CHAPITRE VII
Les différents systèmes sur l’étiologie de la peste. — Intervention de la divinité. — Courroux céleste. — Opinion des Égyptiens, des Juifs, des Grecs, des Romains et des Carthaginois. — Chants religieux et offrandes. — Doctrine astrologique in extenso. — Conjonction des planètes Jupiter, Saturne et Mars dans le signe du Verseau selon les uns, et dans le signe du Bélier selon les autres. — Symon de Covino. — Le jugement du soleil et le banquet de Saturne. — Résurrection des systèmes de l’antiquité. — Système des philosophes de la Grèce. — Pathogénésie et pathologie cosmiques. — Comparaison de quelques pestes mémorables antérieures à la peste noire. — Peste de Troie sous le règne de Laomédon, décrite par Sénèque, dans Œdipe. — Peste d’Égine, par Ovide. — Peste de l’armée carthaginoise, par Silius Italicus. — Peste d’Athènes, d’après Thucydide, par Lucrèce. — Peste de Thessalie, par Lucain. — Convulsion générale du globe. — Explications de Manilius et de Webster. — Ferment mystérieux. — Système de la vie organique de l’imivers. Doctrine paludéenne de Vitruve. — Appréciation philosophique. — Discussion. — Les épizooties. — Les Géorgiques de Virgile.
Arrivé au terme de mon douloureux voyage, qu'il me soit permis, au milieu des débris de la race hu-
maine, de passer en revue les causes de cette foudroyante maladie, et de les rapporter telles que la tradition de ces temps malheureux nous les a léguées.
Au premier rang se trouve l'intervention divine. Au moyen âge, le peuple, plongé dans les ténèbres de l’ignorance, mais embrasé d'une fervente piété, attribuait toutes les calamités de la terre au courroux du ciel et à la vengeance que Dieu exerçait contre les hommes pour les punir de leurs iniquités.
C’est l’idée dominante de tous les historiens de ce siècle ; ils sont unanimes à cet égard.
Je respecte ces pieuses croyances ; cependant, en les soumettant à un contrôle sévère, on voit bientôt crouler la base fragile sur laquelle elles s’appuient.
« Pourquoi, dit Symon de Covino, la puissance divine multiplie-t-elle le nombre du peuple et travaille-t-elle à l’accroître? Pourquoi Dieu, après avoir rempli toutes les villes des royaumes, lance-t-il ses traits vengeurs sur ceux qu’il gouverne, les renverset-il, et fait-il périr, par le glaive, par le feu, par les eaux, par la peste, ceux qu’il avait créés?
« Ce sont les péchés et les crimes des hommes, dira-t-on, qui ont attiré sur eux ce malheur. Mais le quatorzième siècle ne fut ni plus ni moins coupable que celui qui précéda ou suivit. Nous reconnaissons que, durant la peste, les passions humaines se déchaînèrent avec plus de licence et de fureur que jamais ; mais c’est parce que ces irrésisti-
blés calamités exercent toujours une influence lâcheuse sur le moral des hommes.
« Telle a été, ajoute le savant M. Littré, traducteur d’une partie des œuvres de Symon de Covino, l’expérience de tous les temps.
« Dans le drame exterminateur du XIVe siècle, outre des actes mauvais dont les individus se rendirent coupables, une émotion profonde s’empara des masses elles-mêmes, et, tandis que les flagellants, troublés par la menace d’une mort toujours imminente, étaient saisis d’un égarement contagieux, et se livraient aux expiations les plus étranges, une fureur sanguinaire poussaitles peuples contre les juifs, et remplissait la plupart des villes de scènes de meurtre et de dévastation. Il est manifeste que, sous le coup de ces fléaux terribles et inattendus, l’intelligence cesse d’être maîtresse d’elle-même ; l'ordre régulier du monde étant perverti, l’ordre moral se pervertit à son tour, et les populations disséminées sur la surface du globe participent à ce qu’on pourrait appeler la déraison de la nature. »
Au surplus, l’invocation de la colère céleste, considérée comme cause de la peste, tombe d’ellemême en présence des épizooties; et cette circonstance seule suffirait pour anéantir une pareille idée, si jamais elle pouvait reprendre faveur. En effet, comment comprendre que Dieu frappe des animaux innocents?
L’hypothèse de l’intervention de la divinité dans
les malheurs publics n’appartient pas au XIVe siècle, comme on l’a mal à propos prétendu ; elle a régné chez les peuples de la plus haute antiquité, et à toutes les époques du monde.
Des témoignages authentiques prouvent l’exactitude de cette assertion. Déjà, chez les anciens Égyptiens, on attribuait toutes les maladies à une influence démoniaque : « Morborum causas dœmonibuSySanitatis atque morborum auctoribus , Ægyptios tribuisse ostendit Boerner *. »
Les Juifs expliquaient la peste qui éclata sous le roi David par le courroux d’un ange : « Pestem illam, quœplus quant 70,000 hommes absumpsil , pœnam esse crediderunt stragemque ab angelo Jehovæ irali factam 2. »
Les Grecs étaient imbus de la même opinion. Celse 3 s’exprime de la manière suivante : « Morbos ( pestilentiam nominatim affert) tum ad iram deorum immort alium relalos esse, et ab iisdem opem posci solitam. Hinc pestis sæpe numéro calamùas dicebatur divinitus hominibus injuncta. »
Diodore de Sicile appelle la peste : cmuoviav auuc^cp <xv 4 ; Denys d'IIalicarnasse la fait connaître sous la dénomination de : QeÉXarov cu^opav “ ; Eustathius la nomme : ûioy.r.vixv «ÎTicàpei/oç toü T:avor,[j.o u toutou r.oc-
1 Boerner, in Antiq. med. Ægyp., p. 84, § G2.
* Mischnah, ed. Rabe, t. ii, ix, cap. m, M. 4.
