CHAPITRE IX
f PIDÉMIE DE PESTE LOCALISÉE DANS UN DISTRICT DE LA MÉSOPOTAMIE EN 1867. DOCUMENTS NOUVEAUX A CE SUJET.
Je viens de faire voir que les grandes pestes de la Mésopotamie en 1773 en 1800 et en 1831 ont débuté d'abord dans les régions montagneuses situées au nord. Loin de moi la pensée de dire à cause de cela que toutes les pestes généralisées dans ce pays ont dû se propager du Nord au Sud et qu'elles n'ont pas pu naître dans la Mésopotamie même. Encore moins cela implique-t-il que les pestes localisées, les petites pestes, ont dû toujours provenir des pays étrangers. La possibilité d'un fait à des époques données n'entraîne pas nécessairement sa constante répétition à toutes les époques et dans toute la série des temps. Pour généraliser à ce sujet, il faudrait se baser sur l'bypothèse de l'uniformité de la nature dans la production des épidémies. Ces événements nous sont inconnus dans leur cause première, et leur constante uniformité n'est rien
moins que prouvée. Voilà pourquoi il faut se garder d'aller plus loin que les faits, surtout quand ceux-ci sont aussi peu nombreux que ceux que l'histoire nous a permis de relever.
Pendant le laps de temps qu'on vient de passer en revue, on n'a, somme toute, de données bien précises que sur les grandes pestes. On a vu que les endémies, si elles ont existé, ont dû être temporaires et très-restreintes. Les pestes localisées ont pu exister aussi à certaines époques, loin des villes importantes, ne commettre que peu de ravages et passer inaperçues. Dans tous les cas, on peut être sûr que ces maladies, si elles ont eu lieu, ont dû être rares, et bornées à quelques districts éloignés et à peine fréquentés. Sans cela, le bruit en serait arrivé jusqu'à Bagdad, quelque souvenir en serait resté chez les habitants de cette ville, et on en aurait fait mention dans les Archives du consulat anglais, archives qui remontent jusqu'au siècle passé.
• Si j'introduis ici, avec toutes ces réserves, cette supposition de l'existence des petites épidémies de peste dans la Mésopotamie dans les périodes de 1773 à 1800 et de 1800 à 1831 , c'est que l'année i 867 a vu se réaliser de toutes pièces cette maladie sur des tribus arabes du district de Hindiehà98 kilomètres au sud-ouest du Bagdad, le long d'une branche de l'Euphrate. Le fléau existait depuis plusieurs mois, m'écrivait à l'époque l'honorable M. H. Pélicier alors consul de France à Bagdad, quand l'autorité turque en fut informée. L'inspecteur sanitaire, M. Padouan, homme d'une grande expérience et qui a observé la peste
s 8 UISTOinE DE LA l'ESTE BUBONIQTJE .
en Egypte en 1834, ne fut envoyé sur les lieux qu'à la fin d'avril. Il y apprit que le fléau avait débuté vers le 15 décembre 1866 (1). C'est donc plus de quatre mois après le commencement de l'épidémie que la première enquête fut instituée. Si un fait sanitaire de cette importance a pu passer inaperçu de nos jours, pendant quatre mois, aux portes même de la capitale de la Mésopotamie et en vue des autorités sanitaires turques, il est plus que permis de croire qu'à des époques antérieures, quand il n'existait pas de service sanitaire en Turquie, des événements analogues ont pu avoir lieu sans fixer l'attention.
Non-seulement l'épidémie à laquelle je fais allusion a débuté quatre mois avant qu'on en fût informé, mais quand une commission sanitaire composée de médecins capables fut envoyée sur les lieux et eut formulé nettement son opinion après avoir donné la relation exacte des symplômes observés, on ne voulut point croire au Conseil supérieur de santé de Conslantinople à l'existence de la peste. On envoya sur les lieux M. le docteur Naranzi se^ crétaire du conseil. La mission de ce médecin ne pouvait pas aboutir à un résultat positif à cause des doctrines entretenues en haut lieu sur les signes de la peste et ses conditions d'origine (2). En effet, après avoir interrogé, quatre mois après la fin de l'épidémie, les A-rabes qui en avaient
(1) Dès les premiers jours du mois de Chèèban.
(2j « La Turquie ayant été purifiée {comme, on dit en style qnai antenaire), «le pays étant net, la peste ne peut venir que du deliors. » « Quelle puriflcaUon 1 » ne peut s'empêcher de dire à ce sujet M. Fauvel dans un de ses rapports Imprimés dans le Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène de France, tome II, page 44.
KN MÉSOPïOAMIE.
été témoins, M. Naranzi, tout en mentionnant exactement les symptômes de la peste, en nie l'existence parce qu'elle n'a pas été envahissante et contagieuse, et il appelle cette maladie nouvelle un typhus loïmoide non contagieux (1). Tout en rendant justice à M. Naranzi, j'ai fait remarquer qu'il s'était trompé et que ses assertions étaient de nature à jeter inopportunément des doutes sur le diagnostic de la peste, affection dont les traits essentiels doivent être présents à l'esprit de tous les médecins et surtout des médecins sanitaires en Orient, — On ne comprend pas facilement que depuis lors, sur un sujet aussi grave, le Conseil supérieur de santé de Constantinople n'ait pas formulé nettement son avis et ne l'ait pas appuyé des preuves voulues ; surtout après l'épidémie de peste du Kurdistan en 1871, épidémie tout à fait semblable à celle de Hindié. Quand j'ai parié de cette exacte similitude des deux dernières épidémies de peste, on m'a répondu que je n'avais pas été témoin oculaire des événements que je relatais ; mais M. Naranzi est dans le même cas puisqu'il est arrivé sur les lieux trois mois après la fin de l'épidémie. Du reste, puisqu'on
(1) J'ai protesté déjà contre cette interprétation [Une épidémie de peste en Mésopotamie, Paris, 1868), et mon travail à ce sujet a été l'objet d'une notice dans la Gazette médicale d'Orient en mars 1869. Voici comment s'exprime à ce sujet M. Barozzi l'historien et le courageux témoin de l'épidémie de Bengazi dont personne ne révoquera la compétence : « Pour moi « aussi cette maladie régnant épidémiquement et durant quatre mois, avec « le cortège symptomatologique que le rapport de M. Naranzi nous donne « ne saurait êire ni le typhus, ni la fièvre pernicieuse, mais bien la peste • « elle-même telle que l'ont décrite les auteurs, telle que je l'ai observée h « Benghazi 1859... Pour ma part, en examinant le tableau des symptô- « mes, je crois avoir sous les yeux les pestiférés de Benghazi. » M. Colvill s'exprime à ce sujet dans des termes plus énergiques et que je m'abstiendrai de citer ici.
semble invoquer aujourd'hui le témoignage des personnes qui ont assisté à l'épidémie, il faut recourir directement au Rapport de la commission de Badgad, rapport non imprimé jusqu'ici, qui se trouve dans les Archives des consulats de Frauce et d'Angleterre et dont copie a sans doute été envoyée dans le temps à Paris et à Londres. C'est celte pièce importante que je vais citer ici m extenso.