faites arrêter tous les prêtres qui empêcheraient la circulation des assignats, soit qu'ils soient prêtres émigrés, déportés, ou non. »

Vn. L'apostat Goguillot , commissaire du Directoire à Clerval, écrivait le 12 janvier à Quirot : « Voici l'esquisse de l'état où j'ai trouvé ce canton à mon arrivée. Des prêtres émigrés et déportés prêchant dans toutes les communes le rappel des volontaires, la restitution des biens nationaux, le mépris des lois et des autorités, le discrédit du papier-monnaie, la royauté, en un mot la contre-révolution. Ces prêtres sont : à Ânteuil, Monnin, curé émigré, déjà arrêté précé*

viu. 5

demment et évadé du château de Blamont ; à Branne, lesdeux frères Annel, l'un curé du lieu, l'autre missionnaire, tous deux émigrés; à Chaux, Jacquelin^ déporté; à Clerval, l'oncle et le neveu Briot, le premier, ex-curé, tous deux émigrés; à Fontaine, Fournier, ex-capucin ayant rétracté son serment ; à Glainans et Tournedoz, Labeuche, émigré ; à Pompierre, Michel, ex-curé émigré (on citait aussi M. Javaux comme y ayant célébré les offices, chez Nie. Morel, avec l'autorisation du maire et d'une partie du conseil); à Saint- Georges, Vermot, émigré, et Robardey, ex-curé déporté; à Viéthorey, un réfractaire dont j'ignore le nom. La seule cornmune de Roche a un ministre assermenté et soumis aux lois. Il n'y a que deux agents, Dodivers, d'Anteuil, et Simon, de Roche, qui soient patriotes. Vermot, de Saint-Georges, est père de deux émigrés, le reste est chouan. Sur quoi, j& propose les questions suivantes : 1® Par quel moyen réprimer et arrêter les prêtres contre-révolutionnaires, la garde nationale les protégeant ? 2* Quid à l'égard des agents parents d'émigrés et chouans? »

L'injustice, le mensonge et la haine percent à chaque mot de cette lettre. Celui qui l'écrivait pouvait être le représentant d'une faction, mais il n'était certainement pas l'organe d'un gouvernement régulier. Les curés et les agents municipaux qu'il dénonçait n'étaient ni des émigrés ni des chouans. On a vu aussi que le clergé rentré avait reçu de Tévêque de Lausanne l'avis formel d'ajourner complètement la question des biens nationaux ; quant à l'accusation de discréditer les assignats^ elle était encore plus ridicule qu'odieuse.

Le 17 janvier, Goguillot requit l'administration cantonale, et chaque agent et adjoint à part, « de faire exécuter rigoureusement les lois contre les prêtres qui infestaient le canton, déclarant qu'il les rendait responsables en corps et en particulier de l'inexécution de ces lois. » Personne ne s'émut de cette menace.

VIJL Au même moment, un commissaire, peut-être aussi hostile à la religion, mais plus sensé et plus équitable^ Bertin,. représentant du Directoire à Etemoz, traçait de son canton le tableau suivant : « Jusqu'à présent, j'ai employé la per-

LES PRfiTRBS AU COHMENGEMBNT DU DIRECTOIRE. 67

suasioD pour empêcher que les prêtres déportés ne parcourent ce cantoQ et pour décider les agents municipaux à les faire arrêter. Mais les habitants sont tellement attachés à leurs anciens prêtres, que quelques uns m'ont prévenu que je m'exposerais en persistant à l'exécution de ces lois et en requérant des mesures de répression. Ces prêtres poussent l'audace jusqu'à célébrer à côté même de la chambre où l'administration tient ses séances, et assez près pour qu'on les entende. J'ai demandé si ces ministres étaient soumis aux lois de la république; plusieurs habitants m'ont répondu sèchement qu^ils ne faisaient point de mal et que je ferais bien de les laisser en repos ; que le canton se comportant bien et aimant la république, il était de ma prudence de n'y pas mettre le trouble, ce qui arriverait certainement si je continuais mes représentations, et s'il survenait quelque désagrément à ce qu'ils appellent leurs paroisses. Je dois en effet aux habitants de ce canton la justice de reconnaître qu'ils sont répubHcains et désirent le maintien du gouvernement actuel. Les agents sont bons en général et m'assurent que toutes les communes sont dans ce sens, mais qu'elles veulent et leurs prêtres et leur ancien culte. La paix, l'union et la tranquillité y régnent; les lois y reçoivent d'ailleurs l'exécution que l'on peut désirer. Malgré les menaces qui me sont faites, je continuerai à employer la persuasion ; je m'adjoindrai ceux des citoyens que je gagnerai, et n'épargnerai rien pour arriver à mon but. Si je ne réussis pas par ce moyen, la force ne les ramènera pas, et elle occasionnerait dans ce pays une Vendée soutenue par toute la montagne. J'ai dû vous rendre compte de cette triste vérité et vous assurer que rien ne me ralentira pour la faire disparaître. » Le i7 janvier, Bertin écrivait encore à Quirot qu'il avait fait de nouvelles réquisitions; que l'administration avait , même pris un arrêté conforme à ses vues ; mais que c'était un coup d'épée dans l'eau et qu'il n'avait reçu aucune dénonciation. « Le canton, répétait-il, veut son ancien culte et ses anciens prêtres. Qu'on leur passe cette frénésie, qui n'est qu'une suite du trop long séjour de ces ecclésiastiques en France, et ils seront républicains ; voilà leur refrain. »

