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ment, que ces rassemblements étaient une chimère; que les prêtres avaient disparu depuis les derniers arrêtés pris contre eux, et que le pays jouissait de la plus grande tranquillité. Elle invitait le département à rassurer le canton de Pont-de- Roide. Mais quelques jours après, Gonthier, commandant du bataillon de la Mayenne, cantonné à Morteau, écrivit au département que les préposés des douanes eux-mêmes et leur capitaine, Dimey, posté à Damprichard, protégeaient ouvertement les prêtres dans le canton de Maiche.
A Montbenoit, les réfractaires officiaient dans Tabbaye même où l'administration tenait ses séances. Jouffroy, commissaire provisoire, s'en plaignit ainsi , le 30 novembre , à Quirot : « La citoyenne Jacquemet, sœur du ci-devant curé, habite une partie du ci-devant presbytère, dont le reste est occupé par l'administration. Cette femme donne très souvent asile à des prêtres émigrés ; elle a reçu les nommés Pourcelot et Gauthier, dans la nuit du 5 au 6 frimaire courant. La grande majorité des citoyens et des citoyennes de cette commune s'y sont rassemblés ; on y a dit la messe, confessé^ communié. Gela est public, et ce que je trouve de plus révoltant, c'est qu'un citoyen qui vient d'être appelé à des^ fonctions puMiques très intéressantes, a eu l'effronterie d'y assister, et il ose aujourd'hui espérer entrer en fonctions l J'ai requis l'administration de nommer deux commissaires pour interroger la Jacquemet, faire perquisition chez elle^ etc. Dans plusieurs communes du cantonles prêtres émigrés disent publiquement, le dimanche, la messe et les vêpres^ qu'on annonce effrontément au son de la cloche. »
Le 7 décembre, Jouffroy demanda au département une brigade de gendarmerie pour empêcher les rassemblements nocturnes , qui continuaient dans l'abbaye de Montbenoit. Sept jours après, il manda que l'administration cantonale ayant pris, sur son réquisitoire, une délibération contre les prêtres, les agents et adjoints de la VilIe-du-Pont, de Mont* flovin et de Lièvremont avaient refusé de signer et s'étaient même retirés de l'assemblée. Il ajouta «que les prêtres émigrés ofiBciaient publiquement dans ces trois communes;, qu'on sonnait à Lièvremont, et que les fanatiques du cantoa
s'y rassemblaient au nombre d'au moins trois mille, tous les dimancbes; qu'il avait requis plusieurs fois l'agent de cette commune de verbaliser, et qu'il s'y était opiniâtrement refusé ; qu'il y avait encore dans le canton un grand nombre de patriotes qui attendaient avec impatience le moment d'être appelés à faire la guerre à ces ennemis de la cbose publique; mais que leur imprudence faisait craindre devoir répandre le sang, et qu'il était urgent d'envoyer une force imposante. » C'était décidément le refrain de tous les commissaires.
Il parait que les patriotes de Lièvremont, par l'imprudence qui les caractérisait, au dire de Jouffroy, s'attirèrent quelques représailles fàcbeuses. Dans la nuit du 17 au 18 décembre, un rassemblement eut lieu devant les maisons des citoyens Cl.-Jos. Baverel, Lambert et J.-B. Bourdin, et leurs fenêtres furent brisées. L'agent et son adjoint s'étant abstenus d'en dresser procès-verbal, Clerc, adjoint de la Cbaux , fut délégué par l'administration cantonale pour informer.
Le premier soin de Tavernier, nommé commissaire définitif dans ce canton, fut de réclamer des troupes. «Les entreprises des prêtres, écrivait-il à Quirot, demeurent impunies par le défaut de force suffisante pour les arrêter et les livrer aux tribunaux. Frappez de concert avec nous, pressez l'arrivée de la force armée, c'est le seul moyen de préserver nos contrées des ravages d'une Vendée. » Le même commissaire répondit ainsi à la circulaire de Nodier : « Les seuls émigrés rentrés dans mon canton sont des prêtres réfractaires qui y ont été appelés par une foule immense de fanatiques, qui les soutiennent en dépit des patriotes, dont le nombre est beaucoup inférieur. Jusqu'à présent, ce petit nombre de patriotes étant sans armes, on n'a osé tenter aucune entreprise contre ces traîtres, par prudence. L'administration cantonale, de concert avec ses voisines^ harcèle continuellement le gouvernement pour obtenir de lui une force armée assez imposante pour s'emparer de cette horde sacrilège, o
Les soldats n'arrivant toujours pas, le canton décida, le 6 janvier, sur la proposition de Tavernier, qu'on demanderait au département au moins trois brigades supplémentaires à
cheval pour donner main-forte à la gendarmerie du canton, dans la poursuite des prêtres insermentés.