3 De Med. Præf.
K Hist. xiv, 71, p . 175, ed. Bip.
8 Antiqq. xi, 12.
0ouç*. Enfin, Mich. Glycas la désigne en ces termes :
vo'jvv/arrz yy.lz~v. v.arà 9îo 'j.rmci'j auyéoy.uz
Chez les Romains, l’opinion que la colère des dieux était la cause des maladies pestilentielles épidémiques était généralement adoptée : « Cum novos, eosque contaqiosos movbos in Italia apparentes memorat, quid, exclamat, hoc esse dicamus , aut quas deorum iras s ? »
Apollon, Diane et Minerve étaient invoqués pour ehasser Mars, l’auteur de la peste : « Ad propulsant dum Martem, pestilentiœ auctorem, invocabantur1 * 3 4.» Les temples retentissaient de chants le jour et la nuit, les autels étaient couverts d’offrandes, et les médecins, qui riaient de ces cérémonies, entachées, suivant eux, de superstition, étaient notés d’infamie et accusés d’athéisme : « et medici atheismi crimine notabantur. » Cependant, cette sévérité perdit de sa rigueur quand on vit que la peste sacrifiait indistinctement les plus religieux et les plus impies : « Sed tamen, cum pii et impii promiscue contaqiosis morbis vexarentur, hœc opinio multis anceps videba tur \
Les Carthaginois, pour apaiser l’ire des dieux et
1 Ad hom. i, 51, p. 41, ed. Rom.
s Annal. P. iv, Script. Byz., t. ix, ed. Venet., p. 219.
3 Pline, Hist. nat., xxvi, G.
4 Marx, Origines contagii, p. 125.
8 Lactance, Instit. n , i. — Gregorii papæ Epist., 1. x, ep. 63, p. 227, t. vm, ed. Venet.
pour se les rendre favorables, faisaient des sacrifices humains : « Cartilagineuses , cum peste laborarent , ctuenta sacrorum religione et scelere pro remedio misant: quippe hommes ut victimas immolabant, pacem deoruni sanguine eoruni exposcentes , pi o quorum vita Du rogari maxime soient'. »
Les citations qui précèdent suffisent pour établir que le XIVe siècle, malgré son mysticisme, n'a pas été le premier à mettre en jeu la puissance céleste pour expliquer la cause des fléaux dont 1 humanité a été victime.
Quoi qu’il en soit, je crois devoir laisser un terrain sur lequel pourraient s’élever, comme autrefois, d ardentes controverses que je ne me pardonnerais pas d’avoir rallumées, et je passe à l’examen d’autres causes, d’une appréciation plus facile et moins brûlante.
Une autre croyance du temps qui nous occupe était que les événements importants, et, en particulier, les épidémies, subissaient l intluence de certaines conjonctions de planètes. Les écrivains les plus distingués de cette époque, ainsi que les Facultés de médecine de Paris et de Montpellier, composées d’hommes éminents, accréditèrent cette opinion, et n’hésitèrent pas à la répandre dans leurs livres et à la soutenir du haut de leurs chaires.
C’est à une conjonction de Jupiter et de Saturne
1 Justini, 1. xvm, cap. VI, p. 4 13.
dans le signe du Verseau, d’autres disent du Bélier, arrivée l’an 1345, que l’origine de la peste fut généralement attribuée. Cette influence s’appelait, dans le langage astrologique, racine supérieure ; l’ensemble des causes secondaires qui en modifiaient l’action, telles que le tempérament des individus, leur régime, etc., s’appelait racine inférieure.
Ceci peut servir à donner une idée du caractère scientifique de ce siècle par rapport au nôtre. Si l’on avait demandé aux savants de ce temps quelle était la cause de la peste qui régnait, ils auraient répondu, sans hésiter, quelle dépendait d’une influence planétaire. À la même question, on répondrait aujourd hui que cet objet est enveloppé d’une complète obscurité, et qu’aucune explication ne peut être donnée à cet égard. Savoir qu on ignore, c’est éliminer toutes les fausses sciences dont l’empire a troublé et trouble encore les intelligences humaines1.
\oici un échantillon de la science astrologique au moyen âge ; je l’extrais de la Bibliothèque de l’École des Chattes (t. Il, p. 201), ou il a été placé par M. Littré. On aura une idée exacte de l’obscur fatras et des ténébreuses rêveries de ce siècle, en lisant attentivement l’opuscule dont il s'agit.