tf8 CHIPITSE UXIII.

IX. Les jacobins du canton de Frasne, ne sachant à qui porter leurs doléances, Ifis adressèrent, le 2 janvier, au ministre Merlin, avec qui ils se trouvaient en parfaite communauté de sentiments. " Notre situation, disaient-ils, est la plus maibeureuse. Le Fanatisme et l'aristocratie out toujours dominé dans le canton, mais quelques municipalités patriotes les contenaient. Ils ont nommé à l'administration tous les plus sincères amis des prêtres émigrés et des royalistes. Aussitôt après leur installation, tous ces prêtres sont rentrés et exercent leurs fonctions comme avant la Révolution. Ils insultent les patriotes, menacent d'assassiner ceus qui s'opposeraient à leurs messes ou môme ne voudraient pas aller entendre leurs prêtres contre-révolutionnaires et séditieux, et ils retiennent loin de leurs drapeaux les volontaires de la première réquisition, qui ont déjà abattu l'arbre de la liberté à Frasne. Si le gouvernement ne prend des mesures pour faire arrêter les émigrés et les déportés qui tuent la liberté et font assassiner les républicains dans nos montagnes, bientôt il verra se former une seconde Vendée. Le changement de plusieurs administrations municipales et juges de paix est indispensable. Le juge de paix de Frasne reçoit les déportés et émigrés chez lui ; il boit et mange avec eux ; voilà les poursuites qu'il fait de ces traîtres. Vous devez penser comme les vrais amis de la Uberté sont traités. Ils sont en si petit nombre, que pour conserver leur vie et se soustraire à la rage du fanatisme, ils seront obligés de quitter

leurs foyers et de chercher un asile — J.-F. Trouttet,

J.-F. Mainy, Jos. Crétin, »

Ces trois signataires, tous les trois de Dompierre, se disant patriotes de 89 et se croyant des hommes politiques parce qu'ils recevaient un journal de Paris, n'en étaient pas à leurs premières hostilités contre leurs concitoyens, et, à la suite d'autres désagréments, ils avaient éprouvé celui d'être expulsés des fonctions municipales parle suffrage universel.

Les administrateurs du canton de Frasne n'assassinaient ni la liberté ni ses prétendus apôtres; ils méritèrent même félicitationsdeQuirot, en prenant, le 34 janvier, àl'exem- 1u département, un arrêté qui rappelait les disposi-

tions des lois contre les prêtres ; arrêté très inoffensif, du reste, et auquel ils se gardèrent bien de donner la moindre exécution.

X. Le canton de Goux avait pour commissaire Augustin Ravier, patriote sincère et père de famille honorable, mais animé d'une haine aveugle contre les prêtres fidèles. Ayant demandé, le 30 novembre, ce qu'il devait faire à l'égard de ces derniers, il reçut cette réponse de Proudhon, commissaire provisoire près le département : a Si le canton est totalement corrompu et qu'on ne puisse exécuter sans danger la loi du 3 brumaire, il faut user de patience. »

Les catholiques étaient en effet les maîtres paisibles et incontestés dans ]a plupart des communes de ce canton. Us voulurent, peut-être à tort, célébrer leur triomphe jusque dans les communes où dominait naguère le schisme constitutionnel, et il s'ensuivit un déchaînement décolères qui leur devint funeste. L'administration cantonale étant en séance le ^i décembre, le patriote Léonard Boudet, d'Arc, se présenta au nom de vingt-quatre citoyens de sa commune et déposa cette plainte : « Nous vous dénonçons que, le 30 friroaire^ Nicod, prêtre déporté, est venu, accompagné de beaucoup d'étrangers, dire publiquement la messe dans notre église d'Arc, sans faire aucune soumission aux lois de la république, et qu'il a annoncé sa messe par un long coup de eloche. Nous pensons que ce scandale public ne se renouvellera plus, et nous vous déclarons que nous vous rendrons responsables de tous les troubles qui s'ensuivront, que nous dénoncerons votre négligence liberticide aux autorités supérieures, même au corps législatif et au Directoire. Nous sommes las de l'anarchie, nous demandons le règne de la loi et de la loi seule. Vous êtes ses dépositaires, c'est à vous à la faire respecter. » Le commissaire Ravier demanda que cette dénonciation fût transmise an commissaire près le tribunal correctionnel de Pontarlier, et l'administration prit un arrêté conforme à sa réquisition.

