‹ Histoire de la peste noire (1346-1350)Chapitre 9 sur 25 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

La peste noire arrive en Pologne. — Invasion presque immédiate de la Russie. — Pleskow et Nowogorod. — Mort de l’archevêque de Nowogorod. — Entrée de la peste à Moscou. — Ses ravages sur les rives de la mer Baltique et du Don. — Mort du grand prince de Moscou. — Testaments en faveur des églises et des monastères.

Courant de la France. — Convulsions des Alpes. — Bouleversement des villes de l’Istrie. — Sueur de sang. — Sinistres prophéties en France. — Famine épouvantable. — Les mères dévorent leurs enfants. — Calamités de la guerre. — La peste noire fait son début à Avignon. — La reine Jeanne veut abolir la prostitution. — Anéantissement des légions du roi de Hongrie. — Séquestration du pape Clément YI. — Sa libéralité chrétienne. — Il bénit les eaux du Rhône devenu le tombeau des pestiférés.— Il institue la mess eliecordare, Domine , testamenti tui, et la célèbre chaque jour à genoux. — Le champ fleuri. — Indulgences. — Raccourcissement du jubilé. — Prédiction du frère Robert. — Un globe de feu illumine le ciel d’Avignon. — 1 2 mille Franciscains et GO mille Frères Mineurs succombent. — Mort de l’évêque de Marseille et des chanoines de son chapitre. — Gérard, frère de Pétrarque. — 150 mille morts à Avignon et dans les environs. — La ville d’Arles. — 30 mille personnes périssent à Narbonne.

Les grandes Chroniques de Saint-Denis. — Des bruits alarmants se propagent de la Loire à Paris. — Consternation générale. — Description d’un météore lumineux par le continuateur de Nangis et Belleforest. — La peste noire arrive à Rouen et à Paris. — Roissy et Gonesse. — Voyage des religieux de Monseigneur Saint-Denis. — 800 cadavres sortent tous les jours de l’Hôtel-Dieu. — 50 mille victimes. — 80 mille morts dans Paris, d’après la supputation de dom Marlot, bénédictin de Reims. — Mort de la reine de Navarre, de la reine de France, de plusieurs princes et princesses et de l’évêque de Paris, Foulques de Chanac. — Autres victimes célèbres. — Fécondité des femmes. — Bizarrerie des phénomènes de la dentition chez les enfants. — Irruption de la peste noire en Alsace. — Mortalité de Strasbourg et de Colmar. — Offrandes de la Champagne à l’église Saint-Nicaise de Reims. — Le brancard des pestiférés suspendu à la voûte de cette église. — Histoire du cierge pascal. — Horribles désastres en Bourgogne. — La Belgique et la Hollande. — Relation curieuse de l’historien Oudegherst.

Maintenant, je reprends mon itinéraire un instant interrompu, et je continue à suivre le lléau pestilentiel dans les climats du nord, où il s’est enfin arrêté.

En quittant la Bohême et la Hongrie, la peste courut sur la Pologne, où elle apparut vers les derniers jours de janvier 1349, sixième année du pontificat de Clément VI; elle dura sept mois, et présenta deux caractères différents. Dans les deux premiers mois, la maladie se déclarait par une fièvre continue et des crachements de sang, les pestiférés mouraient au bout de trois jours; dans les cinq autres, elle débutait aussi par une fièvre continue, mais cette fièvre

était accompagnée d’apostèmes et d’anthrax , qui faisaient éruption à l’extérieur, le plus souvent sous les aisselles et aux aines ; les malades étaient emportés au bout de cinq jours. Beaucoup de personnes de la noblesse périrent, et, comme on ne connaissait aucun remède pour combattre cette maladie, des villes et des villages entiers furent dépeuplés.

Multi mortelles denobilitate consumpti sunt. Dum quoque nullum diuturni mali esset remedium, plures non domos solum, sed oppida et villas pestis de vastabat

L’épidémie sévit en Pologne pendant les deux années 1348 et 1349, parcourut sans exception tous les points du royaume, et tua plus de la moitié des habitants1 2. Leroi fut excommunié par l’évêque Bozenta.

Après une guerre acharnée, les Russes goûtaient les douceurs de la paix, lorsqu’ils furent brusquement surpris par l’invasion de la peste. Certains historiens, mal renseignés, ont écrit qu’elle avait été apportée en Moscovie en 1350, par suite de la communication des habitants de ce pays avec les peuples de l’Asie décimés par ce fléau trois ans auparavant. C’est une erreur. Au lieu de partir d’ Astrakan pour arriver en Russie dans la direction du nord-ouest, la peste fit un détour immense par la mer Noire, Constantinople, l’Europe australe et centrale, l’Autri-

1 Dlugoss., Historia polonica.

2 Collection des anciens historiens de la Pologne. — Mathias de Micheira. — Martin Cromer, De Origine et rebus gestis Polonorum.

che et la Pologne, avant d’envahir le territoire russe. Ce phénomène inexplicable ne s’est jamais reproduit depuis pour les grandes épidémies venues d’Orient \

Les villes de Pleskow et Nowogorod , autrefois villes frontières de la Russie, furent envahies les premières.

On ignorait alors les précautions qu’il fallait prendre contre les grandes épidémies : aussi lies malades ne tardaient-ils pas à communiquer aux personnes saines qui les entouraient le poison dont ils étaient infectés. Le premier symptôme était, comme en Pologne, un crachement de sang, et la mort survenait ordinairement le troisième jour de 1‘ invasion.

Les citoyens de Pleskow, persuadés que les remèdes spirituels ne manqueraient pas d’opérer efficacement sur le mal dont ils étaient atteints, supplièrent l’archevêque de Nowogorod de les venir trouver pour unir ses prières à celles des habitants. Le prélat se rendit à leurs sollicitations, mais, victime de son zèle, il mouruten retournant à Nowogorod, où ceux de sa suite introduisirent la contagion, qui se répandit dans toute la Russie , et emporta , dans quelques villes, jusqu’au dernier citoyen.

