CHAPITRE XI
BUBONS SANS FIÈVRE, PIÎSTPS BÉNFGNKS, CONSTITCTFON MKniCAI.I- PF.STIIvENTIRrXE DE LA MESOPOTAMIE DE I Slifi A j 8fi7.
On a vu que la commission de Bagdad, à la fiu de son rapport, dit qu'à Hillé les deux médecins militaires affirmèrent qn'ils n'avaient jamais traité de bubons suspects ; mais que les bubons vénériens existaient en masse dans les régiments et qu'ils n'avaient jamais donné lien à aucun cas de mort. Il aurait été à désirer que la commission portât son attention sur ces points. Cette expression de bubons vénériens qui existaient en masse dans les régiments à quelques lieues seulement du district de Hindié, me donne à penser et m'est même fort suspecte. Étaientils tous liés à la syphilis, et comment a-t-on reconnu cela? On ne se prononce pas à ce sujet et c'est là un motif de doute. — D'un autre côté, dans la note de M. Dickson publiée dans les transactions de la société épidémiologique, il est dit que des bubons ou des gonflements des
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j^l.mdos de l'aine, de l'aisselle, du cou ontrégnédans tonte la province de Bagdad pendant le printemps 1867, et que suivant la tradition indigène cette fréquence des bubons a, dans des occasions antérieures, procédé l'apparition do la peste. Cela est très-catégorique, et M. Dickson, qui habite Constantinople, a sans doute dû écrire d'après des renseigneuTents fournis au Conseil de santé de cette ville ; soit par M. Colvill, soit par l'inspecteur Padouan, l'un et l'autre témoins oculaires de ces faits.
A ces témoignages, j'ajouterai les données suivantes qui m'ont été communiquées sur les lieux en 1870 : M. Palladino, médecin de régiment, que j'eus occasion de voir à Rerbéla, ancien élève de l'Ecole de médecine de Constantinople et observateur fort intelligent, médit qu'il était dans la ville de Divanièsur l'Euphrate, au-dessous de Hillé, quand il reçut l'ordre de se tenir en garde contre le développement de la peste. Son attention fut alors éveillée sur les faits et il observa deux soldats qui présentèrent des bubons spontanés aux aines. Un ouvrier présenta à la main un charbon dont il faillit mourir. Il vit aussi un gendarme qui avait des bubons inguinaux siippiirés et spontanés. Un douanier fut dans le même cas. Tous ces malades guérirent; mais ils présentèrent tous une fièvre Irès-prononcée, brûlante, une soif vive, un léger délire pendant la nuit, et de la diarrhée. M, Palladino considéra ces faits comme des manifestations de la peste.
Le docteur Ivan, ancien élève de l'Ecole de Constantinople, médecin militaire au service de la Turquie, m'a assuré qu'un an environ après l'épidémie de flindié, au
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mois do mai 1868, il partit de Bagdad avec un bataillon de six cents hommes. Ils campèrent dans une localité située entre Divaniè et Chénafié, près d'un marais appelé Haour- Doulioun. Là, pendant le mois de juin, il observa treize à quatorze cas de bubons spontanés aux aines. Dans quatre à cinq cas, des bubons existaient en même temps aux aisselles. C'était une maladie aiguë, cbezdes hommes forts et robustes. La suppuration avait lieu de bonne heure, de telle sorte que le plus souvent on en reconnaissait les signes à la première visite. C'étaient généralement de gros bubons qui guérissaient une dizaine de jours après l'ouverture. Chez quelques malades il y eut une fièvre assez forte. Il n'y avait là rien de syphilitique ni de scrofuleux, m'assura le docteur Ivan. Les règlements turcs, ajoutat-il, prescrivent la visite de tous les hommes avant l'entrée en campagne, et les syphilitiques et les scrofuleux, quand il y en a, restent en arrière.
