‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inéditsChapitre 9 sur 54 · VIII · texte numérisé non relu

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elle arrête, en conséquence, qa'il lui est accordé un délai de quatre décades pour justifier de sa résidence continue depuis le 9 mai i792 jusqu^à Tépoque de son arrestation ; passé lequel délai, il sera inscrit sur la liste des émigrés. A raison de sa détention, il pourra se faire représenter par un fondé de pouvoirs pourobtenirsoncertificatde résidence. » Cet étrange système, qui dispensait l'accusation de toute preuve et faisait peser tout le poids de la justification sur l'accusé, était le renversement de toutes les lois protectrices de la justice.

Le 49 juin, M. Maire produisit trois certificats de résidence ; le premier, signé par la municipalité et les officiers de la garde nationale des Fourgs, le second, par l'agent et l'adjoint municipal de la même commune, et le troisième, par l'agent et l'adjoint de Trepot. Le département décida que les certificats de résidence ne pouvant plus, depuis la constitution de Tan iir, être délivrés que par les administrations cantonales, les certificats produits par Maire étaient rejetés, et qu'un nouveau délai de quatre décades lui était accordé pour s'en procurer qui fussent revêtus des formes constitutionnelles.

Le 30 juillet, M. Maire produisit deux nouveaux certificats qui semblaient parfaitement en règle, car ils avaient été délivrés par les administrations des cantons de Jougne et de Villers-sous-Montrond, dans le ressort desquelles se trouvaient les communes des Fourgs et de Trepot; mais le dé* partement les annula encore, parce que, contrairement à l'article 7 de la loi du 5 brumaire, un délai de cinq jours ne s'était pas écoulé entre la publication, l'affiche de la demande et la délivrance des certificats. Un nouveau délai de trois décades fut accordé au prisonnier pour se procurer des certificats entièrement conformes à la loi.

Enfin le 3 septembre, M. Maire fit présenter au département deux certificats toutà fait inattaquables et qui attestaient sa présence continue depuis le 1" janvier 1792 jusqu'au moment de son arrestation. Il semblait donc qu'il ne restait plus à l'administration qu'à mettre en liberté le prisonnier, après neuf mois de détention préventive.

Mais pendant que M. Maire travaillait à réunir les pièces

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qui devaient servir à le sauver, cette administration de contrebande, ennemie implacable des prêtres, avait travaillé, de son côté, à recueillir d'autres pièces propres à le perdre, et au lieu d'un ordre de mise en liberté, elle prit la décision suivante : u Vu l'arrêté de l'administration du district de Pontarlier du 5 novembre 1792 qui ordonne la déportation de Maire, dénoncé par douze citoyens, comme perturbateur du repos et de la tranquillité publique, en exerçant des fonctions que la loi réprouve; l'administration centrale, considérant que le prêtre Maire n'est pas émigré, mais que sa résidence dans la commune des Fourgs a été un ^ujet de troubles et d'inquiétudes pour les citoyens du district de Pontarlier, puisque dans le cours de Tannée 1792, il exerçait des fonctions sacerdotales en vertu des pouvoirs qu'il avait reçus de l'évêque de Lausanne ; que ce district, sur la dénonciation motivée de douze citoyens, arrêta qu'il serait déporté ; qu'au mépris de cet arrêté et des lois qui le déclaraient sujet à la déportation, il a continué sa résidence sur le territoire français et ses fonctions de ministre du culte, aiTête qu'il sera dénoncé à l'accusateur public près le tribunal criminel, comme prêtre déporté. »

Le 8 décembre 1796, rien n'était encore décidé sur le sort de M. Maire. Atteint, à cette époque, d'une maladie grave, il fut, sur l'avis des médecins, transféré de la prison criminelle à la maison de réclusion des prêtres, aux Capucins. Le tribunal lui avait sauvé la vie.

L'administration municipale d'Ornans se distingua par sa Laine et ses rigueurs contre les prêtres. A peine constituée, elle multiplia les arrêtés contre eux. Après une première délibération, prise le 14 novembre, elle publia, sept jours après, l'arrêté suivant. « Tous les prêtres compris dans les lois antérieures sont tenus de se présenter, dans les vingt-quatre heures, à l'administration, pour qu'il soit procédé à leur déportation ou à leur réclusion. 11 est enjoint aux citoyens qui ont connaissance que des prêtres insermentés résident dans la commune, d'en venir faire la déclaration à l'administration, ainsi que de ceux dont l'incivisme occasionnerait des troubles. Les contrevenants seront dénoncés à l'accusateur

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public pour être poursuivis suivant les dispositions des lois. — J.-Et. Golard, président, Ant. Cayron, P.-F. Oudot, Cl. -F. Garmond, Cl .-Et, Teste, Ferréol-Hélène-F. Teste, commissaire provisoire.» Cette administration si officieuse outrepassait la loi, qui, du moins^ ne faisait plus de la dénonciation une vertu strictement obligatoire pour tous les citoyens.

Ces jacobins zélés avaient écrit en même temps au département pour lui demander vers quelle maison de réclusion ils devaient diriger leurs vieux prêtres insermentés. Le département ayant gardé un silence que leur animosité antireligieuse ne sut pas comprendre, ils décidèrent, le 3 décembre, sous prétexte de mettre leur responsabilité à couvert, que la réclusion de ces vieillards était urgente, tant pour l'exécution de la loi que pour leur décharge personnelle ; qu'en conséquence, les prêtres Belin, Cardey, Chavassieux et Trouillet seraient conduits par la gendarmerie à Besançon pour être déposés dans la maison de réclusion qui serait indiquée par le département. Mais bientôt les limites de la ville ne suffirent plus à leur zèle. Le 23 décembre , le commissaire Colard écrivit à Quirot pour savoir s'il devait requérir les agents des communes du canton rural d'exécuter les lois contre les prêtres ou les faire poursuivre luimême par la gendarmerie. Quirot fut obligé de lui rappeler qu'un autre était chargé de ce soin.

Le i" janvier, la municipalité d'Ornans déclara qu'elle se trouvait en pressant danger, par suite de la rentrée d'un grand nombre de prêtres répandus dans les montagnes, et elle sollicita l'autorisation de puiser à son gré dans le dépôt de poudre placé à Ornans. Sept jours après, elle réclama encore des armes « pour résister aux ennemis de la chose publique, » c'est-à-dire aux gens paisibles qui la laissaient tyranniser à son gré cette ville, la seconde du département. Quirot répondit : a La commune d'Ornans a été forte en patriotisme dès l'aurore de la Révolution. C'est à ce titre qu'elle s'est attiré la haine des communes environnantes royalisées et fanatisées par les mauvais prêtres. 11 est donc juste de vous accorder un certain nombre de fusils. Je me suis en conséquence concerté avec le général Ferrand, qui m'a promis

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d'en faire délivrer à votre commune une cinquantaine. » Quand ces patriotes éminents eurent réclamé de la poudre et des fusils, ils réclamèrent encore autre chose, et le 27 janvier ils récrivirent à Quirot de leur envoyer un détachement de cinquante cavaliers pour assurer leur sécurité, la garde nationale étant excédée, disaient-ils, par les courses extérieures qu'elle avait déjà faites et celles qu'elle ferait encore. Ils continuaient à représenter les campagnes environnantes comme très menaçantes à leur égard, tandis qu'en réalité ils étaient les seuls agresseurs. Mais ils avaient beau reprendre toutes leurs allures de terroristes, ils n'effrayaient pas beaucoup, même à Ornans. M. P. -Et. Cuenot fut traduit par eux devant le tribunal de police correctionnelle de Besançon pour avoir raillé les municipaux qui étaient venus faire chez lui une perquisition de prêtres déportés, en leur disant : «Vous venez trop tard, ils sont partis, » et avoir ainsi excité les rires des enfants. M. Cuenot fut pleinement acquitté par le tribunal, le 4 janvier.

Le canton rural d'Ornans, entièrement composé de partisans des prêtres déportés, désolait par son fanatisme les jacobins de la ville; les communes de ce canton étaient presque toutes desservies par des proscrits, et les offices s'y faisaient avec toute la publicité de l'ancien régime. Quirot avait rappelé en vain aux autorités jacobines d'Ornans, que ce qui se passait dans ce canton ne les regardait pas. Trouvant sans doute insuffisante la surveillance de leur frère et ami^ le patriote Maire, commissaire du Directoire, ils continuèrent à favoriser de leur sollicitude et de leurs dénoncia* tions ce canton réfractaire. Le ii janvier, Colard, juge de paix d'Ornans, écrivit à Nodier, commissaire près les tribunaux : « Je suis informé que le juge de paix du canton rural (Besuchet), qui instruit une procédure contre un agent et un adjoint, le fait de manière à favoriser les individus contre lesquels la loi doit sévir rigoureusement. Je vous avertis de ce fait, afin que vous preniez des mesures pour lui faire faire son devoir. »

Quatre jours après, l'autre Colard, commissaire du Directoire à Omans, mandait encore à Quirot : « Je vous fais pas-

ser les pièces probantes de Tincoaduite de la commune de Trepot et de son infraction aux lois. Deux prêtres déportés y font journellement les fonctions de leur ministère; Tun est logé chez Tadjoint et l'autre chez différents particuliers. » On voit que la place laissée vacante par M. Tabbé Maire avait été bientôt prise par d'autres dévouements.

Ce fut sans doute par le même canal que la plainte suivante arriva au département : « Cl.-Jos. Perruche le jeune et J.-B. Cbapuis, cultivateurs à Bonnevaux, exposent que, malgré les lois les plus rigoureuses contre les émigrés et les prêtres réfractaires, Belpoix, agent de la commune, et Marcellin Perruche, son adjoint, ne cessent de les soutenir et de les souffrir. Les prêtres n'ont pas cessé de confesser, prêcher, enOn célébrer publiquement, en mettant le désordre dans les familles, c'est-à-dire en empêchant les hommes les plus vertueux de vivre avec leurs femmes, en discréditant les assignats, en empêchant les jeunes gens de la première réquisition de rejoindre leurs bataillons, en empêchant d'acheter des biens nationaux, en disant mille imprécations des lois et de la république. Les exposants sont forcés de vous dénoncer en même temps les fautes personnelles des mêmes agent et adjoint. Voici leurs propos: « Les prêtres constitu- » tionnels sont des hérétiques qui ont renoncé à l'Eghse ro- )> maine, de laquelle ils sont bannis. Les patriotes sont des )> chiens qui ne méritent pas d'être enterrés dans la terre » sainte. » L'agent a donné asile à des prêtres réfractaires et n'a cessé de menacer les exposants, qui sont d'excellents patriotes, à toute épreuve. A ces indignités s'est joint le nommé Georges ïgn. Belpoix, sorti des prisons de Besançon provisoirement pour avoir retiré un prêtre réfractaire qui fut mis à mort. Les mêmes agent et adjoint étaient de l'ancienne nmnicipalité et ils n'ont été continués que par cabale des gens de leurs horribles opinions. Gomme les exposants sont menacés avec la chose publique , ils recourent à votre autorité pour l'exécution des lois et la sûreté de leurs personnes. » Le remède était sans doute facile à trouver, aux yeux de ces bons patriotes; ils étaient deux de leur parti , juste assez pour remphr les deux em-

LBS PRÊTBES AU COMMENCBMENT DU DIRBCTOIBB. i3$

plois municipaux conservés par la nouvelle constitution.

Enfin, le 17 janvier, le commissaire du canton, mis en demeure par toutes ces dénonciations de signaler aussi son zèle, requit Tadministration de délibérer à l'instant : que les agents et adjoints municipaux étaient chargés, sous leur responsabilité personnelle, d'arrêter les prêtres et de leâ faire traduire dans les maisons de réclusion, de dénoncer au commissaire les résistances qu'ils pourraient éprouver, et de lui faire connaître sans délai les mauvais citoyens qui donnaient asile aux proscrits. Ce réquisitoire, en dépit de ses frais d'éloquence, demeura sans résultat.

XVII. Le canton de Pierrefontaine, au dire de Vernier, commissaire provisoire, était le domaine des prêtres réfractaires. Ils étaient les véritables gouverneurs de toutes les communes, exerçant partout leur culte publiquement, sans aucune soumission , et déclarant inexécutables les impôts en nature, les taxes de guerre et autres. Il ne restait qu'un petit nombre d'habitants fidèles aux curés constitutionnels, et ceux-ci, jaloux de voir la préférence accordée à leurs concurrents, provoquaient l'exécution des lois contre eux, ce qui amenait des propos et quelquefois des voies de fait. Le commissaire aux abois demandait le moyen de poursuivre ces proscrits si puissants et ceux qui leur donnaient asile.

Jeanmaire, nommé commissaire, peu de temps après, par le Directoire, écrivit à Quirot, le 2 janvier : « Les prêtreâ rebelles exercent impunément et publiquement leur culte dans toutes les ci-devant paroisses. A Pierrefontaine, il se fait deux rassemblements dans le temple, l'un pour les patriotes et l'autre pour les fanatiques. Les premiers, bien inférieurs en force, ont cependant gardé jusqu'ici la supériorité et tiennent sous clef les ornements du culte. La commune s'est également divisée pour le renouvellement de la garde nationale, et il s'est formé deux compagnies distinctes. Les patriotes n'ont pas voulu se mêler avec ceux du parti adverse. Les habitants du canton, généralement fanatisés, à part environ un tiers de ceux de Pierrefontaine, donnent retraite aux prêtres et les protègent au point que vouloir les inquiéter, sans une force supérieure, c'est presque vouloir

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rimpossible. Les fanatiques paraissent très obstinés et prêts à se soulever au moindre mouvement dirigé contre leurs ministres. »

En présence d'une majorité si imposante, de ses vœux si bien constatés, on se demande encore une fois si le gouvernement de la France par elle-même n'était pas encore un rêve , et si elle n'était pas encore opprimée par cette minorité jacobine qui, à Pierrefontaine comme ailleurs, refusait de reconnaître le règne du suffrage universel.