Après avoir désolé Moscou et les rives de la Raltique, dont elle détruisit toutes les villes, la peste descendit le cours du Don, et s’avança sur Odessa et l’embouchure du Danube. Le grand prince de Mos-

1 Hecker, p. 52.

cou, Siméon ïvanowitch fut, avec ses enfants, frappé par le fléau, et mourut à l’âge de trente-six ans, après douze années de règne \

Aucun écrivain n’a donné le chiffre de la mortalité pour la Pologne et la Russie; mais ce qu’on ne peut révoquer en doute, dit Richter, c’est que le nombre des victimes fut immense. Ce fut une répétition des drames douloureux dont tous les pays où la peste s’était montrée avaient été le théâtre. On y retrouve le même mode suivi pour les funérailles, le même pressentiment d’une mort prompte et inévitable , la même consternation des esprits. Les riches abandonnaient leurs trésors et leurs domaines aux églises et aux monastères, croyant, suivant l’opinion du siècle, que c’était là un moyen efficace pour obtenir la faveur du ciel et la rémission de leurs péchés; comme ailleurs, là aussi, la terreur imposait silence à la voix de la nature, et à l’heure suprême les parents abandonnaient leurs enfants, ou se voyaient délaissés par eux \

Le départ de la peste noire des plaines de la Lombardie pour la France fut annoncé par des prédictions qui semèrent partout l’épouvante. Les Alpes ressentirent en plusieurs endroits des commotions électriques qui renversèrent des forts, des villes et des villages; les monts s’affaissèrent au niveau des vallées , et les fleuves suspendirent leur cours.

1 Lcvèque, Histoire de Russie, in-8°, t. h, p. 188.

2 Richter, Geschichte der Medicin in Russland.

Dans une ville de l’Istrie toutes les maisons tombèrent; la terre, au milieu de la place publique, se fendit en forme de croix, et on en vit sortir une sueur de sang et d eau : Namque diffusa est in medio foro lellus in formant crucis , ac primant san- ( fuine , deinde aqua sudavit

Il semblait que l’enfer eût voulu engloutir le genre humain a.

Tous les ressentiments et toutes les ambitions se taisaient devant ces sinistres prophéties, elle peuple stupéfait s’affaissait dans un silence de mort.

Enfin, le fléau traversa les Alpes, et, conquérant sans pitié, il mit le pied sur le sol de la France, dont il ne tarda pas à infecter toutes les provinces.

En ce temps-là, la F rance était en proie à toutes les calamités: aux désastres des guerres qu’elle avait eu à soutenir % se joignaient encore les tortures d’une famine si cruelle, que, chose horrible à dire, les populations se nourrissaient d herbes crues ou d'animaux immondes, et que des mères, devenues folles de faim, couvraient leurs propres enfants de morsures, ou les dévoraient pour prolonger leur misérable existence \

C’est à Avignon que la peste fit son début. Elle y arriva au mois de janvier 1348 % alors qu’elle pour-

1 Raynaldi (Oderici) Annales ecclcs., loc. cit., t. xxv, vie vol.

* Mézerai, Hist. île France, 11e vol., p. 418.

3 Dupleix, Hist. gén. de France, t. u, p. 490.

4 Dom Vaisselte, Hist. du Languedoc, ivc vol.,p. 2G7. — Baluze, Vies des Papes d’Avignon.

5 Hist. de la Provence, par l’abbé Papon, t. ni , p. 177.

suivait encore ses ravages en Italie, et fit périr 1800 personnes dans les trois premiers jours.

La reine Jeanne de Naples, de concert avec le pape , arrêta le massacre des juifs, injustement accusés d’empoisonnement.

Le déréglement des mœurs qui, dans Avignon, était arrivé à son plus haut point, fixa ensuite l’attention de cette reine. Soit qu’elle voulût s’annoncer dans le public comme ennemie d’un vice auquel on l’accusait de s'ètre livrée sans ménagement, soit que, dans la pensée d’apaiser le courroux du ciel, le pape lui fit sentir la nécessité de réprimer les désordres dont il était témoin, elle ordonna d’enfermer dans le même asile , sous la direction d’une abbesse annuelle, toutes les femmes qui se livraient publiquement à la débauche. Cet asile était ouvert tous les jours de l’année, excepté le vendredi et le samedi saints et le jour de Pâques.

Jeanne crut sans doute que la honte de paraître dans un lieu destiné à la prostitution contribuerait à la répression du libertinage; peut-être aussi voulut-elle arrêter les progrès d'un mal qui commençait à empoisonner de coupables plaisirs, car il y a dans le règlement relatif à cet établissement un article spécial qui commet à la vigilance d’une abbesse et d’un chirurgien le soin de prévenir les dangers qui pourraient résulter de la propagation de cette honteuse maladie. C’était à Grasse surtout que la licence s’étalait avec le plus d’audace; les officiers de jus-

tice incarcéraient , sous de faux prétextes , des femmes, même honnêtes, pour les faire servir à leurs débauches. La reine Jeanne punit impitoyablement les auteurs de ces infamies

À la fin de mai de cette même année, le roi de Hongrie, qui avait envahi le royaume de Naples, pour venger le massacre de son frère André, et dont les légions étaient décimées par la peste, retourna précipitamment dans ses États. Les partisans de Jeanne prirent occasion de ce fait, et envoyèrent des députés à cette princesse, afin de la prier de repasser à Naples, pour être rétablie sur le trône avec le secours de ses fidèles sujets \

Pendant le temps que la peste exerça le plus de ravages à Avignon, le pape Clément VI interdit tout accès auprès de sa personne, et fit allumer de grands feux dans son palais, afin d’en purifier l’air : imitant ainsi ce que Nicolas IV avait fait à Rome, au milieu des ardeurs mêmes de l’été, afin d’échapper à l’épidémie \

Clément VI déploya une libéralité toute chrétienne dans les soins qu’il fit donner à la santé des pestiférés et à la sépulture des morts. 11 chargea plusieurs médecins de visiter les malades indigents; de plus , il acheta un vaste champ dans lequel il consacra un cimetière, qui reçut le nom de champ

