CHAPITRE X
RAPPORT OFFICIEL DE LA COMMISSION SANITAIRE DE BAGDAD SUR LA PESTE TiE HINDIÈ.
Nous voici enfin en 'possession du seul document authentique sur la petite peste de la Mésopotamie en 1867, on va voir avec quelle netteté le diagnostic de la peste y est établi, et on comprendra par cela même pourquoi on n'a pas donné à cette pièce la publicité qu'elle aurait dû avoir depuis longtemps.
La commission de Bagdad arriva sur les lieux infectés le 5 mai 1867 ; elle se composait de M. le docteur Colvill, médecin du consulat anglais, de M. Padouan, inspecteur sanitaire, de M. G. Wartabet, médecin sanitaire, du médecin Ali, chirurgien de l'hôpital central, du docteur Nazareth. Elle explora le pays pendant onze jours. L'un de ses membres, M. Padouan, qui habite depuis longtemps le pays, et qui connaît à fond la langue des indigènes, était arrivé sur les lieux dès le 29 avril. « U avait
IIISTOIUE DE LA PESTE BUBONIQUE
« appris que, dès les premiers jours du mois de Chaa- « ban (1), une maladie terrible s'était déclarée dans la « tribu des Hadgi-Offi et y avait causé trois cents décès. « Les symptômes étaient les suivants : » «Fièvre ardente, « soif insatiable, délire, bubons aux aisselles et aine?' « cercles noirs gangréneùx sur diverses parties du corps.' « La mort arrivait du deuxième au huitième jour de la ma- « ladie, lesguérisons étaient rares. Depuis le 20 avril, la « maladie était sur son déclin. Le chef de cette tribu'af- « fîrmait que trente-cinq ans avant, une maladie sem- « blable avait eu lieu dans l'Irak-Arabi, maladie qui avait « enlevé le tiers de la population. Il ne mettait pas en « doute qu'on eût affaire à la peste. »
On présenta quelques malades à M. Padouan : « 1» Une « personne ayant un bubon à la région parotidienne « droite et un autre sous l'aisselle droite, tous deux en « voie de suppuration. Elle portait en outre à la région « lombaire une eschare ou charbon de la grandeur d'une « pièce de cinq piastres, sans auréole inflammatoire; elle « avait les yeux injectés, rouges, la langue chargée, le a pouls très-faible. L'attaque avait commencé par une « fièvre accompagnée de délire. II y avait huit jours déjà « qu'elle était malade.
« 2" Un homme avait un iubon à Faine gauche à l'état « de résolution : celui-là souffrit seulement de la fièvre ac- « corapagnée de délire, il comptait dix-huit jours de ma- « ladie, il se promenait avec les autres. « 3o Un homme avait un bubon à l'aine gauche déjà (1) Le 1"' Chaaban correspond au 11 décembre 18G6.
« ouvert, il comptait dix jours de maladie et avait préce senté les mômes symptômes que le premier sujet.
« 4° Un homme de vingt ans avait eu quinze jours « avant, la fièvre avec délire. Il eut un charbon sur le « bras droit, dont l'eschare de la grandeur d'une pièce « d'une piastre, était déjà tombée et promettait une gué- « rison prochaine.
« 5° Un sexagénaire, pris vivement de la fièvre et de dé- « lire avec un pouls dur, se plaignait de très-fortes dou- « leurs à l'aine gauche, sans toutefois qu'il y eût la moin- « dre apparence de changement de couleur dans cette « région. »
« Après tout cela, dit M. Padouan, quelle doit être la « conclusion, s'agit-il ou non de la peste? D'après ma « longue expérience les signes sont trop caractéristiques « pour en douter. Cependant ce qu'il y a à noter dans « cette épidémie, c'est l'absence de vomissements et de « diarrhée, symptômes si communs dans les épidémies des « années 1834 et 1835 en Egypte. »
iNous allons voir tout à l'heure que ces symptômes ne l'esaient pas tout à fait défaut, comme l'avait cru d'abord M. Padouan. La commission, après avoir eu connaissance des faits ci-dessus indiqués, s'embarqua à Kerbéla, pour le camp de la tribu des Hadgi-Offi, situé dans les marais formés par l'inondation du printemps. Ce camp présentait un aspect désolant; la plupart des habitants avaient pris la fuite, le chéik n'était pas présent; on y trouva son frère qui fit les dépositions suivantes :
« Avfmt le mois de Chaaban, une maladie se déclara
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« dans la section Daoum de la tribu des Hadgi-Offi cain- « pée à Caroccha (près de Mussévib sur l'Euphrate). L'é- « pidémie n'était pas très-mortelle dans les premiers « jours; elle emportait un, deux, trois individus par « jour; ensuite les décès montèrent presqu'à dix par « jour. — Effrayée, la tribu prit la fuite et se réfugia « dans le camp même des Hadgi-Offi, oii l'épidémie prit « des proportions effrayantes. Alors, des détachements « partirent pour trouver asile au sein des tribus voisines, « et de cette manière l'épidémie s'étendit aux environs.