On trouve dans le recueil des plus célèbres astrologues, composé du temps de Charles VIII par Simon de Phaics, la notice suivante, qui a été communiquée à M. Littré par M. Jules Quicherat :
1 Littré.
« Maistre Svmon de Covino, docteur de Paris et « grant astrologien , lequel predistde la grande mor- « talité qui fust en ce temps, et icelle venue, com- « posa ung beau traictié qu’il intitula : De convivio « solis in domo Salurni, qui est traictié moult sin- « gulier, et le list à Montpellier. Cestui predist aussi « les grans et horribles vens qui esmeurent les undes « marines en manière que plusieurs édifices en fuit rent subversés. Et predist aussi comme aultresjà « avoient l'ail ce qui advint de la bataille entre le « roy Phelippe de France, et Edoart, roy d’Engle- « terre, qui fust si horrible que la mer de Flandres « enfusl tainte de sang par aulcuns jours de la mul- « titude du peuple occiz, comme est dit dessus. » J’ai traduit l’œuvre deSymon de Covino, qui n’est pas sans intérêt pour le lecteur curieux de connaître les aberrations et les extravagances auxquelles l’esprit humain peut se livrer. Cependant, pour varier la route monotone et aride dans laquelle je vais m’engager, j’ai pris soin de semer mon récit de diverses descriptions poétiques des astres qui figurent dans cet opuscule.
Le livre de Symon de Covino est divisé en quatre parties.
Dans la première partie, l’auteur décrit, à la manière des poètes, le grand banquet donné par Saturne dans sa maison, et nomme tous les dieux qui y ont été conviés. Cette description montre que toutes les planètes ont été réunies à Saturne dans son do-
micile, qui est le signe du Bélier, l’an 1345, dans les trois mois de janvier, février et mars, non pas toutes à la fois, mais Tune après l’autre et à des jours différents. Le but de l’auteur est de signaler la grande conjonction de Jupiter et de Saturne, qui n’était arrivée dans le Verseau qu’une fois depuis quatre-vingt-dix ans. Et maxime in ea intenlio est describere magnam conjnnctioncm Jovis et Salami, quœ non evenit in À qnario in nonagenis annis nisi setnel.
Aristote, dans son livre des propriétés des éléments, a dit que la rencontre de Jupiter et de Saturne dans le signe du Bélier devait amener la destruction des royaumes et la ruine de la terre ; et comme tous les dieux étaient invités au banquet, il s’éleva entre eux, alors que Jupiter entrait dans la maison de Saturne, une grande controverse à l’occasion du genre humain. Symon de Covino, après avoir parlé du différend qui s’est élevé entre ces deux planètes relativement à leur constitution et aux rôles dont elles sont chargées, dit que Saturne est froid, d’une excessive sécheresse, et par conséquent corrupteur de la vie humaine, et, au contraire, que Jupiter, chaud et humide, est ami de notre espèce :
Sitôt que, profitant des jours de l’ignorance, Galilée eut enfin conquis par la science
Ce tube merveilleux l, fils brillant du hasard,
Dans les deux inconnus allongeant son regard
Il vit de Jupiter les lointains satellites
Qui, tous quatre asservis à des marches prescrites,
Se couvraient tour à tour d’un voile bienfaiteur :
« Ils conduiront, dit-il, le lier navigateur!
« Gardes de Jupiter, voilez votre lumière,
« Et des nochers ainsi protégez la carrière !
« Pilote, au front des deux lis la route des mers ! »
Il dit, dès lors fendant ces orageux déserts,
El Cook et Lapeyrouse ont pu des mers de glace Affronter sans péril l’éternelle menace ;
Et dès lors, en son cours, le commerce, agrandi Des étoiles de l’Ourse aux bornes du midi,
Épanchant les tributs de son urne féconde,
Courut, en fleuves d’or, dans les veines du monde.
(De Chénedollé.)
Salut, ô Jupiter! tes lumineux soldats,
Éclairant du nocher les courses vagabondes,
Tracent du haut des deux sa route sur les ondes, Tandis que, décrivant ton orbe colossal,
Tu tournes, du soleil majestueux vassal.
(Albert Moktémont.)
Mais Saturne, exilé sur les confins des cieux, M’appelle en ces déserts froids et silencieux,
Où loin de son berceau va mourir la lumière ; C’est là qu’il languirait dans sa lente carrière, Si, la nuit, l’entourant d’un cortège enflammé, Sept lunes n’éclairaient ce globe inanimé.
1 Le télescope.
C’est peu : d’un double anneau l’écharpe lumineuse, Rassemblant du soleil la lueur nébuleuse,
Unit, groupe ces feux et pâles et flottants,
Et les change bientôt en miroirs éclatants,
D’où Saturne reçoit et la flamme et la vie.]
( De Chénedollé.)
Enfin, aux bords glacés du monde planétaire,
Je vois péniblement se traîner solitaire L’astre du vieux Saturne enrichi d’un anneau,
Qui de sa vue encore agrandit le tableau.
En douze ans Jupiter a terminé sa course,
Mais Saturne, plus lent, loin des astres de l’Ourse,
Trois fois dix ans chemine, avant que, de retour,
Sur son ellipse encore il commence son tour.
(Albert Montémont.)
Dans la seconde partie, l’auteur prend pour juge entre les deux planètes dissidentes le Soleil , qui est le souverain , le roi de toutes les planètes et le cœur du ciel, selon le langage des philosophes; et, de même que le cœur humain , qu’ Aristote , dans son Livre des Animaux, place au milieu du corps comme le directeur de tous les membres, de même aussi le Soleil , situé au centre des planètes, domine tous les corps célestes , agit sur tous les astres qui empruntent leur lumière de la sienne , et qui n’ont de propriétés que par lui : de sorte que tous les jugements sur les opérations des corps célestes émanent du Soleil :
O grand astre ! ô soleil ! ta loi toute-puissante Régit de l’univers la sphère obéissante ;
Depuis Tardent Mercure par tes feux englouti, Jusqu’à ce froid Saturne au pas appesanti,
Qui prolonge trente ans sa tardive carrière,
Ceint de l’anneau mobile où se peint ta lumière,
Tu les gouvernes tous. Qui peut le gouverner?