1 Archives <le Grasse, fol. IG.

5 Papou, loc. cit.

3 Albert. Argentin.

sacré ou fleuri, nom qu’il conserva pendant longtemps. Ce cimetière ne tarda pas à être rempli. Le pape bénit ensuite les eaux du Rhône, dans les flots duquel furent jetés les cadavres, et composa la messe : Recordare , Domine, testamenti lui, qu’il célébrait chaque matin à genoux, entouré d’un luminaire nombreux *. Pour soutenir, au milieu de cette effroyable calamité, le courage des fidèles par l’espérance d'une immortalité bienheureuse, le souverain pontife donna à tous les prêtres de la chrétienté le pouvoir d’absoudre les pénitents de toute espèce de crimes, et d’accorder aux moribonds le bénéfice des indulgences, afin d’effacer jusqu’à leur dernière souillure. Par ce bref, des indulgences étaient également accordées aux prêtres qui administraient aux pestiférés les sacrements de l’Église ; les personnes qui rendaient aux malades quelques pieux devoirs, ou qui donnaient la sépulture aux morts, obtenaient les mêmes faveurs 2.

Tous les fidèles , épouvantés à la vue d’une mort prochaine, s’efforçaient, dit-on, d’expier leurs fautes par des actes de piété et par la fréquentation des sacrements. Chose remarquable, la plupart trouvèrent un si grand soulagement dans leur pieuse résignation , et la grâce divine, en leur donnant en quelque sorte un avant-goût de l’éternelle félicité , adoucit tellement les rigueurs de leur mort, qu’ils

1 Hist. de la Norwège, par Torfœus, p. 30.

* Baluze, loc. cit., 3e biograp.

se réjouissaient de mourir. Nauclérus affirme que ce fut une consolation, au milieu de ce grand deuil, d’entendre les enfants, encore dans l’innocence de l’âge , chanter avec allégresse, avant de mourir, les louanges du Seigneur : Ferunl solalio fuisse haie lanto luctui, quod pueri innocentes morituri plerique, et jubilando et gaudendo , laudes Dei dixerint1 .

Les écrivains du temps rapportent que le Frère Robert d’Avignon , plus illustre encore par sa sainteté que par sa naissance, avait prédit, trente ans auparavant, les malheurs qui affligèrent celte ville2, lis disent en outre que, quelque temps avant l’arrivée du fléau, on vit à Avignon, pendant une heure, un globe de feu, et, par intervalles , une vive lumière éclairer le ciel 5.

La peste exerça dans le pays d’Avignon ses premiers ravages sur un couvent de Carmes , où moururent subitement G6 moines, avant même que l’invasion du mal fût bien connue dans la ville \ En général, il périt beaucoup de religieux. Chez les Franciscains, on compta 12 mille morts 5; de 60 mille Frères Mineurs, il ne resta, dit-on, que 30 mille. Dans certains monastères, dans ceux de Marseille et de Montpellier, par exemple, personne ne survécut 6. L’évêque

1 Annales cccles.

2 D. Martenne, Coll. ampl. vit. mon., t. vi, p. 385.

s Webster.

4 Knigthon, Chron.

s Bzov.

6 Schnurrer, loc. cit.

de Marseille, ainsi que les chanoines de son chapitre, furent emportés par le fléau. A Monricux, Gérard, frère de Pétrarque, survécut seul à 35 religieux qu'il soigna pendant leur maladie. Il lavait lui-même les corps de ceux qui avaient succombé, et les transportait ensuite jusqu’à leur dernière demeure. Ce qui paraît hors de doute, c’est que, pendant les sept mois que sévit la peste dans cette contrée, il mourut 150 mille personnes tant à Avignon que dans les environs 1 ; beaucoup de cardinaux perdirent la vie, et le pape se réfugia à Beaucaire.

La ville d’Arles perdit aussi la plus grande partie de ses habitants 2 3.

A Narbonne , où la peste commença dans la première semaine de carême , 30 mille individus descendirent au tombeau. L’épidémie sévit avec un tel acharnement, qu’elle ne laissa, en plusieurs endroits, que la dixième partie de la population. A Marseille, où elle arriva vers la Toussaint, elle emporta les deux tiers de la ville : et vix remansit ter lia pars \ A Montpellier, dix consuls périrent sur douze. Dominique Sérano, général de l’ordre de la Merci, que le pape Clément VI avait élevé, depuis peu, à la dignité de cardinal, mourut aussi du même mal, ainsi que

1 Hist. Pistolesi, in fine.

2 Mss. de l’abbé Bonneman.

3 Nova Bibliotheca manuscriptorum librorum, opéra Pli. Labbe, t. i, p. 343.

le comte de Plsle-Jourdain « Item en celuy an fu une mortalité de gens, en Provence elen Languedoc, venue des parties de Lombardie et d’oulfre mer, si très-grant que il n’y demeura pas la sixiesme partie du peuple, et dura en ces parties de la Languedoc, qui sont au roïaume de France, par huit moys et plus; et se départirent aulcuns cardinaux de la cité d’Avignon pour la paour de ladite mortalité, que l’on appeloit épydimie ; car il n’cstoit nul quisceust donner conseil l’un à l’autre, tant feust saige \ »

Vers le milieu de l’été, des bruits lugubres, partis des bords de la Loire, vinrent répandre l’inquiétude dans Paris : chacun racontait en frissonnant l’indomptable fureur de la peste noire, et suivait avec effroi l’ilinéraire du iléau, dont la marche rapide , doublée par les ardeurs de la saison , frappait tout le monde de terreur. Paris, à peine échappé aux calamités de la guerre et aux angoisses de la famine , semblait avoir épuisé tous les traits de la colère céleste; mais ces désastres n’étaient que le prélude de désastres plus grands encore.