Le 8 janvier, nouvelle plainte de Jeanmaire à Quirot. II annonce « que les prêtres déportés répandent le trouble et le désordre par des rassemblements, sous les yeux même de l'administration, qui ne fait rien pour l'exécution des lois contre ces perturbateurs. » Ces prétendus troubles et désordres se bornaient en définitive à de pieuses cérémonies qui ne troublaient que la satisfaction de quelques mauvais esprits. Cependant, dans une lettre au ministre Merlin, Jeanmaire accusa les volontaires déserteurs de rester dans leurs foyers à l'instigation des prêtres. C'était au moins un grief net et précis; mais on a déjà vu, par d'autres exemples, si les volontaires avaient besoin d'être sermonnés et fanatisés pour rester chez eux.

La population de la ville de Pontarlier avait profité des élections pour mettre fin à la longue tyrannie anti-religieuse dont elle avait eu tant à souffrir, et les victimes avaient succédé, dans l'administration, aux persécuteurs. Mais l'autorité du Directoire maintint en place deux des plus odieux débris de la Terreur : Parrod, en qualité de commissaire près l'administration de la ville, et Violand, en qualité de commissaire près le tribunal. Parrod, après avoir gouverné un district, ne pouvait se réduire à surveiller une simple municipalité ; il continuait donc à exercer sa vigilance au loin à la ronde, et le 23 décembre, il écrivait à Quirot : « Les prêtres sont tous aujourd'hui dans leurs anciennes paroisses ; ils y officient et prêchent publiquement avec la plus grande sécurité. Ils se font escorter en allant et en revenant des églises; "on surveille du haut des clochers, pour rendre nulle l'action de la police. Partout on élève des croix ; on en a même

planté en plusieurs endroits de cette commune. J'ai conféré avec la municipalité sur les moyens de les faire enlever sans causer de soulèvements; ils m'ont répondu que cela était presque impossible, parce que nous n'avons pas une force imposante, et que la presque totalité des habitants disent hautement qu'ils veulent leur culte et leurs prêtres comme avant la Révolution. Ils sont d'autant plus échauffés sur ce point, que dans les communes voisines les prêtres exercent leur ministère publiquement , qu'on y accourt en foule de toute part, et qu'on en revient avec le dépit de n'en point avoir chez soi. Effectivement, il n'y a point d'offices publics à Ponlarlier. Il peut y avoir des prêtres qui fassent quelque* actes du culte clandestinement; mais ils se cachent bien, et il serait difficile et dangereux de les découvrir et de les saisir. Quels moyens prendre pour faire exécuter les lois? Je n'en vois point que dans une force imposante et répartie sur toute la frontière. Il faudrait également de la cavalerie pour en envoyer des détachements dans les cantons qui s'obstinent à mépriser les lois. Il n'y a plus aucune surveillance sur la frontière. On va et revient de la Suisse avec la plus grande facilité et sans passe-port. La force, sur les frontières^ est composée, en partie, de gendarmes à pied, tous sortis des bataillons par lâcheté et par esprit de fanatisme, tous gens aisés, qui traînent dans l'oisiveté et le mépris des lois une honteuse existence. »

Vincent, commandant temporaire au fort de Joux, brûlait aussi de faire la chasse aux prêtres ; mais, comme Parrod, il y trouvait mille difficultés. Il écrivait, le 22 décembre, au général Ferrand : « N'étant point requis, je reste tranquille; d'ailleurs, ce serait compromettre la petite force armée qui est à ma disposition, que de vouloir faire arrêter de haute lutte ces diseurs de messes, pour lesquels les habitants sont prêts à sacrifier leurs biens et leurs vies. Vos ordres, général, seront la règle de ma conduite. »

Le 31 décembre, Parrod manda à Quirot « qu'ayant fait prendre par l'administration des mesures contre les prêtres rebelles qui célébraient dans la ville, il avait été menacé chez lui par des fanatiques, qui lui avaient conseillé de fermer les

yeux, s'il ne voulait pas s'exposer à perdre la vie ; qu'il avait pris de nouvelles mesures pour tempérer leurs cerveaux ; qu'elles avaient réussi; qu'ils se repentaient de leur démarche, et que l'administration l'avait parfaitement secondé. »

Parrod, comptant trop sur le concours des administrateurs municipaux, voulut tenter un coup de main, avec la gendarmerie, pour saisir un prêtre, et se trouva désappointé. Il écrivit, le 3 janvier, au département, que la commune de Pontarlier était corrompue et qu'il fallait jibsolument trouver quelque moyen d'en expulser les prêtres. Pour prouver les mauvais sentiments des autorités locales, il envoyait le procès-verbal suivant , de Commoy, lieutenant de gendarmerie :

« Ayant été informé qu'un prêtre réfractaire exerçait ses fonctions au domicile du citoyen Faivre dit Fidey, tailleur, et qu'un rassemblement y avait lieu, je me suis rendu surle-champ à la maison commune, pour en avertir les officiers municipaux, afin qu'ils commettent un de leurs membres pour m'accompagner et arrêter ce prêtre. Ils m'ont répondu que la municipalité n'était point rassemblée; qu'ils ne pouvaient rien faire' sans l'avis de leurs collègues; mais qu'ils m'invitaient à pacifier, et que cela leur était recommandé par le département. Voyant leur refus, et que la lenteur qu'ils mettaient à délibérer donnait au prêtre le temps de se soustraire à nos recherches, je me suis retiré et ai renvoyé les gendarmes, qui brûlaient d'envie de donner force à la loi. »

Le département, comme s'il n'avait pas donné lieu aux mêmes reproches, écrivit gravement à la municipalité qu'elle avait témoigné au moins de l'insouciance, et l'invita à déployer dorénavant plus de zèle pour l'exécution des lois.

On trouve de curieux détails sur la rentrée du clergé de Pontarlier, dans la lettre suivante, adressée, le 6 janvier, par un vicaire général du diocèse de Besançon à l'un de ses collègues : (( Mardi soir, 29 décembre, on vint en char à bancs, de Pontarlier, pour emmener le clergé de la ville. Les lettres d'invitation étaient fort pressantes. On assurait à ces messieurs qu'à la frontière ils trouveraient deux cents personnes

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pour les escorter, etc. Le curé de Notre-Dame vint, jubilant, le mercredi, me dire toutes ces nouvelles. Ils partirent de Fribourg, le jeudi 31, avant le jour, savoir : M. le curé de Notre-Dame, M. Duplessis, M. Balanche et la Sœur Boissard. M. Maillard, curé de Saint-Bénigne, M. Parguez, vicaire, frère du feu chanoine, et M. Golio, vicaire, y sont déjà depuis quelque temps. M. Demesmay, familier, est aussi rentré ; mais je crois qu'il se tient dans un de ses domaines, près de la frontière. Il ne reste ici que M. Valinde et le P. Colin. Tout en approuvant cette rentrée, son éclat a eu ici des censeurs. Plusieurs prêtres attendent l'issue de cette rentrée pour prendre une détermination. MM. Constant frères, Lambertj vicaire à Ray, et Guillemeney, jeune prêtre de Pouilley, ont dû partir dimanche ou lundi. D'après une liste que m'a envoyée M. Brocard, quatre-vingt-neuf prêtres du diocèse sont partis d'Estavayer ou des environs pour rentrer. Le clergé de Pontarlier est arrivé dans cette ville samedi à dix heures du soir. La rentrée n'a pas été aussi éclatante qu'on l'avait annoncé ; il faut encore des précautions et des ménagements. »

Quelques jours après, un prêtre était saisi à Pontarlier ,> mais ce n'était aucun de ceux dont on vient délire les noms. Le 21 janvier, Parrod écrivit à Quirot que le prêtre Bourges, ex-curé de Déservillers, avait été arrêté et conduit au foi*t de Joux. Il demandait que l'on fit transférer sans retard le prisonnier à Besançon. Quirot répondit : a Bourges étant à l'abri d'un coup de main, on peut attendre, pour la translation, qu'il y en ait d'autres arrêtés. » Mais la sollicitude haineuse de Parrod ne l'avait pas trompé. Le 8 mars, Quirot communiqua au département une nouvelle lettre du commissaire de Pontarlier annonçant que le frère du curé Bourges venait d'être arrêté dans cette ville, et qu'on avait saisi sur lui cinq lettres suspectes , décelant un projet d'évasion en faveur de ce prêtre, toujours détenu au fort de Joux. Une de ces lettres, entre autres, écrite par la citoyenne Victoire Bévaletj de Pontarlier^ parlait de cordes et de signes que le prisonnier n'avait pas compris. Le département arrêta, en conséquence, que le curé Bourges serait transféré dans la

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maison d'arrêt de Besançon, et que la citoyenne Bé valet serait dénoncée à la justice.

Le 20 mars, M. Bourges subit son interrogatoire, et le lendemain le département décida qu'étant compris daus la liste des émigrés, et n'étant plus dans les délais pour réclamer utilement sa radiation, il serait traduit au tribunal criminel, pour être puni comme émigré rentré.

L'administration du canton rural de Pontarlier avait arboré plus ouvertement qu'aucune autre le drapeau de la religion. Le 27 décembre, le conseil était réuni à peu près au complet. On y remarquait MM. Jac. Minary, président, Jos. Parrod, agent de la Cluse, J.-B, Trimaille, agent d'Arçon, J.-Cl. Liard, agent de Vuillecin, J.-B. Vaucheret, adjoint des Granges, J.-P. Perny, adjoint de Doubs, Jac. Bernard, adjoint de Sainte-Colombe, P. -F. Girod, agent d*Oye-et-Pallet, Ant.-Jos. Grandvoinet, agent de Chaflois, J -Jos. Bourdin, agent de Dommartin, et J.-Ant. Bourdin, agent d'Houtaud. La plupart de ces administrateurs avaient été mis en réclusion comme suspects, en 4793. Aussi, l'on peut présumer de quelle manière fut accueilli le patriote Mauvaizet, commissaire du Directoire, lorsqu'il leur débita le réquisitoire suivant : « Je suis chargé, sous ma responsabilité personnelle, de veiller à l'exécution des lois, et tous les membres de l'administration partagent la même responsabilité. Nous ne devons pas nous permettre de fléchir sous la commisération. Ceux-là en sont indignes qui se sont mis au-dessus de la loi. Fermons donc nos portes à tous ces prêtres qui, d'abord joyeux d'accomplir le vœu de la déportation, s'en plaignent aujourd'hui, parce que leur attente a été trompée, parce qu'ils comptaient sur un prompt retour en France, » Ce défi à la population fut relevé en ces termes : « L'administration observe que les vues du citoyen commissaire ne peuvent être remplies, et son réquisitoire mis en pratique quant à présent. Il lui est facile de requérir , tandis qu'il n'habite aucune commune du canton. Mais croitil que l'existence des agents et adjoints des communes, celle de leurs familles, ne seraient pas compromises, si on suivait, à la rigueur, des ordres qui blessent dans leurs opinions reli-

gieuses des citoyens déterminés à tout entreprendre? N'estil pas aussi prudent que sage d'éviter les occasions d'une effusion de sang, surtout lorsque l'ordre public n'est pas troublé? 11 est connu de chacun que, dans tous les cantons du département, le culte qui s'exerce dans celui de Pontarlier est dans toute sa vigueur ; que les pasteurs y subsistent et y sont protégés ; que la loi doit être la même pour tous, et enfin que les instructions prescrivant par-dessus tout les mesures de prudence et d'humanité, ce serait être homicide que de prendre le parti rigoureux qu'exige le commissaire du Directoire. L'administration arrête donc qu'il en sera référé au département^ en lui faisant sentir par-dessus tout que le peuple est prononcé pour l'exercice de sa religion, pour le retour de ses prêtres, et que cette corde est la plus délicate que l'on puisse toucher. Au surplus, les agents veilleront à ce que la tranquillité publique ne soit pas troublée. D

Les courageux administrateurs ne s'en tinrent pas là; ils allèrent eux-mêmes au devant d'une dénonciation, en écri- Tant, deux jours après , au département^ cette lettre collective : a Nous vous le répétons franchement, ce serait nous exposer aux plus grands périls que d'essayer de poursuivre les prêtres qui existent dans toutes les communes de ce canton. Nous croyons qu'il est prudent de les laisser, puisqu'ils ne troublent point l'ordre public et que les esprits sont si échauffés à leur égard, qu'ils entreprendraient tout pour se soustraire à l'exécution des arrêtés que nous prendrions contre eux. Vous verriez, d'ailleurs, que le peuple, qui ne se refuse à aucune des réquisitions qu'on lui fait et qui est prêt à tout sacrifier pour le bonheur de sa patrie, tant qu'on lui laisse ses opinions libres, n'aurait plus la même ardeur lorsqu'il serait inquiété dans l'exercice de son culte. »

Le A janvier, le département^ menacé lui-même dans son existence, comme trop favorable aux prêtres, répondit à ces sages et courageuses observations par l'arrêté suivant : « L'administration du canton rural de Pontarlier, en refusant de déférer au réquisitoire du commissaire du Directoire, ayant contrevenu à l'article 189 de la constitution, sa délibé-

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ration est annulée et les membres qui l'ont signée sont suspendus de leurs fonctions, d