Quel bras autour de toi t’a contraint de tourner? Soleil ! ce fut un jour de Tannée éternelle,
Aux portes du chaos Dieu s’avance et t’appelle :
Le noir chaos s’ébranle, et de ses flancs ouverts,
Tout écumant de feux, tu jaillis dans les airs.
De sept rayons premiers ta tête est couronnée; L’antique nuit recule, et, par loi détrônée, Craignant de rencontrer ton œil victorieux,
Te céda la moitié de l’empire des cieux.
(De Fontanes.)
Soleil! astre sacré, contemple ton empire !
Tout vit par tes regards, tout brille, tout respire! Souverain des saisons, le monde est ton palais,
Les globes sont la cour, et le ciel est ton dais.
Notre terre à tes yeux sans fin se renouvelle,
Et, roulant nos débris sur sa route éternelle,
Le temps emporte tout, mais il 11e t’atteint pas.
Les révolutions, longs tourments des étals,
Ébranlent notre globe, et te sont étrangères;
Tu n’es jamais troublé du bruit de nos misères,
Et ton front, toujours calme, éclaire les tombeaux Des peuples dont tu vis s’élever les berceaux.
Qui pourrait s’égaler à ta vaste puissance?
Ta présence est le jour, et la nuit ton absence ;
La nature sans toi, c’est l’univers sans Dieu.
(De ChÉNEDOLLÉ.)
D’après Symon de Covino, le Soleil, dans le signe du Bélier, est comme lin roi sur son trône; il y a été créé par Dieu, et il y produit, selon Platon et plusieurs théologiens, l’herbe verdoyante des prairies et les autres ornements de la nature :
Là parait ce Bélier, dont la riche toison Fut le prix des exploits du célèbre Jason :
Ce Bélier, qui des Ilots d’une mer écumante Soutient sans s’effraver la fureur menaçante,
Chargé d’un doux fardeau qu’il dérobait aux coups D’un père trop crédule, injustement jaloux.
Phrixus, à la faveur de sa fuite rapide,
Arrive sans péril aux bords de la Colchide ;
Et cet heureux Bélier, dans le ciel transporté,
Reçoit enfin le prix de sa fidélité.
Des signes le premier, dans ce poste immuable,
De tant d’astres divers précurseur honorable,
Il dirige leur marche, et de son front brillant Frappant avec fierté les portes d’Orient,
Il les ouvre; et Phébus, écartant la barrière,
Sous un auspice heureux commence sa carrière.
La terre, ranimée à ses feux bienfaisants,
Jouit, sous le Bélier, des douceurs du printemps.
(Ricard.)
S. de Covino constitue le Soleil juge dans la cause pendante entre Saturne et Jupiter, et décrit le tribunal du juge, ainsi que le mode et la forme de son intronisation.
Saturne expose, au pied de ce tribunal, les raisons qui, à ses yeux, militent pour la destruction de la race humaine; Jupiter se charge de la défense.
Après les plaidoiries, Mercure , promoteur de la Cour céleste, se lève; il est le gardien du Soleil, parce qu’il n’est pas éloigné de lui dans la sphère éthérée ; même après l’entrée du Soleil dans le signe du Bélier, et, lorsqu’à la suite de cette entrée la conjonction de Jupiter et de Saturne a lieu, Mercure entre aussi en conjonction avec le Soleil dans le premier degré du même signe, qui participe de la nature de l’astre avec lequel il entre en conjonction. L’auteur prend soin ensuite d’indiquer le rôle que Mercure a à remplir à la cour du Soleil son maître :
Du roi de l’univers ce premier satellite Près de son trône ardent a placé son orbite ;
Des rayons du soleil sans cesse environné,
Il voit son cours entier en trois mois terminé.
Du messager des dieux, de l’agile Mercure,
Je connais à ces traits la marche et la figure.
Son caducée ailé, signe de sa grandeur,
De son premier emploi nous désigne 1 honneur.
Mais, fixé maintenant à la céleste voûte,
Vers les terrestres lieux il ne prend plus sa route ;
Sans cesse du soleil le flambeau radieux Enveloppe son front, le dérobe à nos yeux.
Cependant on saisit sa fugitive sphère,
Et, perçant à travers sa brillante atmosphère,
Aidé du télescope, un œil observateur Le suit, et de son cours mesure la splendeur.
( Ricard. )
Bouillonnant et plongé dans une mer de feu,
Mercure du soleil ne s’éloigne que peu ;
Cependant, inondé des flots de la lumière,
Son ellipse s’allonge, ardente, irrégulière,
Comme si, de son roi maudissant le pouvoir,
Il voulait secouer la règle du devoir.
( Albert Montémont.)
L’opinion générale étant que la mortalité, comme au temps du Déluge, a pour cause la corruption du genre humain , Mercure, promoteur de la cour, déclare que les crimes des hommes sont plus grands qu’à l’époque de cette mémorable catastrophe, et il le prouve immédiatement par les annales et les écrits célestes: et ea probat chartis sive scriptis cœlestibus.
Quand Jupiter est assuré de la véracité du récit , alors il prend les hommes en aversion; il les abandonne , pour ainsi dire , comme des coupables qui méritent un châtiment, fait sa paix avec Saturne, et promet de lui obéir. Cette soumission résulte de ce que Saturne est supérieur à Jupiter tant dans son orbite que dans le signe du Bélier, où la conjonction a lieu .