Mais ces provocations ne firent qu'enflammer les catholiques, devenus les plus nombreux, mêmeà Arc-sous-Cicon, et le lendemain de Noël, Brutillot, agent municipal d'Arc,

dressa le procès-verbal suivant : « Aujourd'hui, à huit heures du matin, étant en mon domicile, j'ai vu arriver chez moi un groupe d*hommes étrangers à la commune, et à moi inconnus, à l'exception de F.-X. Tournier le jeune, d'Arc, qui est toujours resté passif dans cette affaire. Interpellés de dire ce qu'ils désiraient, ils ont répondu : La clef de Véglise pour y dire la messe. En vain leur ai-je observé qu'ils n'étaient pas en règle avec les lois ; ils ont répondu que dans tout le voisinage il n'y avait point d'entraves pareilles pour le culte; qu'il fallait être ici comme ailleurs; qu'ils ne voulaient point troubler la tranquillité publique, mais qu'il leur fallait les clefs. Je leur ai répété qu'ils allaient violer les lois ; que tout bon citoyen ne devait se permettre aucune voie de fait, et que s'ils ne voulaient pas respecter mon asile et ma personne, ils respectassent au moins ma place et les lois. Alors il se sont mis à crier, plus fort que jamais, que si je ne donnais pas cette clef de bon gré, j'allais y être forcé, et à l'instant ils se sont approchés de mes armoires. Déjà ils avaient fouillé dans plusieurs recoins sans avoir rien découvert; ils sont revenus à moi avec de nouvelles menaces, en disant : F.Are^ nous V aurons I et ils se sont mis à chercher de nouveau. Arrivés à l'armoire où la clef était renfermée, ils se disposaient à la mettre en pièces, ainsi que mes autres meubles, en faisant de grandes menaces et en donnant des coups sur ma table avec les sabres et les gros bâtons dont ils étaient armés. J'ai vu alors qu'une plus longue résistance deviendrait inutile et même dangereuse ; j'ai cédé, ne pouvant sortir de chez moi pour avoir du secours, et je leur ai remis la clef en protestant contre cet acte de violence. Aussitôt que j'ai été délivré de cette troupe de mutins, je suis sorti dans l'intention d'aller requérir la force armée ; mais quel a été mon étonnemenl, lorsque, arrivé sur la place pubUque, j'ai vu une foule innombrable qui s'empressait d'entrer dans l'éghse, et lorsque m'étant avancé jusque sous la porte de l'église, j'ai reconnu que cette foule était formée de la très grande majorité des habitants d'Arc, ayant à leur tête trois ministres à moi inconnus, à l'exception de Nicod, de la montagne de la Chaux, qui a fait office de diacre. Alors j'ai vu que toutes

UB PBÊTRB8 AU COHHBNCBMENT DU DIRECTOIRB. 71

mes démarches deviendraient inutiles et même dangereuses pour disperser ce rassemblement, qui s'est dissous sans bruit  la fin de l'office. »

Léonai*d Boudetetdix autres pa/rtofe5, trouvant ce rapport trop incomplet, en firent un autre, spécifiant que l'attroupement venait du côté du nord, qu'il était armé de sabres et de gros bâtons taillés en massues ou hérissés de clous ; que ceux qui avaient envahi le domicile de l'agent étaient au nombre d'une dizaine, conduits par trois habitants d'Arc, F.-X. Tournier dit le maréchal , J.-Gl. Belot le vieux et J.-B. Bourdenet, jeune homme de la réquisition. Les dénonciateurs ajoutaient que deux d'entre eux, Victor Vitte et Cl.-Ant. Brutiliot, se trouvaient en ce moment chez l'agent, et qu'on les avait fait sortir, en les menaçant de les tuer à coups de pistolet; que les trois prêtres étaient Nicod, fils de la fermière d'Ant. Marguier(M. d'Aubonne), Mauguin, d'Arçon, résidant depuis six mois à Nods» et l'abbé Henriet, aussi d'Arçon; que ces prêtres avaient fait sonner deux coups de eloche, avaient officié en grande pompe et fait un sermon; que les étrangers, après avoir enlevé les clefs à l'agent, avaient crié : Vivent les arisiocratesf crève la nation I crèvent Jes patriotes/ et qu'en sortant de la messe, ils criaient encore plus fort : Tremblez, patriotes/ Enfin, qu'après la messe, les trois prêtres, leurs satellites étrangers et l'émigré BéUard, s'étaient rendus à la maison de J^'-B'" Ravier, veuve Billod, et delà chez CI. Léoutre, en emportant la clef de l'église.

