‹ Histoire de la peste noire (1346-1350)Chapitre 10 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Levée du siège de Calais. — La peste noire franchit le détroit avec l’armée anglaise des assiégés. — Son explosion en Angleterre. — Mortalité de Yarmouth, de Norwich, de Leicester. — Paroisses de Saint-Léonard, d’IIoly-Rood, de Sainte-Marguerite. — Pieuse sollicitude de lord Mannv. — Champ de sépulture donné par lui. — 50 mille morts y sont déposés. — Insuffisance de ce cimetière. — Inscription sur une croix de pierre. — 100 mille morts à Londres. — Le pape Clément VI, médiateur entre Philippe de Valois, roi de France, et Édouard III, roi d’Angleterre. — Admonitions sévères du souverain pontife. — Traité de paix. — Délégation de cardinaux. — Personnages de distinction emportés parla peste. — Mort de la princesse Jeanne, fille du roi d’Angleterre, fiancée à don Pédro de Castille. — Le haut clergé anglais cruellement flagellé. — Mortalité dans le clergé inférieur. — Épizooties. — Thomas Walsingham. — Désastres de l’Écosse et de l’Irlande. — La peste, portée sur les flots de l’Océan, débarque en Norwège. — Immenses ravages. — Mort de l’archevêque Arnius et de presque tous les autres archevêques et évêques. — L’invasion du Danemark est précédée par des tremblements de terre formidables. — Effroi général. — La mort noire. — Les grandes victimes de la Suède. — Passage delà peste noire en Islande. — Extinction de la population. — Coup fatal porté à ce

pays. — Envahissement du Groenland. — Barrière infranchissable. — Revue rétrospective. — Minimum de la mortalité. — 74 millions de victimes dans les trois parties du monde.

Les Anglais, assiégés dans Calais par les troupes du roi de France, elîrayés du nombre des victimes que la peste faisait dans l’armée des assiégeants , repassèrent précipitamment le détroit, emportant avec eux le fléau.

« Vers le 1" août 1348, la peste noire se montra dans les villes maritimes situées sur les côtes des comtés de Dorset, de Somerset et de Devôn ; puis de là s’étendit jusqu’à Bristol , si bien que les habitants du comté de Glocester défendirent toute communication avec les Bristoliens. Mais cette violente épidémie trouva bien le moyen de s’introduire partout; aussi, malgré toutes les précautions humaines, le fléau atteignit ou plutôt inonda le comté de Glocester; de là, il se glissa jusqu’à Oxford, et vers le 1er novembre il éclatait à Londres : enfin il se répandit sur toute l’Angleterre avec une violence telle qu’à peine le dixième des habitants échappa à la mort.

« Dans le cours de l’année 1349, on enterra dans l’église et dans le cimetière de Yarmouth 7,052 personnes; àNorwich, depuis le 1er janvier jusqu’au 1er juillet, il mourut 57,374 individus; à Leicester, la petite paroisse de Saint-Léonard perdit 340 habitants; la paroisse d’Holy-Rood, plus de 400; celle

de Sainte-Marguerite , 700 : les décès suivirent la même proportion dans les autres paroisses.

« Dans la ville d’York , la peste sévit avec la plus grande fureur depuis l’Ascension jusqu’à la fête de saint Jacques l’Àpotre ; mais dans la ville de Londres la mortalité fut si terrible, que chaque jour plusieurs centaines de cadavres étaient jetés pêlemêle dans la même fosse : il y périt 100 mille personnes. Les cimetières devinrent bientôt insuffisants, et l’on fut obligé de déposer les morts dans des champs que l’on affecta à cet usage. Les cérémonies funèbres n’étaient plus célébrées avec la décence et les formes habituelles ; le nombre des décès était tellement grand qu’on s’empressait de tous côtés de creuser de larges fossés, dans lesquels on étendait une rangée de cadavres que l’on couvrait de terre; puis, l’on couchait une seconde rangée que l'on couvrait de la même manière *. »

C’est ainsi que le peuple était enterré à cette époque.