Dans la troisième partie, commencent les jugements du Soleil : et d’abord, toute affaire cessante, en dehors de la mortalité, le Soleil s’occupe du changement des seigneurs ou maîtres de l’année, se constitue le chef et distribue le gouvernement des
provinces du monde à des seigneurs de second ordre. 11 prononce ensuite ses jugements, condamne le genre humain au fléau de la peste, et formule des sentences qui résultent de la conjonction des planètes désignées par Jean de Mûris , maître Symon de Belvaco et Léon , juif de Montpellier.
Après le prononcé de ces arrêts , le Soleil crée Jupiter, Saturne et Mars les exécuteurs de ses jugements, et, bien que les décisions prises à 1 égard des planètes émanent du Soleil, leur exécution doit être plus efficace, en raison des conjonctions
futures :
Des astres de la nuit et des globes errants Mars n’a point la blancheur ou les feux éclatants;
Sa pâleur, que nuance une rougeur obscure,
Sans peine à tous les yeux distingue sa figure :
Empreinte sur son front, cette sombre couleur Du dieu cher aux guerriers rappelle la valeur.
( Ricard.)
Mars des traits du Soleil est plus loin que la 1 erre ; N’importe, dans les cieux il marche solitaiie.
De ses profondes nuits rien n’adoucit 1 horreur,
(Gudin.)
Ensuite est décrite l'éclipse de lune qui a précédé la conjonction de Saturne et de Jupiter, dans les sept jours qui ont suivi 1 entrée du Soleil dans le Bélier, après les jugements du Soleil :
Fille aimable da ciel, h pas lents et sans bruit,
Tu glisses dans les airs où brille ta couronne,
Et ton passage s’environne Du cortège pompeux des soleils de la nuit.
(Baour-Lormian.)
Liée à nos destins par droit de voisinage,
La Lune nous échut à titre d’apanage;
Et l’éternel contrat qui l’encbaîne à nos lois D’un vassal envers nous lui prescrit les emplois ;
Par elle nous goûtons les douceurs de l’empire.
Des traits brûlants du jour, quand le monde respire, Tributaire fidèle en reflets amoureux,
Elle vient du Soleil nous adoucir les feux,
Tantôt brille en croissant, tantôt luit tout entière,
Et commerce avec nous et d’ombre et de lumière.
(De Ciiénedollé.)
Puis, Fauteur mentionne la conjonction de Saturne et de Jupiter dans le signe du Verseau ; à cette occasion, il traite de la nature et des effets de la peste , ainsi que de la manière dont elle donne la mort sous l’influence de Saturne et de Junon.
Saturne cause les orages et les pluies torrentielles qui suffoquent Junon , c’est-à-dire l’air inférieur, et l’air, étant étouffé , se corrompt : de là l’origine de la peste, qui est décrite à la manière des poètes : Ipse enirn Saturnus causât mibes spissas et grossas, sive pluvias quæ suffocant Junonem , ici est aerem inferiorem , et aer suffocatus corrumpitur et sufjocatur. Et inde sequitur pestis mortifera, quæ describitur more poetarum.
La quatrième partie est consacrée à l’indication des remèdes contre la peste. Les poètes ayant placé trois déesses dans les enfers, Clotho, Lachésis et . Atropos , Clotho, selon notre auteur, exprime la génération ; Lachésis tient le fil de la vie, et entretient l’existence depuis la naissance jusqu’au tombeau; Atropos, qui tranche le fil, est le symbole de la corruption et de la mort.
Lachésis est chargée de chercher les remèdes destinés à prolonger la vie, afin de lutter contre Atropos. Mais Lachésis, qui n’a reçu des médecins que des remèdes inutiles pour combattre sa sœur, ne peut soutenir le choc d’une première rencontre; elle s’enfuit, et succombe avec sa suite et les médecins, cause de sa perte.
A Montpellier, par exemple , où le nombre des médecins était considérable , à peine un seul a-t-il survécu, etc., etc.
Telle est la doctrine étiologique qui a eu cours au XIVe siècle, et qui lui a même survécu. C’est un mélange monstrueux des éléments des sciences exactes encore dans l’enfance, et d’hypothèses bizarres dues à la crédulité et à la superstition.
Une troisième cause, digne d’une attention beaucoup plus sérieuse, et qu'il importe d’examiner sous le point de vue philosophique, est celle qui a été proposée dans les beaux siècles de la Grèce. Cette cause, à' origine cosmique, a été remise en honneur parHecker, qui s’en est montré le défenseur le plus ardent.
Cette doctrine, que je vais analyser, et à laquelle je m’efforcerai de conserver les traits qui la distinguent, et l’originalité qui la caractérise, a eu peu de retentissement en France.
La toute-puissance qui a créé le monde, et qui a appelé toutes les créatures vivantes à ne former ensemble qu’un seul être animé, se révèle elle-même d’une façon particulière dans les ravages qu’exercent les grandes pestes; les pouvoirs de la création entrent en violente collision ; la sécheresse brûlante de l’atmosphère, les tonnerres souterrains, les pluies torrentielles, le débordement des eaux, l’apparition effrayante de météores ou d’astres insolites dans les vastes plaines des cieux sont les avant-coureurs de la destruction ; les successions ordinaires de la vie et de la mort ne suffisent plus, et l’ange exterminateur agite son glaive flamboyant sur les hommes et sur les animaux.