« Les malades présentaient les symptômes suivants : une c( fièvre ardente accompagnée de délire. Après quelques « heures, ou un ou deux jours, il paraissait aux aisselles « ou aux aines des bubons, ayant une forme ronde ou « allongée, d'une consistance dure au commencement. « L'individu attaqué perdait la parole, quelques-uns voce missaient. Les selles étaient faciles et diarrhéiques ; la « soif était ardente, et la transpiration cutanée abondante, « la peau se couvrait de charbons, d'anthrax, de péléchies « quelques heures avant la mort. La durée moyenne de « la maladie était de trois à six jours. Il y en avait qui « mouraient en vingt-quatre ou trente-six heures. D'autres « fois la maladie se prolongeait au delà de dix ou douze « jours... » « Cette épidémie leur avait fait la même im- « pression que celle qui ravagea le pays trente-cinq ans « avant... n « Les jours suivants, la commission alla vice siter la tribu du Chéik-Saïb, également à Hindiè et sic( tuée au sud de la tribu des Hadgi-Offi. Comme celle-ci, c( elle était campée dans les marais et elle était composée
m MjiSOl'OTAMlL:. «3
« crime ciiiquauluiiic de ramilles, dont voici les déw positions :
« Au mois de cliuhvhal (février 1867), l'épidémie fit son « apparition et il y a à peine Yingt-cinq jours qu'elle a cessé. « Dans toute la tribu, treize personnes ont été frappées et « dix ont succombé. Les malades présentaient les sym- « ptômes suivants : fièvre intense accompagnée de cépha- « lalgie et de délire, soif ardente, langue couverte d'un « enduit épais, constipation, vomissements constants de " matières bilieuses, sueur abondante, urine naturelle, « quelques malades sont morts avant qu'on ait pu consta- « 1er des bubons, quelques autres en avaient aux aines e « aux aisselles. Vers la fin de la maladie on voyait survenir « des charbons et des pétéchies sur la surface du corps et « dans ces cas le malade succombait. La durée de la ma- H ladie était de trois à huit jours, et, d'après le témoignage « de ces Arabes, l'épidémie était plus bénigne que celle « d'il y. a trente-cinq ans.
« Nous nous fîmes présenter les trois personnes guéries ; « la première était un enfant âgé de huit ans qui avait eu '< la fièvre pendant vingt-quatre heures; ensuite tm bu- « bon de la grosseur d'une amande s'était montré à l'ais- « selle gauche et avait fini par délitescence. La seconde « personne guérie était un homme de vingt ans, d'une « constitution forte qui, à la suite d'une fièvre assez lé- « gère, eut un petit bubon à l'aine gauche qui finit égale- « iuent i)ar délitescence. Sa femme aussi fut attaquée « par cette lièvre, mais elle ne présenta ni btibon, ni « autres symptômes locaux.