Le lendemain, un membre du département demanda que la suspension, quoique prononcée, fût ajournée jusqu'à la réponse du ministre de l'intérieur. Contrairement aux réquisitions de Quirot, ce sursis fut accordé. Le département écrivit donc au ministre que le commissaire central avait vu dans la délibération attaquée la prétention inconstitutionnelle de suspendre l'exécution des lois et des arrêtés du Directoire ; qu'une partie des membres du département n'y avaient vu, au contraire, qu'une simple consultation demandée à l'autorité supérieure, en présence de difficultés graves et qui ne pouvaient réellement être levées que par ime force armée imposante. « 11 serait à craindre, ajoutait le département, qu'une suspension ne désoi^anisât l'administration rurale de Pontarlier et ne décourageât la grande majorité des agents municipaux des autres cantons, qui ne tiennent à leurs postes que par un fil et qui, donnant leur démission, seraient remplacés par des gens désavoués par le peuple pour s'en être montrés les persécuteurs, ce qui ne manquerait pas d'entraver le mouvement de l'emprunt forcé et de toutes les autres réquisitions en grains, foins^ pailles, chevaux et voitures, qu'exigent impérieusement les besoins de l'Etat. Vous avez toutes les pièces sous les yeux; pesez les motifs dans votre sagesse et décidez. »

Dans le canton de Pouilley-les-Vignes, Tavocat Billot, exprocureur général, élu président, en souvenir des persécutions qu'il avait éprouvées sous la Terreur, trompa les espérances du parti modéré, auquel il devait sa nomination. Relativement aux prêtres, il se montra plus attaché à la légalité qu'à la justice, et entraina à sa suite la partie la pins timide des honnêtes agents municipaux qu'il présidait. Le 22 novembre, le commissaire du Directoire requit cette administration cantonale de délibérer sur l'exécution de l'arrêté de l'ancien district de Besancon, qui obligeait les communes à fournir, dans les vingt-quatre heures, le tableau des prêtres qui s'y étaient retirés et la liste des parents d'émigrés. Six membres, y compris le président Billot, votèrent pour l'exé-

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cution de ce réquisitoire, et cinq membres, MM. J.-Gl. Gaume, de Pouilley, J.-B. Humbert, J.-P. Corne, de Ghemaudin, Cl.-F. Pillot, de Pirey, et J.-F. Elhiard, d'Auxon-Dessous, déclarèrent courageusement qu'ils consentaient à délibérer relativement aux émigrés , mais qu'à l'égard de l'état des prêtres retirés dans leurs communes, ils ne croyaient pas devoir le fournir. Le président eut beau faire observer qu'aucun corps administratif ou judiciaire ne pouvait suspendre l'exécution des lois ou arrêtés des autorités supérieures; que c'était s'exposer à commettre un attentat contre la liberté publique. Cette idolâtrie de légiste pour une loi inique ne put triompher de la droite et religieuse conscience des magistrats campagnards.

Le 8 décembre, Tonnet, commissaire provisoire du canton, transmit à Quirot cette délibération, en faisant observer que ceux même qui avaient volé en faveur de son réquisitoire ne lui avaient pas donné la moindre exécution. « L'esprit de contre-révolution qui règne dans ce canton, ajoutait-il, est porté à un excès effrayant, et la démarche à laquelle je me détermine aujourd'hui pourra compromettre ma tranquillité. »

Quirot répondit, trois jours après, à son subordonné : «Le département m'a autorisé à mander les administrateurs dont vous vous plaignez. Us ont comparu aujourd'hui, ont protesté de leur soumission et entier dévouement à la loi et ont promis de concourir à son exécution. Après les avoir stimulés par le danger de leur responsabilité personnelle (il s'agissait pour eux de deux années de prison), je les ai renvoyés à leurs postes. Je leur ai recommandé, comme je vous recommande à tous, la prompte exécution de la loi contre un étranger dont je ne connais pas le nom^ qui fait les fonctions de prêtre à Pouilley et qu'on dit y inspirer des maximes contraires à la république. Délibérez sur les moyens, et, si la force vous manque, vous m'en donnerez avis. »

Ce qui manquait surtout, c'était la volonté de prêter les mains à cette nouvelle persécution ; rien ne fut donc changé à la situation des prêtres dans ce canton, et, un mois après» Tonnet écrivait à Quirot : a On pourrait profiter de la stu-

peur qu'a jetée dans les saintes âmes l'arrestation de certains prêtres de nos environs. Concertez les mesures, mais donnez des secours pour les exécuter. Voici le tableau des prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion, retirés dans ce canton^ d'après les déclarations des agents : à Auxon-Dessous, Ethiard, adjoint, loge et nourrit le nommé Corne, prêtre déporté, originaire de Chemaudin. Sa déclaration est qu'il n'y a point de prêtre. A Champagney, le prêtre qui est à Pouilley y fait de temps à autre quelques courses. A Chaucenne, le nommé Blondeau, chantre à la métropole, y réside sous le nom de Bernard et sous le costume d'un chasseur. A Chemaudin, on croit que le prêtre Corne s'y est retiré, malgi*é la déclaration de l'agent. A Ecole, Cl. Viénot, frère de l'ancien juge de paix, fort âgé, remplit les fonctions de ministre du culte sans avoir fait soumission. AMiserey, J.-Cl. Bailly, ex-curé du lieu. A Pelousey, Gras, ancien curé du lieu. Il réside ordinairement chez André Jeudy, agent de la commune ; c'est là que se tiennent les conférences. Cet agent déclare cependant ne pas connaître sa retraite. A Pouilleyles- Vignes, Elliac, nom supposé (M. Caille, du Lac-ou-Vil- 1ers, curé de Marson). Il est sans cesse chez Gaume, agent, et chez Guillemeney, adjoint. C'est un homme fort adroit et fort dangereux. Son domicile est chez Denizot, frère de l'ancien notaire, ou chez Renaud. A Pirey, Et. Monnin, ancien curé de Corcondray. Le 30 frimaire, l'agent a fait une collecte de blé qui a produit 87 mesures. A Serre, un inconnu des plus fanatiques. Il avait remis une déclaration à l'agent, qui la lui a rendue. Il prêche des maximes bien dangereuses; il m'a été impossible de connaître son nom ; il loge chez une tailleuse ou repasseuse. A Sauvagney, Euvrard; ce prêtre est originaire de là et réside chez sa mère. » On voit par celte énumération qu'aux portes même de Besançon , toutes les paroisses étaient desservies presque aussi complètement qu'avant 1789.

XVIIl. Renaud, commissaire du Directoire à Quingey, écrivit, le A janvier, à Quirot : « Depuis que je suis en fonction , je n'ai cessé de recommander aux agents de veiller à l'exécution des lois relatives aux prêtres réfractaires. Je leur

LES PRfiTBES ÀO COMHJSNGBMBNT DU DIBBGTOIBB. 14^

ai donné lecture de l'arrêté du département du 2 niTÔse , en leur recommandant de le faire exécuter dans leurs communes et de me dénoncer les contraventions. Us m'ont répondu que lorsqu'ils en feraient part à leurs concitoyens, ils ne seront pas crus de ces derniers, et ils m'ont demandé avec instance de yous prier de faire réimprimer cet arrêté en placard, afin qu'ils puissent le faire afficher. » Ainsi, la religieuse population de ce canton refusait même de croire que l'administration modérée, élue récemment avec son con« cours, pût devenir complice de l'odieuse législation contre la liberté religieuse.

XIX. Le canton de Recologne, l'un des plus fidèles, devait être attristé par l'arrestation d'un de ses prêtres les plus vénérés. Le 4 janvier. Racine, commissaire provisoire dans ee canton, écrivit à Quirôt : « Je vous ai déjà prévenu qu'il se retirait à Recologne des prêtres réfractaires. Le nombre en est diminué, par suite de mes avertissements à l'agent. Il en reste néanmoins un que je n'ai pu écarter.;.. Je vous prie de m'envoyer deux gendarmes, dimanche prochain, 20 nivôse. » Quirot répondit, le samedi 9 janvier : <c Je me suis entendu avec le général Ferrand et le capitaine de gendarmerie Arbey. Un brigadier et un gendarme se rendront ce soir à Recologne, deux autres partiront demain, à l'ouvert ture des portes, pour Audeux, accompagnés d'un piquet de quinze hommes de cavalerie, et ils seront à votre disposition. N'oubliez pas que notre but est que la force ne soit pas compromise et que l'individu soit traduit dans la maison d'arrêt. »

Le maréchal des logis Cosson et le brigadier Simonnot ont laissé le récit suivant de cette arrestation : « Nous avons reçu Tordre de nous rendre à Recologne, près du citoyen Racine, commissaire, et de lui remettre une lettre qui était à son adresse. Cet ordre accompli, le citoyen Racine nous a dit que c'était pour faire arrêter l'ancien curé de Recologne, qui s'y trouvait et exerçait habituellement ses fonctions, quoiqu'Û fût sujet à la déportation. Nous nous sommes retirés depuis les cinq heures du matin, dans une maison, pour y attendre si réellement il dirait sa messe. En effet, vers les huit heures

vni. 10

iié CHAPITRE LXXIII.

on a sonné la cloche et on nous a dit que c'était le premier coup de la messe. Un instant après, le citoyen Racine est Tenu nous dire que Tancien curé allait à l'église. Nous nous sommes sur-le-champ empressés d'y courir. Arrivés sur le cimetière, nous avons trouvé le curé qui allait entrer à l'église et nous lui avons demandé s'il ne se nommait pas Pidancet et n'était pas l'ancien curé de Recologne. 11 a répondu qu'oui. Au même instant nous lui avons déclaré que nous étions des gendarmes, l'avons arrêté au nom de la loi et lui avons ordonné de se rendre sur-le-champ avec nous chez le président du canton, ce qu'il a fait. Y étant, nous lui avons demandé s^il avait fait ses soumissions aux lois ; il a répondu que non. Il a répondu en outre qu'il était rentré en France depuis environ un an et que depuis sa rentrée il avait tou^ jours demeuré à Recologne. A ce moment est arrivée une grande foule de femmes, avec quelques hommes, pour nous chasser et ravoir leur curé ; nous les avons requis, au nom delà loi, de se retirer et de ne point nous troubler dans nos fonctions. Après bien des pourparlers, nous sommes venus à bout de les faire sortir, et ensuite ils se sont rassemblés devant la fenêtre de la chambre où nous étions, en criant avec force : // nom faut notre curé! vous ne remmènerez pas! Le curé a ouvert les fenêtres et les a invités lui-même à se retirer. Ils ont répondu qu'ils ne voulaient pas se retirer que nous ne soyons partis. Une demi-heure après, est arrivé un détachement de cavalerie avec deux gendarmes, qui ont dissipé ce rassemblement. Nous avons alors ordonné au curé de prendre avec lui ce qui pourrait lui être utile, parce que nous allions le conduire à la maison d'arrêt de Besançon. Il a répondu qu'il s'y soumettait volontiers, et nous sommes partis de suite.

» Chemin faisant, nous avons rencontré, à l'entrée de la commune de Pouilley-les- Vignes, un homme qui nous a parut aussi être un prêtre. Nous lui avons demandé qui il était et où il allait. Il a répondu qu'il allait à Gharapagney pour affiaires de famille et qu'il était de Beure. Lui ayant demandé s'il n'était pas prêtre et comment il se nommait, il a répondu qu'oui et qu'il se nommait Maximin Goy. Lui ayant encore

demandé s'il n'avait point de passe-port, il a répondu que si, et aussitôt il nous en a exhibé deux, délivrés par la commune de Mamirolle, en floréal et messidor an ii. H nous a remis aussi une carte de sûreté qui lui a été délivrée par la section de la Montagne, à Besançon, le 21 messidor de la même année. 11 a déclaré que depuis cette époque il avait résidé à Beure et à Pouilley-les-Vignes, et qu'il avait desservi cette dernière commune pendant quelque temps , Tan passé. Nous lui avons demandé s'il s'était soumis aux lois et avait fait tout ce qu'elles exigeaient de lui et s'il pouvait en justifier. Il a répondu qu'oui, mais que ses papiers étaient chez lui à Beure. Après quoi, nous l'avons arrêté au nom delà loi et lui avons ordonné de se rendre avec nous à la maison d'arrêt de Besançon, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, ce qu'il a fait sans résistance. Nous les avons écroués et laissés à la garde du citoyen i^idal, concierge, et nous avons ensuite rendu compte du tout au citoyen Quirot. »

Le lendemain, le département chargea Voisard d'aller interroger les deux prêtres en prison. M. Pidancet répondit qu'il était âgé de cinquante ans et originaire de Besançon ; qu'il avait prêté le serment, mais avec une restriction non admise, ce qui l'avait condamné à être déporté ; qu'il était rentré en France, sur la foi des décrets qui assuraient la liberté des cultes pleine et entière, et pressé d'ailleurs par la faim et par les sollicitations des habitants de Recologne. M, Goy, dont l'interrogatoire ne s'est point conservé, déclara sans doute qu'il était âgé de vingt-sept ans, et prêtre depuis n91 ; qu'il avait été curé constitutionnel à Mamirolle, jusqu'à l'interdiction de tous les cultes; mais il garda le silence sur la rétractation qu'il avait faite le 26 mars 4795. A la suite de cet interrogatoire, le département décida, le 13 janvier, « que Pidancet étant, de son propre aveu, un prêtre déporté, il serait traduit au tribunal criminel ; que le rassemblement occasionné par son arrestation serait signalé à l'accusateur public; et enfin, que Maximin Goy demeurerait en arres-r tatipn jusqu'à ce qu'il eût justifié qu'il avait prêté le serment exigé de tous les prêtres exerçant les fonctions du culte. » Cette dernière disposition était un nouvel exemple de l'abus

148 CBÀPITBI ULXIII.

anti-juridique par lequel les autorités se permettaient d'emprisonner le premier venu, sans aucune preuve de délit, et lui imposaient ensuite la charge d'établir son innocence, i travers les barreaux de sa prison.