Parmi ceux qui prirent charitablement soin de la sépulture des morts, il faut citer le noble et vaillant lord Walter Manny. Plein d’un pieux respect pour les jugements de Dieu, et considérant la fragilité de la vie humaine , il acheta une pièce de terre contiguë à une place nommée Mans-Land, et située dans

1 liâmes, Histoire d'Édouard III, roi d’Angleterre, 1 vol. in-fol., llv. u , cbap. vin, 1688.

un lieu dil le Clos de l'Hôpital, parce qu’il appartenait à T hôpital de Saint-Barthélemy, dans Smithlield, et appelé, depuis, le Clos de la Nouvelle- Lglise. Ralph Stafford, alors évêque de Londres, consacra et bénit cette pièce de terre, qui contenait plus de treize acres, et qui avait été préalablement close par les soins de lord Manny. Indépendamment des inhumations qui furent effectuées dans les cimetières, les églises et les monastères de Londres et de ses environs, plus de 50 mille corps furent déposés en ce lieu dans l’espace d’un an, ainsi qu’on le voit, d’après Stow, dans les chartes d’Édouard III. Le même auteur affirme également avoir vu et lu l’inscription suivante , gravée sur une croix de pierre, qui se trouvait dans le terrain acheté par lord Manny :

« Lan 1349, pendant la grande peste, fut consacré ce cimetière, dans lequel furent enterrés plus de 50 mille morts , sans compter ceux qui y ont été déposés depuis cette époque jusqu’à ce jour. Que Dieu ait pitié de leurs âmes. Ainsi soit-il. »

« Anno Domini 1349, régnante magna pestilentia, consecratum fuit hoc cœmeterium , in quo sepulta fuerunt mortuorum corpora plus quant L M, prœter alia multa abhinc usque ad prœsens. Quorum animal us propi lie lur Deus. Amen '. »

Depuis la Chandeleur jusqu’à Pâques on porta

1 Barnes, loc. cit.

dans cette funèbre enceinte environ 200 cadavres par jour, et lord Manny, animé d’une pieuse sollicitude pour le salut des âmes d’un si grand nombre de chrétiens, lit construire sur ce terrain une chapelle d’un rare travail, avec le dessein d’y placer douze prêtres, un prévôt, et de la doter richement.

En présence de cette désespérante mortalité, tous les procès pendants au banc du roi et par-devant les autres tribunaux furent suspendus , et il y eut interruption dans les sessions du Parlement.

Le pape Clément VI, effrayé des terribles châtiments que Dieu infligeait aux hommes, ne cessait d’écrire aux rois d’Angleterre et de France pour les exhorter à faire promptement une paix durable , s’ils voulaient éviter les funestes effets de la vengeance céleste. 11 leur affirmait que ce fléau était une punition des péchés du monde, et il invitait spécialement le roi Édouard à envoyer des députés à Avignon.

« Confiant en Celui qui tient en ses mains le cœur des rois , écrivait le pape , nous avons résolu non-seulement de ne point abandonner la poursuite du traité qui se négocie, mais encore de mettre tous nos soins, et de travailler efficacement à la conclusion de ce traité, attendu que l’état misérable du monde, si cruellement éprouvé par cette peste inouïe et universelle par suite du courroux du Dieu jaloux, Seigneur des vengeances qu’a provoquées la multitude

de péchés commis sur la terre, exige impérieuse-

ment que la paix soit conclue entre vous et le roi (le France. Ceci est de toute nécessité, de peur, à Dieu 11e plaise! que le peu d’habitants préservés de la destruction générale par le Sauveur du monde, qui blesse et qui guérit, ne soient submergés dans les (lots des révolutions et emportés dans la funeste tempête de la guerre, etc. Donné à Avignon , le 15 des cal. de décembre, la 8e année de notre pontificat *. »

D’après cette pieuse exhortation, le roi Édouard envoya des commissaires, qui furent William Batemann, évêque de Norwich, les comtes de Lancastre, de Suffolk et de Northampton, lord Walter Manny, lord Robert Bourchier, lord Ralph Stafford et lord Richard Talbot.