Ces révolutions s’accomplissent en cycles dont le retour est soumis à une action impénétrable et mystérieuse.
Qu’il me soit permis de suspendre un moment cette analyse, pour insérer ici plusieurs documents omis par le savant médecin de Berlin, documents qui viennent pleinement confirmer la doctrine qu’il professe.
Voici ce que dit Sénèque, dans Œdipe , en parlant de la peste de Troie, qui éclata l’an 2730 avant J.-C., sous le règne de Priam :
Incubant pratis pecudes relictæ,
Taurus, armento pereunte, marcetj Déficit pastor, grege deminuto,
Tabidos inter moriens juvencos ;
Non silva decorata coma Fundit opacis montibus umbras )
Non rura virent ubere glebæ ;
Non plena suo vitis iaccho
Brachia curvat
Denegat fructum Ceres.
Ovide, dans ses Métamorphoses (vii), en racontant la peste d’Égine, qui eut lieu l’an 2500 du monde, sous le règne d’Eacus, aïeul d’Achille, s’exprime
ainsi :
Principio cœlum spissa caligine terras Pressit, et ignavos inclusit nubibus æstus.
(Copié par S. de Covino.)
Letliiferis calidi spirabant flatibus Austri, Constat et in fontes vitium venisse lacusque.
Strage canum prima, volucrumque, oviumque, boumque, Inque feris subiti deprensa potentia morbi,
Goncidere infelix validos miratur arator Inter opus tauros, medioque recumbere sulco.
Lanigeris gregibus balatus dantibus ægros Sponte sua lanœque cadunt, et corpora tabent.
Dans la description de la peste qui a détruit
l’armée carthaginoise, sous le commandement d’Imilcon, l’an 213 avant J. -G., on lit :
Furaabat crassus nebulis caliginis aer,
Squalebat tell us, vitiato fervida ilorso,
Nee victum dabat, aut ullas languentibus umbras
Lucain a écrit dans la Pharsale les vers suivants, à l’occasion de la peste qui avait régné en Thessalie, 49 ans avant l’ère chrétienne :
Belliger attonsis sonipes defessus in arvis,
Advectos cum plena ferant præsepia culmos,
Ore novas poscens moribundus labitur herbas,
Et tremulo medios abrumpit poplité gvros.
Ces citations montrent qu’au temps pendant lequel ces formidables pestes sévissaient, l’atmosphère était troublée, la terre stérile, et que les animaux euv-mêmes participaient à la maladie humaine.
Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de ce livre, l’apparition de la peste noire fut précédée de bouleversements profonds; la terre, depuis la Chine jusqu’à l'Océan Atlantique, fut convulsivement agitée; partout les éléments troublés menacèrent de leur influence mortelle tous les êtres doués de la vie.
L’Asie ne fut pas seule le théâtre de ces grands cataclysmes, car ces scènes de désolation se reproduisirent également dans les différentes contrées de
1 Silius Italicus, lib. xiv.
1G2 histoire
l’Europe. Les tremblements de terre surtout turent beaucoup plus fréquents qu’à aucune autre époque de l’ histoire. Un grand nombre d’auteurs ont émis sur ces agitations du globe des systèmes dignes d’un examen attentif. Un habile physicien américain, Neah Webster, a publié, au commencement de ce siècle, un ouvrage du plus haut intérêt sur les maladies pestilentielles et épidémiques, et sur leur connexité avec les principaux phénomènes du monde physique, tels que les comètes, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les météores, les chaleurs et les troids excessils, les pluies et les sécheresses extraordinaires, les tempêtes, les apparitions d’insectes, les disettes, les famines, etc. A 1 appui de ce système, Webster cite des laits nombreux desquels il conclut que le tremblement de teue est de tous les accidents physiques ou atmosphériques l’accident le plus généralement lié avec les pestes et les maladies épidémiques.
Avant Webster, des observateurs scrupuleux et attentifs avaient déjà consigné dans leurs ouvrages que la peste était sous l’étroite dépendance des grandes convulsions du globe, telles que 1 explosion des volcans et les secousses terrestres. L'un de ces consciencieux observateurs, Léonardo de Capoue, rapporte que, sous le consulat de Marcus Coi — nélius et de Lucius Papirius Grassus, un tremblement de terre occasionna une violente peste. Sous l’empereur Vespasien, le même phénomène piécéda
à Rome une épidémie qui, au rapport d’Eusèbe, fit périr dans cette \ ilie jusqu’à JO mille personnes par jour
Cette opinion appartient à des siècles plus éloignés encore que ceux qui viennent d’être cités. En effet, on la rencontre dans l’antiquité la plus reculée :
« Veteres quoque sedulo adnotarunt quotiescum- « que terræ motus, lapidum pluviæ, et alia terri- « culamenta pestes comitantia Deorum iram simul « manifestarint. Cœli signis, imprimis cometis, « pestes cieri vel præsagiri Manilius canit \ »
Voici en quels termes Sénèque le philosophe peint l’effroi que ces commotions terrestres causaient de son temps : « Quel asile peut paraître assez sur quand le monde lui-même s’ébranle, quand ses parties les plus solides s’écroulent; quand la seule base fixe et inébranlable de la nature , le seul point d’appui de l’ univers entier, s’agite comme les flots de l’Océan ; quand la terre perd sa propriété la plus essentielle , celle de rester immobile ? quel peut être le terme de nos craintes? quelle retraite reste-t-il à l’homme? oii trouver un abri contre un danger qui naît sous nos pieds, qui part du centre même de la terre? où chercher un refuge et des ressources quand le globe lui-même menace de s’affaisser? quand ce grand corps, que des philosophes ont regardé comme