A Morteau, les catholiques, formant Timmense majorité de la population, souffraient d'être privés des offices religieux, dont jouissaient les campagnes environnantes, et ils crurent pouvoir profiter des funérailles de l'un d'eux, pour rentrer en possession de Téglise. Le respect dû aux morts leur paraissait une sauvegarde contre les tentatives de la force publique. Mais ils avaient compté sans l'ardeur du jeune Hippolyte Prélot, ex-séminariste, devenu lieutenant de gendarmerie. « Informé, dit cet officier, que plusieurs prêtres réfractaires devaient se rassembler publiquement aujourd'hui, \0 frimaire, dans l'église, à l'effet d'y officier, pour l'enterrement de J.-Glaude Dumont, et qu'à cette occasion un grand concours de peuple des villages voisins devait se rendre dans cette commune, pour en imposer, par leur multitude, aux autorités, à la force armée et à tous les bons citoyens qui se mettraient en devoir de s'opposer à ce dessein coupable ; désirant m'assurer bien formellement de la réalité d'une telle résolution, j'ai interpellé les citoyens Dumont, frères du décédé, de me déclarer si vraiment ils entendaient se servir du ministère d'un prêtre réfractaire, et que si telle était leur intention, je les sommais, au nom de la paix, de respecter la loi. L'un d'eux me répondit qu'ils étaient aussi bons de faire dire la messe à Morteau que dans toutes les autres communes, où elle se disait ; que cela ne gênait personne, que tout serait tranquille et que le curé Thomas viendrait dire la messe. Or, ce prêtre est porté sur la hste des émigrés. Après ces aveux, j'ai déclaré aux frères Dumont que je serais obligé d'employer contre eux et les leurs la force publique. Mais ils ont paru ne pas vouloir déférer à mes avis et ils se sont retirés sans rien dire. Sur quoi, ayant cru de mon devoir indispensable, en ma qualité d'officier de police de sûreté, d'assurer à la loi son exécution, par des moyens prompts et capables d'en imposer aux ennemis de la chose publique, j'ai invité le citoyen Mérédey, lieutenant de gendarmerie au poste du Villers, à m'envoyer, pour les neuf heures du matin , toutes les forces dont il
LES PRÊTRES AD COMMENCEMENT DU DIRECTOIRE. Bll,
pouvait disposer. J'ai de même appelé une partie des brigades des Gras et de Cerneux-Pequignot, et j'ai requis le citoyen Bidal, capitaine de la garde nationale, de me fournir trente hommes. Toutes ces forces, de concert avec la brigade de Morteau, ont pleinement réussi à empêcher la violation de la loi. Leur simple apparution a sufÛ pour en imposer à l'attroupement nombreux destiné à recevoir les prêtres réfractaires, qui n'ont pas osé paraître. »
Le triomphe de Prélot était complet, trop complet même; car, en exaspérant les catholiques, il les excita à prendre une facile revanche. Le Directoire, de son côté, sembla les provoquer, en nommant commissaire de ce canton le sculpteur Boiston, véritable forcené, qui s'était rendu odieux à tous les honnêtes gens du pays par les écarts de son imagination exaltée. Boiston, se trouvant exclu de ses fonctions comme parent d'émigré, resta peu de temps en place ; mais pendant ce peu de temps, il trouva le moyen de mettre tout en combustion à Morteau, avec l'aide de son trop fidèle collaborateur Prélot.
Le 23 décembre, Boiston manda que dans les communes des Combes, de la Grand'Gorabe et de Villers-le-Lac, les prêtres déportés, soutenus de leurs partisans, s'étaient emparés des égUses, en déclarant pubUquement qu'ils ne se soumettaient pas aux lois; que le prêtre émigré Thomas, ex* curé de Morteau, lui avait écrit, la veille, pour l'engager à le laisser fonctionner; mais que, pour toute réponse, il avait requis l'agent municipal de faire respecter la loi. Le lendemain, veille de la fête de Noël, Boiston assembla Tadministration cantonale et lui déclara qu'il était informé, par le bruit public, que l'ex-curé se disposait à célébrer la messe de minuit et les offices du lendemain^ à l'aide d'un attroupement nombreux, et qu'il requérait l'administration de prendre des mesures pour prévenir tout rassemblement illégal. MM. J.-G. Bole, agent, et J.-Vincent Poissenot, adjoint de Morteau, étaient seuls en séance avec le président J.-B, Cupillard. Ils décidèrent que M. Bole se ferait remettre les clefs de l'église, qui resterait fermée, et ne serait rouverte que pour les offices du prêtre constitutionnel Martin ;
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que le capitaine de la garde nationale et le commandant de la gendarmerie fourniraient le nombre d'hommes nécessaire pour établir une garde pendant la nuit près de Téglise ; qu'une circulaire serait adressée sur-le-champ à tous les agents du canton pour les prévenir du danger annoncé par le commissaire, et les inviter à empêcher tout rassemblement illégal que pourraient former les citoyens de leurs communes; enfin, que les citoyens et citoyennes de Morteau seraient engagés à rester chez eux pendant la nuit, sous peine, pour ceux qui seraient trouvés dans les rues après onze heures du soir, d'être détenus jusqu'au jour, par mesure de police et de sûreté.