Le commissaire Ravier, en transmettant toutes ces pièces À Quirot, le 28 décembre, ajoutait : « Les prêtres émigrés et déportés et les royalistes ont enfin pris un tel ascendant dans notre canton, qu'il ne reste plus aux vrais républicains que la triste alternative de souffrir les traitements les plus indignes ou d'abandonner un sol que souillent l'anarchie et le mépris des lois. La commune d'Arc avait été jusqu'à ces derniers temps à l'abri des menées pubUques des prêtres et des fanatiques. Le courage et l'énergie d'un bon nombre de patriotes avaient déjoué leurs nombreuses tentatives. Mais les fanatiques du voisinage et les prêtres nombreux qui y célèbrent publiquement dans les églises, sont parvenus à arra-

cher aux faibles les sentiments républicains qu'ils avaient conservés longtemps, et le désordre règne d'autant plus dans^ cette commune, qu'un nombre considérable de patriotess'oppose encore aux traîtres qui ne veulent que contrerévolution. J'ai fait passer les pièces au commissaire du tribunal correctionnel de Pontarlier; je pense que vous écrirez vous-même au ministre de l'intérieur et que vous lui demanderez des moyens de répression, sans quoi la Vendée est organisée dans ce pays. On se permet à Arc de chanter les chansons les plus aristocratiques ; on jette dans les maisons des patriotes, des pamphlets dégouttant la plus puante aristocratie, le royalisme et la critique la plus amère contre le gouvernement. Déjà il a été trouvé de ces sortes d'écritsdans sept ou huit maisons. Les patriotes vonten faire justice en les brûlant solennellement au pied de Tarbre de la liberté. Il est douloureux pour moi d'avoir à vous dire que la commune d'Arc, où se passent des choses aussi tristes, est en» core infiniment plus patriote qu'aucune du canton : jugez des autres! »

Le fils aîné du commissaire crut devoir joindre ses doléances à celles de son père ; il écrivit le même jour à Quirot : a II faut de la force et de la force et encore de la force. N'attendez pas que le Doubs roule des flots de sang et porte dans vos murs les cadavres des patriotes, pour venir à leur secours. Ah I citoyen, il reste trop peu de patriotes, ne les abandonnez pas, ou bientôt il n'y en aura plus. Priez, pressez, importunez, forcez le Directoire à venir à notre aide. » Ces pauvres patriotes ne pouvaient s'habituer à ne plus faire la loi à la majorité, et ils se regardaient comme persécutés parce qu'ils ne pouv^ent plus être persécuteurs.

Le fils Ravier transmit en même temps à Quirot les pamphlets contre-révolutionnaires répandus à Arc. L'un, intitulé Grande maladie de la grande et quatrième constitution^ était plein de sarcasmes sur la déconfiture financière de la repu» bUque. L'autre, intitulé Les très véritables Gargantuas^ faisait avec une spirituelle ironie le procès de la Convention. Après un tableau frappant des luttes fratricides de cette assemblée» des bastilles dont elle avait couvert la France, des réquisi-

LES PRÊTRES XV COMHBNCBMBNT DU DIRRCTOIRB. 73

tions par lesquelles elle Favait ruinée, l'auteur concluait malicieusement que les Français nageaient dans une véritable mer de voluptés et dedélices, où ils n'avaient à redouter que l'excès même du plaisir. Ces satires, écrites avec une verve toute parisienne, étaient d^autant plus sanglantes qu'aucun de leurs coups ne portait à faux.

Par une lettre ultérieure de Ravier père à Quirot, on voit que M. le président d'Aubonne, rayé provisoirement de la liste des émigrés, avait repris sa résidence habituelle dans son modeste château d'Aubonne.

XL Le canton de l'Isle-sur-le-Doubs avait le malheur de posséder^ dans le commissaire Perriguey, l'un des plus implacables ennemis des prêtres. Le 29 décembre, cet énergumène écrivit à Quirot : « Nous avons sept prêtres rentrés dans notre ressort : Javaux, Poëte et Pernot à Bournois, Chopard à Appenans, Jobin à Blussans, Gordelier et Juliard à Lanthenans. Javaux, Jobin et Gordelier sont même réinstallés dans leurs cures. N'étant pas sortis dans le délai fixé, ils sont tous maintenant réputés émigrés. Ce sont nos plus dangereux ennemis, parce que ce sont ceux qui nous font le plus de maux. Les moyens me manquent pour les faire arrêter.... D'ailleurs, il faut une mesure générale pour le département. On ne pourra s'en débarrasser qu'à l'aide d'une force armée capable de retenir leurs partisans.... Si les volontaires ne veulent pas rejoindre, si les réquisitions, les contributions et autres charges de l'Etat ne se paient pas, ce sont ces prêtres qui en sont la principale cause. Ils dégoûtent et détournent les peuples de leurs devoirs. Nous en avons même qui font chanter à leurs offices le Domine^ salvum fac regem nostrum Ludovicum (lesquels?). J'espère que vous provoquerez au plus tôt contre eux des mesures vigoureuses. »

Aussitôt que Perriguey reçut l'arrêté départemental du 23 décembre, il s'empressa d'écrire qu'il avait toujours dans son canton sept prêtres déportés; mais qu'il ne pouvait les arrêter sans le secours de la force armée, et qu'il fallait lui envoyer cinq à six cents hommes.