Ces faits m'ont paru assez importants pour être tirés de l'oubli. Ils éclairent selon moi un point capital de l'étude des épidémies de peste; celui qui montre que cette maladie est susceptible de présenter des degrés différents et une échelle ascendante de gravilé depuis les cas les plus légers d'engorgement glandulaire, presque apyrétique, jusqu'aux cas de lièvre bubonique intense à forme typhique et Irès-promptement mortelle. Un médecin français de beaucoup de mérite, le docteur Duthieul, qui mourut à Bagdad en 1867, après avoir habité cette ville pendant une dizaine d'annés, avait observé à plusieurs reprises, dans ce laps de temps, des mani-
festations buboniques. Des extraits de ses rapports adressés au conseil supérieur de santé de Constantinople ont été publiés par M. Naranzi, et je les ai résumés de la manière suivante dans mon mémoire sur la peste de Hindié : 1" le 6 août 1866 le docteur Duthieul dit avoir observé à Bagdad une fièvre grave simulant la fièvre typhoïde à forme adynamique, accompagnée de tumeurs glandulaires au cou, aux parotides, aux aisselles et ailleurs; la durée de celte maladie était de 8 à 10 jours; le traitement antiphlogistique était efficace. — 2° Le 18 août 1858, le même observateur parle de maladies en apparence typhoïdes qui avaient beaucoup de tendance à se terminer cette année par des engorgements lymphatiques ou de véritables bubons, soit aux régions parotidiennes et sous-maxillaires, soit aux régions axillaires et inguinales. Plus de cinquante cas de ce genre furent constatés par le docteur Duthieul pendant l'épidémie de cette année. Les bubons apparaissaient en quatre ou cinq heures. A la même époqne toutes les plaies finissaient par gangrène. Fréquence des eczémas et des abcès à Bagdad. — 3° En 18.^9, le 2 février, le docteur Duthieul écrit encore : continuation des bubons, des abcès et des anthrax bénins à Bagdad. Céphalalgie et fièvre variables. Mortalité nulle. En octobre on remarque qu'il y a des fièvres graves avec parotides. // n'y a nul soupçon sur la nature de ces maladies qui ne sont pas accompagnées de bubons comme au commencement de Vannée. — 4° En juillet 1860 les bubons apparaissent de nouveau. Fièvres larvées à Bagdad et à Kerbéla ; sur 64 malades
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il yen a 10 qui présentent des bubons le second jour, eomplctement développés en 24 heures et qui ont tous suppuré. Sur 4 de ces 10 malades il y eut de nombreuses pétéchies. On/e malades avaient eu, dès le début, des hémorrhagies par le nez, par les bronches, le rectum ou la vessie ; pas de décès. Les toniques et la quinine lurent très-efficaces, o" En mai 1861 on note encore la fréquence des tumeurs ganglionnaires à Bagdad. Cette disposition, dit-on, dure depuis trois ans. Ces engorgements situés surtout au cou et aux aisselles accompagnent les fièvres rémittentes. Les bubons traités cà temps ne supparent pas, mais tous guérissent très-lentement. — 6" En décembre 1864 il y eut des fièvres larvées et pernicieuses dans presque toute la Mésopotamie et des engorgements glandulaires à Bagdad. — 7" En aATil l86o on constate encore une fois la fréquence des fièvres rémittentes avec engorgement glandulaire et engorgement du foie à Bagdad. Une maladie analogue existe à Hanéguine sur la frontière persane. Faux bruits de peste; nul caractère contagieux. En mai il y a des fièvres typhoïdes et des fièvres rémittentes à Bagdad avec engorgements glandulaires, sans aucune granité. En juin, les engorgements glandulaires ont disparu. — 8° En mai 1867 les fièvres rémittentes deviennent de plus en plus fréquentes et elles s'accompagnent souvent d'abcès multiples avec symptômes très-graves. Une femme atteinte de fièvre grave ayant présenté quatre abcès a fait crier à la peste.