Les catholiques de Morteau cédèrent encore une fois, mais avec un désir croissant de reprendre l'exercice public de leur culte. Le 27 décembre , l'administration cantonale était en séance. Outre les membres déjà nommés, on y comptait MM. Simon Vermot, adjoint de Maucerneux-Dessus, Boucard, agent des Fins, Taillard, agent de Villers-le-Lac, Roy, agent de Montlebon, Myotte, agent des Combes, et Baron, agent des Gras. La population de Morteau se souleva et vint eu foule entourer la salle du conseil pour réclamer encore le bénéfice de la liberté religieuse. Boiston requit l'administration de prendre sur-le-champ des mesures contre cet attroupement, et Prélot, commandant de la gendarmerie, arriva pour prêter main-forte. La foule, de son côté, envoya un parlementaire chargé de dire au président qu'on désirait lui parler à l'instant même. Le président acquiesça à cette demande, comptant apaiser la foule et la déterminer à se retirer, en lui rappelant, aussi doucement que possible, les prescriptions de la loi. Il ceignit donc son écharpe et sortit, suivi de ses collègues et de l'officier de gendarmerie. Il harangua la foule, mais sans succès. On cria de toute part : « Nous voulons notre culte ! Nous sommes déterminés i l'exercer dans Téglise, sans tenir aucun compte des règlements qui s'y opposent ; nous promettons de ne faire aucun mal à qui que ce soit, si l'on nous laisse tranquilles. »
L'officier de gendarmerie ayant alors, au nom de. la loi, sommé les habitants de se retirer, l'impétueux Bidal, capi-
taine de la garde nationale, qui était de service, se mit en devoir de disperser la foule, mais sans autre résultat que de l'exaspérer. En un instant, le malencontreux officier fut assailli et désarmé, et les administrateurs durent redoubler d'efforts pour apaiser la colère populaire et blâmer euxmêmes les procédés violents de Bidal. Le calme s'étant un peu rétabli et l'administration étant rentrée en séance^ Alexise Béliard, femme de J.-Cl. Bouquet, vint remettre au président, de la part du peuple, une pétition ou plutôt une déclaration portant que les habitants étaient décidés à exercer leur culte dans l'église paroissiale par le ministère de leur ancien curé déporté. Le président et les autres membres du conseil reprirent leurs écharpes et vinrent signifier une seconde fois à la foule d'avoir à se retirer, a Mais, ajoute le procès- verbal, les citoyens et citoyennes ont répondu d'une voix unanime qu'ils ne se retireraient qu'après avoir rempli leur but, qui était de célébrer leur culte, à l'instant, par le ministère du prêtre Thomas, ce qu'ils étaient résolus d'exécuter contre notre vœu et par force. Le président leur ayant fait lire par le secrétaire la loi du 7 vendémiaire et les défenses qui y sont contenues, ils ont répondu d'une voix unanime qu'ils persistaient dans leurs résolutions ; qu'en cela ils croyaient n'être point en contravention aux lois, qui permettaient le libre exercice des cultes, à quoi ils prétendaient se borner. Après cela, cet attroupement nous a environnés et serrés, en nous demandant les clefs de l'église , qu'ils voulaient avoir de gré ou de force. Nous avons répondu que nous ne pouvions adhérer à leur demande ; mais que nous allions nous retirer pour rendre compte de leurs procédés à l'administration départementale, qui statuerait; que nous nous bornions à cette seule démarche pour éviter l'effusion du sang. Nous courions nous-mêmes de grands risques pour nos personnes, en voulant opposer la force à la force^ car Tattroupement était composé d'au moins douze cents personnes, tant des citoyens de la garde nationale que des citoyennes^ ce qui nous mettait dans l'impossibilité de mettre sur pied une force armée suffisante pour leur résister. La foule s'étant éloignée du lieu de nos séances, nous avons dé-
puté les citoyens Baron, Poissenot et Prélot, pour la surveiller et retirer de ses mains le citoyen Bole, agent de Morteau, qu'elle avait entraîné pour le contraindre à livrer les clefs de l'église, quoiqu'il assurât ne pas les avoir. Nos délégués étant rentrés dans la salle avec le citoyen Bole, celui-ci nous a dit qu'il avait été entraîné depuis la maison commune jusqu'à l'église et de là chez le marguillier ; que ce dernier ayant déclaré que l'église était ouverte, la foule s'y était portée aussitôt. Nos délégués, y étant arrivés un instant après, ont vu le prêtre Thomas se disposer à célébrer la messe; ce que voyant, Prélot, en sa qualité d'officier de police, est monté en chaire et a sommé le rassemblement et le prêtre d'avoir à se retirer sur-le-champ ; à quoi il a été répondu, d'une voix unanime, par la foule, grossie en ce moment au point de s'élever à deux mille personnes des deux sexes, qu'ils persistaient dans leur résolution de célébrer leur culte et qu'ils étaient tous du même avis.
