‹ Histoire de la peste bubonique en Mésopotamie [electronic resource]Chapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FÉRîODICITK DES l'ESTES DK LA M ÉSOPOTAMlli, AUSENCE d'eNDEMICITÉ DU FLÉAU DANS LES INTERVALLÉS DES ÉPIDÉMIES.

Dans la question qui vient de nous occuper, les données épidémiologiques ne sont pas évidemment complètes. On n'a pas observé en 1773, ni en 1800, ni même en 1881 la marche de la peste avec une exactitude rigoureuse. Bien des faits de détail manquent complètement ; on pourrait désirer en outre un plus grand nombre d'observations; mais, à défaut d'autres données, celles que j'ai réunies sont tout à fait suffisantes pour établir en gros et d'une manière positive l'interprétation que je propose. Cette solution étant acceptée, il en résulte que la différence capilale entre l'épidémie de la Mésopotamie, en 1830-3) et les épidémies précédentes de 1800 et de 1773, c'est que ces deux dernières vinrent du côté de la Syrie et de Diarbékir, tandis que la première vint à la fois du côté de la Syrie et du Kurdistan.

36 IirSTOIRli: DE LA PESTE BUBONIQUE

Toutes les trois, du reste, se propagèrent d'abord, à ce qu'il paraît, dans les hauts plateaux et s'étendirent ensuite aux plaines basses de la Mésopotamie. Cela est une donnée tout à fait nouvelle et qui n'avait jtas jusqu'ici arrêté l'attention. A cause de l'apparente étrangeté de ce résultat, j'ai dû me demander si les observations sur lesquelles sont basées mes conclusions, étaient bien nettement établies et si leur autorité était suffisante. J'ai dor e pesé plusieurs fois, avec le plus grand soin, les faits sur lesquels je m'appuie et la valeur morale et intellectuelle des observateurs, et, après ces enquêtes multipliées, je suis toujours arrivé au même résultat. J'ai voulu ensuite envisager le problème sous une autre face ; je me suis demandé si la peste n'avait pas été endémique à certaines époques dans la Mésopotamie et si les exacerbations de cette endémie n'étaient pas liées à des exacerbations analogues et parallèles des pestes des hauts plateaux de l'Anotalie, du littoral de ce continent ou de la Syrie et de l'Egypte. Quelque difficile que paraisse cette question, je crois être parvenu à la résoudre de la manière la plus positive, non point par des inductions théoriques, mais par l'examen direct des données de l'épidémiologie.

Après avoir parlé de la peste de 1800-1801, M. Colvill dit : « Après ce fléau, la Mésopotamie fut exempte « complètement de peste pendant vingt-neuf ans ». Entre la peste de 1773 et celle de 1800, il n'a dû trouver dans les archives du consulat aucune trace de manifestation même partielle de la maladie, sans cela il en aurait sans doute fait mention. Voilà donc deux périodes de calme

complet, l'une de 29, l'autre de 27 ans. Cela concorde avec les témoignages que Lachèze recueillit à Bagdad en 1839. On lui dit qu'on observait la pesle dans cette capitale une fois tous les 30 ans. w A Bassora, dit cet écrivain, la peste revient une fois à peine pour chaque génération d'homme. Sestini qui était à Bagdad en 1781- 82 dit que l'air de cette ville passe pour sain, mais qu'on y observe en été des fièvres .tierces. Olivier (1) qui écrivait en 1796 dit à propos de Bagdad « que cette ville « jouit de tous les avantages d'un climat fort sain; située M dans une vaste plaine, battue des vents dans toutes les « saisons, il ne peut s'y former de foyer de contagion, » ("était vingt-trois ans après la grande peste de 1773 et quatre ans avant celle de 1800. Il est plus que probable que le fléau n'avait pas paru à Bagdad depuis un bon nombre d'années, sans cela un observateur de ce mérite n'aurait pas manqué d'en être instruit.

A propos de Mossoul, Olivier remarque que Tair y est en général très-sain, «cette ville, ajoute-t-il, est rarece ment exposée à des maladies épidémiques. Les fièvres <« intermittentes et rémittentes bilieuses y sont rares, et la « peste, qui fait de si grands ravages sur la côte de Syrie, « y est presque inconnue (2). » Ces assertions relatives à la période d'immunité de 1774 à 1799 sont corroborées par des témoignages analogues cà propos du long espace de temps qui sépare l'épidémie de 1773 des épidémies antérieures.

(1) Voyages, tome II, page 394.

