CAUSE DE LA RARETÉ DES PESTES EN MÉSOPOTAMIE
La cause des faits qu'on vient de signaler est sans dout(> très-importante à rechercher. Leur fréquente, et je dirais même leur constante et identique répétition, indique bien qu'ils ne sont pas dus à des circonstances purement accidentelles, qu'ils ne tiennent pas par exemple au hasard du transport des germes morbides. On sait d'un autre côté, qu'à cette époque, aucune mesure restrictive ou hygiénique générale n'était encore instituée dans les pays dont nous parlons. L'art n'était donc pour rien dans la cessation du fléau ; les périodes d'immunité et les différences d'intensité qu'on observait étaient ainsi dues à des causes naturelles. L'épidémiologie doit non-seulement noter ces faits, mais elle a encore à se demander comment et pourquoi ils ont eu lieu. Sans avoir la prétention de dévoiler le grand mystère de l'épidémicitô de la peste, nous allons essayer de préciser ici quelques-unes des coa-
ditions qui doivent avoir influé, dans les époques dont nous parlons, sur la marche et le développement du fléau.
Quinte-Curce n'a pas précisément exagéré quand il écrit à propos des chaleurs de la Mésopotamie : « Et non aliis (( quam Mesopotamiœ regione fervidior œstus existit ; adeo « ut pleraque animalia quœ in nudo solo deprehendit, « extinguit; tantus est ardor solis et cœli quo cunctavelut (( igne torrentur. » — Ive, cité par Lind, observe que vers la fin de mai, il trouva à Bagdad les chaleurs excessives et presque insupportables, même pour les Européens arrivant du Bengale. Volney dit que l'astronome Beauchamp a observé souvent 37° et même 38° Réaumur à Bassora. Loftus a trouvé à Bagdad que le thermomètre à l'ombre s'élevait à 37° R. (H7F.), (45° centig.). — A Bagdad la température est moins élevée l'été qu'à Kerbéla ; ce point est plus chaud que Nédjef qui a la brise du lac situé au Sud. A Kerbéla, M. Palladino médecin militaire turc a observé que la température moyenne de l'été est de 42° à 43° centigrades.
La température aride et brûlante qui règne à Bagdad en été, la chaleur tropicale étouffante et l'humidité qui dominent dans le golfe Persique sont très-probablement des agents peu favorables à l'éclosion et à la propagation de la peste. Prosper Alpin avait été frappé de ce fait en Egypte : « Pestis Cairi atque in omnibus locis iEgypti in- «vadere eos populos solit ineunte septembri mense us- « que ad junium. » Un peu plus loin il ajoute : « Pestem a nunquam'junio, julio et augusto mensibus in .Ëgypto
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» vidisse affirmant (1). » Volney veut expliquer et résumer des observations analogues faites dans le siècle suivant, quand il dit : L'hiver fomente la peste parce qu'il est humide et doux, l'été la détruit parce qu'il est chaud et sec. Lind a donné une autre explication du même fait ; suivant lui, les vents chauds qui soufflent à des temps fixes des déserts de la Nubie et de l'Ethiopie, en rendant à l'air d'Egypte sa pureté et sa salubrité, la délivrent de la peste. Il n'en est plus question communément, dit-il, vers les premiers jours du mois de juin.
Ces diverses explications peuvent être fautives, mais le fait n'en est pas moins vrai dans l'immense majorité des cas. On a maintes et maintes fois remarqué que la peste en Syrie commence au printemps, en février et en mars et finit en juin et juillet pendant la chaleur la plus forte de l'été. Cela a eu lieu à Alep, à Jérusalem, et a été observé depuis les temps les plus anciens. Pariset, sans être aussi absolu, constate le même fait : « La peste croît, s'élève en « mars et en avril, se soutient et fléchit en mai, décline et « tombe à la fin de juin, jetant pourtant encore quelques « éclats en juillet, et même en août et en septembre (2). » R . Mead , quoique contagionisteexcessif, insiste sur la même donnée : « A Smyrne la peste qui est apportée chaque
(1) Med. œgypt., part. 1, pages 70 et 71. — Dans ces derniers temps, A. Muhry (Ktimatologische untersuchungeti) a dit qu'à 20° Réaumur la peste s'éteint en Égypte du mois de juin an mois d'octobre, un peu plus tard, ajoute-t-il, en Syrie, en Mésopotamie, en Asie Mineure. Il a grand tort évidemment de confondre entre elles ces trois dernières régions et de croire surtout que la Mésopotamie puisse être comparée à l'Asie Mineure.
(2) Mémoire sur les causes de la peste et les moyens de la détruire.
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« année par les navires, cesse constamment vers le 24 juin « par le temps sec et clair qui existe toujours à cette épo- « que. Cependant la chaleur de l'atmosphère a une telle « puissance que si un navire l'apporte en novembre, dé- « cembre, janvier et février, elle ne se répand jamais ; mais « si l'importation a lieu en avril ou après, elle se développe 'A jusqu'au 24 juin (1). « La marche du fléau dans ces régions est là bien saisie. Sans doute cela n'a pas été observé partout et dans tous les temps sous ces latitudes. Il y a quelquefois des variantes de circonstance ; quels faits n'en ontpas? L'Algérie par exemple, au dire de Guyon, afourni de 1817 à 1823 une exception remarquable, la peste y ayant sévi pendant l'été ; mais il y a là sans doute des différences climatologiques assez considérables pour expliquer la divergence exceptionnelle que je signale. Ce qui est vrai pour la Syrie et le rivage méridional de l'Anatolie l'est encore plus pour l'Egypte où la chaleur est plus prononcée. A plus forte raison cela s'applique-t-il à la Mésopotamie et au golfe Persique qui ont un climat excessif, tandis que l'Egypte ne peut se classer que dans les pays de moyenne chaleur.