Le 15 janvier, Perriguey transmit au département un arrêté que les administrateurs de la Haute-Saône venaient de

74 CHAPITRE LXXIIf.

prendre contre les prêtres, et il demanda que les mêmes mesures fussent adoptées dans le Doubs, pour runitorraité. Trois jours après, il écrivit encore qu'à la séance de la veille, dans une discussion violente sur la loi du 7 vendémiaire, deux membres de l'administration, Ravey, agent de Blussans, et Pernot, agent de Bournois, avaient déclaré publiquement qu'après en avoir donné avis au département, ils étaient allés eux-mêmes en Suisse rechercher leurs anciens curés, qu'ils les tenaient sous leur protection, et qu'ils se refusaient à toute exécution à leur égard. Perriguey adressa en outre une dénonciation directe au ministre de l'intérieur.

XII. Jault, commissaire du Directoire à Jougne, envoyant, le 7 janvier, sa démission à Quirot, ajoutait : « Ce qui m'afflige le plus, c'est de savoir dans ce canton, comme dans tous ceux du ci-devant district de Pontarlier, des prêtres réfractaires aux lois rentrés dès longtemps avant ma nomination. Dix de ces êtres pervers ont séduit la plupart des habitants, dont il faut cependant excepter ceux des Longevilles et la majorité de ceux de Jougne. Tous les autres menacent ouvertement de défendre au prix de leur sang ces maudits prédicateurs. Je crains de voir répandre le sang. Il me reste pourtant l'espérance de voir rétablir la paix et la concorde; car au fond les administrés sont bons; ils vont en donner des preuves par l'empressement qu'ils marquent à payer les contributions foncières de l'an m, les foins et pailles, les chevaux et voitures et l'emprunt forcé. D'un autre côté, tous les soldats ont rejoint leurs corps, comme le brigadier de gendarmerie me l'a assuré. Il m'a aussi certifié qu'il ne connaissait aucun émigré. Gomme les vivres me manquent, je suis forcé de me retirer à Pontarlier, lieu de mon origine, faute de subsistances. »

La paroisse des Hôpitaux, l'une des plus rehgieuses de ce canton, attira particulièrement l'attention du commandant du fort de Joux, et il demanda des forces supplémentaires au général Ferrand pour donner la chasse au prêtre déporté qui desservait ces deux communes.

XII). Dans le canton de Levier, le triomphe des prêtres était complet. M. Mourcet, commissaire provisoire du canton,

«crivaity le 6 décembre, au département : « Les habitants de Levier sont allés chercher un prêtre déporté pour leur dire la messe ; ce prêtre a déféré à leur demande, et il a officié au milieu de la multitude. J'ai requis la gendarmerie d'arrêter ce prêtre déporté ; mais le peuple Ta mis sous sa protection, et il a dit qu'il le défendrait jusqu'à mourir. La gendarmerie, qui n'était pas en force, s'est retirée. Quel parti y a-t-il à prendre? Dans toutes les communes il y a de ces prêtres; on dit même que les habitants ont fait une coalition à cet égard. »

M. Mourcet ne disait pas tout, et Laurentsot, brigadier de gendarmerie à Levier, vieux chasseur de prêtres, écrivit, le même jour^ qu'il était allé trouver le commissaire pour empêcher ce scandale; que M. Mourcet avait objecté que ce qui allait se passer était le vœu de toute la commune; que pourtant ce fonctionnaire l'avait requis de faire ce que la loi lui imposait ; mais qu'il s'était trouvé seul contre la plus grande partie des citoyens, qui escortaient l'abbé Melin , et qu'il s'était vu forcé de rentrer chez lui.

Le U décembre, Gallet, commissaire définitif du même canton, manda à Quirot que chaque commune continuait à être desservie par un prêtre rebelle, et le chef-lieu, par Tabbé Melin, frère du président du canton; que la gendarmerie était zélée, mais ne pouvait, sans un très grand danger, se mettre aux prises avec une garde nationale dominée par les prêtres, et que toutes les communes s'étaient promis de se garantir mutuellement. 11 demandait des troupes.