1 Mémorial de Chron., t. u, p. 831. — Astronomicon, vsi 892.
1 Ibid., p. 86Ü.
le fondement du monde entier, s’entr ouvre et chancelle sous nos pieds? Les feux de l’atmosphère ne pénètrent point la terre, et sont émoussés par le moindre obstacle de sa surface; dans la peste, on peut changer de climat ; il n’y a point de calamité à laquelle on ne puisse se dérober ; jamais la foudre n’a consumé de peuples entiers; la peste dépeuple les villes, mais ne les détruit pas; le fléau dont d est question est le plus étendu, le plus inévitable de tous les fléaux. Ce n’est point à des maisons, à des familles, à des villes qu’il s’attaque, ce sont des nations, des régions entières qu’il détruit; il les ensevelit dans des abîmes profonds, sans laisser la moindre trace qui fasse juger que ce qui n’est plus a du moins existé »
La terre s’ouvrait de toutes parts, et de toutes parts aussi émanaient des vapeurs malfaisantes. L’ordre régulier dans la succession des saisons semblait interverti; les pluies, les inondations, l absence de récoltes étaient si universelles, que peu de contrées ne s’en ressentirent pas; les animaux périssaient : « In primis hæc acerba pestis in brûlis ani- « malibus inchoavit ; scabies et lepræ totaliter « opprimebant equos, boves et capras, ita ut pili « de dorsis ipsorum depilabantur et cadebant; et « efficiebantur macri et débités, et post paucos dies « moriebantur \ »
1 Mémorial de Chronologie, t. h, p. 860.
* Illyrium Sacrum, in loc. cit.
Telle est la récapitulation des événements qui ont devancé l’invasion de la peste noire en Europe. Les contemporains ont expliqué ces faits à leur manière, et nous ont fourni la preuve que, si les hommes 11e possèdent pas des facultés intellectuelles assez pénétrantes pour saisir les phénomènes produits par l’organisme de la terre, ils en possèdent bien moins encore pour comprendre scientifiquement leurs effets : la superstition , l’amour-propre sous ses mille formes ont aveuglé les esprits sur ce point.
Essayer, même après une période de cinq siècles, de démontrer les causes d’une commotion cosmique qui ne s’est jamais présentée dans cette gigantesque proportion , et d’indiquer par quelles forces a été produit un poison si terrible, est une tâche qui dépasse les limites des facultés humaines. Aujourd’hui, malgré des connaissances plus étendues dans le domaine des choses de la nature, nous sommes encore incapables de définir les conditions telluriques, astronomiques et atmosphériques sous l’empire desquelles les pestes sont engendrées.
En conséquence des considérations qui ont été exposées plus haut, Heeker pense que, dans la fatale année 1348, les germes de la peste noire existaient également en Europe; qu’ils y ont été fécondés par les révolutions cosmiques ; que le principe délétère venait d’Orient, où il avait pris naissance; mais que, s’il a été poussé vers nos climats par les vents, cela n’a eu lieu qu’auxiliairement; et que, produit aussi
par l’Europe elle-même, ce principe destructeur a reçu une impulsion sympathique plus vive en se trouvant en communication avec le feiment asia
tique.
Cependant, tout en maintenant la première hypothèse fondée sur ce que la peste a été connue en Europe avant que les peuples fussent unis par les liens du commerce et les rapports sociaux, le médecin de Berlin admet qu’outre ces causes, la communication par les peuples contaminés doit entrer pour une large part dans la dissémination du fléau sur la surface du globe.
Cette théorie implique que la nature, lorsqu il y a interruption dans l’harmonie de ses fonctions, est saisie dans toutes ses parties , et à des intervalles fixés par la Providence, d’une fermentation morbide dont le principe est un mystère, et que ces effrayants phénomènes qui se produisent dans les entrailles de la terre , dans l’immensité de 1 atmosphère , et dans le jeu sidéral, enfantent un poison qu’ils communiquent non-seulement à l’espèce humaine placée fatalement sous la dépendance des lois qui gouvernent l’univers, mais encore aux animaux.
Cum mundus et ipsa
Ægrotel natura novum sortita sepulchrum1.
Telle est la doctrine des philosophes grecs. Cette doctrine se termine en établissant que les influences
i Manilius, Astronomicon, i, vs. 892.