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« Voyant qu'il était impossible d'obtenir d'autres « aveux, nous partîmes pour visiter la tribu du Cheik « Nasseb, campée entre les deux tribus précédentes, dans « des conditions hygiéniques identiques. Les Arabes décla- « rèrent que l'épidémie ne leur avait fait aucun mal et « qu'ils n'avaient point de malades. Cependant, ils nous « montrèrent un père de famille qui avait eu le malheur de (( perdre successivement sa femme et ses quatre filles. Voici « son histoire : Hassouni Bochvik, âgé de quaranle-cinq (( ans, de la tribu de Hadgi-Offi, avait une femme, quatre « filles et un garçon. Deux de ses filles furent d'abord « attaquées de la maladie et moururent dans l'espace de « deux jours. Pour échapper au mal il vint avec le reste c( de la famille se réfugier dans la tribu de Cheik-Nasseh. « Là, sa femme tomba malade et mourut le sixième jour, « ensuite les deux filles et le garçon furent attaqués; les « filles moururent le cinquième jour, le garçon fut épar- « gné. Les symptômes présentés par ces six malades « étaient des douleurs lancinantes aux aisselles et aux a aines, une fièvre intense, la céphalalgie, le délire, la « difficulté de parler, la langue noire, sèche, fendillée, « quelques-uns ont eu des vomissements de sang. Tous « ont eu de la diarrhée, la soif ardente, des urines et des c( sueurs abondantes. Quelques-uns ont eu des bubons (( aux aines, les autres aux aisselles, ces derniers sont « morts avant le troisième jour. Les pétéchies se sont mon- « trées un peu avant la mort. Le garçon a eu un bubon (, suppuré à l'aine droite, et il est en ce moment en con- « -valcscence. »
La commission établit alors un cordon sanitaire autour de ces trois tribus, et prit les autres mesures indiquées pour empêcher l'extension de l'épidémie. Ensuite, elle partit de Kerbéla, \isita la petite ville de Mousséyib où elle ne trouva aucune trace de la maladie (1), et arriva enfin à la section Daoum de la tribu des Haggi-Offi. « La « maladie n'avait pas cessé entièrement; sur une cin- « quantaine de familles, il y avait eu plus de quatre-vingt- « lin morls depuis le début de l'épidémie. On les ques- « tionna sur l'apparition de la maladie, et ils ne purent « donner des réponses satisfaisantes. Alors nous avons « voulu connaître ce qui s'était passé dans les derniers « jours. » « On nous présenta Houmadi-Eben-Hammam, « âgé de quarante ans, malade depuis sept jours. Il avait « eu une diarrhée sanguinolente pendant les deux pre- « miers jours de sa maladie. Vers la fin du deuxième jour il « fut pris d'une fièvre dont les accès se répétaient toutes « les heures; en outre, il ressentit des douleurs lancinantes « aux aisselles, sans aucune tuméfaction. Les mouve- « inents étaient difficiles, il y avait une grande chaleur « à l'abdomen, la soif était ardente, la respiration natu- « relie. Le lendemain une tache rouge parut au milieu « de Ja face antérieure du bras droit, cette tache devint en- « suite noire, la fièvre continua, mais les évacuations « cessèrent. La tâche noire du bras grandit peu à peu. Tl « y eut des secousses musculaires involontaires dans tout
vi,!î!V ''''' 'P''^'^"''' «lleint aucune des sa Zù?l ^"^«"S^ad. Kerbila, Nedjef, K.fni, Mousséjib. alors 11 n f P^opnsauon d'une tribu à l'autre est un lait mis hors de aouie par la commission de Basdad.
6 8 HlSTOlKli Uli LA l'LSTIi liUUOKlUUK
« le corps, cet état de choses dura jusqu'à la tin du ciiic( (jLiième jour. Alors la lièvre cessa, et le malade passa a une nuit calme ; le lendemain, à notre inspection, le t( chaibon présentait un diamètre de quatre pouces, il « était circulaire, il avait une auréole inflammatoire, il y « avait déjà un commencement de suppuration.
« Le second malade dont on nous parla était une petite a tille âgée de cinq ans, Ectami Allavi; elle eut à l'aine « gauche un bubon de la grosseur d'un œuf de pigeon, « une fièvre avec délire, la langue blanche avec des fuli- « ginosités sur les dents, la constipation, la respiration «difficile, les yeux rouges; elle mourut en vingt-huit « heures. »
« On nous parla aussi d'une petite lille âgée de 4 à 5 « ans qui avait eu de la fièvre et du délire et qui mourut « après quelques jours abandonnée de ses parents. »
La commission se porta ensuite dans la tribu de Hadgi- Ol'fi où elle recueillit l'observation suivante : «Bellandgé, H femme de Nadjem-El-Moustouffi, était occupée à pétrir a du pain quand elle sentit soudain une douleur forte et u lancinante à l'aine droite suivie immédiatement d'un « bubon de la grosseur d'une noix. Cette tumeur disparut « douze heuics après, mais la douleur locale persista et « s'accrut. Il y eut de la fièvre, une chaleur précordiale ce très-forte, une soif intense. La langue était blanche, « la parole impossible. U y avait de la prostration, de la u stupeur, de la constipation. Trois vomissements de bile, « huit vomissements de sang eurent lieu le lendemain « matin. Yeux gonflés et rouges, fuliginosilés aux dents,
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« rospiration nalurcllo d'abord, plus tard nnihnrrasiJre. « La mort arriva en 24 heures. »
De Ilindiè, la commission alla à Tuéridj où elle passa la nuit. Le lendemain elle visita les tribus campées des deux côtés du canal de Hindiè jusqu'à Kiffil. On ne trouva rien d'anormal chez les Arabes ni dans cette petite ville. Il en fut de même à Kouffa et à Nèdjef. A Hillè les médecins affirmèrent qu'ils n'avaient jamais eu à traiter des bubons suspects. Les bubons vénériens existaient en masse dans les régiments et n'avaient donné lieu à aucun décès.