(2) Loc. cit., page 3j9.

3 8 HISTOlRli DE LA PESTE BUBONIQUE

Otter (1) était à Bassora en 1742, il dit que l'air y est très-pur et que ce pays n'est jamais affligé de la peste. On peut conclure de là, il me semble, que pendant une assez longue série d'années avant le passage d'Olter à Bassora, cette ville n'avait pas été visitée par la peste.

W. Eton est plus explicite (2) ; il avait été consul en Turquie et y avait longtemps voyagé; il remarque que la peste atteint Bassora tous les 90 ans, mais alors la maladie est redoutable. La dernière peste, dit-il, enleva les neuf dixièmes des habitants de cette ville qui en avait été indemne pendant 96 ans. 11 veut ainsi parler sans doute de la peste de 1773. Son assertion, qui est tout à fait d'accord avec celle d'Otter, montre que depuis la fin du dix-septième siècle (1677) jusqu'en 1773 il n'y avait pas eu de peste à Bassora et que de 1774 jusqu'à l'époque où écrivait Eton (vers 1798), cette ville était restée indemne (3).

Suivant Russel (Patrik), la peste régna, comme on le sait, à plusieurs reprises, à Constantinople à Smyrne et en Egypte, de 1744 à 1760, sans attaquer Alep. En 1760 le fléau se montra en Egypte, en Syrie, en Chypre, à Saint-Jean d'Acre, à Alep. En 1761 la peste redoubla d'intensité dans cette dernière ville. En 1762 on trouve encore le fléau à Sattalié, à Alexandrette, sur la côte de Caramanie et en Syrie. Ces faits sont établis d'une ma-

(1) Voilage en Turquie, et en Perse. Paris, 1748, vol. 1, p. 61.

(2) A Surveyofthe Turkish empire. London, 1799, page 1G4.

(3) Mes recherches ne ra'ont pas jusqu'ici fourni de documents relatifs à cette peste de l(i77. Je sais seulement que dans le voyage aux Indes orientales du père F. Vincenzo Maria de S. Caterina, ce moine carmélite en remontant l'Euphrate dans l'été 16i7 ne parle d'aucune maladie épidémique.

nière positive et ne peuvent être l'objet d'aucun doute. 11 en est autrement d'une assertion que jetrouve dans le grand ouvrage de Frari sur la pesteetles quarantaines. Il dit qu'en 1760 TEgyple, Chypre, la Palestine, la Syrie, Isl Mésopotamie et d'autres lieux de l'Asie Mineur e.WèàiriQ deSidone, Tripoli de Syrie, Antioche, furent affligés de la peste. Devant les témoignages négatifs que j'ai cités dans ce chapitre on peut déjà regarder cette assertion comme suspecte en ce qui regarde la Mésopotamie, à moins qu'il ne s'agisse de la partie Nord de ce pays. Du reste Frari luimême, revenant sur ces dates dans une autre partie de son important ouvrage, ne parle plus de la Mésopotamie. 11 cite l'invasion de Jérusalem en février 1760 et celle de Damas en mars, il parle des grands ravages que la maladie fit cette année dans les petites villes et les villages de la Palestine ; quant à la Mésopotamie elle est passée sous silence. Mais après tout, le célèbre voyageur Niebuhr était en 1760 à Bassora, et il remonta de là le cours de l'Euphrate ; or, au milieu de ses nombreuses observations on ne trouve aucune allusion à la peste, ni à des maladies graves. Cela résout, il me semble, complètement la question.

Tous les témoignages que je viens de rapporl(>r parlent assez haut d'eux-mêmes et n'ont pas besoin de commentaire. J'ajouterai seulement que cela ne veut pas dire que des maladies graves, autres que la peste, n'aient sévi à différentes époques à Bagdad et à Bassora pendant ces longues périodes d'immunité de 1677 à 1773, de 177.S h. 1800 et de 1802 à 1830. Lind, dans son essai sur les

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maladies des Européens dans les pays chauds (1), dit, d'après Ives, chirurgien de la marine qui était à Bagdad en 1758, qu'en avril et mai une fièvre 'pourprée enleva un huitième des habitants de cette capitale qui comptait alors cinq cent mille habitants, il ajoute que ce mal tient pas cependant de fâcheuses suites. Suivant le même observateur, quinze années avant, soit vers 1743, il y avait eu une inondation autour de Bassora par suite de la rupture des digues du fleuve. Beaucoup de poissons s'étaient putréfiés sur le sol après le retrait des eaux, et il en était résulté une fièvre putride dont douze à quatorze mille habitants étaient morts ainsi que tous les Européens établis dans cette ville à l'exception de deux ou trois. Otter fait mention aussi de cette même épidémie. En partant de Bassora il remarque qu'il y règne quelquefois des fièvres malignes^ causées par les exhalaisons qui s'élèvent du désert après le retrait des eaux du fleuve ; on prend alors une grande quantité de poissons. En 1742, grande inondation dont les eaux arrivent jusque sous les murs de Bassora, elle causa des fièvres malignes qui firent périr beaucoup de monde (2).