Fodéré ajustement remarqué qu'en Europe et en Turquie, les influences de température, d'humidité, de sécheresse n'influent que très-peu sur la propagation de la peste. Elle a sévi, ajoute-t-il, en Russie, avec les plus grands froids, et les historiens de la ville de Marseille disent que l'on fut douloureusement trompé lorsqu'on yitque, loin de diminuer, les ravages augmentaient pendant le temps des gran- (1) A discourse on the plagiie, 9» édition. Londres, 1744, page 64.
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des chaleurs et des averses. En Europe l'histoire nous montre que généralement la peste existait en été et que dès que le froid arrivait, l'état épidéiniquc cessait. Il en lut ainsi à Nimègue en 163S, en 1753 en Transylvanie, à Moscou en 1771 . Cela est bien reconnu ; mais il faut aussi admettre que les températures de TÉgypte, de la Syrie et, à plus forte raison, celles de la Mésopotamie ne ressemblent pas à celles de Marseille ou de Transylvanie et encore moins à celles de Nimègue ou de Moscou. L'hiver des pays d'Orient dont nous parlons doit être rapproché des étés de l'Europe, et nos climats ne présentent rien d'analogue à l'intensité et à la durée des chaleurs torrides dont l'expérience a reconnu l'efficacité pour anéantir les germes de la peste.
L'abbé Banier dans son explication des fables est persuadé que les Grecs, ainsi que les Égypiiens, n'ont vu que le soleil dans Apollon ; et Guys dit que les Grecs imploraient le même Apollon comme le père de la chaleur qui calme et amortit la contagion en Egypte et en Grèce (1). Un certain degré de chaleur et d'humidité, on le sait, accélère la décomposition des matières ani maies et végétales ; tandis que l'humidité sans la chaleur n'exerce que peu d'influence. Il en est de même de la chaleur sans humidité. On a vu le plus souvent à Constanlinople la peste régner en été et décliner en hiver. En Egypte au contraire la peste régnait en hiver et était invariablement détruite par l'approche de l'été. Le^môme principe, dit Volney (2),
(1) Voj/age lilléraire en Grèce. Piiris, 1183.
(2) Voyage en Syrie et eu Egypte .
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opère dans les deux pays. L'été de Constantinople qui est chaud et humide favorise la peste, tandis que l'été d'ÉgypIe chaud et sec la détruit. Il ajoute que la chaleur de l'été est si forte en Egypte, et l'atmosphère si aride, que la viande crue exposée au soleil est séchée et non décomposée. Il ne savait pas qu'une chaleur très-forte accompagnée même de beaucoup d'humidité, comme a Bassora et sur le golfe Persique, n'est pas/favorable au développement continu et fréquemment répété de la peste (1). Il faut aussi sans doute tenir compte de la proximité des foyers pestilentiels primitifs et secondaires, de leur persistance, de leur intensité, du nombre et delà nature des communications, toutes conditions matérielles qui peuvent dans certains cas amoindrir l'influence salutaire de la chaleur et peut-être même en triompher.
Le renouvellement continu et incessant des germes morbides^ leur apport plus considérable et la vitalité, incontestablement variable selon les circonstances, de ces agents pathogéniques, toutes ces conditions sont autant d'éléments qui font varier la marche et l'extension des épidémies. C'est avec ces données qu'il faudra compter chaque fois que l'on voudra déterminer les causes qui ont fait varier le mode de développement et de propagation de la peste. Non pas que je veuille dire toutes les causes :
(1) Eli émeUant celte opinion je sais que je diffère formellement d'avis, avec Hirsch [Pathologie historique et géographique) et d'autres écrivains. J'ai pris connaissance de tous les faits qu'ils rapportent, et il en est résulté pour moi la conviction que souvent ces faits sont mal présentés ou ma! interprétés. Il y a cependant des exceptions; j'y ai fait allusion ci-dessus, et je suis très-disposé à les admettre toutes parce que j'en ai étudié plusieurs et j'ai vu qu'elles confirment au fond la règle que j'ai établie.
il y en a malheureusement qui nous échappent, et celles-là sont des plus puissantes; elles tiennent à des conditions inconnues de l'atmosphère ou du sol , ou bien à des prédispositions spéciales de l'organisme, plus obscures encore. Ce sont ces dernières qui ont fait dire à Sydenham il y a deux siècles : « Aeris massse occultam ejusmodi sive crasin, «sive texturam obtingere, quae diversarum diversistempo- « ribus eegritudinum ansa atque pararia existât, nemini « obscurum est, qui modo animadverterit unumeumdem- « que morbum certa aliqua tempestate infinitam mortalium « \im corripere, ac epidemicum fieri; alias tamen unum « alterumye hominem afflixisse contentum, ulterius non «grassari. De Yariolis ac imprimis de peste res est satsu- « perque manifesta (1). »
(1) Thom. Sijdenham obs. med., cap. 2, page 96, édition de Greenhill, LondoD, 1844.