J'ai appris à Bagdad en 1870 qu'avant de partir pour explorer les lieux suspects le docteur Colvill ne croyait pas que ce fût la peste, le docteur Wartabet non plus. Tous deux refusaient d'ajouter foi à l'apparition de la terrible maladie. Arrivés sur les lieux, ces deux médecins furent tout à fait et immédiatement convaincus de l'existence de la peste. Le rapport que je viens de transcrire littéralement est du reste signé par tous les membres de la commission. C'est le seul véritable document authentique que l'on possède sur l'épidémie Ilindiè.
Après cette pièce importante je dois mentionner ici quelques données rassemblées sur les lieux par le docteur Colvill, du 20 au 26 mai, après le départ de la commission. Le docteur Dickson les a communiquées dans le temps à la société épidémiologique de Londres avec quelques notes extraites des rapports parvenus au Conseil de santé de Constantinople : la maladie commença le 7 janvier 1807 dans un village appelé Daoum et situé entre les
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villages des Hadgi-Offi et de Hadgi-Nazr (i). Daouin perdit yingt personnes sur trois cents habitants. Ensuite la population restante s'enfuit vers Musséyib. La maladie" parut alors éteinte, quand un mois plus tard elle éclata de nouveau et fit un grand nombre de victimes. Au village des Hadgi-Offî vingt personnes moururent sur cinq cents ; au village de Karackji il y eut de soixante à soixante-dix décès sur quatre cents habitants ; au village de Chéik Zéib, dix personnes moururent sur deux cents. Dans le district de Hindiè on pense qu'il y eut trois cents décès sur mille habitants. Sur une famille de cinq personnes attaquée chez les Hadgi-Offi trois étaient mortes. Sur treize individus attaqués à Chéik Zéib il y avait eu dix décès. A Hadgi-Nazr, sur une famille de sept personnes qui s'était enfuie de Chéik Zéib, deux moururent après trente-six heures de maladie, une après six jours, deux après neuf jours, une seule guérit. Personne des habitants de ce dernier village ne fut cependant attaqué.
Au commencement de juin il mourut encore à Hindiè deux ou trois personnes de la maladie, ensuite le mal s'arrêta quelques jours pour recommencer de nouveau; mais à partir du 14 juin on ne constata plus aucun cas nouveau. Quoique lente dans ses manifestations à la fin de sa durée, la peste ne parutpas diminuer de gravité. Vers cette époque la population quitta le pays pour des localités plus salubres.
La première manifestation de la peste fut rapportée officiellement au commencement de février et de cette date
(1) Nous avons vu ci-dessus que M. Padouan et la Commission ont fixé le début de la peste à une époque antérieure.
au 30 mai il n'y eut entre le district infecté et les villes voisines aucune mesure restrictive. Après le 30 mai, le cordon sanitaire fut établi, quoique la maladie n'eût manifesté aucune tendance à se répandre en dehors du cercle des tribus compromises. Des habitants de Bagdad pensèrent que la chaleur avait assoupi les germes de la maladie et qu'elle reprendrait son activité quand le temps se mettrait au frais. Le docteur Colvill trouva à Hindiè à l'ombre lOS ou 106 degrés Fahrenheit, soit de 40 à 41 degrés centigrades. Le 14 août les autorités sanilaires de Bagdad étaient aussi d'avis que la grande chaleur de l'été avait fait disparaître la maladie. Dans la crainte de son renouvellement au retour de l'hiver, le cordon sanitaire fut maintenu..