Ces commissaires arrivèrent à Calais dans le but de traiter avec les commissaires français, qui s'étaient avancés jusqu’à Saint-Omer avec l’évêque de Lyon, l’abbé de Saint-Denis, et deux cardinaux députés par le pape pour tâcher d’arranger aimablement les affaires entre les deux parties.

Après s’être réunis dans un lieu convenable, à moitié chemin de Calais et de Saint-Omer, les Français insistèrent pour que Calais leur fût rendu ou que cette ville fût rasée jusqu’au sol ; mais les Anglais refusèrent d’accorder l'une ou l’autre de ces demandes. Cependant, aux instantes prières et par

* Rarnes, in ibid.

l’intercession des cardinaux, il fut enfin convenu que des commissaires, nommés par les rois d’Angleterre et de France, négocieraient un traité de paix qui se prolongerait jusqu’au mois de septembre suivant. Par ce moyen, si un traité définitif de paix ne pouvait être conclu, la couronne de France serait apportée, du consentement des deux parties, dans un lieu convenable de ce royaume, et là, sans autre jugement ni appel , les droits sur cette couronne seraient décidés dans une bataille rangée.

Cette trêve et ces conventions eurent lieu le 10 mars 1349; mais les conditions ne furent pas complètement exécutées, attendu que le projet fut annulé par suite du décès de Philippe de Valois , qui mourut un mois avant l’époque fixée, c’est-àdire le 22 août de l’année suivante (1350).

Parmi les personnages illustres qui moururent de la peste noire en Angleterre, je dois citer lord John Montgomery, capitaine de Calais, et sa femme; la princesse Jeanne , deuxième fille et troisième enfant du roi Édouard III. Quatre ans auparavant, cette princesse avait été demandée par Alphonse XI, roi de Castille et de Léon, pour être fiancée avec son fils aîné, don Pédro, infant d'Espagne; le roi Édouard avait envoyé sir William Trussel et le prieur de Rochester pour conférer de ce mariage avec le roi Alphonse; enfin, l’année précédente, la princesse ayant atteint 1 âge de treize ans avait été mariée par procuration à don Pédro, reconnue comme infante d’Espagne, et

qu’elle ne vit pas, car elle mourut de la peste à Bordeaux; si bien que le prince, qui venait à -la rencontre de sa liancée , fut réduit à accompagner ses dépouilles mortelles dans une église, et à pleurer sur son cercueil.

Le 31 mai 1349, mourut aussi de la peste lord Thomas Wake de Lydel , âgé de quarante ans ; il eut pour héritière sa sœur, lady Margaret, comtesse de Kent , douairière d’Edmund de Wodstoek , dernier comte de Kent; elle rendit foi et hommage, et fut , bientôt après , mise en possession de tous les biens de son frère.

À la môme époque, l’Angleterre perdit encore sir John Fauconberg , vaillant et hardi baron du royaume : c’était un personnage très-éminent par ses services militaires , tant en France qu’en Écosse ; il avait été successivement grand shériff du Yorksliire et gouverneur du château d’York , et ensuite gouverneur de Barwick sur la Twed. 11 eut pour successeur Walter, son lils et son héritier, qui, après avoir rendu foi et hommage, fut mis en possession des biens de son père, et devint ensuite un brave chevalier. La peste tua aussi lord Bobert Bourchier, qui fut enterré à Haulsted , en Essex, et sir John Poultney, homme généreux et habile, qui avait été quatre fois maire de Londres.

L’ordre des évêques n’eut pas beaucoup à souffrir de la peste; cependant l’église de Cantorbéry perdit trois archevêques dans la même année : John Straf-

ford, homme très-savant, qui avait occupé la chaire épiscopale pendant quinze ans ; John Hufford, comte de Suffolk, et Thomas Bradwardin , que ses profondes connaissances en théologie avaient fait surnommer le docteur De profundis. Non moins digne de regrets que ses prédécesseurs , il succomba deux jours après son arrivée à Londres, et cinq semaines après sa consécration à Avignon.

Tels sont les membres les plus illustres du clergé anglais qui périrent victimes de la peste. Le nombre n’en fut pas considérable, il est vrai, mais il eut son importance par la haute position et la valeur des hommes qui furent frappés.