Ce qu'il y a de remarquable dans ces manifestations buboniques, qui ne semblent pas avoir frappé le conseil
EN MÉSUl'OTAMIl!;. 7 7
de saiilù de CoiisUiuliiiople, ni ému l'intendance suiiilaire oltouiane, c'est que le plus souvent elles se sont montrées en liiver ou au printemps et ont disparu en été. Cette disposition pendant les fortes chaleurs est mentionnée poui- l'année 1867 par MM, Palladino et Dickson quand ils disent que ces symptômes parurent à Bagdad au prinptemps. En 1863 Duthieul a noté que les engorgements, fréquents en avril et en mai, disparurent en juin. En 1864 c'est eu décembre qu'on signale les bubons, on n'en parle pas avant. En 1861 c'est en mai. En 1860, la note de Duthieul est bien datée du 4 juillet, mais elle dit que depuis plus d'un mois on ne constatait plus de cas de ce genre. C'est donc encore en mai au plus tard qu'ils furent observés. En 1859 nous trouvons, au commencement de lévrier, des bubons, des abcès, des anthrax bénins k Bagdad et dans la note du 12 octobre Duthieul dit que ces sortes de cas n'ont été observés qu'au commencement de cette année. En 1858, le rapport porte la date du î8 août, mais il n'y est pas dit que les bubons ont été observés dans l'été même. Duthieul parle à cette date de l'épidémie de cette année connue étant un fait consommé depuis quelque temps au moins. Ce qui persistait à cette date c'est la fréquence de l'eczéma et des abcès. L'année 18S6 seule forme une exception ; c'est à la date du 4 août ((u'on signale les engorgements glandulaires comme existant à Cette époque. Ce fait et celui du docteur Ivan qui ob- ^^erva les bubons en juin 1868, dans une saison où k;s chaleurs sont déjà assez dévelopées, méritent d'être re-
le-vés ; mais ils ne forment que l'exception La grande majorité des manifestations buboniques eut ainsi lieu pendant la saison froide. Cette donnée, qui en elle-même peut sembler accessoire ou accidentelle, prendra une grande importance si le lecteur, convaincu comme je le suis, de l'identité de cause qui présidait depuis 18S6 à l'évolution de ces symptômes buboniques et de son analogie avec celle de la peste caractérisée, veut bien se rappeler ce que j'ai dit plus haut des conditions saisonnières qui ont réglé dans le dix-huitième et dans le dix-neuvième siècle, en Mésopotamie, le début, le développement et l'arrêt de cette maladie. On verra en effet alors, que ce ne sont pas seulement les épidémies généralisées qui ont obéi à cette loi, mais aussi l'épidémie localisée de 1867 (I), et, pendant plus de dix années avant elle, les manifestations épidémiques en apparence anormales et étranges dont différents observateurs ont légué le souvenirà la science.
Si j'ai insisté aussi longtemps sur la constitution médicale de la Mésopotamie dans ces années de 1856 à 1867, c'est qu'elle se caractérise par les symptômes les plus curieux et les plus palpables. Il n'y a pas de doute à élever sur leur existence, du moment qu'ils ont été l'objet de rapports officiels et que le conseil de santé de Constantinople les a reconnus vrais en ce sens qu'ils sont cités dans la brochure de M. Naranzi sans aucune remarque contradictoire. On peut encore aujourd'hui
(1) Oïl aura sans doute déjà fait cette remarque essentielle que l'épidémie de 18(i7, née en hiver, s'est éteinte en juin pendant la forte chaleur.
discuter sur le plus ou moins d'affinité de ces gonfieinents glandulaires avec la peste caractérisée ; ce qu'on ne peut nier c'est qu'ils ne soient de leur nature tout à fait palpables et matériels et qu'ils n'aient au moins quelque relation étiologique avec la vraie peste.
('e sont ces formes atténuées que l'on a eu dernièrement l'idée d'appeler des Pestes frustes. Ce mot nouveau n'était pas nécessaire, et de plus il donne une idée fausse des faits, car ce ne sont pas des Pestes effacées ou défectueuses (1), ce sont des Pestes ébauc/iécs, ce qui constitue une différence radicale dans l'interprétation des phénomènes. « Ces Pestes, dit en effet M. Proust lui-même (2), « ne présentent pas de différence spécifique avec les « formes les plus graves. Ce ne sont que des manifesta- « tions plus intenses delà même maladie. « A prendre ainsi les choses, on ne voit pas pourquoi le médecin distingué que je viens de citer a craint de se prononcer sur la nature de l'épidémie de Hindiè (3) . Les personnes qui liront son livre seront étonnées sans doute de voir que sur un sujet aussi simple et aussi capital que celui d'une épidémie de peste un écrivain instruit n'ait pas émis un jugement et soit resté en suspens après avoir lu les documents publiés à ce sujet. S'il y a un cas où l'hésitation n'est pas permise c'est incontestablement celui qui a trait au diagnostic des épidémies de peste dans un livre destiné
(l) Fruste, (lu lalin Frinlum, moiveau, fragmeiit,'sc dit en numismatique d'une médaille effacée ou défectueuse, ce mot s'applique aussi aux sculptures que le temps a endommagée?.