Au mois d’août, un météore lumineux apparut soudainement au-dessus de Paris, et plongea dans 1 abattement les esprits les plus courageux. Voici en quels termes il en est parlé par les chroniqueurs et les historiens :

1 Dom Vaissette, loc. cit.

2 Les Grandes Chroniques de France, dites de Saint-Denis, publiées par M. Paulin Paris, t. v, p. 485.

« L’an 1348, raconte le continuateur de Nangis, apparut au-dessus de Paris, devers l’occident, une étoile moult grande et claire, laquelle sembloit bien plus proche de notre hémisphère que les autres étoiles; elle se sépara en maints rayons divergents

et s’évanouit Possible que ce fut le présage de la

merveilleuse pestilence qui, dans cette année, désola Paris et la France entière» : Urnle eodem anno 1348, in mense augusti, visa fuit quœdam Stella supra Parisios, versus partem occidentalem, magna et clara valde , post horam vesperam , adliuc lucente sole et tendente ad occasum ; et hœc erat non multum longe, sicut sunt cœterœ, a nostro hemisphero elevatapimo videbatur propinqua satis ; et factum est ut, sole occidente et nocte appropinquante, dicta Stella, me et multis aliis fratribus eam adspicientibus, non videbatur de uno loco se movere ; tandem, nocte jam veniente , nobis videntibus et multum adrnir antibus , dicta Stella valde grossa in plures et diversos radios est dispersa, quœ radios fere Parisiis et versus orientem projiciens, tolaliter disparuit, et ex integro annullata fuit. Undè an fuerit una comela, vel alia aut ex aliquibus exhalationibus formata et tandem in vaporibus resolula, astronomorum judicio derelinquo Possibilc tamen.

Dans les Grandes Annales de France , tome II, page 860 , Belleforest s’exprime ainsi :

« Cest an mesme (1348) et au mois d’aoust , apparut sur Paris et vers la partie occidentale , une

grande estoile, et icelle fort lumineuse, le soleil encor’ luy luisant sur le vespre, laquelle ne sembloit estre guère esloignée de la terre , et, le soir d’après, elle engrossissant , fust diuisée en plusieurs rayons qu’elle dardoit sur Paris, et tost après elle disparut; et estima l’on que ce fust le présagé de celle grande pestilence qui aduint tost après , et qui dura fort longtemps, durant laquelle il y eut telle et si estrange mortalité par presque toutes les provinces de France. »

S’agit-il, dans les lignes que je viens de citer, d’une comète dont la trajectoire ouïe tracé sidéral ne permit d’éclairer Paris que pendant quelques jours? ou bien ce météore était-il une de ces étoiles éphémères dont parlent les traités d’astronomie , étoiles qui , après avoir jeté le plus vif éclat, s’éteignent et disparaissent au milieu des corps non lumineux? C'est ce qu’il m’est impossible de décider.

Il est en effet, dit M. Albert Montémont, dans ses Lettres sur V astronomie , de ces globes qui se montrent presque tout à coup, et qui bientôt s’éteignent, après avoir brillé du plus vif éclat. Telle fut l’étoile de Cassiopée, qui, en 1572, après avoir jeté une lumière plus vive que celle de la planète Jupiter, disparut sans retour au bout de seize mois, et sans avoir changé de position dans le ciel. Telle fut, en 389, l’étoile qui parut à côté de la constellation de l’Aigle, et qui, après avoir été pendant trois semaines plus belle que l’astre de Vénus, s’effaça en-

tièrement. « A l’égard de ces étoiles éphémères ou éteintes, a écrit de La Place, l’illustre Newton français, on peut soupçonner avec vraisemblance que de grands incendies , occasionnés par des causes extraordinaires, ont eu lieu à leur surface , et ce soupçon se confirme par le changement de leur couleur, analogue à celui que nous offrent sur la terre les corps que nous voyons s’enflammer et s’éteindre. »

La voûte celestc , que les anciens imaginaient si solide , a donc aussi sa fragilité ; tout ne serait pas éternel dans sa structure ! elle aurait aussi ses grandeurs qui paraissent et disparaissent comme les grandeurs d’ ici-bas :

Plus loin, qu’ai-je aperçu? vers les bornes du vide,

Une étoile brillait, dont la teinte livide A mes regards surpris a soudain disparu.

Par degrés, quelques jours, son éclat s’est accru ;

11 éclipsait le tien, belle Cassiopée :

Et voilà maintenant que, d’ombre enveloppée,

Sa splendeur éphémère expire dans les cieux.

Ces mondes infinis ont donc aussi des feux Qui subissent du temps l’inévitable outrage!

Des grandeurs de la terre ainsi brille l’ouvrage;

Il brille un jour, une heure, et cet éclat géant Disparaît englouti dans le sein du néant l.

La peste noire s’élança du Languedoc et de la Gascogne sur Paris , en traversant les provinces intermédiaires avec une incomparable vitesse.

On lit dans les Chroniques de Saint-Denis : « L’an

l Hymne aux Étoiles.

de grâce mil trois cens quarante-huit, commença la devant dicte mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou plus, pou moins; en tele manière que à Paris mouroit bien, jour par aultre , huit cens personnes.

«Et commença la dicte mortalité en une ville champestre, laquelle estappellée Roissy, emprès Gonesse, environ trois lieues près de Saint-Denis en France.

« Et estoit très-grant pitié de veoir les corps des mors en si grant quantité; car, en l’espace dudict an et demi, selon ce que aulcuns disoient, le nombre des trespassés à Paris montaà plus de 50 mille ; et en la ville de Saint-Denis, le nombre s’éleva à 16 mille environ. Et jaçoit ce qu’il se mourussent ainsi habondamment , toutes voies avoient-ils confession et leurs aultres sacremens.

« Si avint, durant la dicte mortalité, que deux des religieux de monseigneur Saint-Denis chevauchoient parmy une ville et aloient en visitacion par le commandement de leur abbé , se virent en icelle ville les hommes et les femmes qui dançoient à tambour et à cornemuses, et faisoient très grant feste. Si leur demandèrent les devant dis religieux , pourquoy ils faisoient tiex feste. Adonc leur distrent: «Nous avons veus nos voisins mors, et si les véons de jour en jour mourir; mais pour ce que la mortalité n’est point entrée en nostre ville , né n’avons pas espérance qu’elle y entre, pour la liesse qui est en nous , c’est la cause pourquoy nous dançons. »

« Lors se départirent les dis religieux pour aler accomplir ce qui leur estoit commis. Quand ils oient fait tout ce qui commis leur estoit, si se mistrent en chemin pour retourner, et retournèrent par la devant dicte ville, mais ils y trouvèrent moult peu de gens et avoient les faces moult tristes.

