CHAPITRE IV
ÉPIDÉMIE DE PESTE DE 1830-3d.
L'épidémie de 1830-31 est mieux coiiiiue que les deux précédentes. On a sur elle des documents as'sez complets dus à Fraser, à Aucher-Éloy et à M. Colvill (1). C'est à ces trois écrivains que j 'emprunte les données suivantes :
M. Colvill dit que la peste atteignit Bagdad le 24 mars 1831 ; mais que ce ne fut que le 4 avril qu'elle fut officiellement reconnue. A cette date les médecins du consulat anglais constatèrent, dans les quartiers pauvres et insalubres de cette capitale, cent cinquante cas de peste. C'est sans doute vers ce temps qu'eut lieu la première évidente et assez forte manifestation du fléau. Toutefois, le vrai début de la maladie doit dater d'une époque antérieure, puisque Fraser a noté que, dès le mois de novembre 1830, des cas isolés de peste avaient eu lieu à Bagdad. Depuis
(l) J. B. Fraser, Âssyria and Mesopoiamia; idem, Iravels in Klioordistun and Mesopotamia.
Aucher-Eloy, Relations de voyagé en Orient de 1830 à 1838. PariSj 1848. Colvill, Inc cit:
mSTOIRE DE LA PESTE BUBONIQUE EN MÉSOPOTAMIE. 17
lors presque à la fin de mars 1831, les germes morbides ne se généralisèrent pas; ensuite, ils prirent tout à coup une rapide expansion. Le Pacha, dans le but d'empêcher l'alarme, ne permit pas d'abord l'émigration. En une semaine, le chiffre des décès s'éleva de vingt à cent par jour, et cet accroissement progressif fut si rapide que le H avril il mourut douze mille personnes, et que, du H au 21, il y eut deux mille décès environ chaque jour. — Le 26 on affirmait au Séraï que la mortalité était de cinq mille par jour; mais certainement, dit le missionnaire anglais Groves, elle excéda quatre mille. Le 29 avril on comptait en somme soixante mille décès (la population de Bagdad était à cette époque d'environ 130,000 habitants). Une lettre de Beuscher, drogman de France à Bagdad, dit que, le lundi 'après Pâques, il mourut cinq cents personnes par jour. Quatre piètres delà mission catholique furent atteints, et l'évéque Coupperie mourut le 25 avril.
Le 26 avril, le Tigre, après une crue soudaine et énorme, de plus de trente pieds, rompit ses digues. Les eaux se répandirent autour de la ville, pénétrèrent dans ses murs, inondèrent les rues, les cours et l'intérieur de beaucoup de maisons. Les habitants de ces quartiers se réfugièrent au voisinage, où la population s'entassa. Ce désastre s'ajoutant à celui de la peste, la confusion et la désolation furent immenses, d'autant plus que l'inondation interrompit brusquement et complètement toute communication avec l'extérieur. Groves, qui fut le témoin courageux de cv grand désastre, dit qu'un profond silence régnait partout.
et qu'on ne rencontrait dans les rues que les porteurs d'eau occupés à laver les morts et les gens chargés des inhumations. Il y eut beaucoup de corps enterrés dans les cours et beaucoup de cadavres abandonnés dans les rues et dans les maisons. La multitude des morts privés de sépulture ajouta encore à la force de l'infection. — Aucher- Éloy ajoute que ceux qui ne furent pas victimes de la peste périrent sous les débris de leurs maisons ruinées par l'inondation. Les chevaux, les chameaux et les chiens erraient libres dans les rues.
Le 4 mai la maladie devint moins grave. Le 6 des passants se montrèrent dans les rues. Le 21 mai les eaux du Tigre commencèrent à baisser. Le 26 la maladie perdit notablement de son intensité; mais elle continua à se montrer jusqu'en juillet. On calcula que les deux tiers de la population périrent en moins de dix semaines. Tous les gens du gouverneur Daout-Pacha furent victimes du fléau, et lui-même en fut atteint. Sur cent Géorgiens de la garde du Pacha, il en mourut quatre-vingt-seize; sur un régiment de mille hommes, on dit qu'il n'en resta qu'un seul. Des quartiers entiers demeurèrent sans habitants. Sur cent cinquante familles arméniennes, il ne resta que vingt-sept personnes.
Les jardins situés autour de la ville ne furent pas plus respectés par le fléau que la ville elle-même. Les villages et les caravanes devinrent la proie de la peste et de l'inondation. Après ces deux fléaux, survint la famine, je tiens ces détails de M. Svoboda, négociant européen qui assista à cette épidémie.
A l'ouest de Bagdad, Mendéli et Kerkouk fureiit attaqués. Hillé, près des ruines de Babylone, l'une des localités les plus salubres de la Mésopotamie, qui contenait alors dix mille liabitants, fut entièrement dépeuplée, — Souk-ou-Chioukh (1), au-dessous de Hillé, et aussi sur l'Euphrate, eut le même sort. La peste n'épargna pas non plus la grande tribu arabe des Montéfic campée aux environs. A Nédjef, situé un peu à l'Ouest de l'Euphrate,. sur un sol calcaire très-sec et notablement élevé, la peste parut peu de temps après avoir atteint Bagdad et fit périr presque toute la population, car celle-ci ne pouvait s'enfuir chez les tribus nomades voisines qui s'étaient isolées. A Lemlounle fléau fut plus terrible encore, et cette ville est restée depuis lors en ruines.