Le 21 janvier, M. Pidancet fut interrogé, pour la troisième fois, par l'accusateur Guillemet. Il répondit que son dessein n'avait jamais été. d'enfreindre les lois et qu'il était prêt i leur promettre soumission; que depuis sa rentrée en France, il s'était borné aux simples fonctions de son ministère; qu'il n'avait jamais prêché contre les lois, mais en avait, au contraire, toujours recommandé l'exécution; que depuis son retour à Recologne, cette commune avait constamment joui de la plus grande tranquillité, et qu'au moment de son arrestation, il avait donné une nouvelle preuve de sa soumis-» sion en exhortant, à plusieurs reprises, le peuple à se disperser et à rester calme. Le lendemain, M. Guillemet ordonna de conduire le prévenu dans la maison de justice, comme déporté rentré.

La population de Recologne avait vu avec la plus grande douleur l'arrestation de son bon curé. Le commissaire Racine écrivait, le 18 janvier, à Quirot : « Depuis qu'on a renfermé le curé Pidancet, l'agent s'est emparé des clefs de l'église et a juré de ne pas l'ouvrir, même à des prêtres constitutionnels. Ce qui reste encore de républicains dans cette commune est venu se plaindre à moi, en me faisant part des menaces que leur a faites cet agent, indigne de l'être. Je vous prie de me mander ce que je dois faire. » Le 25 janvier, cinquante* neuf habitants de Recologne, y compris les municipaux anciens et nouveaux et autres notables, adressèrent au tribunal l'attestation suivante : « Nous certifions que le citoyen Pidancet, prêtre, s'est scrupuleusement abstenu de parler, en aucune manière, du gouvemementet de tout ce qui concerne les lois de la république; il s'est constamment renfermé dans les bornes de son ministère, et ne nous a donné que des leçons de paix, d'humanité, de pénitence et de vertu. Loin d'exciter aucun trouble parmi nous, il n'a travaillé qu'à étouffer les sentiments de division par les visites paternelles qu'il a faites dans chacune de nos familles , qui

LB8 PBÊTRB8 AU COMMBIYCIOiraT DU DIRECTOIBB, 149

toutes ToDt reçu comme un père et leur plus tendre ami. » Parmi les pièces formant le dossier judiciaire du curé de Recologne, il se trouva plusieurs lettres qu'il avait adressées d'Estavayer, les 35 et 26 juillet 1795, en réponse à celles que ses paroissiens lui avaient écrites pour le presser de revenir. Ces lettres respirent vraiment les sentiments d'un père. Ce bon pasteur écrivait à M. Alexis Sauvage, alors agent national à Recologne : « J'apprends avec une joie extrême que le grand nombre de mes chers paroissiens est demeuré fidèle aux bons principes.... Vous êtes agent de la commune, mon cher Alexis, c'est donc à vous d'aviser aux moyens propres à rétablir la paix. Déjà, de concert avec les très chers Mérillon et Royet (je suis mortifié qu'on ait oublié de me nommer le quatrième de vos collègues, j'aurais eu l'honneur de le remercier aussi), vous avez procuré à la partie la plus nombreuse de mon troupeau les secours d'un bon prêtre ; je vous en témoigne à tous mes plus vives actions de grâces. Faites plus encore, exhortez, pressez, sollicitez tous les pères, tous les jeunes gens, tous les enfants, à assister aux saints offices. Dites-leur que je brûle, ainsi que M. Robert, mon vicaire, de me réunir à mes brebis chéries. J'écris à Jos. Billecard, agent de la commune de Chevigney. On rn'apprend que cette portion de mon troupeau suit le schismatique Boichut, et que presque tous assistent à ses offices. Ah I de grâce I Alexis, mon bon ami, n'épargnez rien pour les tirer de leur égarement. Tous les jours nous voyons ici des exprès envoyés pour venir chercher et accompagner les curés et les Ticaires qu'un très grand nombre de paroisses, heureusement désabusées, redemandent à grands cris. Nous espérons, M. l'abbé et moi, que vous ne serez pas les derniers. On nons débite ici que le département a reçu des ordres secrets de ne point inquiéter les prêtres. Nous sommes prêts, comme nous l'avons toujours été, à promettre et à faire tout ce que peut permettre la religion catholique. Prenez les avis de M. Vuillemotet du prêtre catholique. Je compte sur votre zèle et votre caractère vif. Ne perdez pas courage et estimez-vous très heureux si votre ardeur pour le bien vous procure quelque désagrément. Perdons tout, s'il le faut, mais ne perdez

150 CHAPITBB LXXIIl.

pas votre âme ni celles de vos chers enfants. Je salue paternellement votre famille et vos amis. »

M. Pidancet écrivait à M. Mérillon : a Renaud, Grenot, Tiufortuné Grenot, Boichut, GhaSenet et Requet sont des apostats sans pouvoirs. Ne recourez pas à leur ministère, même en danger de mort. Protégez le missionnaire, respectez-le et suivez ses avis. Travaillez à faire chasser les intrus qui continuent à séduire les paroisses environnantes. M. Vuillemot vous a rendu bon témoignage. » A Cl. Bougillard, dont le père, ancien municipal, n'avait pas toujours suivi la bonne cause, M. Pidancet disait avec Taccent de la véritable amitié : (( Pourquoi n'est-il pas dit un seul mot de votre père pour moi dans votre lettre? Me boude-t-il donc encore? Embrassez-le pour moi et serrez-le si fort que je l'entende crier.... Saluez le brave Baud (prêtre sorti de réclusion), et dites-lui que je lui recommande mes brebis de Recologne et de Chevigney. Nicolas, de Gendrey (constitutionnel rétracté), fait-il toujours autant de bien qu'il a fait de mal? S'il est possible, je vous prie de faire affranchir les lettres jusqu'à Pontar* lier. J'en suis pour cinq livres de ports depuis le commencement du mois ; c'est trop pour un homme qui ne boit que de l'eau depuis trois ans. »

A M. Jac. Royet, qui allait se trouver président de l'administration cantonale au moment même de l'arrestation, il recommandait de saluer de sa part les familles Royet , Baudoin, Millot, Voillet, Bonnet, Petit, Humbert, Ghanipagne, Lisse, Saugy, Yerdot, Huot, Jurain, Fillon , Demougeot, Riduet, Perrin, Péclet, Baulier, Gussignot, Bougillard, Villain et Racine, celle même d'où devait partir le coup qui le frappa.

Ge fut le 29 janvier que M. Pidancet comparut devant le tribunal criminel, il allégua pour sa défense qu'il avait été déporté injustement ; qu'il avait prêté le serment ordonné par la loi du 26 octobre 1790, tel qu'il était prescrit par la loi ; que la municipalité avait dressé acte de cette prestation et qu'il demandait un délai de quatre décades pour se pro« curer cet acte. Le tribunal, entrant parfaitement dans ces vues dilatoires, qu'il avait peut-être suggérées lui-même, décida

LBS PBÉTBE8 AU GOMMENCBMBNX DU DIRECTOIRE. 151

qu'uQ délai de trois décades était accordé à l'accusé pour justifier de sa prestation de serment ; qu'en attendant le règle^ ment de son sort^ il serait réintégré dans la prison criminelle; qu'il serait rendu compte de cette décision au ministre de la justice, et enfin que l'accusateur public s'assurerait, pendant ce temps-là, si l'accusé n'avait pas été déporté pour cause d'incivisme ou en vertu d'une dénonciation particulière.

Le 2 mars, le tribunal étant réuni en conseil, M. Gl.-Jos. Gros, qui présidait, exposa qu'à l'occasion du prêtre Pidancety on avait cru devoir consulter les ministres de la justice et de la police sur la question de savoir si les afiaires de ce genre étaient ou non sujettes à une instruction parjurés ; que depuis cette époque il n'était arrivé aucune réponse ; que cependant le délai accordé au prêtre Pidancet était écoulé et qu'il était urgent de prendre un parti, soit en déclarant que Ton cofitinuerait à attendre la réponse, soit en mettant l'accusé en jugement, afin d'éviter le reproche d'avoir apporté de la négligence dans le jugement des prêtres. Nodier, commissaire du Directoire , déclara lui-même qu'il convenait d'attendre une réponse positive et promit son concours actif pour l'obtenir promptement. En conséquence, le tribunal déclara qu'il suspendait encore sa décision. Ce délai sauva M. Pidancet.

Curie, commissaire du Directoire dans le canton de Rigney, écrivait, le 5 février, à Quirot : « Vous trouverez cijoint l'état des prêtres qui exercent un culte dans ce canton. Il y en a peu qui se soient soumis aux lois , et c'est avec bien de la douleur que je vois les communes de la Tour-de- Sçay et de Cendrey se faire desservir par des réfractaires* Les agents de ces communes, malgré nos arrêtés, ont toléré ce brigandage, et quoiqu'ils m'aient assuré que ces prêtres étaient des passants , j'ai appris qu'ils s'appelaient Guenot, ci-devant curé de Rigney, Pourchet, son vicaire, et Tribouley, de Genans. Je vous conjure, au nom de l'intérêt public, de nous débarrasser de ces scélérats. »

L'église de Moncey était desservie concurremment par l'abbé J.-B.'F. Jacquey, curé constitutionnel de Palise, et l'abbé

iStt CHAPITBB LXXIII.

Ch.-F. Grandhaye, prêtre orthodoxe retiré à Thurey, cher M"^* de Thurey, et qui avait fait acte de soumission aux lois de la république. Les partisans de chacun des deux prêtres voulant être desservis les premiers, 11 s'ensuivit plus d'une rixe. Les agents de Moncey et de Thurey furent d'abord chargés de régler ce conflit ; mais comme ils appartenaient chacun à un parti opposé, il ne purent se mettre d'accord. L'administration cantonale se vit donc obligée de prendre l'affaire en main. Elle décida, le 10 janvier, « que Jacquey rassemblerait sa secte à huit heures du matin, et Grandhaye la sienne, à dix heures; et dans l'après-midi, s'il y avait lieu,, le premier à deux heures, et le second à trois, et que les clefs du temple demeureraient chez l'agent de Moncey. »

S'il faut en croire le témoignage un peu suspect du commissaire de ce canton, tous les prêtres orthodoxes qui y résidaient étaient loin d'avoir la prudence et la modérajtion de l'ecclésiastique dont les habitants de Thurey devaient*la présence et les services à leur pieuse châtelaine. Curie écrivait, le 18 janvier, à Quirot : « L'indignation des patriotes du canton contre les mauvais citoyens est au comble. Les premiers sont vexés de mille manières ; ils sont menacés, et leur vie n'est pas en sûreté. Ces malheureux prêtres sont la cause de tous ces désordres. Ils engagent plus que jamais les gens de leur parti à se réunir au parti de Gondé. Hier dimanche, vieux style, Pourchet, ancien vicaire de Rigney, a officié publiquement à la Tour-de-Sçay ; et, dans son catéchisme, il a eu l'impudeur de dire : « Citoyens, le prince de Condé vient ÏD de faire une tentative qui n'a pas réussi, mais il sera plus » heureuxdanslaseconde; neperdonspascourage, ranimons » toutes nos forces et grossissons notre parti, sans quoi nous » sommes perdus. » Voilà le langage de ces scélérats. Si l'on n'a pas la force armée pour les arrêter au plus tôt , le mal deviendra irréparable. »

Les paroles de M. Pourchet avaient évidemment passé par une traduction jacobine; mais, fussent-elles vraies, il restait encore àjuger si ce cri de désespoir n'était pas imputable avant tout à ce gouvernement aveugle et tyrannique qui ne laissait d'espérance à la religion que dans l'issue d'un duel à mort.

LIS PRÊTRES AU COMMERCEMBHT DU DIRECTOIRE. iSJ

Le commissaire central Quirot dénonça, le 7 janvier, au juge de paix du canton de Rigney, Y Extrait des entretiens sur la religion^ qui circulait sans doute dans son ressort, et rinvita naïvement à en découvrir et poursuivre les auteurs.

Le canton de Roulans, où les deux partis se balançaient plus qu'ailleurs, était aussi plus agité. Les patriotes^ tout en se plaignant d'être vexés , se livraient eux-mêmes à toutes sortes de voies de fait, sous prétexte de concourir à l'exécution des lois. Jobard, commissaire de ce canton, fort méchant homme, écrivait, le 21 décembre, à Quirot : a Je vous préviens que dans mon canton, les patriotes sont en butte aux injures des aristocrates; que les prêtres déportés inspirent le mépris des lois, déclament contre ceux qui y sont soumis, et qu'il y a eu, notamment à Yillers-Grélot, avant-hier, un rassemblement nocturne où il y a eu des coups de donnés. Une douzaine d'individus de cette commune donnent depuis longtemps asile à ces messieurs. Les patriotes se sont rassemblés pour l'exécution de la loi. Un nommé Gourtot, accompagnant un prêtre déporté, a été sur le point d'être saisi ; il en a été quitte pour prendre la fuite, en laissant un gourdin dont un patriote a été frappé. Gomme il y a du remède dans notre canton, je vous prie de me faire parvenir les instructions nécessaires. »

Le 16 janvier, Jobard écrivit encore à Quirot: «Ensuite de la réquisition que j'ai faite aux agents concernant les prêtres déportés, l'agent de Deluz m'a dénoncé deux de ces perturbateurs qui ont fait, conjointement avec d'autres, les plus grands ravages. L'un est un nommé Touzet, âgé d'environ soixante ans, qui y réside depuis environ six mois, chez le marchanddu village, Antonio, dont la maison est voisine de l'église. L'autre, nommé Nic.Bergier, âgé de trente ans, y réside depuis plus de dix mois, chez le citoyen J.-F. Flagey , i l'extrémité du village opposée à l'église. Ges deux hommes exercent publiquement et insolemment leur miaistère; et d'une commune presque entièrement peuplée, il y a un an, de patriotes, ils ont fait un repaire de fanatiques et de mécontents. Gomme cette commune est la seule de tout notre canton qui soit publiquement vouée au fanatisme, je ne pense

iS4 CHAPITRE LXXIII.

pas que rarrestation de ces deux hommes puisse entraîner aucun inconvénient, mais il faudrait les prendre dès le matin, lorsqu'ils vont dire leur messe; en ce cas, deux ou trois gendarmes ou hussards feraient Tafiaire. » Malgré tant de &cilités, cette expédition se trouva ajournée.