» L'administration a chargé les citoyens Bole, Poissenot et Baron de se transporter de nouveau à l'église pour veiller à ce qui se passerait, réitérer les sommations et nous rendre compte du tout. Lorsqu'ils sont rentrés, ils nous ont dit qu'à leur arrivée dans Téglise, la messe était déjà finie, et que le prêtre Thomas, dans une exhortation aux assistants, les invitait à la paix, à l'union et à se retirer paisiblement; et qu'ils n'avaient rien remarqué, dans son discours , de contraire aux lois. Le rassemblement s'est ensuite dissipé paisiblement et sans troubles. L'administration a décidé qu'il en serait référé au département. »
Prélot , dans son rapport particulier^ signalait parmi les chefs du rassemblement J.-Ânt. Pugin et sa flUe Elisabeth^ Salomon, marchand drapier, la femme Bouquet, F. Boichard, dit l'Abbé, Sylvie Amel, F. de la Rounaz et P. Vieille.
Le lendemain, Boiston dénonça la conduite de l'administration, comme entachée de faiblesse et de complicité. Il transmit en même temps à Quirot une adresse des jacobins de Morteau, annonçant que l'esprit public était entièrement corrompu dans ce canton; que l'administration, loin
dissiper le rassemblement des fanatiques, avait laissé dé-
LES PRÊTRES AU GOMMENCBllRNT BU DIRECTOIRE. 89
sarmer la garde nationale , et avait elle-même, quelques jours auparavant, retiré les armes des mains des patriotes^ sous prétexte de les faire réparer, mais en réalité pour faciliter la réinstallation du curé Thomas; que le président avait paru approuver les démarches des séditieux, et qu'enfin leur prêtre avait prié pubUquement pour la conservation des braves autorités constituées.
Le jour suivant , nouvelle lettre de Boiston. Il annonce que la veille, a à six heures du soir, vieux style, » plusieurs coups de fusil ont été tirés, à intervalles réguliers, sur les hauteurs qui bordent la Suisse, et qu'aussitôt on y a répondu, de la même manière, depuis les montagnes situées au couchant de Morteau , puis au bas de la Grand'Gombe et enfin du côté des Suchaux; que, cinq heures après , le même échange de coups de fusil a recommencé ; ce qui fait présumer que c'est le signal préliminaire du soulèvement général des montagnes. « Ce matin, ajoute-t-il, les rebelles se sont rassemblés par un grand coup de cloche dans l'église de Morteau, et le prêtre Thomas a continué d'y fonctionner. Un grand nombre, dans ce rassemblement, étaient armés de sabres , de cannes à épée et de gros bâtons ferrés. »
On a vu plus haut (volume VII, page 78) que F.-X. Boillon, armnrier au Luhier et forcené démagogue, après avoir commis des vexations de toute sorte contre les catholiques, avait fini par en assassiner un, en blesser plusieurs autres, et avait été condamné, pour ces derniers méfaits, à vingt ans de fers, le 12 décembre 1794. Gomme il était aussi fort qu'adroit, il parvint à briser les clôtures de la maison de justice de Besançon, après avoir brisé déjà celles de la prison du Russey, et il se réfugia en Suisse. Rentré en France, quelque temps après, avec un ou deux réquisitionnaires fiigitifs, il en forma une bande armée qui vivait à l'aventure^ en guerre avec le gouvernement^ et jetait la terreur dans> les cantons environnants. Par esprit d'opposition, il arrivait quelquefois à Boillon et à ses associés de prêter main-forte aux cathohques, et c'est ainsi que pendant la nuit de Noël, ils avaient monté la garde autour de l'église de Guyans-
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Vernies, tandis qu'un prêtre réfractaire y célébrait la messe de minuit.