Le lendemain, Quirot communiqua cette lettre au département, en l'invitant à prendre les mesures exigées par les circonstances. Le département se borna à répondre que, d'après l'opinion même du commissaire Gallet, la population montrant là, comme ailleurs, la plus ferme résolution de conserver ses prêtres, on ne pourrait faire arrêter les proscrits qu'en déployant des forces dont l'administration était dépourvue; qu'en conséquence, Quirot inviterait son subordonné à prendre toutes les mesures que la prudence lui inspirerait, pendant que le conseil stimulerait lui-même le président du canton. Quirot manda donc à Gallet de

patienter, en attendant les troupes dont on allait solliciter l'envoi, et le département écrivit à M. Melin :

« Nous avons appris avec la plus grande surprise que les prêtres déportés, rentrés dans votre canton, y officient publiquement et y sèment le trouble et la division; que nonseulement l'administration ne prend aucune mesure pour faire cesser un pareil désordre, mais encore que vous retirez chez vous l'un de ces prêtres, votre frère, qui entretient l'esprit de fanatisme à Levier et y dit la messe et les vêpres. Cette conduite, de la part d'un fonctionnaire public, qui doit être le premier à donner l'exemple du respect pour les lois^ est on ne peut plus blâmable.... Vous ne devez jamais perdre de vue qu'en acceptant la place à laquelle vous ont nommé vos concitoyens, vous avez contracté envers eux l'engagement sacré de veiller à tout ce qui peut intéresser le maintien de l'ordre et l'exécution des lois. »

Ce ne fut pas seulement le président du canton de Levier,, mais l'administration entière qui répondit ainsi, le 9 janvier, au département : « Quelque grande qu'ait pu être votre surprise sur les renseignements qui vous ont été donnés de notre conduite, elle est inférieure à celle dont nous frappe votre lettre. Non, citoyens, malgré que le culte de notre ancienne religion s'exerce d'une manière assez publique dans cette commune et toutes celles du canton, nous ne pourrions sans mentir et sans vous induire en erreur sur le bon peuple que nous administrons, vous dire que la paix n'est pas aa milieu de nous. Bien loin de vous rendre un témoignage que de nouveaux préjugés semblent exiger, nous aimons à vous raconter les bienfaits résultant de l'espèce d'infraction que vous nous reprochez. Peu de temps avant cette publicité de culte, sollicitée et même imposée par le peuple, nous avions la douleur d'être témoins de divisions innombrables;, la morale devenait un vain nom, la jeunesse se dépravait, et le père de famille, sentant les rênes de la première des autorités lui échapper, éprouva la nécessité d'un remède aussi prompt qu'efficace. Revenant à la source des consolations qu'il puisait dans des temps moins orageux, il eut recours à ce qu'on appelle les anciens préjugés, à sa vieille reli-

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gioD. Si VOUS jugez que cette conduite soit entachée de fanatisme, par quel moyen pourrons-nous le persuader à un peuple paisible, qui ne professe au reste que l'amour de son pays, le dévouement à ses concitoyens et l'obéissance aux lois. Comme il rend à César ce qui appartient à César, il s'impose également la sainte obligation de rendre à la divinité le tribut qui lui appartient. Quelles forces assez imposantes pourrons-nous opposer à des opinions dont il est si fortement imprégné? Nous avons surveillé, le plus qu'il nous a été possible, les discours et les actions du ministre qui dans ce moment préside à ses exercices religieux, et toutes ses démarches ne concourent qu'à la restauration des bonnes mœurs, au maintien de Tordre et de la paix. Notre président n'a rien de plus à cœur que l'exécution des lois ; la résistance aux abus que vous reprochez lui est aussi impossible qu'à nous, et nous vous suppUons, au nom de la paix que nous sommes obligés de conserver parmi nos administrés, d'éloigner de notre pays des voies de rigueur dont les suites, pleinement inutiles, rendraient le remède cent fois pire que le mal. — C.-L.-J. Sutty, adjoint; C.-J. Maire, agent; G. Ducoulon, adj.; Ph. Jarbaud, agent; Melin, président, »

M. Melin répondit, en outre, en son nom personnel : «C'est avec regret que je vois enfreindre la loi; mais que voulez-vous que fasse un seul homme contre la volonté unanime de tous les habitants, qui ont déclaré hautement vouloir que ce prêtre dise publiquement la messe et instruise leurs enfants? quand tous ces habitants ont juré de le défendre jusqu'au péril de leur vie? quand, enfin, les gendarmes de service ici ont répondu au commissaire du Directoire qu'ils n'étaient pas en force et qu'ils ne voulaient pas s'exposer inutilement à perdre la vie? Voilà où en est la chose ici ; il en est de même dans tous les villages voisins de cette commune, qui , tous , depuis très longtemps , ont fait revenir leurs prêtres, en leur promettant de périr avec eux plutôt que de souffrir qu'on les leur enlevât. Vous voyez que je risquerais moi-même de perdre la vie si j'agissais contre le vœu de ce peuple obstiné sur ce point et qui cependant n'en est pas moins patriote pour toute autre chose, et qui, enfin, j'en suis