La contagion de la maladie fut bien reconnue dans les villes et dans les tribus nomades. La peste épargna complètement les tribus qui étaient à quarante ou cinquante lieues de Nédjef et qui eurent le soin de s'isoler dès le commencement du fléau (témoignage d'un cheikh arabe en 1870). La ville de Kerbéla seule échappa à la peste par une singulière immunité que rien n'explique (Colvill, page 47).
Bassora était à celte époque entièrement entourée par les eaux du Chat-el-Arab débordé; et cette ville resta
(1) Le marché des Cheikhs. Les Iribus arabes du Nejed viennent s'y approvisionner. Fraser, qui y était en 1834, dit que de toutes les villes qu'il a visitées il n'y en a pas de plus abominable et de plus encombrée d'ordures. Il était difficile de marcher dans les rues à cause de la malpropreté, et les échoppes des bouchers étaient tellement infectes qu'on ne pouvait on approcher.
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longtemps indemne malgré l'arrivée du Résident anglais de Bagdad, qui avait perdu pendant la traversée, au mois d'avril, quatorze personnes de sa suite, de la peste.
Au commencement de juin, la peste persistait encore dans les villages du Hié, canal qui joint le Tigre à l'Euphrate à mi-route de Bagdad à Bassora. Puis la maladie disparut complètement, ou s'assoupit, et on n'en entendit plus parler. En novembre, d'après le docteur Colvill, elle se montra de nouveau dans les villages situés sur le canal de Hié et sur l'Euphrate, et des pèlerins l'apportèrent à Bassora au commencement de décembre. Là elle régna avec u e violence plus grande encore qu'à Bagdad, les habitants enfermés dans les maisons jetèrent dans les rues les morts qui restaient sans sépulture. La maladie dura jusqu'au commencement de 1832. En juin de cette année, la ville était encore presque déserte ; Forbes qui y passa à la fin de l'automne parle en termes éloquents de l'aspect de ruine et de désolation qu'elle présentait, des maisons inhabitées, des rues abandonnées, des puits nombreux remplis d'effets et de haillons à demi pourris, des fosses à peine couvertes, dans lesquelles on avait, à la hâte, déposé les morts (1).
A Bagdad en 1832, la peste reparut au commencement d^avril et dura jusqu'en juin. Elle fut beaucoup moins grave que celle de l'année précédente; peu de personnes furent attaquées, et sur ces cas il y eut un grand nombre de guérisons.
(1) Fred. Forbes, Thesis on the nature and hùtory of the plagité, Edinburgh, 1840.
Le 10 mai 1832, la peste atteignit Bouchire, principal poi t de la Perse sur le golfe Persique, et y fit de trèsgrands ravages; il n'y eut, dit-on, qu'un dixième de la population d'épargné. Le 19 juin, le fléau était à Lingah situé plus au Sud, sur la même rive du golfe (1).
L'année 1833 semble avoir été relativement indemne; car, au mois de mai, la quarantaine qui avait été établie dans les ports de l'Inde, pour toutes les provenances du golfe persique, fut abolie. Cependant, M. Svoboda, établi à Bagdad depuis 1819 et qui a pris note de ces faits épidéniiques, a assuré qu'il y eut au printemps 1833 trois mille décès de peste à Bagdad.
De toutes façons, en 1834, la maladie se reproduisit au printemps. Fraser dit qu'il y eut cette année sept mille décès, M. Svoboda quatre cents seulement. Celte différence tient sans doute à ce que Fraser a noté les décès de toute catégorie et pendant toute l'année; taudis que M. Svoboda, mieux renseigné, n'a noté que les décès de la peste qui se montra dès le mois de janvier.
J'ai déjà fait remarquer l'influence de là contagion et le bon effet des mesures restrictives pendant l'épidémie de 1831. M. Svoboda se mit en quarantaine complète à partir du 6 avril. Quatre ou cinq familles, qui firent i3omme lui, furent aussi tout à fait exemptes de la peste. Deux ou trois autres, qui ne prirent pas des mesures aussi sévères, furent atteintes. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que dans les épidémies de 1832-33-34 persomie ne songea à se mettre efi quarantaine.
(l) Forbes, /oc. cit., dil que la peste cessa à Bouchire l'iité 1832.
Il résulte de l'examen que nous venons de Caire, que la peste introduite à Bagdad à la fin de 1830 y exerça d'immenses ravages au printemps 1831, disparut en été ■et se montra de nouveau en automne dans quelques villages. En hiver 1832 le fléau est à Bassora, et au commencement de l'élé nous le voyons dans deux ports du golfe persique. En 1833 et 1834 on voit à la fin de l'hiver, ou au printemps, des éclosions nouvelles à Bagdad. La peste de 1830-31-32-33-34 montra donc dans sa marche et son développement, par rapport aux saisons, la plus grande ressemblance avec celle de 1800-1802 et celle de 1773.