Le soir du 26 décembre, Boillon et son compagnon, F.-X. Cassard, de Guyans-Vennes, se trouvaient au hameau de la Motte, commune des Combes, en compagnie de trois jeunes gens du pays. Pendant que ces derniers faisaient le guet, les deux malandrins , dont Tun était masqué , envahirent le domicile de Grivet, très jeune prêtre de fabrique constitutionnelle, pour s'emparer des armes dont ils le supposaient possesseur. Ils trouvèrent effectivement un fusil et un pistolet qu'ils emportèrent, avec quelques volumes de théologie, et ils se retirèrent ensuite dans l'auberge de Cl.-Ant. Faivre. La gendarmerie de Morteau en fut aussitôt prévenue; le lieutenant Prélot accourut avec une brigade et cerna la maison où s'étaient réfugiés les délinquants. Ceux-ci se défendirent vigoureusement et blessèrent plusieurs gendarmes. Mais à la fin, ils furent pris. Quatre d'entre eux déclarèrent se nommer F.-Jos. Faivre, CL-Noêl Faivre, Ch.-Jos. Gaulard, des Combes, et F.-X. Cassard, de Guyans. Boillon refusa, pour bonne cause, de dévoiler son nom. Ils furent tous emmenés à Morteau et écroués à la maison de sûreté. Les catholiques de cette ville, les prenant pour de généreux défenseurs de la religion, tirent diverses tentatives pour les délivrer. Un levier de fer, que leur avait fait passer M"* Royer, fille du notaire, fut saisi par le geôlier. Une foule considérable se porta devant la prison et menaçait d'enfoncer les portes. Prélot fut obligé de monter à cheval, avec sa troupe, et de charger ce rassemblement, pour le disperser. Ce fut seulement le surlendemain que les prévenus comparurent devant le juge de paix Cupillard, qui demeurait à la campagne. Le magistrat ignorait, comme tout le monde, les antécédents de Boillon et ceux de Cassard. Ce dernier était, comme son chef de bande, un volontaire de la première levée qui, pour ne pas se rendre sous les drapeaux, s'était fait mettre en réquisition à titre de salpétrier et s'était ensuite évadé. M. Cupillard, ne trouvant dans les faits, tels qu'ils avaient été d'abord rapportés par Prélot, aucun motif légal de retenir en arrestation préventive ces cinq jeunes gens, les mit en liberté après leur
LES PRfiTBBS AU COMHBNCEMENT DU DIRECTOIRE. 91
interrogatoire. Boillon et Cassard allèrent chercher ailleurs de nouvelles aventures. Cachés dans les gorges du Dessoubre, et armés jusqu'aux dents, ils faisaient surtout la guerre aux douaniers. Le 9 janvier, Boillon couvrit de blessures le lieutenant Baudry, à Laval, et mit en fuite son escouade.
Pendant ce temps-là, ses complices d'un moment étaient rentrés triomphants aux Combes. La population de cette commune supportait avec beaucoup de peine la présence du prêtre Grivet; d'après les renseignements accueiUis par Boiston peut-être un peu facilement, elle aurait pris fait et cause pour les agresseurs du jeune intrus, et dans le but de les venger, le lendemain de leur élargissement, une soixantaine de femmes^ armées de fourches, de bâtons et de tabliers remplis de cendres, seraient allées envahir la maison de P.-Cl, Tatu, où demeurait Grivet, en menaçant de tuer ce dernier, qui, heureusement, avait pris la fuite, et, au témoignage de Boiston, n'osait plus rentrer chez lui.
Boiston, dont l'esprit malveillant ne rêvait qu'aux moyens d'attirer les troupes à Morleau, pour tenir la population sous le joug , exagérait chaque jour, dans des bulletins très dramatiques, les moindres incidents dont la petite ville et ses alentours étaient le théâtre; et aûn de répandre l'inquiétude de tous les côtés à ïa fois, il adressait ses bulletins au ministre de l'intérieur, au commissaire du département, à celui des tribunaux, et même à Pontarlier. L'événement de la Motte y figura naturellement comme un épisode anticipé de la grande insurrection dont il annonçait l'explosion prochaine, et dont il continua à enregistrer ainsi les signes précurseurs :
a 8 nivôse (29 décembre). Aujourd'hui, à la nuit tombante, les séditieux de Morteau, qui se sont emparés du clocher, ont fait sonner un grand coup de cloche, ce qui a jeté de nouveau l'alarme parmi les bons citoyens. Mais cela n'a pourtant amené aucun mouvement extraordinaire.
» 9 nivôse. Thomas a continué de fonctionner publiquement, à l'heure ordinaire, à la tête d'un nombreux rassemblement, où beaucoup d'individus étaient armés.