La mortalité parmi le clergé inférieur fut telle que quelques églises restèrent sans desservants. Cette rareté des clercs ne fut que momentanée, car un grand nombre de laïques, qui avaient perdu leurs femmes pendant la peste, s’empressèrent d’entrer dans les ordres , et l’Église ne tarda pas à être encombrée de ces hommes, dont la plupart étaient entièrement illettrés.

Après avoir ravagé le pays de Galles , où elle n’épargna pour ainsi dire personne , la peste noire envahit l'Irlande , où elle immola beaucoup d’Anglais , surtout sur les bords de la mer. Quant à ceux qui étaient de véritables Irlandais, originaires du pays, et qui habitaient les contrées élevées, ils furent à peine visités par le fléau, et n’éprouvèrent que des pertes insensibles.

Lorsque les Écossais apprirent que l’Angleterre était ainsi flagellée , ils furent sans pitié pour ses souffrances, et, au lieu de s’humilier devant ces terribles jugements de Dieu, ils tournèrent en railleries ce qui aurait dû leur servir d’avertissement. Dans leur conversation, ils introduisirent ce serment impie : « Par la laide mort des Anglais; » by Lite foui deaths ofthe English *. Animés d’une haine implacable, et désireux d’ajouter, s’il était possible , aux coups sévères infligés par la main divine, ils se réunirent en armes dans la foret de Solkirk, pour envahir les frontières du nord. Ils ne purent réaliser leurs perfides projets, car ils n’avaient pas encore mis le pied sur le territoire anglais, que la peste se répandait au milieu d’eux, et en tuait 5 mille presque subitement. Sur ces entrefaites, les Écossais s’empressèrent de regagner leurs foyers; mais ils furent surpris par un corps de troupes anglaises qui les mit en déroute, et en fit un grand carnage. Ceux, en très-petit nombre, qui parvinrent à rentrer dans leur patrie , ne tardèrent pas à communiquer à tout le royaume la contagion dont ils avaient puisé les éléments pendant leur expédition.

C’est ainsi que l'Écosse paya à son tour, comme les diverses nations de l’Europe , son tribut au tléau dévastateur, avec cette différence cependant que les

1 Barnes, loc. cit.

autres peuples restèrent tranquilles et attendirent, dans la stupeur, l’invasion de la maladie, tandis que les Écossais semblèrent aller au-devant d’elle pour l’introduire dans leur pays.

Pendant que la peste parcourait les différents points de la Grande-Bretagne, un mal non moins cruel détruisait les animaux. Ceux-ci, privés de gardiens, erraient à l'aventure dans les champs; ils périssaient en si grand nombre que c’était aussi désolant qu’extraordinaire à voir. Dans un seul pâturage , on perdit plus de 5 mille moutons; les oiseaux de proie et les bêtes fauves n’attaquaient pas leurs cadavres :

« For it is said that neither bircl nur beast of prey wonld touche their carcasses »

Enlin, le blé pourrissait sur la terre faute de bras pour le récolter; ce qui occasionna, pendant longtemps, une grande disette de pain et de viande, et une excessive rareté de laboureurs et de provisions : « Whence follorved for sonie time a great scarcity of bread and flesh, and an excessive dearness of labour as well as provisions \ »

liane pestilentiam e vestigio lues animaliurn est secuta; tune redditus perierunl, tune terra, ob dvfectum colonorum gui nusquam erant , remansit in culta 3.

Transportée sur les Ilots de l’Océan par un navire

1 Barnes, ibid.

2 General History of England, by Carte, in-fol., t. n, p. 473.

3 Historia brevisThomæ Walsingham, Londres, 1374 ; I vol. in-fb.

marchand qui faisait voile d’Angleterre , la peste noire débarqua bientôt à Bergen. Tous les matelots qui montaient ce vaisseau avaient péri dans la traversée. Après avoir envahi cette ville , où elle séjourna peu de temps , elle parcourut les diverses provinces de la Norwége , et fit périr les deux tiers de la population. Plusieurs autres bâtiments, ayant perdu en mer leur équipage, errèrent au hasard et furent engloutis : Multœ quoque naves , defunctis qui eas regerent, misere clesolatœ in undas dernier gebantur. Les atteintes du mal étaient si graves que ceux qu’il attaquait vivaient à peine un ou deux jours, et rendaient la vie avec le sang.