Dans le canton de Rurey, la population et l'administration marchaient parfaitement d'accord, comme le prouve la lettre suivante, adressée, le 24 janvier, au département par les administrateurs du canton. « Notre empressement à faire exécuter les lois ne saurait être plus grand. Nous avons déjà requis la gendarmerie de faire la recherche la plus scrupuleuse des prêtres ; mais les démarches de la gendarmerie n'ont ea aucun succès. Cependant de temps en temps il parait de ces prêtres; ils sont soutenus par la presque totalité des habitants du canton. Ils font les offices presque tous les dimanches, vieux style, avec un concours de monde considérable. Nous avons pris des informations exactes sur leurs discours. Jusqu'ici ils n'ont tendu qu'à l'amour de la paix et de la tran» quillité ; ils n'ont provoqué ni l'avilissement de la représentation nationale, ni le discrédit des assignats, ni la désertion des volontaires. Nous avons délibéré que lecture publique serait faite de votre adresse aux habitants des campagnes et qu'elle serait affichée dans chaque commune. — Benoit , prés. Audy, agent. »

Dans le canton du Russey, rien n'aurait troublé l'harmonie et le paisible triomphe des catholiques, sans le mécontentement turbulent de Yernerey, ex- vicaire épiscopal du Jura, que ses propres épreuves sous le règne de l'athéisme n'avaient pas guéri de son humeur belliqueuse et dénonciatrice. En sa modeste qualité administrative d'adjoint municipal au Luhier, il fatiguait de ses plaintes , de ses propositions et de ses conseils, toutes les autorités à Besançon et i Paris. Il écrivait, le 4 janvier, à Quirot : a Tous les patriotes de notre canton sont alarmés d'un bruit que répand mon" sieur Pianet, commissaire provisoire près notre canton, que sa nomination doit être confirmée par le Directoire. Tous les chouans ont en lui la plus grande confiance, ce qui doit être un motif d'exclusion. Il suffit de voir, aux séances de

LES PRÊTRES AU GOMHENCBMBNT DU DIRECTOIRE. lîKS

radministratioQ, la manière dont il cherche à favoriser les vues de nos aristo-fanatiques. Voilà ce que je suis chargé par nos patriotes de vous faire connaître. Nous avons écrit, au nombre de quatre-vingt-huit, au Directoire, en faveur de Ch. Renaud, et nous avons prié le citoyen votre frère de s'intéresser, pour ce choix, auprès du Directoire. Nous aurions besoin qu'une partie des troupes qui sont à Morteau vinssent faire une tournée dans notre canton et y eussent un quartier d'hiver. »

Le surlendemain, nouvelle lettre du fougueux curé à Quirot. «Je suis toujours à vous obséder; mais c'est l'amour du bien public qui me fait parler, et le même amour excitera votre patience. Deux fois déjà j'ai pris la liberté de vous parler de monsieur Pianet, mais chaque jour il excite la bile des amis de la république. Il presse le départ des volontaires amis de la liberté, et il exempte les volontaires aristocrates, entre autres le fils de son digne collègue, monsieur Prêtre, notre président. Monsieur Pianet clabaude fortement contre vous, contre Boiston, de Morteau, etc., de ce que des troupes sont venues dans nos montagnes.... II accueille favorablement les aristo-fanatiques qui se plaignent des habitants du Luhier et du ci-devant maire de Plaimbois^ comme terroristes, parce qu'ils ont opéré, il y a deux ans et plus, des désarmements, par ordre des autorités constituées. Ces aricots disent qu'il leur a promis de nous faire valter et qu'ils auront leurs armes. Il n'y a, à l'administration, que deux agents et deux adjoints patriotes, ceux du Luhier et de Montbéliardot ; les autres sont chouans. H serait important , si on venait à prononcer les destitutions de ceux-ci , qu'on le fit pour tous en même temps, et qu'aussitôt les deux membres restants s'adjoignissent des patriotes de 4789, autrement il y aurait toujours des chouans en nombre prépondérant pour l'élection de leurs collègues. Leur négligence à faire exécuter la loi du 3 brumaire contre les prêtres réfractaire est, aux termes de cette loi, un motif suffisant de les destituer. Il y a de ces prêtres qui, jusqu'aujourd'hui, ont fonctionné dans toutes les communes du canton, excepté au Luhier et à Montbéliardot. Toute la confiance des pa-

iS6 CHAPITRE LllIII.

triotes de notre canton réside en yous. Nous espérons que vous ne nous laisserez pas exposés à la terreur que l'administration chouane du Russey, secondée de son commissaire, prépare contre nous, tandis qu'elle est le dieu des miséricordes envers les chouans. Une lettre au citoyen votre frère à Paris, s'il vous plait, pour qu'il nous fasse nommer pour commissaire Ch. Renaud, du Russey, et Boillon, ex-juge à Saint-Hippolyte^ pour juge de paix. J*ai confié ma lettre à un patriote de 4789, prudent, parce que je serais perdu si j'étais connu. »

Si toute la confiance de Vernerey et de ses adhérents résidait en Quirot, c'était seulement à Besançon , car l'infatigable Benjamin de Tévëque Moyse menait de front plusieurs correspondances avec les députés, les ministres et le Directoire à Paris. Le iO janvier, il adressa au ministre de l'intérieur, au nom des agents et adjoints des deux petites communes jacobines, une lettre qui^ tout en reproduisant les plaintes ci-dessus, étendait beaucoup plus haut et plus loin ses attaques. U parait que dans une lettre précédente il avait déjà dénoncé au gouvernement toutes les autorités du Doubs; car il ouvrait ainsi cette nouvelle dénonciation : a Ce n'est pas assez de vous avoir donné une idée générale des diverses administrations de notre département; nous avons cru devoir ajouter quelques détails particuliers sur celle de notre canton. Chaque séance est pour nous un jour de deuil; nos représentations y sont constamment méprisées. Les agents des quinze autres communes, de concert avec notre président Prêtre et le commissaire provisoire, semblent avoir pris à tâche de déconcerter les patriotes. Un d'entre nous ayant demandé l'exécution des lois contre les prêtres réfractaires, excita des rumeurs dans l'assemblée et ensuite fut assailli de coups, dans une maison particulière.... On consacre des séances entières à entendre des pétitions contre les patriotes, soùs le prétexte ridicule qu'ils ont tous été terroristes. Voilà les plaintes que nous sommes obligés de porter devant vous, parce que l'administration départementale est entièrement composée de chouans, à l'exception du patriote Quirot, frère du législateur et commissaire du Di*

UB PBÈTRIS AU. COmUNCnfilT DO DiaSCTOIll. 157

lectoire. Daignez envoyer promptement sur les lieux un commissaire chargé d'épurer les autorités constituées. » On verra, plus loin, que les menées peu apostoliques de Tex-vi* Caire épiscopal ne restèrent malheureusement pas sans fruit.

XX. Dans le canton de Saint-Hippolyte, le vieux juge Parguey, commissaire du Directoire^ visiblement fatigué par l'âge, et entouré de peu d'auxiliaires, faisait mollement la guerre aux catholiques. Il écrivait, le 5 janvier, à Nodier, en réponse aux circulaires contre les prêtres : a J'en ai fait passer des exemplaires aux agents de Fleurey, Montandon> Soulce, Ghamesol et Dampjoux, où résident des prêtres émigrés ou déportés. Ne doutez pas de mon dévouement, de ma sévérité et de mon inflexibilité ; mais vous n'ignores pas que le fanatisme religieux, qui domine dans mon arrondissement, éteint le flambeau de la raison, et qu'il faut une force suffisante pour arrêter les mauvais prêtres. » A en croire tous ces pauvres commissaires cantonaux, il n'aurait pas fallu moins que toutes les armées de la république pour garder les catholiques du Doubs. Dix jours après, Parguey écrivait au département que, le 6 et le 1 0 janvier^ les habitants des communes composant la paroisse de Dampjoux avaient chassé leur curé constitutionnel, avaient mis à sa place l'émigré Rougnon, leur ci-devant curé, et le gardaient à main armée; que les mêmes habitants faisaient réparer leurs armes par un armurier de Bourguignon, et qu'un particulier nommé Marchand distribuait des cartouches. Il annonçait qn'il y avait eu des rassemblements considérables, et finissait en redmnandant l'envoi de la force armée.

Le 22 janvier, Florentin Parent, commissaire près le tribunal correctionnel de Saint-Hippolyte, écrivit, de son côté, que les prêtres faisaient les plus grands ravages ; que les gendarmes étaient impuissants, les fanatiques armés, les autorités pleines d'émigrés et de leurs partisans. Il réclamait aussi des troupes.

Cependant, ces troupes, si instamment demandées, finissaient par arriver. Le 25 janvier, le général Ferrand transmit au département une lettre du général Nouvion, qui corn-

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mandait à Delémont , dans le Porrentray, annonçant qu'il avait reçu ordre d'envoyer un bataillon d'infanterie à Saint- Hippolyte et demandant sur quels points il convenait de placer cette troupe. Le département décida qu'une compagnie serait placée à Saint-Hippolyte, une à Dambelin et à Pont-de-Roide, deux à Maîche, une à Daraprichard, deux tant au Russey qu'à Saint-Julien et àBonnétage, et que les deux dernières seraient distribuées entre Belleherbe, Cbamesey, Longevelle et Bretonvillers.

Le 27 janvier, Simon Couley, lieutenant de gendarmerie, après avoir passé la nuit en patrouille avec six gendarmes de Saint-Hippolyte, à la poursuite des prêtres et autres gens suspects, arriva à sept beures du matin près de la ferme du Grand-Clos, appartenant à M. Darceot, sur le territoire de Montandon. « Nous savions, dit cet officier, que le bénédictin F.-Jos. Gavaroz, déporté ou émigré, s'y retirait, y célébrait scandaleusement la messe, et avait même fait dernièrement des écritures tendantes à renverser la constitution et à rétablir la royauté; ce qui nous a déterminés à investir la grange pour arrêter ledit Cavaroz. Ayant donc invité le citoyen Alex. Gbevroulet, agent de Mouillevillers» à nous accompagner, nous avons arrêté Cavaroz^ et instamment nous nous sommes mis en marcbe pour le conduire à la maison d'arrêt d'Hippolyre. Aussitôt les gens de la maison se sont empressés de courir de toutes parts, en criant de toutes leurs forces et en se portant sur les villages de Montandon et des Bréseux, pour avertir les habitants de ces communes, les attrouper et nous enlever Gavaroz. Nous étant aperçus que le peuple commençait à se rassembler, et ne nous voyant pas en force pour prévenir les rixes et les dangers auxquels nous étions exposés, nous avons pris aussitôt des chemins impraticables, passant à travers bois et rochers, seul moyen qui nous a procuré l'avantage de rendre Gavaroz en la maison d'arrêt. » Get enlèvement, commencé la nuit et sans aucun respect des autres formes légales, car l'agent jacobin de Mouillevillers n'avait pas la moindre autorité à Montandon , s'était consommé comme une véritable scène de brigands.

LB8 PRÊTRES AU COHMRNCBHEIIT DU DIRBCTOIRI. 459

Le commissaire du Directoire, trouvant que le prisonnier ne serait pas assez bien gardé à Saint- Hippolyte, l'expédia sur-le-champ au fort de Blamont: Le 29 janvier, dom Cavaroz fut interrogé dans sa prison par le juge de paix Diény.' n déclara qu'il avait appartenu à Tordre de Cluny et au prieuré de Vaucluse; qu'il était âgé de soixante ans et originaire de Salins; qu'après la suppression de son monastère, fl s'était retiré dans l'ermitage de Mancenans, près de Matche, acquis par lui de la nation, et qu'il y avait résidé jusqu'au moment où on lui avait signifié un arrêt de déportation ; qu'il avait résidé ensuite trois ans au Landeron ; qu'il n'avait jamais prêté aucun serment et qu'on ne lui en avait jamais demandé ; qu'il était rentré en France depuis trois mois, ensuite d'un arrêté favorable du département; que depuis son retour il avait résidé dans la ferme du citoyen Darceot ; que, n'ayant exercé aucune fonction publique du culte, soit avant, soit depuis son retour, il n'avait jamais été requis de faire l'acte de soumission aux lois, et qu'il s'était borné à dire la messe en son particulier. Interrogé s'il avait confessé, il répondit que l'article de la confession étant un objet sacré et inviolable, il ne pouvait répondre à cette question. Interrogé s'il n'aurait pas eu des conférences avec les autres prêtres rentrés, il répondit qu'ayant appris que dom Clément, son ancien confrère, était rentré à Soulce, après deux ans et demi de prison, il s'était fait un plaisir d'aller le voir une ou deux fois au plus. Le juge lui demanda encore s'il n'avait pas souvent parlé aux habitants de Montandon et du voisinage pour leur faire envisager de mauvais œil la Révolution, répandre le discrédit sur les assignats, encourager les volontaires à quitter leurs drapeaux et exciter à la révolte. Il répondit avec indignation que non, et qu'il souhaitait que chacun fût aussi ami que lui du bon ordre et de la paix; que d'ailleurs il n'était jamais entré à Montandon que chez le citoyen Darceot ; qu'il ignorait pourquoi il avait été arrêté, à six heures du matin, étant encore au lit. Interrogé enfin s'il connaissait les lois contre les déportés, il répondit que non, mais qu'il avait vécu en parfsdte sécurité depuis son retour, attendu qu'il avait été dé-

porté sans cause légitime et sans avoir troublé l'ordre public en aucune façon.

