CHAPITRE XII
DONiNÉES TOPOGBAPHIQUES SU» I.E DISTRICT DE HJXDIÊ.
II me reste maintenant à citer quelques détails isolés qui n'ont pas pu entrer dans le cours de ce récit et qu'il m'a paru nécessaire de faire connaître :
Le printemps de 1867 fut remarquable par l'inondation qui eut lieu autour de Bagdad. Trois ou quatre lieues du pays étaient couvertes par les eaux du fleuve. Dans le Hindiè, une inondation analogue eut lieu.
La capitale du district de Ilindiè est Tuéridje, petite ville fondée il y a tout au plus une vingtaine d'années. Elle compte de deux à trois mille maisons; elle est en rapport constant avec les tribus du voisinage, et elle ne fut nullement atteinte par l'épidémie, bien qu'aucune mesure restrictive n'eût été appliquée dans cette localité.
Pendant les 530 milles anglais de son cours, dans les plaines alluviales de la Babylonic, l'Eupbrate n'a pas une pente de trois pouces par mille.
8/, HISTOIRE DU LA riîSTl-: BUBONIQUlî
Lg district de Hindiè se trouve entre Kerbéla ctNédjef, à l'est d'une ligne qui joint ces deux villes. U est beaucoup plus rapproché de la première que de la seconde ville. A l'époque des grandes eaux on s'embarque près de Kerbéla pour aller à Nédjef, et on traverse ainsi en bateau le pays de Hindiè dont les villages sont presque tous entourés d'eau pendant l'inondation du printemps. Les lecteurs qui se rappellent encore Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile et Arrien savent qu'un canal de dérivation célèbre dans l'antiquité, le Pallacopas conduisait une partie des eaux de l'Euphrate dans la merde Nédjef qui n'est autre que le lac de quarante milles carrés qu'on disait avoir été creusé sous Sémiramis.Ce canal futrétabli par Ab^xandre, il avait été probablement obstrué ou fermé quand il y a environ une centaine d'années un prince /n(^zew Nawaub-Shudjah-ed-Dovlé le rouvrit dans l'intention de faire arriver ses eauxà Nédjef. Depuis lors il a été, ainsi que le district qu'il fertilise dans son cours, appelé Hindiè. Des tribus arabes s'y sont établies depuis une époque fjiu n'est pas bien éloignée et s'y livrent à la culture du riz et à l'élève du bétail. L'emboucbure du canal est située à environ deux milles au-dessus de Musséyib et à seize milles au-dessus du commencement des ruines de Babylone, dans un point où le lit naturel de l'Euphrate se courbe légèrement vers Test. Le Hindiè coule au sud pendant quelques milles ; c'est un canal profond, de 50 mètres de large, avec des berges de 10 à 20 pieds de haut. H se perd ensuite dans la grande inondation située au nord et à l'ouest du Birs-Nimroud, se divise en plusieurs branches, passe à
Kiffil et près des ruines de Kiifa où il a 60 mètres de large, et un peu plus bas il débouche dans la mer de Nédjef dont il adoucit les eaux naturellement salées. M. Lynch de Bagdad a fait la carte des marais qui se trouvent entre l'origine du Hindiè et la mer de Nédjel". On trouvera sa description dans les mémoires de la société royale de géographie de Londres. Depuis lors, le capitaine Jones les a aussi étudiés dans son levé des environs de Babylone.
Entre le Birs-Nimroud et la route qui mène de Kerbéla a Nédjef, à gauche de cette route et dans tout son premier tiers, on remarque des marais couverts de joncs ; ce sont les marais de Hindiè. En automne et en hiver l'eau y est basse, tandis qu'au printemps elle s'élève, couvre une grande étendue de pays et arrive jusqu'à deux milles anglais de Kerbéla.On trouve au fond de ces marais une boue noircàtre là surtout où croissent les joncs. Ce district produit une grande quantité de riz, et les terrains où on le cultive restent quelquefois sous l'eau pendant trois mois consécutifs.
Avoir la vigueur des Arabes qui habitent ce pays, leur peau bronzée qui s'expose impunément à toutes les températures de — 2" à + 63" centigrades, leur grande taille, leur système musculaire bien dévelopi)é, leurs yeux sauvages et singulièrement expressifs, la blancheur de leurs dents, leur finesse et leur activité, on se figurerait difficilement qu'ils vivent dans des localités en apparence si peu aptes à l'évolution de notre espèce. Ils sont faits à ce climat et créés pour ce pays. Nulle part je n'ai rencontré
une race aussi digne d'être étudiée sous le rapport physique et intellectuel. On peut dire à première vue que, dans le pays dont je parle, l'existence de ces peuplades au milieu des marais n'entraîne pour elles non-seulement aucune dégénérescence, mais, j'oserais même le dire, aucun inconvénient. Ils sont en effet peu sujets aux fièvres intermittentes, et cela tient probablement en partie à ce que dans la plupart des localités les eaux qui baignent les rizières ne sont pas stagnantes. De plus, même au milieu de l'été, les nuits sont là assez fraîches.