Parmi les victimes les plus remarquables, on compte l’archevêque Arnius et les chanoines de Nidaroë, qui périrent tous, à l’exception d’un seul nommé Lodinus. L’élection de l’archevêque appartenait au chapitre : en conséquence Lodinus, resté seul, choisit, pour remplir ces fonctions, l’abbé Olaf de liamre. Thorstein, évêque de Bergen, Guttorm, évêque de Stavanger, etHalluard, évêque d Hamar, moururent aussi de la peste. Gyrder, fils d’Ivar, fut installé comme évêque de Shalnolt, et Gilbrict, Anglais d’origine, comme évêque de Bergen, par Salomon, évêque d’Osloë, en présence d’Ormo, évêque de Hall, et de John Skallius, évêque de Groënland, les seuls évêques du royaume qui eussent survécu à l’invasion de l’épidémie '.

1 Toi fœus, loc. cit.

L’arrivée de la peste en Danemark fut annoncée par des commotions souterraines et par un impétueux ouragan dans la nuit de la Saint-Martin 1349 : « In nocte profesti Sancti Martini ventus vehemens et terræ motus factus est, deinde mortalitas magna in Dania *. »

Plusieurs bourgs restèrent vides d’habitants, et les campagnes désertes demeurèrent en jachère. La maladie tomba d’abord sur les enfants, et attaqua ensuite les adolescents , les hommes faits et les vieillards. Les effets physiques produits sur le corps des malades par l’épidémie firent donner à celle-ci par Pontanus le nom de mort noire : « Vidgo et ab effectu atram mortem vocitabant \ »

En Suède, deux princes, Haken et Knus, frères consanguins du roi Magnus , moururent , et dans le Westgothland , 466 prêtres eurent le même sort.

La peste noire franchit, emportée par le vent , les frontières du Danemark , sillonna une fois de plus la mer, et empoisonna, en passant, l’Islande , dont elle détruisit à peu près toute la population. Quelques malheureux, s’étant sauvés sur la cime des montagnes les plus hautes et les plus escarpées , n’y trouvèrent qu’une mort douloureuse. C’est depuis cette époque que les arts , les sciences et la civilisation disparurent de cette contrée boréale, qui ne les

1 Continuatio Chronici Danorum,p. 32.

2 Rerum danicarum historia, auctore Pontauo.

a jamais reconquis, et que son histoire cessa d’être écrite.

De l’Islande , la peste continua sa marche jusqu’au Groenland, Ce fut sa dernière proie : Sistit hic ubi defnit orbis. C’est au temps des ravages de ce fléau sur les côtes orientales du Groenland qu’on rapporte la séparation de ce pays de la mère-patrie *.

En se rappelant ce qui a été dit à l'occasion de la Russie, on restera convaincu que les glaces polaires furent pour la peste une barrière contre laquelle elle est venue se briser, et que le 70e degré de latitude a été pour elle une ligne infranchissable. Pourtant il n’est pas impossible que de là elle se soit dirigée vers l’Amérique , alors inconnue ; mais rien ne confirme cette hypothèse.

Maintenant , si on a le courage de jeter un regard en arrière sur la route que je viens de parcourir, si l’on ne craint pas de contempler les myriades de tombeaux dont elle est couverte , on trouvera , après une appréciation froide et dégagée des exagérations historiques , que le tiers au moins de la population européenne a été emporté par le fléau.

L’Europe comptant aujourd’hui 210 millions environ d'habitants , on peut , sans exagérer, porter à HO millions la population de ce continent au XIVe siècle. Cette partie du monde a donc perdu 37 mil-

1 Saabye tagebuch in Gronland ; einleitung xvm . — Schnurrer, loc. cit.

lions d’habitants, auxquels il faut ajouter les 13 millions de la Chine et les 24 millions des autres contrées de l’Asie et de l’Afrique : ce qui élève le total , pour le monde entier, à 74 millions. C’est le mi-

nimum.

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