Le juge de paix décida que le prisonnier étant dans le cas prévu par les lois relatives aux prêtres déportés rentrés, il serait traduit sous bonne escorte au tribunal criminel. Mais le lieutenant Gouley objecta qu'il était impossible de former une escorte suffisante sans dégarnir imprudemment les frontières. Diény décida donc que le vieux moine resterait dans le fort jusqu'à ce que les autorités supérieures en décidassent autrement. Le 5 mars, le département arrêta que le général Okeef serait invité à faire revenir à Besançon trente cavaliers cantonnés à Pont-de-Roide, et qu'ils iraient auparavant prendre au fort de Blamont le prêtre Cavaroz, pour l'amener sous leur garde.

Les gendarmes, en arrêtant le prisonnier, avaient eu soin de fouiller ses babits, mais sans y rien trouver de compromettant. Gomme ils étaient pressés de l'emmener, on revint ensuite faire perquisition dans sa retraite, et une seule pièce, dont il sera question ci-après, parut mériter Tbonneur d'une saisie. Mais depuis plusieurs mois, on avait intercepté, à la poste, deux lettres venant de Suisse et adressées à ce religieux. La première était une lettre de M. Brocbatton, lieutenant du gouvernement neuchatelois au Landeron, qui avait été pendant plus d'un an l'hôte et le bienfaiteur de dom Cavaroz, durant son exil. Les sentiments élevés qui animaient ce fonctionnaire républicain forment un beau et touchant contraste avec l'impiété grossière du gouvernement français et de ses agents. 11 écrivait, le 23 décembre 1795, à son protégé rentré en France : « Vous ne devez pas douter des sentiments d'attachement, de considération particulière et de respect que je vous ai voués pour la vie. J'aurais désiré, mon cher dom Cavaroz, avoir pu vous obliger et vous rendre beaucoup plus de services que je ne l'ai fait. Je désire que vous soyez dédommagé, dans votre malheureuse patrie,^ de toutes les peines et sou&ances que vous avez éprouvées dans ce pays. L'ordre ne reviendra en France, je vous l'ai toujours dit, qu'en y rétablissant la religion catholique dans toute sa pureté. Elle est la base fondamentale de tout gou*

LBS PRfiTRBS AU COMMENCEMENT DO DIRECTOIBE. 161

vernement, et les nations ne peuvent jouir d'un parfait bonheur que par elle. Elle seule règle les consciences et la -vie tant privée que publique des hommes , pouvant même suffire à leur bonheur politique et moral , et suppléer aux défauts des lois et des constitutions, ouvrages des hommes, et conséquemment sujettes à toutes sortes d'imperfections. Mais quand est-ce que les hommes ouvriront les yeux pour connaître et suivre cette règle de leur bonheur social? Tous les philosophes du temps, malgré leurs efforts, et les hommes avec leur vains projets, ne pourront jamais rétablir ce bonheur, cette paix, cette parfaite tranquiUité en France et dans toute l'Europe sans la religion. » M. Brochatton ajoutait qu'il était allé à Neuchatel chez M. Fauche, pour expédier de là les effets de dom Georges, confrère et ami de dom Cavaroz, mais qu'il ne les y avait pas trouvés, et enfin, qu'un autre prêtre exilé avait la complaisance de venir dire la messe tous les dimanches dans sa chapelle. • La fille de cet homme de bien, répondant, le 14 novembre 1795, pour son père absent, annonçait à dom Cavaroz qu'on s'était empressé d'acquitter ses commissions. « Je conserverai à jamais, ajoutait-elle gracieusement, ma rancune contre M. le curé de Maîche de vous avoir éloigné de nous. Dom Georges vous a fait part de mon mariage. J'entre, sans le mériter, dans la famille la plus opulente de Soleure. Je vous prie de vouloir bien offrir la messe pour moi, le jour de mon mariage. »

A côté de ces deux lettres qui respirent toutes les vertus chrétiennes et hospitalières de la vieille Helvétie, fut placé, comme pièce de conviction, un document saisi au domicile de dom Cavaroz, et dont la publication clandestine occupait singulièrement, en ce moment, la police du Directoire. C'était la Réponse donnée au nom du roi (Louis XV] II) sur la question de savoir si les ecclésiastiques rentrés en Finance peuvent faire l'acte de soumission aux lois de la république. Dans cette espèce de consultation théologique, un prince voltairien et sceptique déclaré, qu'on ne parvint même à faire approcher d'un prêtre, sur son lit de mort, qu'en faisant intervenir sa dernière maâtresse, dictait aux prêtres français, sur

le ton de Louis XIV, la règle de leurs consciences. « Se soumettre aux lois de la république, disait-il, c'est se révolter contre Tautorité légitime, s'associer au sacrilège, au brigandage, devenir complice de tous les forfaits révolutionnaires, et porter le scandale et l'abomination jusque dans le sanctuaire. On objecte que le clergé doit obéir à l'autorité qui se trouve en possession de gouverner ; que les apôtres et les premiers chrétiens en ont donné l'exemple en se soumettant à tant d'empereurs conduits au trône par le meurtre et l'assassinat; que le refus d'une promesse purement civile livrerait le royaume aux scbismatiques et aux apostats, et entraînerait le royaume dans la ruine de la religion ellemême. Mais est-K:e que les ministres de la religion ne sont pas soumis au roi comme de simples fidèles? Leur caractère les autorise-t il à être rebelles eux-mêmes ou à autoriser la rébellion? Ceux qui sont chargés de prêcher la justice doivent-ils donner l'exemple de l'iniquité? S'ils ne doivent pas se mêler du gouvernement, ne doivent-ils pas s'inquiéter de' l'obéissance à laquelle ils sont obligés envers le légitime souverain? Avec de tels principes, la fidélité et la révolte devraient être vues du même œil, et le serment prêté au roi par les sujets ne serait qu'un jeu puéril. »

L'Eglise a répondu d'une manière trop péremptoire àcette royale leçon de droit divin, par le Concordat, pour qu'il soit nécessaire d'en montrer le côté sophistique et inadmissible.

Vuillier, d'Orchamps, devenu par un coup d'Etat, administrateur du département, fut chargé par ses collègues jacobins d'aller interroger dora Cavaroz, le 12 mars, lendemain de son arrivée dans la maison d'arrêt de Besançon. Après diverses questions relatives à des points déjà connus, le dialogue se poursuivit ainsi :

Q. Depuis ta rentrée, n'as-tu pas entretenu correspondance avec Brochalton, pour affaires d'émigrés, notamment du nommé dom Georges, ex-bénédictin, comme le prouve cette lettre du 23 décembre 1795?

R. Je n'ai écrit à M. Brochatton que pour le remercier des bontés qu'il a eues pour moi, et je n'ai pas reçu la réponse

LES PBÊTRBS AU COJIHENCEIIENT DU DIRECTOIRE 163

qui m'est présentée, mais je la reconnais comme écrite et signée par lui.

Q. N'as-tu pas fait établir un autel chez P. Darceot et n'y disais-tu pas la messe?

R. J'y disais effectivement la messe, mais ce n'était que pour moi, pour les gens de la maison et pour ceux que la loi autorisait à y assister.

Q. A quoi t'es- tu occupé depuis ton retour?

R. A cultiver le jardin de Darceot, à tailler les arbres et à fabriquer le bois nécessaire à mon cbauffage.

D. Tu n'as pas dit la vérité, puisque dans un écrit de ta main, que voici, tu t'efforces de prouver au peuple que, sans être parjure, il ne peut abandonner la cause du roi.

R. Je reconnais que cet écrit est de ma main, mais c'est une simple copie prise sous la dictée d'un Suisse, marchand forain, nommé Abraham, qui avait emprunté lui-même ce document aux gazettes suisses et allemandes et à un imprimé en date du !2i septembre 1795. Je ne crois pasm'être rendu coupable en transcrivant un extrait d'une gazette imprimée, dont je n'ai pris copie que pour démontrer la fausseté des principes qu'elle renferme, et je ne l'ai jamais communiquée à personne.

Sur le rapport de Vuillier, le département décida, le 13 mars, que Gavaroz étant compris dans la liste des émigrés et n'ayaut pas réclamé sa ra«liation dans le délai légal, il serait renvoyé devant le tribunal criminel pour être puni conformément aux lois, et que P. Darceot serait dénoncé en même temps à l'accusateur public , comme ayant donné asile pendant trois mois et demi à cet émigré.

Dom Gavaroz comparut en conséquence devant Guillemet, trois jours après, pour subir un nouvel interrogatoire, il lit observer qu'il n'était pas émigré, mais déporté et déporté injustement, car il n'avait jamais été fonctionnaire public ni salarié; qu'il avait droit, il est vrai, à une pension comme ancien moine, mais que longtemps avant la loi du serment de liberté et égalité, il avait déclaré au district qu'il renonçait à cette pension, parce que l'Etat était grevé de trop de charges, tandis qu'il pouvait lui-même se passer de cette ressource. Il

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ajouta que telle était la confiance des autorités révolutionnaires envers lui et celle qu'il avait lui-même dans la Révolution, qu'il avait été nommé administrateur des biens de son ancien couvent, et qu'il avait acheté un domaine national, pour s'y retirer.... Dom Cavaroz avait été déporlé ensuite d'une dénonciation collective des électeurs du canton de Maîche réunis à Quingey.

Guillemet ne l'en déclara pas moins prévenu d'émigration, en même temps que déporté rentré, et, à ce double titre, il le traduisit devant le tribunal criminel, qui ne se pressa nullement de le juger.

L'administration du canton de Saint-Vit montra peu de penchant à suivre les inspirations du commissaire Hérard contre les prêtres, comme le prouve ce procès-verbal de sa séance du 6 décembre : « Le commissaire a demandé aux membres de l'assemblée s'ils avaient dans leurs conmiunes des prêtres déportés ou d'autres réfractaires.... Le silence des membres a fait connaître que le fanatisme ne régnait pas dans le canton. Cependant le commissaire a requis les agents de lui dénoncer les individus qui pourraient contrevenir à la loi sur ce sujet important ; il leur a dit qu'ils étaient obligés, sous leur responsabilité personnelle, de les poursuivre avec courage et fermeté, et il a invité l'administration à prendre im arrêté à cet égard. » Le patriote Hérard eu fut pour ses frais d'invitation.

XXI. Dans le canton de Vaucluse, Guedot, commissaire du Directoire, essayait de continuer sa carrière de terroriste sans beaucoup de succès. 11 écrivit, le il janvier, à Quirot : «Avant-hier, deux gendarmes, montant la côte de Rosureux qui conduit à Belleherbe, firent i encontre de l'abbé Filsjean, prêtre déporté, exerçant ses fonctions à Rosureux ; ils l'arrêtèrent et se disposèrent à le conduire à Besançon. Quelques particuliers de Rosureux travaillant par les champs s'aperçurent de cette arrestation et coururent prévenir les fanatiques à Charmoille, où les gendarmes devaient passer. Les fanatiques de Charmoille se rassemblent avec ceux de Rosureux, courent au devant des gendarmes et les forcent à relâcher ce prêtre. Les fanatiques de Rosureux le ramènent eu

triomphe dans cette commune, en criant : Vivent les aricots! Le prêtre est conduit dans la maison d'Ignace Journot, où il a été gardé, au dedans et au dehors de la maison, par un rassemblement assez considérable, que commandait J.<Ign. Simon, adjoint de Rosureux. Je vous dénonce ces faits, afin que vous preniez des mesures. »

Le 24 janvier, Guedot traçait ainsi à Quirot Tétat de ses services : « Les patriotes de ce canton se réunissent et surveillent de près les ennemis de la patrie. Si les royalistes et les fanatiques ont aiguisé leurs poignards, les répubUcains ont préparé leurs boucliers. Déjn, dans plusieurs communes de ces montagnes, les prêtres n'exercent plus publiquement leur culte, les cloches n'annoncent plus les saints rassemblements. J'ai engagé les patriotes de mon canton à s'assembler tous les dimanches dans une maison particulière, pour y parler des affaires politiques, lire les nouvelles, et s'occuper des moyens de comprimer les efforts des chouans de ce canton. Les aristocrates grondent do cette réunion de citoyens^ qui est cependant conforme à la constitution, lis sentent bien que c'est une sentinelle qui ne les perdra pas de vue. Dans plusieurs communes les prêtres annoncent hautement qu'ils se jouent de la loi qui les déporte. A Belleherbe, Bretonvillers, la Grange , Chamesey, Provenchère, on continue à célébrer publiquement les offices. Les cloches annoncent, tous les dimanches, ces rassemblements. »

Assez fçrts pour délibérer, les patriotes réunis par Guedot ne l'étaient pas assez pour agir , et leur chef fut réduit, comme tous ses collègues, à réclamer des troupes. Quirot l'ayant satisfait à cet égard, il trouva que les soldats n'arrivaient pas assez vite, et il écrivit , le 29 janvier, à Quirot : «Je n'ai point trouvé à mon retour les troupes que vous m'avez dit avoir été réparties dans les communes de Bretonvillers, Belleherbe, Longevelle, Chamesey, etc. C'est sans doute la malveillance qui a fait de nouvelles intrigues pour empêcher l'arrivée de ces troupes. Cependant les contingents n& se lèvent point, les volontaires et les prêtres restent. Si on ne m'envoie pas une force assez imposante, je ne puis procurer l'exécution d'aucune loi. )>