}) iO nivôse. Ces mêmes rassemblements ont eu lieu à la même heure. Malgré les lettres anonymes des séditieux me-
9â CHAPITRE LIXIII.
naçant de nous égorger si nous provoquons aucune poursuite contre eux, nous avons réitéré nos réquisitions à la municipalité, qui, depuis les démarches simulées du 6 nivôse, n'en fait aucune pour s'opposer à l'infraction des lois. »
Boiston trouva à Orchamps une âme faite pour le comprendre et Tesprit le plus propre à le seconder. Le 28 décembre, Vuillier, commissaire de ce canton, affectant les mêmes frayeurs, écrivit à Quirot : « On annonce pour le il nivôse à Orchamps l'installation du prêtre émigré Michel. Deux mille hommes sont avertis; il en viendra depuis MamiroUe. L'audace des rebelles s'est accrue par le succès des assassinats commis à la Gombe-de-la-Motte , où s'étaient portés, pour égorger le prêtre constitutionnel Martin, des émigrés dont cinq ont été arrêtés et conduits à Morteau. Vous trouverez ci-joint une lettre imprimée de Louis XVIII au prince de Condé, qui se débite ici, et qui a été affichée la nuit dernière. Il faut absolument de la force. » L'incident de la Motte avait bien vite grossi en route, comme on voit, et passé à l'état d'insurrection et même d'assassinats multipliés.
Le 30 décembre, l'administration départementale étant réunie," Quirot lui représenta qu'il avait reçu dans la nuit une estafette de la part de l'administration de Morteau, qui lui annonçait des attroupements séditieux dans cette commune pour la réinstallation de l'ex-curé émigré ; que, dans la matinée, deux exprès avaient apporté la nouvelle que des mouvements semblables avaient eu lieu dans d'autres communes, et que des assassinats en avaient été la suite, notamment aux Maisonnettes, au préjudice du nommé Mottet, de Montde-Laval ; que trois mille hommes devaient se réunir à Orchamps pour protéger la réinstallation d'un autre prêtre émigré ; que, dans cet attroupement, comme dans tous les autres, il y aurait infailliblement des émigrés rentrés, qui provoqueraient l'assassinat des bons citoyens, l'avilissement des autorités et le mépris des lois constitutionnelles ; qu'il était de la dernière nécessité de prévenir ce mouvement, si l'on voulait éviter les malheurs d'une guerre civile et faire respecter les lois; qu'en conséquence, il requérait l'envoi
d'une force armée imposante pour dissiper l'attroupement projeté. A Tàppui de ce réquisitoire, Quirot déposa les lettres qu'il avait reçues de Ravier, de Vuillier et de Boiston.
Le département déclara « que, ces lettres constatant l'authenticité des faits dont le commissaire avait rendu compte (pour des philosophes, ils avaient la foi bien facile), il n'y avait plus de temps à perdre pour éviter l'organisation d'une nouvelle Vendée, et faire connaître aux malheureux habitants des campagnes, remplis d'un zèle aveugle en faveur des scélérats qui venaient abuser de leur crédulité pour les replonger dans les horreurs de l'esclavage, que le gouvernement était décidé à faire respecter la constitution et les lois; qu'en conséquence, une force armée de huit cents hommes d'infanterie, de trente cavaliers et de deux pièces de canon, serait envoyée dans les cantons d'Orchamps et de Morleau ; que cette force , prise dans la garnison, partirait le lendemain, à la pointe du jour; que le commandant en chef de la gendarmerie ferait également marcher ses brigades ; enfin, que Mourgeon se rendrait sur les lieux en qua- Uté de commissaire, et informerait le département, jour par jour, de ses opérations, à l'effet de quoi il s'adjoindrait un secrétaire, n
Mourgeon écrivit, le i*' janvier: « Nous sommes arrivés à Orchamps après une marche pénible de jour et de nuit. La force a été divisée ; une partie est à Orchamps avec le général FeiTand et moi; l'autre arrivera à Morteau vers midi. La présence de cette petite armée a produit son effet, et le rassemblement projeté n'aura pas lieu. Mais il n'en sera peut-être pas de même à Morteau. J'ai reçu, sur ma route, divers renseignements qui m'ont fait présumer que, pour dimanche, il y aurait de nombreux attroupements afin d'affer* mir encore davantage l'ancien curé au milieu de sa paroisse. Nous déjouerons ce projet comme celui d'Orchamps ; mais je n'aurai peut-être pas le bonheur d'attraper les auteurs de tous ces troubles. J'ai pris des mesures aussi secrètes qu'il a été possible, et le général m'a parfaitement secondé. Il a établi au Valdahon des postes avancés, qui ont empêché tous les voyageurs de passer outre. La colonne a reçu ordre de ne