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persuadé, ne souffrirait pas que ces ministres disent rien de contraire à la Révolution. J'ai fait tout mon possible pour empêcher mes concitoyens de se révolter ainsi contre la loi ; je ne puis faire davantage, et si vous croyez qu'un autre président ait plus d'ascendant sur les esprits, vous me ferez, plaisir de provoquer la nomination d'un nouveau président et de regarder la présente comme une démission de ma part. Lorsque certaines lois sont rejetées parla majorité du peuple, je crois qu'il convient de les retirer, quand même elles seraient bonnes. Or, comme il parait que celles rendues sur 1& culte et celles qui prononcent la déportation des prêtres^ sont généralement improuvées, il conviendrait de les retirer. C'est à vous d'instruire le Directoire de ce qui se passe au cet égard, pour qu'ensuite il en instruise nos législateurs. »

Gallet écrivit, de son côté, à Quirot, le 5 janvier : «J'avais lieu d'espérer, par votre lettre, que nous obtiendrions au moins dans le chef-lieu de canton, l'exécution de la loi du 3 brumaire; mais nous sommes toujours au même point sous ce rapport. La force de la volonté nationale continue à céder à celle de l'influence sacerdotale. Je crois cependant m'apercevoir que le voisinage de la force appelée à l'extrémité de la frontière fait concevoir quelques inqniétudeâ. L'adminis* tration a enfin commencé à se compléter. A parler vrai, les nouveaux venus sont au niveau des premiers. Mais une organisation telle quelle, après tout, est préférable à une fériation absolue. »

Gallet profita, le 24 janvier, de l'arrêté départemental du 23 décembre, qui rappelait toutes les dispositions législatives contre les prêtres, pour requérir l'administration cantonale de prendre des mesures actives et secrètes, dans le but de saisir les prêtres répandus en grand nombre à travers le canton. « Dans ce temps de conspirations, disait-il, c'était le seul moyen de distinguer les fonctionnaires publics qui n'étaient pasdes traîtres. Le Directoire, le département lui-même^ Toulaient qu'on poursuivit tous les réfractaires sans exception, il n'y avait donc plus à tergiverser. » Quand Gallet eut achevé la lecture de son réquisitoire, il invita de nouveau les membres présents à délibérer à ce sujet. Mais le présideat

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filélin, MM. Roussel, agent de Levier, et Ducoulon, adjoint de Villeneuve, s'étant retirés, il devint impossible aux deux seuls membres restés en séance, Maire, agent de Villers, et Parrod , agent de Ghapelle-d'Huin , de prendre une délibération légale, et ils ne purent que s'engager verbalement à empêcher dans leurs communes l'exercice public du culte par les déportés.

Le lendemain, les femmes de Levier s'assemblèrent et se rendirent au bureau de Gallet pour le prier de consentir à ce que l'abbé Melin célébrât la messe comme de coutume, le jour suivant, qui était un dimanche. Prévoyant bien qu'il ne serait tenu aucun compte de son refus formel, Gallet fit mettre la gendarmerie sur pied, a non pas, dit-il, pour saisir le prêtre, parce qu'elle aurait été insuffisante, mais pour signaler les séditieux et, à la dernière extrémité, réprimer par la force tout outrage à l'autorité. » Dans son procès- verbal, le brigadier Laurentsot rapporte qu'ayant entendu sonner la messe, il a vu Augustin Trésoret, Et. Nicod, Jac.-Phil. Liégeon et J.-Alex. Melin, tous cultivateurs, se rendre à la porte de Fabbé Melin, accompagnés d'une foule de femmes pour l'escorter jusqu'à l'église, et qu'Et. Nicod, interpellé par lui, a répondu qu'il se f..tait de la gendarmerie et qu'il voulait escorter ce prêtre tous les jours. « Au sortir du temple, qui avait été gardé, ajoute Gallet, le peuple s'est rangé comme en bataille devant le lieu des séances de l'administration, et il s'est tenu à quelques insultes contre la gendarmerie, que j'ai contenue. Tout a fini par une députation d'une quinzaine d'hommes assez paisibles, à qui j'ai donné communication de la loi du 3 brumaire, de l'arrêté du département et de sa proclamation, et je les ai renvoyés assez calmes et assez tranquilles. Vous concevez que je ne puis me flatter que ces impressions produisent des effets durables. Là où une administration se permet de ne pas délibérer en conformité des lois, tout agent de gouvernement doit trouver aussi peu de sûreté que de satisfaction. »