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Dans le canton de Vercel, le Directoire était sans représentant de son choix , et Texécution des lois restait abandonnée aux catholiques eux-mêmes. M. Martin, juge de paix, l'un des plus rudement éprouvés, écrivait, le 9 janvier, en réponse à Nodier, « qu'il s'était empressé, avec les agents et adjoints, de rechercher les émigrés et leurs receleurs, mais qu'il leur avait été impossible de s'assurer s'il en existait dans ce canton; qu'un grand nombre de prêtres insermentés y avaient fonctionné; mais qu'aucune dénonciation, aucun procès-verbal, ne lui avait été adressé, et que du reste cet abus diminuait. »

Le même calme régnait dans le canton de Vuillafans. Pour tout le canton, on ne trouve qu'une seule plainte de Vertel, ex-carme déchaussé et intrus constitutionnel, contre la pieuse commune de Chantrans, qui, après avoir été égarée un instant, à la suite de son vieux curé, était courageusement revenue à l'orthodoxie. Ce reUgieux écrivit, le 6 décembre, au département: « On a élu illégalement à Chantrans un agent municipal qui est un véritable agent de la contre-révolution, puisqu'il donne asile chez lui à un prêtre émigré. Ce prêtre, de concert avec un autre déporté, nommé Pointurier, de Longeville, a tourné et entretient dans des sentiments superlatifs de contre-révolution, cette commune si zélée pour le patriotisme avant leur rentrée sur le sol de la république. Je me vois obligé de vous en donner connaissance, pour arrêter les funestes efTets de leurs entreprises. En conformité de la loi du 7 vendémiaire, je suis allé me présenter chez ce prétendu agent de ma commune, le priant d'avoir à accepter ma soumission en qualité de prêtre ; il a refusé platement de le faire, en disant qu'il ne voulait pas renoncer à sa religion ni acquiescer à une loi qui la détruit ; qu'en me donnant entrée dansFéglise, la belle harmonie qui y règne serait détruite. Les seuls ministres soumis, chez nous, comme en bien des endroits, sont très mal vus et très mal menés. Pointurier habite la cure et y enseigne les enfants, qu'il force à assister à sa classe , en menaçant publiquement les pères et mères d'être privés des secours de l'Eglise, s'ils les envoient chez un constitutionnel. Vous l'y souffrirez si vous voulez; pour

LES PBfiTRBS AU COHHENCBMBNT DU DIRECTOIRE. 167

moi , je veux être continuellement soumis aux lois. » XII. Pendant que les jacobins philosophes ou schismatiqnes, réduits à un nombre de plus en plus mesquin dans le département du Doubs, étaient impuissants à faire exécuter les lois de sang ravivées contre les prêtres; tandis qu'ils trouvaient une double barrière infranchissable dans l'administration et la magistrature judiciaire élues par la population, le département de la Haute-Saône , après s'être préservé jusqu'à ce jour de la tache du sang, voyait au contraire réchafaud philosophique se dresser à Vesoul pour la première fois et un respectable religieux périr victime de ce régime tortionnaire qui depuis longtemps avait fini pour les nobles, pour les suspects, mais qui ne semblait pas pouvoir finir pour les prêtres.

Cependant, dans la Haute-Saône comme dans toute la France, les électeurs s'étaient donné des magistrats et des administrateurs modérés, ennemis des mesures de rigueur, è tel point que tous les membres de ce département furent destitués par le Directoire, le 27 février 1796, et qu'un des griefs formulés contre eux fut d'avoir formellement transgressé les lois relatives aux prêtres réfractaires. Et cependant <;'était bien timidement que cette administration avait essayé de tempérer l'application des lois de proscription; et l'on se demande vraiment avec Crestin, de Gray, président des administrateurs destitués, ce que le gouvernement aurait pu exiger au-delà des mesures multipliées qu'ils avaient prises contre les prêtres et qui, en quelques mois, avaient abouti à la décapitation d'un religieux, à l'arrestation d'une dizaine de prêtres livrés au tribunal criminel, et à la réclusion de quatorze sexagénaires ou infirmes. Cette administration avait même pris, le 22 décembre, un arrêté qui avait captivé tout à fait Perriguey, de TIsle-sur-le-Doubs, homme fort expert en persécution , et il avait demandé instamment qu'on Tadoptftt dans le département du Doubs. Mais comme les lois et les arrêtés ne valent partout que ce que les font valoir ceux qui sont chargés de les appliquer, il arrivait qu'en beaucoup d'endroits de la Haute-Saône, l'arrêté du 22 décembre demeurait lettre morte, et l'ex-capucin Jeannot,

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commissaire du Directoire à Onans^ s'en plaignait ainsi à Qairot^ le 26 janvier : « J'apprends que dans le canton de Granges, les lois concernant les prêtres ne sont point exé* cutées. L^administration de ce canton et le commissaire n'ont pris aucun moyen répressif contre les manœuvres de ces ennemis déclarés de la république. Même à Courchaton^ sous les yeux du commissaire, ces messieurs se rencontrent très souvent. » L'officieux apostat réclamait qu'on prit des mesures pour ne laisser aucun endroit où ces messieui^s pussent continuer leur brigandage»

La lettre suivante, que le bénédictin dom Clavey, retiré à Damjustin, adressait, le 4 novembre 1795, à M. Tévêque de Rhosy, nous donne une juste idée de la situation des prêtres de cette contrée au moment de l'inauguration du Directoire : « J'ai l'honneur de vous écrire, par mon domestique que j'envoie (en Suisse) vous porter la présente, pour vous faire part des difficultés et des dangers que les prêtres ont à essuyer dans ces moments orageux.^ \A persécution semble vouloir recommencer plus fort que jamais. Peut-être seionsnous bientôt dans la nécessité d'aller vous joindre. Gomme religieux, je touchais une pension ; quel a été mon étonnement lorsqu'on a exigé de moi l'attestation que je n'avais point rétracté de serment? Mon parti a été de faire ma révérence et de tenir quitte le receveur. Aujourd'hui, pour exercer, on est obligé de promettre soumission aux lois de la république, sans aucune restriction. Gomme la chose n'est pas faisable et que cependant, en quittant nos fonctions, nous abandonnons les églises à la merci des jureurs et des intrus, qui ne manqueront pas de s'y installer et par là replongeraient dans le schisme la partie des chrétiens faibles et peu instruits, en même temps qu'ils persécuteraient les vrais fidèles, voici le moyen que j'ai pris et que je viens soumettre à votre jugement. » Gomme la municipalité de Damjustin était composée de gens pour la plupart pensant bien et orthodoxes, le bon religieux se proposait de signer avec eux un acte secret, explicatif de la soumission. Mais cette précaution ne lui paraissant pas encore suffisante, il annonçait qu'il ne ferait sa déclaration qu'à la dernière ex-

trémité et même en y coulant une restriction ostensible. 11 demandait avis sur tout cela, ainsi que sur retendue des pouvoirs ecclésiastiques dont il pouvait être revêtu. <( Â son départ, disait-il, M. le curé deDamjustin m'a prié de le suppléer, et à cet effet il m'avait obtenu les pouvoirs pour le diocèse. Nous n'avons aucun missionnaire dans ce pays, où ils n'osent se montrer. Nous n'avions que M. Euvrard, qui faisait un bien infini ; mais malheureusement le voilà sur le grabat, par suite des fatigues et des dangers qu'il a courus. Le curé de Montbouton est venu me trouver, me priant instamment de recevoir sa rétractation. Les missionnaires n'ont pas osé se découvrir à lui. J'ai insisté pour qu'il la fasse dans sa paroisse; il m'a dit ne pouvoir y paraître sans exposer ses jours, mais il a chargé l'abbé Donzé d'y annoncer sa façon dépenser. M. Paulin, de Belfort, son parent, n'a pas peu contribué à son retour. » L'émissaire du bénédictin parvint à franchir la frontière sans accident, et rapporta à son maître une lettre de Tévêque de Rhosy. Ce prélat accordait à dom Glavey les pouvoirs de missionnaire pour Damjustin et quatre lieues à la ronde, et déclarait qu'il ne devait faire aucun acte de soumission sans insérer sur les registres «la restriction expresse de la religion et de la justice. » Les administrateurs du diocèse de Besançon persistaient, comme on le voit, dans leur regrettable système d'opposition absolue, qui allait encore coûter la vie à un religieux, et dans lequel ils devaient finir par être abandonnés du clergé fidèle et de l'évêqu^ de Rhosy lui-même.

11 nous reste à rapporter, d'après le récit de M. de Chaffoy, comment l'échafaud se dressa à Vesoul pour le P. Grégoire. Pierre-Joseph Gornibert naquit à Saint-Loup-sur- Sémouse le 12 octobre 1760. 11 fut dans sa jeunesse Técoher le plus studieux et le plus édifiant, entra au couvent des Gapucins de Dole le 4 mars 1780, fit profession à Lons-le-Saunier et reçut le nom de P. Grégoire. Il fut dans le cloître ce qu'il avait été dans le monde, un modèle de vertu. Forcé par les lois de quitter son couvent, il choisit pour continuer la vie commune le couvent de Gray, oiî il continua à édifier ses confrères par sa fidélité à la règle. Obligé encore de quitter

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ce dernier asile monastique, il se retira à Saint-Loup et renonça à sa pension de religieux plutôt que de prêter le serment de liberté et d'égalité. Voué tout entier au salut des âmes, il rendit à la religion les plus grands services dans ces temps orageux. C'était ordinairement à la faveur des ténèbres de la nuit et déguisé, qu'il faisait ses courses apostoliques. A combien de périls ne fut-il pas exposé ! Il fut poursuivi une fuis à Breuches, deux fois à Villers-lez-Luxeuil, une autre fois à Velorcey. Dans une autre occasion, les impies le poursuivirent depuis Meurcourt jusqu'à Gonlians ; un d'entre eux était à cheval, mais il tomba et ne put l'atteindre. Un jour, il reçut un coup de fusil et fut blessé à la main par un homme dont il venait de confesser la femme dangereusement malade. A Mersuay, ayant été saisi dans l'exercice des fonctions sacerdotales et conduit à la municipalité, il fut délivré par un honnête habitant du pays. Enfin, Dieu, voulant couronner ses travaux, permit qu'il fût découvert à laVilledieu-en-Fontenette, dans l'exercice de son ministère. Trois gardes nationaux envahirent, à dix heures du soir, la maison où il se trouvait, le saisirent et le conduisirent, le lendemain, à Vesoul, par des chemins détournés, de crainte qu'en passant par quelques villages , le peuple ne le délivrât de force , comme il avait déjà délivré plusieurs autres prêtres.

Arrivé à Vesoul, le P. Gornibert fut d'abord conduit au greffe du tribunal criminel, et là, s'oubliant lui-même> il n'était en peine que de quelques lettres qui se trouvaient dans son portefeuille, et qui pouvaient compromettre d'honnêtes gens, quoiqu'elles n'eussent pour objet que la religion. La lecture publique qui en fut faite à l'audience ferma la bouche à la calomnie qui osait lui imputer des relations politiques avec les émigrés, interrogé par l'accusateur public, il répondit qu'il était religieux capucin, âgé de trente-cinq ans ; qu'il n'avait prêté aucun serment ; qu'il était resté constamment en France, sans avoir de demeure fixe, allant partout où l'appelaient les besoins de ses frères, et que, n'ayant jamais été fonctionnaire public, il ne s'était pas cru obligé par la loi au serment. Après cet interrogatoire, il fut

conduit en prison. Le lendemain, il fut interrogé par le président du tribunal et fit les mêmes réponses.

Les juges, que leurs sentiments d'humanité éloignaient d'une condamnation trop rigoureuse, se trouvèrent fort embarrassés, car la loi prononçait la peine de mort contre le prévenu. Ils étaient partagés entre la crainte de se rendre odieux aux honnêtes gens s'ils le condamnaient , et la peur de se voir dénoncés au Directoire, destitués et punis de deux années de fers , s'ils le renvoyaient absous. Pour se tirer d'embarras, ils eurent recours à un expédient qu'ils communiquèrent au défenseur du P. Gornibert. Celui-ci vole aussitôt à la prison, y arrive à sept heures du soir et dit à son client: » Je ne puis vous dissimuler que votre affaire est désespérée. La loi prononce la peine de mort contre vous, et il n'y a qu'un seul moyen de l'éviter, c'est de dire que vous avez fait le serment de liberté et d'égalité. — A Dieu ne plaise, répond le prisonnier, que je fasse un tel aveu I Croyez-vous que j'estime assez la vie pour vouloir la conserver par un mensonge ?