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se laisser devancer par personne, de sorte qu'elle arrivera i Morleau sans y être attendue. Si Boiston, à qui J*ai dépêché hier une estafette, pour l'avertir du moment où la troupe se présenterait, a su combiner ses mesures^ il est possible qu'on puisse se saisir du prôtre Thomas. Je me présenterai aujourd'hui à l'administration d'Orchamps, j'y développerai avec fermeté les intentions du gouvernement; j'en ferai de même à Morteau, où je resterai dimanche, pour prendre des renseignements de nature à arrêter les progrès du fanatisme et pour empêcher les rassemblements. 11 était temps de déployer la force; car les tètes sont montées au dernier degré^ et les fanatiques, guidés par les prêtres et les émigrés, n'auraient pas tardé à se porter aux plus grands excès. Les mouvements séditieux que font éclore les prêtres proviennent, à n'en pas douter, des agents municipaux et des juges de paix, qui, loin de faire leur devoir, les secondent. Pendant la nuit,, le gendarme que j'ai envoyé à Morteau a entendu plusieurs coups de fusil et des chaats de l'autre cUé du Doubs. »
« 12 nivôse (2 janvier). Il y a eu hier à Morteau (à dix heures du matin), un attroupement de beaucoup de femmes devant l'église où le prêtre constitutionnel Martin célébrait la messe. Â sa sortie, il a été assailli, avec quelques patriotes qui l'accompagnaient, par une grêle de pierres. On a fait des tentatives pour s'emparer de sa personne; les hommes fanatiques se sont réunis, et sans le secours de la gendarmerie^ il y aurait eu du carnage. Les gendarmes sont parvenus, sans verser une seule goutte de sang, à faire fuir plus de huit cents personnes. Ils se sont servis du plat de leurs sabres, et plusieurs ont reçu des coups de pierres. La scène a duré plus d'une heure et demie. Il fallait que l'acharnement fût grand de la part des fanatiques, puisque, malgré la connaissance que le commissaire des guerres (Quirot, parent du représentant) leur avait donnée de l'arrivée d'une force considérable, ils ont encore formé cet attroupement. C'était un coup monté ; car un instant après, on a vu descendre des côtes beaucoup d'hommes et de femmes, dont plusieurs, dit-on, étaient armés de pistolets. La présence de la troupe produit le meilleur effet; d'une part, elle
fait fuir les prêtres et les émigrés , et de l'autre, elle fait rejoindre les volontaires. Je pense que passé demain, ma présence n'est plus guère utile, mais qu'il convient de laisser quelques troupes qui seront disséminées dans diverses communes. Cependant elles ne. doivent pas y rester plus de quinze jours, parce que les gens du pays savent se les rendre favorables. Avec le surplus, nous passerons à Pontarlier. Le général a dit partout qu'il ne commandait que le centre, et qu'il était parti deux autres colonnes par Baume et Pontarlier.
M 13 nivôse. Je partirai demain pour Pontarlier avec toute l'artillerie, la cavalerie et deux compagnies de grenadiers ; le surplus de l'infanterie restera disséminé à Orchamps, Guyans, Flangebouche, Morteau, la Combe de la Motte et Montbenoit. Nous serons à Pontarlier jusqu'au 16, et pendant ce temps-là, nous ferons une tournée à Arc-sous-Cicon. »
Le 7 janvier, Mourgeon, de retour à Besançon, fit un rapport détaillé de toutes ses opérations, déjà en partie connues, (f En entrant à Orcbamps, dit-il, nous aperçûmes sur la montagne, du côté de Flangeboucbe, quelques groupes qui descendaient précipitamment au village. Nous nous informons^ le général Ferrand et moi, des motifs qui les font revenir si vite; on nous répond que ce sont desparticuliersquiallaientau rendez-vouspourprendreleprêtreMichel, émigré, etl'amener à Orcbamps; mais qu'effrayés par l'aspect delà force armée, ils reviennent sur leurs pas. Nous nous rendons de suite à l'administration, je fais sentir aux agents combien ils sont coupables de souffrir que les ennemis de leur pays viennent sous leurs yeux organiser la guerre civile; je leur retrace tous les maux que les prêtres ont faits, au nom de Dieu et de la religion, et je finis par leur manifester la résolution bien prononcée du gouvernement de faire respecter la loi et de punir sévèrement tous les fonctionnaires publics assez faibles pour y laisser porter atteinte. Tous les membres de Tadministration promettent publiquement, non-seulement de s'opposera toute espèce de rassemblement, mais encore de ne laisser remplir le ministère du culte à d'autres prêtres qu'à ceux autorisés par la loi.