« Lors leur demandèrent les dis religieux : « Où sont les hommes et les femmes qui menoient n’aguères si grant feste en ceste ville? » Si leur répondirent : « lié! beaux seigneurs, le courroux de Dieu est descendu en gresle sur nous du ciel et vesnu sur ceste ville et tout environ, et si impétueusement, que les uns en ont esté tués, et les aultres, de la paour qu'ils ont eue, si en sont mors, car ils ne savoient quelle part ils dussent aler né eux tourner. »

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, la peste atteignit Paris, puis Rouen, après avoir moissonné les deux tiers de la population dans la Provence, le Languedoc, et dans tous les pays qu’elle traversa.

Les pertes furent si grandes, surtout parmi les hommes et les femmes, parmi les jeunes gens plutôt que parmi les vieillards, qu’on n’ensevelissait plus les morts. La maladie durait rarement plus de deux ou trois jours ; la plupart expiraient subitement, et pour ainsi dire comme frappés par la foudre'. Sitôt qu’une tumeur apparaissait à l’aine ou aux aisselles, on était perdu ; la maladie et la mort se

1 Henri Martin, Hist. de France, t. v.

communiquaient par imagination et par contagion, et celui qui \ isitait un malade échappait bien rarement à l’épidémie. On ne trouve, dans Y histoire des siècles passés, aucun exemple d une semblable mortalité1. Aussi, dans bien des paroisses, les^curés fuyaient-ils épouvantés, laissant à quelques religieux mieux trempés le soin d’administrer les sacrements. Ces intrépides religieux étaient les frères des ordres mendiants, chez lesquels s'était réfugié tout ce qu’il y avait de foi et de ferveur dans l’Église. Les sœurs de l’Hôtel-Dieu de Paris montrèrent aussi, dans cette catastrophe, beaucoup de courage et de vertu : « Ces saintes sœurs, ne craignant pas de mourir, agissaient en toute douceur et humilité, sans songer à la gloire du monde, et un grand nombre d’entre elles reposent maintenant, nous devons le croire, en paix avec le Christ. »

Pendant bien longtemps, on emporta quotidiennement 800 morts de l’Hôtel-Dieu au cimetière des Innocents. Unde in multis villis , parvis eL magnis , sacerdotes timidi recedebani , religiosis aliquibus , magis audacibus , administrationem sacramentorum dimittentes . . . Tanta enimfuit indomo Dei Parisiis mortalitas, ut per magnum ternpus, ultra S 00 mortui ad cœmcterium Sancii Innocenta in curribus porlabantur , et istœ sanctœ soiores domus Dei mon non timenles, dnlcissime et humillime, omni honore

1 Continuât, de Nangis.

postposito, pertractabanl , quarum multiplex mimeras diclarum sororum sœpius revocalus per mortem, in pace cum Christo , ut pie creditur , requiescit \

La Chronique des pères Carmes de Reims rapporte qu’en neuf mois il y eut 80 mille morts à Paris1 2. C'est aussi l’opinion de Mézerai.

La cour de France ne fut pas plus épargnée que le populaire; la peste enleva Jeanne de Bourgogne, reine de Navarre ; sa bru, la duchesse de Normandie, sœur de l’empereur Charles de Luxembourg ; Bonne de Luxembourg, femme de Jean de France, duc de Normandie ; Eudes IV, duc de Bourgogne, qui laissa le magnifique héritage des deux Bourgognes et de l’Artois à un enfant de quatre ans, Philippe de Rouvre, et enfin la reine de France, Jeanne, femme du roi Philippe de Valois; la Navarre et le comté d’Évreux passèrent dans les mains d’un jeune homme de dix-sept ans, depuis tristement célèbre sous le nom de Charles-le-Mauvais. Les reines de Navarre et de France furent inhumées à Saint-Denis. Ces deux princesses n’avaient cessé d’aller en personne porter des secours aux malades, et de leur prodiguer les soins les plus touchants; elles avaient même fait disposer plusieurs hôpitaux pourvus abondamment de tout ce qui était néces-

1 Contin. de Nangis.

2 pora Mario t, Hist. de la ville, cité et université de Reims, t. iv, p. 63.

saire. La reine de France succomba le 12 septembre

Au nombre des illustres victimes du fléau dans Paris, il faut encore compter l’évêque Foulques de Chanac, qui fut remplacé par Aubert Audoin, Limousin. Son corps fut déposé dans l'église Saint-Victor, auprès de celui de son oncle, Guillaume de Chanac, patriarche d’Alexandrie*. Je citerai, en outre, les prévôts de Paris : Jean de Mi Ion, Pierre Bélagent, Guillaume Gourmont, Philippe de Croisy et Alexandre de Crèvecœur.

Fatiguée des immenses ravages qu’elle avait exercés dans Paris, la peste noire s’éloigna de cette terre désolée, pour aller porter le deuil dans d’autres contrées; elle remonta par une première voie à travers la Champagne, jusqu’en Alsace, et enleva 16 mille personnes à Strasbourg et 6 mille à Colmar et dans les environs. Après avoir erré longtemps dans les plaines de la Champagne, elle fondit sur Reims.

« Nos manuscrits, dit dom Marlot, portent que grand nombre de peuple pér^ent en Champagne par la violence de cette funeste maladie, et que plusieurs se vouèrent à saint Nicaise, et obtindrent guérison par ses mérites; en tesmoignage de quoy on suspendit sous la voûte de l’église le brancard sur lequel on portoit les malades, et qui se voit encore à présent; l’inscription du cierge de Pâques, posé,

1 Félibien. — Guy-Alexis Gobineau. — Henri Martin.

tous les ans, au chœur de l’église de Reims, en fait mention \ »

Bientôt le fléau se transporta en Bourgogne, qui fut la province de France la plus maltraitée. Les affreux ravages dont cette contrée fut la victime sont exprimés par le proverbe suivant, qui avait cours alors dans ce pays :

En mil trois cent quarante huit De cent ne demeuroit que huit 5.