B, Fraser, dès 1834, avait remarqué qu'il est extraordinaire qu'une race qui vit dans les marais et les marécages, comme les Arabes Khéraïls, soit la plus forte et la plus belle de tonte les tribus arabes. Loftus, plus de vingt ans après, dit que les Arabes habitant ces marais forment une belle race et que leurs nobles formes frappent à première vue les voyageurs européens. En 1870, j'ai éprouvé la même impression que ces écrivains : les corps à demi nus, bronzés et sans graisse, montrent la vigueur des muscles. Des cheveux noirs, longs, épais et flottants les protègent contre le soleil. Ils sont admirables de labeur dans leurs travaux agricoles (1).
Je n'ai pas pu m'empêcher, en présence de cette sorte d'anomalie, de me rappeler cette remarque de Zimmer-
(1) Ce qui fait ombre à ce tableau c'est la malpropreté de la plupart de ces Arabes. Ker-Porter en 1818, en allant de Bagdad à Illllé, remarque, à propos des rabes Zobéïdé, « que si chez les Persans des classes inférieures il y a « manque de propreté, Il n'y a pas de terme pour exprimer la'saleté exces- « sive du fellah Arabe dont la peau est littéralement teinte par l'oidure. » Depuis lors on le pense bien, rien n'a changé chez ces nomades ; leur hygiène comme leurs mœurs sont les mêmes que dans les temps bibliques.
mail que les exhalaisons des marais ne paraissent pas si nuisibles dans les pays chauds que dans les pays froids. Je me souvins aussi de ce que L. Frank notait au commencement de ce siècle h propos du Delta du Nil et plus particulièrement de la topographie médicale de Rosette : « Les rizières ne me paraissent pas entraîner ici l'insalu- « brité dont on se plaint tant et avec fondement en Eu- « rope (1). » «On serait porté à croire, disait Olivier en « 1796, en voyant la basse Egypte couverte de lacs, de ma- « rais et de canaux d'eau stagnante, que ce pays est un « lieu d'infection et de mortalité. Cependant, une lon- « gue expérience prouve le contraire. Les Grecs et les Ro- « mains ne se sont jamais plaints du climat de l'Egypte. (( Ces derniers y envoyaient même leurs phthisiques. Et, (( non-seulement aujourd'hui les Arabes et les Cophtes y ((jouissent d'une bonne santé, mais même l'Européen et le .(( Mamelouk n'éprouvent dans ce climat que les maux or- (( dinaires de l'humanité. Les marais de l'Egypte ne res- (( semblent point à ceux des autres pays, l'eau y est re- (( nouvelée par les inondations du Nil, dans la saison où (( ils pourraient devenir dangereux (2). » Volney a observé à propos du climat et de l'air de l'Egypte, (( qu'avec (( ces chaleurs et l'état marécageux qui dure trois mois, on (( pourrait croire que cette contrée est malsaine : ce fut « ma première impression en y arrivant, et lorsque je vis (( au Caire les maisons de nos négociants assises le long du (( Kalidj, où l'eau croupit jusqu'en avril, je crus que les
(1) Histoire médicale de Parmde d'Orient, par Desgneltes, page 363 .
(2) Olivier, Voyages.
«exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; « mais leur expérience trompe cette théorie : les émana- « tions des eaux stagnantes si meurtrières en Chypre et à « Alexandrette, n'ont point cet effet en Egypte (1). »
Il y a évidemment ainsi un rapprochement à faire entre le Delta du Nil et les bords de l'Euphrate. Ces deux régions sont censées avoir été, pendant de longues années, le siège d'une endémie de peste permanente. Or, l'histoire montre qu'en Egypte la peste n'a pas existé de tout temps. Les efforts faits pour expliquer l'apparition de ce fléau à certaines époques, et particulièrement après la conquête musulmane, par l'oubli ou la négligence de toute règle hygiénique, n'ont conduit jusqu'ici à aucune démonstration suffisante. La peste a existé en Egypte pendant de longues années, elle a disparu ensuite pour reparaître de nouveau sans que rien jusqu'ici puisse expliquer nettement les causes de sa présence ou de son absence.
Dans des lieux analogues, et plus disposés encore en apparence, que le Delta du Nil à l'endémicité de la peste, nous venons de constater qu'elle n'a fait depuis deux cents ans que de rares apparitions. Il faut donc réformer à ce sujet les idées reçues, reloucher aux théories basées sur une connaissance imparfaite des faits et se persuader de plus en plus que l'épidémiologie, comme la pathologie, ne deviendra une science réelle et bien établie, qu'à l'époque où toutes les doctrines qu'elle adoptera seront basées sur la géographie et l'histoire des maladies.
(1) Voyage en Egypte et en Syrie.