— Rassurez-vous , reprend l'avocat , je ne vous propose rien qui puisse alarmer votre conscience. Vous craignez de mentir et je n'ai garde de vous en blâmer ; mais mentir, c'est tromper; or, en disant devant vos juges que vous avez fait ce serment, vous ne les tromperez point, puisqu'ils savent le contraire ; vous ne mentez donc pas ; vous faites seulement une réponse concertée entre eux et vous, pour empêcher de verser le sang innocent et pour épargner au peuple un spectacle cruel et dont les suites pourraient être incalculables. C'est de la part de vos juges eux-mêmes que je viens vous proposer ce moyen de salut, et je puis vous assurer qu'ils seraient désolés si vous n'en profitiez pas. »

Toutes ces raisons ne décidaient point encore le P. Gornibert à faire la déclaration qu'on lui demandait, et il était déterminé à* tout sacrifier plutôt que de consentir à ce qui pouvait ressembler à une lâcheté ou à un mensonge. Il y avait en ce moment quatre autres prêtres détenus dans la même prison ; l'avocat, pour vaincre les scrupules de son client^ s'avisa de faire venir celui d'entre eux auquel se con-

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fessait le P. Cornibert, et en cherchant à le convaincre luimême, il l'engagea vivement à déterminer l'accusé à se prêter à l'expédient proposé. « Jamais de ma vie, disait dans la suite cet ecclésiastique, je n'ai été aussi embarrassé. Il ne s'agissait de rien moins que de décider de la vie ou de la mort de ce respectable confrère. »

Le religieux, ne se trouvant pas suffisamment éclairé par la réponse vague de son confesseur, demanda qu'on fit venir ses quatre confrères pour les consulter. Il les pria de lui dire sincèrement s'il pouvait en conscience faire la déclaration qui lui était demandée. Trois de ces prêtres lui assurèrent qu'en la faisant, il ne mentirait pas, puisqu'il agissait de concert avec ses juges. L'avocat, plein de joie, appuya de toutes ses forces la décision des trois vénérables prisonniers^ en représentant que le moyen suggéré par les juges était au moins aussi innocent et aussi légitime que les faux passeports et les faux certificats de résidence, dont les prêtres fidèles n'hésitaient pas à se servir. Il peignit vivement et avec toutes les couleurs de la vérité, l'embarras cruel où le religieux plongerait ses juges par une résistance plus opiniâtre, le besoin pressant qu'on avait des prêtres en ce moment, les suites funestes que pourrait avoir, pour tous ses coufrères, ce pas terrible une fois franchi de la part des juges. Toutes ces raisons achevèrent de déterminer le P. Cornibert et lui arrachèrent, pour ainsi dire, le consentement tant désiré. Alors l'homme de loi lui donna par écrit les réponses explicatives qu'il avait à faire, et tout ce qu'il devrait dire quand on lui relirait son interrogatoire.

Le lendemain, le prisonnier fut reconduit à l'audience et, conformément à ce qui avait été convenu, il expliqua qu'en déclarant, dans ses premiers interrogatoires , qu'il n'avait prêté aucun serment, il n'avait voulu parler que du serment constitutionnel. Mais pendant toute la séance il éprouva un embarras sensible et ne fit, pour ainsi dire, que balbutier. Les juges s'applaudissaient déjà du succès de leur stratagème. Mais l'accusateur public ne partageait pas, dit-on, leurs sen< timents modérés. Irrité par les réponses contradictoires de l'accusé, il le fit mettre au secret, et on le conduisit dans

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UQ cachot, avec défense de le laisser communiquer avec qui que ce fût, excepté avec son défenseur, une heure avant l'audience.

Dans cette sombre et silencieuse demeure, le P. Gornibert venant à réfléchir sur sa conduite, finit par la trouver coupable. <( Il saisit facilement, dit M. de Chafiby, la difiérence qu'il y a entre employer, pour conserver sa vie , un moyen faux, mais indifférent en lui-même et qui ne peut donner de scandale à personne, tel qu'un faux passe-port, et faire un aveu non-seulement faux, mais illicite, soit en lui-même, soit à raison du scandale qui doit en résulter. Il se livra alors à toute l'amertume de sa douleur, et la nuit entière fut employée à pleurer ce qu'il appelait son crime. Autant que le pouvaient permettre sa tristesse et son trouble, il s'occupa à méditer et à préparer la rétractation qu'il se disposait à faire le lendemain. 11 fut confirmé dans ses heureux sentiments par le billet suivant, qu'il reçut le vendredi, à huit heures du matin, et qui lui était envoyé par un missionnaire :

« L'aveu d'un serment supposé et illicite scandaliserait » les catholiques, et les autres ne manqueraient pas d'en » triompher. Ceux qui vous l'ont conseillé ont été mus par » une fausse pitié.... Paraissez devant vos juges avec cette » fermeté et ce courage, si dignes d'un ministre de Jésus- )) Christ.... Le moyen (de réparer votre faute) estune rétrac- )) tractation pubhque et solennelle. »

« A l'instant où le P. Grégoire venait de recevoir cette décision concise, énergique et solide, continue M. de Chaffoy, son avocat vint le trouver. Mais quel fut son étonnement, lorsqu'il vit son client dans Tattitude de la désolation et qu'il l'entendit se plaindre amèrement du malheur (ju'il avait eu de céder à ses insinuations. Vainement il voulut le rassurer en lui parlant le langage qu'il lui avait tenu la veille, 'il parlait à un marbre insensible, ou plutôt à un homme qui ne lui répondait que ces mots : « Oui, je veux rétracter tout » ce que vous m'avez fait dire hier. Comment ai-je pu con- )i sentir à une pareille déclaration? Moi, dire que j'ai prêté le » serment de liberté et d'égalité I Moi qui l'ai toujours blâmé » dans les autres et qui n'ai jamais cru pouvoir le faire 1 J'ai

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D scandalisé le peuple. Il aura cru, ou que je lui en imposais n autrefois, ou que j'ai menti impudemment hier; mais il » ne tardera pas à être détrompé ; je lui avouerai publique- » ment ma faute et je la laverai dans mon sang. Mon prin- )) cipal motif était d'empêcher mes juges de commettre un » crime. Aveugle que j'étais, je tombais moi-même dans un » autre! »

L'avocat, étonné d'un changement si subit et si étrange, ne savait plus quel ressort faire jouer. Il avait eu soin, pendant la nuit du jeudi au vendredi, d'envoyer dans un village, à deux lieues de Vesoul, une personne de confiance chargée de faire connaître aux offlciers municipaux l'embarras où se trouvait le saint religieux, et de leur demander la copie fictive d'un acte de prestation de serment , qu'on supposerait inscrit sur leurs registres, et souscrit par le P. Gornibert. L'exprès qui apportait celte pièce arriva au moment où l'accusé était aux prises avec son défenseur, dans la chambre du geôlier. Ce défenseur prit l'acte , le lut à haute voix , le présenta au religieux, en faisant un dernier effort pour le déterminera le signer, l'assurant qu'après cette formalité, il serait mis en liberté. Mais celui-ci lui dit que rien au monde n'était capable de le faire changer de résolution, et il le pria de ne plus le tourmenter inutilement.

« Eh bien , reprit ce zélé dél'enseur, dites tout ce qu'il vous plaira quand vous serez devant les juges, mais du moins laissez-moi la liberté de dire aussi ce que je croirai nécessaire pour vous sauver. » Alors il déclara qu'au moyen des contradictions réitérées de son client, et de l'incroyable désaveu auquel il se disposait, il essaierait de le faire passer aux yeux des juges pour un homme dont l'esprit était aliéné et de le faire mettre simplement en réclusion « Faites-moi passer pour fou, si vous le voulez, répondit le prisonnier, mais assurément vous ne me ferez pas passer pour jureur," et je prouverai que j'ai toute ma foi comme toute ma raison. )) L'avocat, atterré autant qu'édifié, embrassa tendrement le religieux, et se retira en versant des larmes. Le P. Gornibert, voulant donnera son désaveu toute l'étendue et la netteté qu'il croyait nécessaires, demanda une plume et

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de Tencre pour récrire. Après en avoir fait usage a l'audience, il le remit à son confesseur, eu le chargeant d'en envoyer des copies dans tous les lieux où Ton aurait appris sa faiblesse.

La séance où il devait être jugé avait été indiquée pour huit heures du matin, et il en était dix avant que l'audience fût commencée Les juges attendaient le résultat de la conférence de l'accusé avec son défenseur, et en attribuaient la longueur à la nécessité de bien combiner leurs mesures ensemble.

Aussitôt que l'audience fut ouverte, le P. Cornibert demanda la parole, et, s'ad ressaut aux juges, il leur dit :

« Citoyens, ce qui me fait le plus de peine, c'est que je ne me suis pas soutenu dans mon interrogatoire. La crainte de la mort fait souvent commettre de grandes fautes ; j'ai fait celle-là, et je m'en repens. Je déclare donc hautement, en présence de cette assemblée, que je n'ai jamais fait le serment de liberté et d'égalité et qu'il n'en existe aucun acte de ma part : je rétracte tout ce que j'ai dit hier sur ce serment, et je demande pardon à Dieu et aux hommes de cette faute et du scandale que je leur ai peut-être donné. Je suis prêtre catholiqu.^, et c'est en cette qualité que je suis resté en France pour y exercer mon ministère et travailler au salut des âmes. Dans mes fonctions, je n'ai cherché que la paix et le plus grand bien des Français; si cette conduite est un crime aux yeux des hommes et vous décide à prononcer contre moi un arrêt de mort, je l'accepte volontiers, et je meurs sans peine pour le service de mon Dieu. Je pardonne d'avance l'effusion de mon sang ; je ne veux de mal à personne, et j'embrasse de toute mon âme tous ceux qui auront concouru à ma mort. Puisse ce sang que je vais répandre pour la gloire de mon divin Maître, expier tant de fautes, ramener la paix et la religion en France, et procurer aux Français leur bonheur dans le temps et dans l'éternité! »

On peut imaginer quel effet ces paroles inattendues, prononcées d'un ton ferme et assuré, produisirent sur l'esprit des juges. Us se regardaient entre eux, stupéfiés et interdits.

Alors l'ingénieux avocat, recourant à son dernier moyen

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de défense, représenta à ces magistrats qu'après les contradictions de Tacciisé , Tincohérence de ses réponses et surtout après ce dernier discours, il n'était pas douteux que Cornibort ne fût un cerveau exalté par le fanatisme et un homme qui ne jouissait pas de toute sa raison; qu'il y aurait donc de l'injustice et de la cruauté à lui appliquer, dans toute sa rigueur, une loi qui n'avait pu être faite que pour des crimes commis avec une entière réflexion, et enfin que, s'il y avait quelque peine à prononcer, la plus juste paraissait être la réclusion. Le religieux reprit la parole pour protester qu'il avait tout son bon sons ; que sa première et dernière déclaration était la seule vraie ; qu'il n'avait prêté aucun serment, et que si cette conduite méritait la mort, il était prêt à la subir.

L'avocat voulait encore parler, mais l'accusateur public l'en empêcha et protesta que l'accusé n'était nullement un fou comme on s'obstinait à l'assurer, et qu'il était inutile d'employer davantage ce moyen pour l'excuser et lui sauver la vie. 11 fit alors une sortie violente contre les prêtres, qu'il accusa d'être la cause de tous les maux de la république^ et finit par conclure en demanMaut la tête du religieux. Alors les juges se levèrent pour aller aux voix et ils demeurèrent longtemps à opiner. Enfin, le président, d'unair visiblement embarrassé et d'un ton mal assuré, prononça la sentence de mort. Le P. Cornibert, d'un air gai et content, qui contrastait singulièrement avec celui du président, salua ainsi ses juges : (( Je vous remercie, citoyens, vous me procurez le bonheur après h^quel j'ai soupiré si longtemps. Oui, ce jour et le plus beau de ma vie, puisque j'ai la consolation d'avoir réparé ma faute et de pouvoir la laver dans mon sang. C'est vous qui le faites verser, et je vous le pardonne de tout mon cœur; et s'il convenait à un condamné d'aller oflrir à ses juges le baiser de paix, j'irais à vos genoux vous offrir ce gage de charité chrétienne. »

Ces paroles touchantes firent la plus vive impression sur l'auditoire. Tous les spectateurs fondaient en larmes. On rapporte que le P. Cornibert se retourna ensuite vers l'auditoire et crut devoir déclarer, pour l'honneur de son carac-

tère sacerdotal, que c'était moins la crainte de la mort que le désir d'épargner un crime qui l'avait porté à se prêter un instant à un coupable subterfuge.

Pendant qu'il parlait, les juges s'étaient retirés et les gendarmes arrivèrent pour le reconduire en prison. Le geôlier jugea bien qu'avec un semblable condamné, il était inutile d'employer les mesures de sûreté ordinaires, et il le conduisit dans la chambre où étaient réunis les quatre autres prêtres prisonniers. En y outrant, le P. Cornibert vit ses confrères tristes, abattus, consternés; il s'appliqua lui-même à les reconforter : a Messieurs, leur dit-il , je suis plus heureux que vous, j'aurai le bonheur dans vingt-quatre heures de verser mon sang pour Jésus-Christ, je vais préparer mon âme le mieux que je pourrai. » 11 alla aussitôt se mettre à genoux dans un coin de la chambre et y demeura prosterné jusqu'au moment où l'on apporta le diner. Ses confrères l'invitèrent en tremblant à prendre quelque chose. « Nonseulement je prendrai quelque chose, leur répondit-il, mais je veux diner, » 11 se mit donc à table. Ses confrères ne pouvaient manger; il les encouragea, leur parla tranquillement de sa mort prochaine,* se plaignit tendrement à eux de la douleur où il les voyait plongés à son sujet, leur faisant considérer la brièveté de la vie, et leur disant qu'il ne les précédait que de quelques jours. Parfois il s'animait avec eux au martyre, en rappelant les passages les plus touchants de l'Ecriture sainte et les traits de l'histoire ecclésiastique qui avaient le plus de rapports avec sa situation.

Son zèle religieux ne se ralentit pas jusqu'au dernier moment; il s'était trouvé enfermé avec un jeune homme de son âge, qui n'avait que trop mérité la prison par ses excès. Avec l'autorité que lui donnait l'approche de la mort, il l'exhorta une dernière fois à rentrer en lui-même, à se repentir, et à ne rien craindre autant que la justice de Dieu. Puis tout à coup: «Je n'ai plus letepps, s'écria-t-il, de m'occuper des autres, et le peu qui me reste n'est pas de trop pour me disposer à aller paraître devant mon souverain Juge. » Alors il se remit à genoux, et profondément incliné, il gémissait jusqu'aux larmes sur les fautes bien légères qui avaient pu

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