Par une deuxième voie, la peste s’achemina vers Amiens, où elle fit périr 17 mille individus; puis elle se partagea pour se rendre, d’un côté, en Belgique et en Hollande, et de l’autre à Calais, alors assiégé par l’armée française depuis la mémorable bataille de Crécy.

Dans le but de faire connaître un portrait ignoré et fidèle de la peste noire, je crois devoir placer à côté de ces lugubres détails l’esquisse suivante due à la plume de Symon de Covino, poète contemporain du fléau. Je me bornerai à citer les principaux fragments de cette description élégiaque, qui n'est pas sans intérêt, et dont le mérite ne disparaît pas entièrement sous les fautes nombreuses que son auteur a commises contre la pure latinité, la prosodie et le bon goût :

1 Doru Marlot, loc. cit.

Mémorial de Chronologie, t. n , p. 8o0.

Hic strata jacet hominum speciosa juventus Quæ périt ante diem, quasi flos qui natus in agro Mane virons florct, et vespere totus arescit;

Ét pretiosa senum sapientia, quæ fait olirn Parta labore gravi, subito velut umbra recedit. Circa plaustra jacent tôt corpora mortua cæde Millia millena, vix est qui credere possit.

Qui modo t'ert fratrem, tumulo tumulandus eodem, Luce sequente, cadet; hodie qui fata dolebat Palris, erit forsan in nocte sequente dolendus.

Sicque cadunt homines, quasi nix, vel arbore rapta Poma cadunt subito furioso flamine veuli.

Ut gravis ludus qui mundum peste tlagellut,

Primitus incipit Orienlem depopulari ;

Sed, postquam tropicos bis viserat orbita Phœbi, Protinus occiduas P»oreæ pervenit ad oras :

Tantorumque Deus tincm properare malorum Dignetur pietale sua! quia nulla priorum Quantumcumque vêtus meminit scriptura quod unquam Passa sit, elapsis amiis a tcmpore Noe,

Usque modo tanlani species humana ruinam ;

Tamque gravis, toi sparsa locis, pertensa tôt annis Nulla fuit pestis mundo, nec tam generalis.

Corpora continue magis ac magis inficiuntur,

Diraque pestis in os liominis fiat, intrat et cxit, Continueque mit ut aquæ maris ; absque quiete Semper deprimitur, naturaque dcbilitalur :

Nescit homo quid sit, nec præsentire videtur,

Donec dira lues subito sua claustra subintrat ;

Çà et là est étendue sans vie une brillante jeunesse moissonnée avant le temps, semblable à la fleur des champs qui, le matin, s’élève pleine de vigueur, et qui, le soir, se flétrit et se dessèche. La sagesse si précieuse des vieillards, acquise au prix de tant de labeurs, s’évanouit tout à coup comme l’ombre. Autour du char de la déesse (c’est Junon que le poète regarde comme la mère de la peste) gisent par milliers les cadavres des victimes de la contagion ; leur nombre est à peine croyable.

Tel emporte son frère, qui le lendemain sera enseveli sous le même tombeau. Celui-là pleure la cruelle destinée de son père, qui peut-être, la nuit suivante, sera pleuré à son tour. Ainsi les hommes tombent comme la neige, ou comme les fruits de l’arbre au souffle d’un vent violent.

Ce jeu terrible de la Providence qui frappe l’univers de la peste a commencé par dépeupler l’Orient ; et dès que le soleil, dans sa course, eut vu deux fois les Tropiques, la maladie gagna les pays de l’Occident et du Nord. Que Dieu, dans sa miséricorde, daigne faire cesser au plus tôt de si grands maux ! car jamais annales, quelque haut qu’elles remontent, n’ont mentionné , depuis le temps de Noé , un tel désastre fondant sur la race humaine ; jamais le monde n’a été affligé d’un fléau aussi cruel, répandu dans autant de lieux, aussi général, et prolongé pendant tant d'années.

Chaque jour voit s’aggraver les caractères de la maladie : l’horrible fléau pénètre dans la bouche de l’homme qui l’aspire et l’expire; scs coups, commeceux des vagues de la mer, sont incessants ; la nature va s’altérant et s’affaiblissant sans cesse . L'homme ne peut s’expliquer l’essence de ce mal, et semble ne rien prévoir jusqu’à ce que la terrible contagion

Inde mit subito, veluti cum putrida motis Poma cadunt ramis

Sexus uterque mit, pariter quoque quælibet ætas Infantes, matresquc pias, parvosque senesque,

Hinc adolescentes perimit, tenerasque puellas,

Et juvénile decus rapit inclementia mortis.

Yix potuit mulier prægnans vitare periclum ; lnnumerum vulgus moritur, fortis fragilisque,

Et inacer et pinguis, complexio quælibet; atque Cum domino servus périt, et cuin paupere dives. Omnes mors fecit pariles, liée in ordine currit; Nunc hos, nunc illos capit, et quandoque videtur Quod cessare velit, tamen incipit et récidivât ; Sæpius et sallat, nunc hic, nunc est ibi; sæpe Extremum cruciat, mediumque réservât, et illic Contigit e contra; nec erat necis ordo, sed, horror ! Improvisa venit rabies funesta procellæ;

Arripitur comedens et bibens, et qui modo sanus Ludebat, subitum percepit in inguine morbum :

Fit tumor et febris, sequilur mors immédiate.

Tcmpestas metuenda furit, brevi hora resolvit Quos dolor invasit ; virtute vel arte resisti Non potuit, quando medicorum régula fallit.

Est tamen expertum quod, si qua cœpil in æde Langor edax, nullus vel vix evaserat unus.

Est enim morbi contagio tanta, quod omnes Tnficit ægrotus, vicinaque tecta subintrat Impetus ipso vorax ; répit insatiata vorago,

Non aliter quam cum stipulis succenditur ignis. Nam modicus tactus, seu solus anhelitus ægri

envahisse ses entrailles : alors il tombe bientôt comme le fruit gâté de la branche que l’on secoue.