La même épidémie est signalée dans des termes analogues par Jones Honway dans son ouvrage sur les Révolutions de la Perse (3).

Ives arriva à Mossoul en juillet 1758, et il apprit d'un moine carmélite, médecin du pacha, que les maladies

(1) 6' édition. Londres, 1*92.

(2) OUer voyagea d'Aleps à Diarbe'kir, Bagdad, Bassora, de 1737 à 17 i3; il ne trouva la peste nulle part si ce n'est à Alep en 1743.

(3) The révolutions ofPersia, London, i754, vol. 2, page 4U.

m MÉSOPOTAMIK. H

ordinaires rie cette ville sont les fièvres ardentes et les dysenteries en été et les fièvres intermittentes dans la saison humide. 11 ajoute que la population de cette ville, qui était, peu de temps avant, de trois cent mille habitants (i), a été bien réduite par la famine et une maladie grave qui la suivit. Nizibin, située au delà de Mossoiil, est remarquable par son mauvais air et sa mauvaise eau, la même famine et la même fièvre l'ont presque dépeuplée. Il n'y a pas à douter que si cette maladie eût été la peste Ives ne Teiit reconnue et indiquée.

Ces fièvres épidémiques typhiques, ou provenant de la malaria, ne sont pas rares dans la Mésopotamie et dans les pays qui la bornent au nord. On les retrouve aujourd'hui comme dans le siècle passé. En 1849, M. Bartoletti écrivait à la date du 20 juin : « Épidémies de fièvres « intermittentes larvées et pernicieuses, à Bagdad et aux (( environs, résultant du débordement du Tigre et de « l'Euphrate. Dans les cas graves, céphalalgie violente, « fièvre intense et presque continue (2). » A propos de la même affection,- Loftus dit qu'au printemps 1849 il y eut une crue excessive du Tigre, la ville de Bagdad fut pendant quelque temps entièrement entourée d'eau. A l'ap- Droche de l'été se développèrent un grand nombre de fièvres ; sur soixante et dix mille habitants, douze mille périrent, et en un moment il y eut jusqu'à cent vingt décès par jour (3). Le navvaub AbduUa Khan, prince [indien

(1) Il y a sans doute exagération dans ce chiffre comme dans celui cité plus haut à propos de Bagdad.

(2) Rapport (le M. Naranzi sur l'épidémie de Hindié, Gonstantinople, 1868.

(3) Tmveh in Chaldea and Susiana, London, 1867, pagj 8.

4 2 niSTOIRE DE LA PESTE BUBONIQUE EN MÉSOPOTAMIE.

résident alors à Bagdad, m'a affirmé que cette fièvre épidémiqne n'était jamais accompagnée de bubons, que les malades mouraient du troisième au huitième jour, qu'il y avait un décès sur deux cas, que les symptômes étaient la fièvre, la somnolence ou le délire, que presque tous les habitants de la ville en furent plus ou moins attaqués. — Enfin en 1872, pendant le printemps et l'été, un typhus grave, mais sans manifestation bubonique, fît des ravages considérables àBassora et Kerbila, d'après le témoignage d'un grand nombre de pèlerins persans qui ont séjourné dans ces deux villes, à cette époque (1).

(I) On lit dans Minute of évidence on the doctrine of cantagion,\A\\e. book, 1819, page 31, que A. B. Granville dit que Bagdad est souvent infectée de la peste et que l'épidémie de 1812 fut aussi fatale dans cette ville qu'à Constantinople. Cette assertion est trop complélement opposée aux assertions et aux témoignages que j'ai cités pour avoir besoin d'être disculée ici. Guys dans sa statistique du Pachalikde Bagdad dit qu'en 1810, la peste était à Dréiyeh; je n'ai pas pu jusqu'ici découvrir la position de cette localité que je suppose être voisine d'Alep.

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