PÉRIODICITÉ COMPARÉE DE LA. PESTE EN MÉSOPOTAMIE ET EN ABMÉNIE
La démonstration que je viens de faire, quelque sûre qu'elle puisse paraître, a encore besoin d'un autre contingent de preuTes.
Si la pesle s'est propagée des montagnes vers la mer, et des hauts plateaux vers les plaines basses, on doit trouver que les éruptions de ce fléau sont plus fréquentes dans les premières localités que dans les secondes. Les maladies épidémiques, comme celle dont nous parlons, ne se propagent pas toujours; leur disposition à l'envahissement des pays éloignés (si je puis ainsi m'exprimer) n'est pas constante. Elles s'arrêtent souvent spontanément au point même où elles naissent, ou bien elles n'atteignent que les contrées limitrophes. Cela étant (si la thèse que je soutiens ici est vraie), l'histoire doit montrer que les dates d'invasion du fléau sont plus rapprochées entre elles à mesure que l'on s'élève de la mer vers les mon-
II STOIHE DE LA l'JÎSI E liUBONIQUE
lagnes. Si on s'éloigne du littoral du golfe Persique en se, rapprochant des hauts plateaux del'Anatolie et de la Syrie, les pestes deviennent en effet plus fréquentes. — Eton dit que la peste visite la plupart des pays de l'Asie tous les dix ou quinze ans et enlève le dixième, le huitième et quelquefois même le quart des habitants. 11 ajoute que plus le pays est à l'est, moins il est visité. On dit qu'elle ne va pas là oii ne croît pas l'olivier. Seslini fait observer à propos de Diarbékir, que cette ville est moins sujette à la peste que les autres grandes villes de l'empire turc, sans en être entièrement exempte, elle y paraît tous les trente ou quarante ans. Olivier remarque, en parlant de Mossoul, que l'air y est en général très-sain et que la peste qui fait de si grands ravages sur la côte de Syrie, y est presque inconnue. Le même savant affirme que la Turquie d'Europe est plus exposée à la peste que les provinces éloignées d'Asie, à cause des rapports et du voisinage de la capitale. « On ne connaît cette maladie à « Diarbékir et Mossoul que tous les quinze, dix-huit et « et vingt ans. Elle est beaucoup plus rare à Bassora « et à Bagdad. » D'après lui, la peste y vient de la Syrie, par Damas et Alep (1). Suivant W. Eton, la peste visite Alep tous les dix ou douze ans, à Diarbékir elle ne vient que tous les trente ou quarante ans (2). Lachèze dit qu'à Bouchire la peste n'avait pas paru depuis soixante ans, quand elle enleva, en 1832, environ la moitié de la po-
(I) Voyages, tome IF, pages 259.
(-.1) L-ic. cit., page 276. Alep est à 300 mètres au-dessus du niveau de Bagdad.
pulation. 11 s'agit là delà grande peste de la Mésopotamie en 1773, qui fut transportée en 1774 de Bassora sur la côte orientale du golfe Persique, comme elle le fut en même temps sur le littoral occidental. — A Bassora, suivant le même médecin, les habitants disent que la peste vientrarement deux fois pour une même génération.
Si l'on rapproche tous les témoignages de celui d'Eton, à saToir que la peste n'atteint Bassora que tous les 90 ans environ et que la peste qui précéda celle de 1773 y eut lieu en 1677 (1), on voit que les intervalles de temps qui séparent les invasions successives de la peste augmentent à mesure que l'on descend vers le Sud-Est, tandis qu'ils diminuent à mesure que l'on remonte vers le Nord et le Nord-Ouest.
Cette différence de durée des époques d'immunité peut s'expliquer, comme je l'ai fait pressentir, de la manière suivante : toutes les épidémies qui régnèrent au Nord, au Nord-Est et Nord-Ouest de la Mésopotamie ne se sont pas propagées au Sud de cette contrée. Nous en avons un exemple frappant dans l'épidémie de 1801 à Bagdad qui n'atteignit pas les pays voisins de l'embouchure du Tigre et del'Euphrate. — Des faits analgues ont dû se passer dans les épidémies d'Alep qui, selon Lachèze, se regardait comme vouée à l'action du fléau tous les quinze à vingt ans. La peste a dû y sévir deux fois au moins autant qu'à Bagdad. Lachèze avait entrevu cela quand il dit que les laps de temps dans lesquels la peste ne s'est pas présentée,
(1) Thcvenot, qui passa quelque tPinps h Bassora en 10G5, n'y signale d'autres maladies que les fiiroiiclrs. '