On voit tomber tous les sexes et tous les âges : tendres mères, enfants et vieillards, la mort impitoyable emporte également les adolescents et les faibles jeunes biles, et moissonne sans pitié la brillante jeunesse.

C’est à peine si la femme enceinte a pu éviter le danger ; une foule innombrable tombe; forts et faibles, les hommes maigres ou chargés d’embonpoint, tous périssent; aucune complexion n’est épargnée; le domestique meurt avec son maître, et le riche comme le pauvre. La mort n’établit point de distinction : rien ne règle sa marche précipitée. Elle ravit tantôt l’un, tantôt l’autre. Quelquefois on croit qu’elle veut s’arrêter; mais elle revient et retourne souvent à la charge : elle s’élance par bonds ; elle est tantôt ici, tantôt là; souvent elle ravage les frontières d’un pays, et épargne le centre. Ailleurs elle suit une marche contraire : ce n’est plus la mort avec ses phases accoutumées, c’est une horrible et épouvantable tempête qui fond à l’improviste. On est saisi en mangeant, en buvant ; celui qui tout à l’heure jouait, bien portant, est attaqué dans l’aine d’un mal subit : un gonflement se déclare, la fièvre s’allume, et la mort arrive immédiatement.

L’orage éclate d’une manière redoutable : un instant enlève ceux que le mal a saisis; pas de ressources, pas de secours qui puissent y résister; l’art des médecins est en défaut. On a reconnu que, lorsque la peste se déclarait dans une maison, c’est à peine si un seul habitant y échappait ; car la contagion du mal est telle, qu’un malade infecte tout le monde. Le fléau impétueux et dévorant pénètre dans les habitations voisines; il s’v glisse comme un insatiable tourbillon; c’est comme un feu mis au chaume. Le moindre contact, la seule haleine d’un malade communique la maladie aux mieux portants. La conta-

Corrumpit sanos, et eadem peste laborant Qui nituntur eis solitum prestare juvainen.

Accidil illud idem sacris medicis animant m, Presbyteris, quos dira lues capiebat in hora, Quaudo ministrabant infirmis dona salutis;

Et subito citius ægris quandoque peribant Solo contactu vel flatu pestis, et ægra Vestis habebatur, suspectaque tota supellex.

Unde nec infirmis audent accedere sani; üecedunt soli, nec adest qui visitet ; et si Visitât, inficitur. Heu ! res borrenda relatu,

Filius ipse patrem fugit, et fratcrnus amoris Nexus in hoc fallit, non novit amicus amicum ; Delicit hic Pvlades, sociusque tidelis Orestes,

Nec pro sublatis lacrymæ funduntur amicis.

Intendunt prædæ, rapiunt, furantur, el ante Diripiuntur opes oculos quam clauserit æger;

Et moritur raptor, rapit alter, abitque rapilque Tertius aut quartus, testatorisque voluntas Fallitur, et miseris nihil inipertitur egenis. Exsequiæ célébrés desunt, rcvercntia nulla, Membraque missa ncci nullis de more ferunlur Funeribus, nec enim capiebant funera portæ.

In plerisque locis grandis pressura quadrigis Corpora portari defuncta coegit onustis,

Vixque teguntur humo, fovea ponuntur in una Plusquam mille simul, respersaque pulvere pauco Atria sacra sua nequeunt ea condere terra.

Altéra quæruntur loca quæ sint apta sepulcris; Et tumuli tumulant tumulos, et in aggere juncti Signant monticuli moribunda cadavera crebri.

gion se Iransinet à ceux qui veulent donner des secours aux personnes atteintes.

La même chose arrive aux médecins sacrés des âmes, aux prêtres eux-mêmes; ils sont surpris par le mal en administrant les secours du salut ; quelquefois ils meurent subitement et avant le malade, empoisonnés par son contact ou son souffle. On regarde les habits comme imprégnés du germe pestilentiel, et le mobilier même est suspect. Ceux qui jouissent de la santé n’osent approcher des pestiférés, qui meurent seuls, sans que personne les assiste ; car ceux qui ont ce courage contractent la maladie. Chose effroyable ! le fils même fuit son père ; les nœuds de l’amour fraternel sont rompus; l’ami méconnaît son ami : on ne retrouve plus ni Pylade, ni Oreste, son fidèle compagnon, et on ne verse plus de larmes aux funérailles des personnes les plus chères.

On convoite le butin, on vole, on pille, on s’arrache les dépouilles du malade avant qu'il ait fermé les yeux. Le ravisseur succombe bientôt; un autre lui succède, qui meurt à son tour et abandonne sa proie à un troisième ou à un quatrième possesseur. Ainsi la volonté du testateur n’est pas exécutée, et les pauvres sont frustrés de ses dons. La foule pressée ne suit plus les funérailles, qui se font sans respect; les corps sont portés au tombeau sans les cérémonies d’usage ; ils ne sont même plus exposés aux portes. Dans la plupart des lieux, le nombre des morts est tel, qu’on est obligé de transporter les cadavres sur des chars attelés de quatre chevaux; ils sont à peine recouverts de terre; on les dépose par milliers dans la la même fosse, et on jette sur eux un peu de poussière : la terre sacrée n?est plus assez vaste pour les contenir.

On cherche d’autres lieux propres à la sépulture; on élève tombeaux sur tombeaux, et les nombreux monticules serrés et réunis attestent la prodigieuse quantité de décès.

Undc sepultorum numcrus fuit amplior ipso Vivorum numéro; stant urbes depopulatæ,

Mille domos clausere seræ, totidemque revulsis Cardinibus vacuæ putri caligine tabent,

Et terrent pavidas umbrosa silentia mentes.

Posl dominum ruitura domus dum sola remansit, Herba virons erevit clausæ sub liminc porfæ,

Hic habitator abest, aliquandoque posterus hæres Vel dubius, vel nullus erit ; succedit alumnis Quos sibi jure pater succedere credidit ante; Insperata venit sortis successio; pauper Efficitur dominus terræ, tanlique valoris Non fuit ut fuerat, mutatio vilia cara Fecit, et e contra; solitus pervertitur ordo.