telluriques, sidérales et météorologiques, agissant simultanément, et d’une manière complexe, peuvent être considérées comme la source , le principe des grandes épidémies. Quant au système de la vie organique inhérente au système du monde, dit le traducteur anglais de Hecker, M. Babington, voici ce que j’en pense : « Nous rencontrons constamment des preuves que ce qui affecte la vie n’est point soi-même vivant, we are constantly furnished ivith proofs that that wich affects life is not ilself alive, et de quelque côté que nous portions nos regards, soit vers la terre pour y découvrir des exhalaisons, soit dans l’air pour y suivre les phénomènes de l’électricité, soit sur les corps célestes pour leur emprunter une influence exercée sur notre planète, ou que nous admettions toutes ces causes réunies pour former ensemble quelque élément inconnu et nuisible à l’existence, il n’en est pas moins vrai que, si notre raisonnement est fondé sur des faits avérés, nous n’apercevons dans cet immense champ ouvert aux investigations physiques rien qui ne soit évidemment régi par les lois de la matière inerte, rien qui ressemble à la succession régulière de naissance, croissance, décrépitude, mort et régénération, telles que nous les trouvons chez les êtres organisés. Ce n’est donc pas faire un pas en avant que de supposer des causes dont l’existence n’est pas démontrée, et cela dans le seul but d’expliquer des effets qu’après tout ces causes si gratuitement supposées n’expliquent
pas*, cela peut à peine être regardé comme un aveu indirect d ignorance. Malgré cela, les opinions de l’auteur sont précieuses, elles sont dignes d’être examinées sérieusement avant d êtie lejetées, et peu vent fournir des données suffisantes pour servir de
base à de nouvelles théories. »
En résumé , si la science humaine n’est pas encore assez avancée pour découvrir la connexion qui existe entre le cours des événements qui s accomplissent sur notre globe et ceux qui ont lieu sur le vaste théâtre de l’univers, nous pouvons encore bien moins, à l’aide de nos connaissances actuelles, donner la raison de ces mystérieux phénomènes dans lesquels un seul ressort met en mouvement tous les autres; conséquemment, il faut rester sur la réserve, afin de ne pas s’égarer dans le désert des conjectures.
La théorie qu’on s’efforce de faire prévaloir aujourd’hui, à savoir, que la peste est tille de la barbarie, de la misère et de toutes les calamités qui en dérivent, fait sans doute honneur aux hommes distingués qui essaient de percer les mystères de la nature; mais cette théorie n’est assise que sur des faits historiques contestables, et qui n ont pas subi un contrôle assez sévère. Ces circonstances peuvent et doivent, il est vrai, favoriser et aggraver cette maladie, mais elles sont incapables de l’engendrer. Bien des contrées qui n’ont jamais enfanté ce lléau sont placées dans un milieu social et hygiénique aussi affligeant <pie celui dans lequel se trouvent l’Égypte et
les côtes orientales et méridionales de la Méditerranée. On a renouvelé dans ces derniers temps, faute de meilleur argument, la vieille accusation portée déjà contre l’Égypte : « Vetustissimos Egyptios, in- « signi munditiæ et temperantiæ studio, simul con- « suetudine perungendorum mortuorum, pestem à « se removisse crédit Gatterer, quoniam Herodotus « eam ibi régnasse nullibi memorasset. » Mais la malpropreté plus grande et le défaut d’embaumement ne constituent qu’une simple hypothèse, qui laissera toujours beaucoup à désirer, et qui, d’ailleurs, n’est pas applicable à la peste noire, née au centre de l’Asie, à une distance considérable de l’Égypte, et dans une contrée différant, à tous égards, de cette province.
Ranger cette peste dans la grande famille des maladies paludéennes est une autre hypothèse plus acceptable sans doute, mais qui ne repose pas sur des bases plus solides; car il y a, en Europe, des plages aussi marécageuses qu’en Asie et en Afrique, qui n’ont jusqu’à ce jour donné naissance à aucune épidémie pestilentielle. Bien des auteurs anciens, je le sais, placent la genèse de la peste dans les lieux marécageux: « Palus tamen omnimodo vitanda est,
« præcipue quæ ab austro est vel occidente, et sic- « cari consuevit æstate, propter pestilentiam , vel « animalia inimica quæ générât1.
1 Pallad. Rutilius, De Re rustic., i, 7, p. 24, vol. ni, ed. Bip.
« Cum auræ matutinee cum sole oriente ad oppi- « dum pervenient, et iis ortre nebulae adjungentur,
« spiritusque bestiarum palustrium venenatos cum « nebula mixtos inhabitorum corpora flatus spar- « gent , efficient locum pestilentem . »
Cette opinion a été reproduite récemment avec un rare talent et avec les plus larges développements par le savant M. Roche, dans une de ses Lettres sur le choléra. Je viens de dire ce qu’il faut en penser.
La première de ces théories est renversée par un argument inflexible : je veux parler des épizooties, considérées, soit isolément, soit comme compagnes de la peste. En effet, les animaux ne connaissent ni la misère, ni le dénûment, ni les rudes privations; étrangers aux soucis, ils le sont également à 1 intempérance ; leur vie est égale et leur régime invariable ; ce sont toujours les verts pâturages et les ruisseaux
limpides :
Quid labor aut benefacta j uvant, quid vomere terras Invertisse graves ? atqui non Massica Baccbi Munera, non illis epulæ nocuere repostæ.
Frondibus et victu pascuntur simplicis herbæj Pocula sunt fontes liquidi, atque exercita cursu Flumina: nec somnos abrnmpit cura salubres*.
Comment expliquer alors les meurtrières épidémies qui les déciment?
1 Vitnmus, De Archit., cap. iv, p. 22, ed. Neap., fol.
1 Virgile, Géorg.
La science humaine n’en a pas encore découvert l’origine. 11 faut se résigner à confesser son ignorance , et reconnaître que la main des hommes est trop faible pour soulever le voile qui nous dérobe certains secrets de la nature.
Contentons-nous d’admettre d’une manière générale que les hommes et les animaux sont soumis à l’action de causes dont le principe réside dans le laboratoire occulte de l’univers -, que plusieurs continents ont leur pathogénésie comme ils ont leur flore, et que certaines contrées possèdent le triste privilège de recéler un ferment impur et inconnu, sous l’influence duquel des maladies spéciales font explosion.