Le lendemain, un enfant de dix ans, neveu de l'abbé Melin, fut chargé d'aller porter à Gallet la signification suivante : a Citoyen Gallet^ nous vous faisons savoir que la commune

de Levier est décidée à suivre sa religion et à s'opposer à ce qu'on empêche Tabbé Melin de célébrer les offices divins à Levier, d'autant plus qu'il n'est pas coupable et qu'il ne méritait point d'être déporté ; qu'il n'a jamais desservi aucune commune, jamais tiré aucun salaire de qui que ce soit, et jamais eu aucun commerce avec les émigrés. On défie qui que ce soit de prouver le contraire. C'est pourquoi la commune de Levier le soutiendra au péril de la vie et défendra de lui faire aucun tort. Celui qui voudra le faire prendre pourra bien décamper le premier. La comnmne de Levier ne craint point les menaces qu'on lui fait. Elle se soumet et se soumettra toujours à fournir tout son contingent pour soutenir les frais de la guerre contre les ennemis de la patrie, de quelque manière que ce puisse être; mais, pour l'exercice de son culte catholique, elle est résolue de le maintenir à quelque prix que ce soit. Voilà le sentiment des habitants. Ainsi vous pouvez agir comme vous trouverez convenir. Salut et fraternité. — La commune de Levier. »

Gallet s'empressa de transmettre cette sorte ^'ultimatum à Quirot, en déclarant qu'il ne se croyait pas en sûreté et qu'il attendait une réponse prompte et catégorique sur le parti qu'il devait prendre. Quirot répondit aussitôt : «La conduite des administrateurs qui ont refusé de délibérer sur votre réquisition est inexcusable. Aussitôt que l'administration départementale, dont les nouveaux membres ne sont encore pas rendus à leurs postes, pourra délibérer, je lui proposerai leur suspension et traduction devant les tribunaux. Melin surtout mérite une punition exemplaire. Bientôt une force suffisante arrive à Besançon. Ses premiers pas seront dirigés sur les cantons de Levier et Prasne, qui ont opposé la plus audacieuse et la plus constante résistance aux lois. Déjà les ci-devant cantons de Saint-Hippolyte sont garnis. Là était le plus grand danger ; nous y avons porté les premiers secours. Avec ces moyens, vous pourrez faire fléchir tous les individus qui ont organisé pendant trop longtemps la guerre civile et prêché le royahsme le plus effronté. C'est alors seulement que Ton pourra instruire une procédure contre les auteurs de l'écrit dont vous m'avez envoyé copie. Quant à vous, citoyen, yotre

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position est dangereuse, mais yoyez ce que deviendrait ce canton si vous l'abandonniez. »

Le commissaire de Liesle traçait ainsi, le 4 janvier, le tableau de son canton : a A la séance du 6 niv6se, j'ai requis les administrateurs de faire exécuter les lois coucernaut les prêtres déportés ou reclus ; mais ma réquisition n'a point obtenu de succès. A la séance du 13, je me suis plaint amè* rement de cette infraction ; les agents m'ont répondu qu'ils avaient fait tout leur possible, mais en vain. Les peuples sont montés à un tel point sur cet objets que je crains des suites malheureuses si l'on ne prend de promptes mesures. Je n'ai pas une commune dans ce ressort où il ne séjourne deux ou trois de ces prêtres, la plupart inconnus. Les uns se nomment Carotte^ Patenaille, etc. A Liesle, ils avaient cessé leurs fonctions quelque temps avant mon installation. Mais le 13^ ils ont rouvert l'église et ils ont célébré avec toute la pompe ordinaire. L'agent n'ose rien dire. »

XIV. Le canton de Maîche, pour lequel le Directoire n'avait pas encore pu trouver un commissaire^ conservait avec moins de gêne que tout autre son clergé proscrit. Le 15 .janvier, Florentin Parent, commissaire près le tribunal correctionnel de Saint-Hippolyte, écrivait à Nodier : « Sous peu de jours Taccusateur public doit recevoir le procès-verbal d'une rébellion qui a eu lieu à Gharquemont, à l'occasion de l'évasion du prêtre Mougin^ des Ecorces, et où les gendarmes ont été maltraités. II y avait un rassemblement assez considérable. Si on n'envoie pas de la troupe à Maicbe et autres endroits, bientôt on verra éclater quelque accident. Les fanatiques s'ameutent, font des rassemblements armés , et l'on désarme les patriotes pour les massacrer. C'est leur plan. n est temps de faire passer des troupes dans nos montagnes, ou nous sommes perdus. On a arrêté à Yaucluse une lettre qui doit être remise à Quirot ; vous y verrez leur infâme projet. ))

L'administration bâtarde du canton de Pont-de-Roide ayant pris un arrêté pour signaler de prétendus rassemblements d'émigrés et de prêtres dans le canton de Malche, l'administration de Maicbe écrivit, le 25 janvier, au départe-

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