Sed per tam varios casus, tantisque flagellis, Indomitæ gcntis rabies non fleclitur, immo Crescit avara famés, et opum furiosa cupido.

Quanlo plus premitur, in mala pronum îrruit in pelagus vitiorum tramite cæco Vulgus, et infelix meritis dum verbera sentit,

In stimulum dura cervice recalcitrat, et sic Impia dum méritas patiuntur sæcula pœnas,

Augentur misere per justa piacula culpæ.

Est magis borrendum fletu majore dolendum Hoc scelus infandum quam corpora perdita, quamvis Exitii pondus nec postera crederet ætas,

Scribere nec potui Labor cxplicit. Annue, Christe,

Ah ! modo ne talem patiantur secula cladem !

Aussi le nombre des morts surpasse celui des vivants ; les villes sont dépeuplées : mille habitations ont leurs portes fermées ; autant d’autres désertes et ayant leurs entrées ouvertes, exhalent des vapeurs empoisonnées. Un silence sombre épouvante les timides esprits.

Plus d’une maison déserte, et qui tombera comme a tombé le maître qui la possédait, voit croître et verdir l’herbe sur le seuil de la porte fermée ; celui qui l’habitait n’y est plus ; il n’aura pas d’héritiers, ou il n’en aura qu’à un degré éloigné ou douteux. Le père succède aux enfants qu’il croyait à bon droit devoir lui succéder. Des héritages arrivent inopinément; le pauvre devient possesseur des biens; ceux-ci n’ont plus la valeur qu’ils avaient autrefois; avec le changement les choses précieuses sont devenues viles, et ce qui n’avait aucun prix en a acquis tout à coup ; l’ordre naturel est changé.

Des malheurs si divers, des coups si terriibles n’ont point calmé la rage d’un peuple rebelle; loin de là, son avarice et ses désirs effrénés des richesses se sont accrus. Plus il est accablé, et plus, enclin au mal, il se précipite aveuglément dans le gouffre du vice; et, lorsque, dans son malheur, il sent les coups qu’il a mérités, il s’opiniâtre et se révolte contre l’aiguillon. Ainsi, tandis que ces siècles impies subissent les châtiments qu’ils se sont attirés, le nombre des fautes augmente malheureusement au milieu de justes expiations. Ce forfait inouï est plus horrible, plus déplorable que les ravages d’un fléau qui pesa tellement sur le monde, que les âges suivants ne pourront pas y croire, et que je ne puis moi-même le décrire. Mon travail est achevé. Christ, exauce ma prière! Puissent les siècles futurs ne jamais essuyer une pareille calamité !

Aussitôt que le mal eut cessé , les hommes et les femmes qui restaient se marièrent à l’envi. Les épouses, dit le continuateur de Nangis, conçurent partout outre mesure ; nulle ne demeurait stérile : on eût dit que la nature voulait réparer ses pertes. On ne voyait, en tous lieux, que femmes enceintes, et beaucoup enfantaient deux, voire même trois enfants vivants; le monde fut en quelque sorte renouvelé, et devint comme un nouvel âge. 11 ajoute que les enfants nés à cette époque n’eurent que vingt-deux dents; cette singularité ne s’est point étendue audelà de ce siècle; les générations suivantes ont eu le nombre de dents ordinaire.

La Belgique, on ne sait par quelle mystérieuse influence, fut singulièrement privilégiée : elle échappa presque entièrement au fléau, et compta peu de victimes. A peine si Oudegherst, dans ses Annales de Flandre, mentionne l’irruption de la peste dans cette province ; mais la manière dont cet historien parle de l’épidémie est trop piquante pour ne pas être rapportée :

« Quelque temps auparavant, dit-il, avoit régné , par toute la chrestienté, une pestilence la plus estrange dont on ouyt oneques parler, laquelle vint premièrement des Indes, selon qu'un chanoine de Saint-Donas, lors résidant à Avignon, prez le pape Clement, avoit rescrit par deçà, disant qu’envers la grande Inde, une certaine province qu’il ne nomme autrement avoit, trois jours continuels, esté mer-

veilleusement chastoyée (châtiée) par l’omnipotente justice de Dieu. Car en icelle province tombèrent le premier jour, en forme de pluye, une infinité de crapaux, serpents, couleuvres, scorpions el plusieurs aultres animaux de semblable qualité. Le second jour sy visrent grandes tonnoires, fulgurations et gresles, en telle quantité que tout le peuple d’illec, ensemble tous les animaux, depuis le plus grand jusques au plus petit, fusrent occis et tue/, et le troiziesme jour tomba du ciel un feu puant , lequel brusla toutes les maisons, chasteaux, villes, édifices et églises d’icelle province, de laquelle puantise dudict feu, ensemble de celle des corps morts, l’air fut tellement infecté et contaminé que le peuple circumvoysin, et signamment ceux quy habitaient au long de la mer, devindrent pleins de peste et d’aultres maladies très dangereuses, de maniéré qu’ils mouroient hastivement et en grand nombre; laquelle playe fut transportée par deçà, au moyen de trois navires quy venoyent desdicts quartiers, chargés d’especeries, lesquelles infectèrent toute la Grèce , Sicille, Marseille, et aultres pais, et estoit chose merveilleusement pitoyable d’entendre et veoir journellement le progrès que prendoit ceste playe qui s’extendoit au pais de Hongrie, d’Allemaigne, Frise, Brabant, Flandre et aultres. »

Quant à la Hollande, où la peste ne fit qu’une courte apparition, voici ce qu’en dit Lepetit dans sa grande chronique :

« En ce temps là régna la peste au pays de Hollande autant furieusement qu’on vid jamais ; les personnes mouroyent allant par les rues. Au cloistre de Fleurchamps il y mourut octante (80), que moines que convers; en l’abbaye de Foswert, 207, tant moines que nonnains, convers que converses , car c’estoit un double cloistre d’hommes et de femmes; leur abbé, nommé messire Hessel Van Halum, en fust pareillement attainct et infecté , mais il en reguarit. »

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