» J'ai séjourné du il au 13 à Morteau. Pendant ce temps
j*ai vn constamment Fadmiaistration municipale etle commissaire du Directoire, C'est dans cet endroit que les têtes m'ont paru le plus échauffées; mais à force de soins, je suis par* venu à calmer les esprits. J'y ai même opéré des réconciliations avantageuses à la chose publique. Les qualifications de chouans^ à* aristocrates, y étaient prodiguées à tout venant; j'ai rappelé, en séance publique, les dispositions de la loi qui interdit toutes ces dénominations injurieuses, et j'ai eu la satisfaction de voir les citoyens y souscrire. J'ai obtenu aussi, de la part des agents municipaux, les mêmes promesses que de ceux d'Orchamps, relativement aux prêtres déportés ou émigrés . Je me suis rendu , avec le général, dans plusieurs communes environnantes ; nous y avons parlé au peuple le langage de la raison ; mais nous avons eu peine à nous faire entendre sur l'article des prêtres. Partout le peuple demande le culte catholique romain et ses anciens ministres. Il a fallu lui faire espérer qu'à la paix, les lois contre les prêtres insermentés deviendraient peut-être moins sévères. A cette espèce de condition, il a assuré qu'il prendrait patience et qu'il attendrait dans le calme les mesures que le gouvernement prendrait à cet égard. Les habitants, en général, ont même déclaré qu'ils renonçaient pour jamais aux prêtres émigrés. J'ai lieu de penser que cette déclaration est sincère, par la franchise avec laquelle ils ont répondu à toutes mes demandes. Cependant je n'ai pas cru devoir faire disparaître tout à coup la force que je leur avais montrée, et j'ai pensé que, tant pour effrayer les prêtres que pour contenir ceux qui auraient envie de les protéger, il était nécessaire de laisser des troupes dans différentes communes. En conséquence, le général, sur mon invitation, a placé à Morteau 248 hommes d'infanterie, à Montlebon 50, à Flangebouche 100, à Guyans-Vennes iOO et à Orchamps 450. Ces différents détachements correspondront entre eux par des ordonnances de gendarmerie qui ont été étabUes sur différents points. Le commandant en chef réside à Morteau. Il peut en moins de cinq heures réunir ainsi un corps de 750 hommes, qui, avec la gendarmerie, parait suffisant pour s'opposer aux rassemblements et assurer l'exécution des lois.
0 De Morteau, nous sommes allés à Pontarlier, en traversant tout le canton de Montbenoit. Partout où nous avons passé, l'appareil de la force qui nous suivait a imprimé le plusprofondrespectpour laloi. Les prêtres, saisis de frayeur en apprenant qu'un d'entre eux était déjà arrêté, et qu'on le conduisait enchaîné^ au milieu du détachement, ont pris la fuite ; plusieurs ont été vus sortant de Pontarlier une heure avant notre arrivée, et se sauvant du côté de la Suisse. Nous avons parcouru ensuite le canton de Saint-Gorgon, qui est fanatisé ; et j'ai pensé qu'il était nécessaire d'y laisser quelque peu de troupes. En conséquence, le général a fait venir à Arc-sous-Cicon une compagnie de grenadiers qui était à Orchamps, et un gendarme pour la correspondance.
» Enfin, reprenant notre route pour Besançon, nous avons passé par le canton de Nods, dans une partie du canton rural d'Ornans et dans deux communes de celui de Nancray. Partout nous avons trouvé le même esprit de fanatisme , et partout je l'ai combattu en prêchant la soumission aux lois et les principes du républicanisme. J'espère, citoyens, que cette mesure ne sera pas infructueuse ; d* abord elle a déjoué le projet bien formé qu'avaient les habitants de ces cantons de rétablir à force ouverte, pour le premier jour de l'an, vieux style, tous les anciens curés dans leurs bénéfices. Elle a intimidé tous les fauteurs des rassemblements; elle a réchauffé le courage de la gendarmerie, qui, rebutée d'être toujours maltraitée lorsqu'elle voulait arrêter un prêtre, n'osait plus exécuter les ordres qu'elle recevait à cet égard; elle a fait voir que le département ne soutenait pas, comme des malveillants se plaisaient à le répandre^ les prêtres rebelles à la loi; elle a refroidi les passions qui agitaient, avec la dernière violence, les hommes de tous les partis.
n II me reste à vous parler du caractère des habitants, de leurs qualités morales et de leurs dispositions politiques. J'ai remarqué en général qu'ils étaient bons, humains, dociles à la voix de la raison. Il y a parmi eux beaucoup plus de gens instruits que dans le pays bas; j'ai cru en apercevoir la cause dans leurs relations commerciales avec la Suisse. Ils sont aussi très désintéressés.... Ils sont avec cela bons citoyens,