{•2) Essai sur l'hygiène internntionnlc. l'aris, 1873, page7 'i.
(3) Loc. cit., page 87.
HO IllSïOlRIi Dli LA l'KSTK BUBONKJUli
sans doLitu à servir de guide aux uiédeciiis sanitaires. Je u'insisle pas davantage à ce sujet, d'autant plus que M. Proust ad met que l'épidémie du Kurdistan en 1 871 était la vraie peste ; or entre cette épidémie et celle de Hindié en 1867 il n'y a pas de différence appréciable. La conclusion est donc évidente, et il n'y a pas lieu de revenir sur une démonstration aussi patente, si ce n'est pour faire remarquer cette indécision de jugement et ce manque de conviction scientifique qui sont malheureusement plus Fréquents qu'on ne pense à notre époque, mais que nous devons accepter comme un des signes de notice temps.
Nous a> ons vu que le cycle d'apparition de la peste, a Bagdad et dans la haute Mésopotamie, était d'environ 30 à 35 ans ; et qu'une épidémie grave était généralement suivie d'une épidémie moins forte. En 1773 il y eut une épidémie très-grave ; en 1800-1802 (27 ans après), il y en eut une moins intense et moins généralisée; en 1831 (soit 29 ou 30 ans après) il y eut une épidémie très-l'orte et très-étendue. En 1860 on s'attendait à Bagdad à une épidémie de peste. Le mal avait commencé déjà en 1856, devançant de quelques années l'époque de son évolution habituelle. 11 fut aussi beaucoup plus bénin, se prolongea longtemps et dura jusqu'à l'explosion de Hindiè en 1867. Loin donc de voir dans cette épidémie une manifestation isolée de la peste, une explosion accidentelle, il ine semble que l'on doit y reconnaître un phénomène étroitement lié à la constitution médicale qui prédomina depuis 18S6 dans la Mésopotamie. Les traits caractéi-istiques de cette constitution peslilentielle n'ont pas malheureusement été
appréciés assez à temps par le Conseil de santé de Constantinople. Si une enquête spéciale avait été faite à l'époque même où Duthieui signalait à Bagdad l'existence de bubons spontanés, la science y aurait gagné des renseignements plus surs, plus détaillés et aussi plus nombreux sur un genre de manifestations dont plusieurs auteurs ont justement signalé l'existence ayant, pendant et après les épidémies de peste. 11 n'en a pas été décidé ainsi; et plus tard, quand l'épidémie de Hindiè a été annoncée et officiellement reconnue on n'a pas voulu y croire, parce que cela était contraire à la théorie spécieuse des fonctionnaires de l'intendance sanitaire ottomane, théorie d'après, laquelle, comme je l'ai remarqué ci-dessus, la Turquie ayant été purifiée et le pays étant net depuis 27 ans, la peste ne pouvait pas y apparaître si ce n'est par importation.
Il y a sans doute eu à Hindiè des conditions particulières hygiéniques ou telluriques qui ont en 1867 développé à son paroxysme d'intensité "un mal jusque-là bénin. Les germes de cette affection, écloson ne sait comment, existaient dans le pays depuis une dizaine d'années sans avoir éveillé l'attention des autorités sanitaires de la Turquie. Pendant ce long laps de temps, ces phénomènes insolites, si curieux au point de vue pathologique, si importants (comme prodromes de la peste) au point de vue de l'hygiène publique, n'ont été l'objet d'aucune investigation complète, ni d'aucttn contrôle sérieux.
Si des épidémies de cette nature surviennent ultérieure^ ment dans là Mésopotamie, je sliis loin de dii-e qti'eiles
fi
cle-vronl nécessairement suivre la marche et l'ordre de celles dont je viens de parler. Pour les phénomènes dont nous nous occupons, les conditions de l'avenir ne sont pas toutes comprises dans celles du passé et du présent; mais, dans tous les cas, le meilleur moyen de les connaître est encore la méthode de raisonnement par analogie.