‹ Histoire de la peste noire (1346-1350)Chapitre 12 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Caractères pathologiques et symptômes de la peste noire en Asie et en Afrique, par Deguignes. — Description des phénomènes de la peste de Constantinople, par l’ex-empereur Cantacuzène. — Comparaison avec les symptômes des principales pestes antérieures, telles que la peste d’Égine, d’Athènes, de l’armée carthaginoise et de Constantinople au Ve siècle de notre ère. — Procope etÉvagre. — Physionomie de la peste noire dans les îles de la Méditerranée, en Italie et en Espagne. — Boccace et Mattéo Villani. — Divergence d’opinions. — Tableau de la peste noire en Allemagne, par Frari. — De la peste noire en Pologne et en Russie, parDugloss et Schnurrer. — Histoire delà peste noire en France, par Gui de Chauliac, qui en est lui -même atteint. — Symptômes nouveaux et extraordinaires constatés par Chalin de Vinario. — Description complète des accidents donnée par ce médecin. — Symptomatologie poétique de Symon de Covino. — Signes avant-coureurs infaillibles observés par cet auteur. — Caractères de la peste noire en Angleterre, rapportés par Anl. Woodet Barnes. — La gangrène est le symptôme dominant en Norwège, en Suède et dans le Danemark, selon Torfœus et Pontanus. — La mort noire de Loccénius. — Les deux périodes de la peste noire. — Durée moyenne de l’épidémie dans chaque localité. — Point d’autopsie.

Si l’on consulte l’iiistoire des grandes pestes qui ont précédé la peste noire, on y rencontre déjà

quelques-uns des symptômes propres à cette dernière.

Ainsi, dans la description de la peste dÉgine, Ovide s’exprime ainsi :

Pervenit ad miseros damno graviore colonos

Pestis, et in magnæ dominatur ædibus urbis ;

Yiscera torrentur primo, flammæque latentis

Indicium rubor est, et duetus anhelitus ægre ;

Aspera lingua tumet, trepidisque arentia venis

Ora patent.

On voit ici les viscères embrasés par la fièvre, le feu des entrailles trahi au dehors par la rougeur de la peau , et les voies respiratoires obstruées par le gonflement et l’aridité de la langue.

Dans le poète Lucrèce, auquel nous devons la description en vers, d’après Ihucydide, de la peste d’Athènes qui régna 323 ans avant J.-C. , se trouve la poétique séméiologie suivante :

Principio caput incensum fervore gerebant

Et dupliees oculos suffusa luce rubentes;

Sudabant etiam fauces intrinsecus alro

Sanguine, et ulceribus vocis via septa coibat,

Atquc animi interpres manabat lingua cruore

Debilitala malis, motu gravis, aspera taclu.

Spiritus ore foras tetrum volvebat odorem.

Intolerabilibusque malis erat anxius angor.

Et simul ulceribus quasi inustis omne rubere

Corpus, ut est, per membra saeer dum diditur ignis ; Intima pars homini vero flagrabat ad ossa,

Flagrabat stomacho flamma, ut fornacibus intus.

Perturbata animi mens in mœrore, metuque,

Triste supercilium, furiosus vultus et acer.

Ulceribus tetris, et nigra profluvie al vi .

Corruptus sanguis plenis ex naribus ibat.

Profluvium porro cui tetri sanguinis acre Exierat, tamen in nervos haie morbus et artus Ibat, et in partes génitales corporis ipsas.

D’après les fragments qui précèdent , la peste d’Athènes nous montre la plupart des symptômes propres tà la peste noire, savoir : l’ardeur de la tête, l’injection des yeux, l’aspect sanguinolent de la gorge et de la langue , la putridité de l’haleine, une anxiété et des angoisses intolérables, un feu dévorant qui pénétrait les membres et l’estomac, des ulcères charbonneux et des hémorrhagies nasales et intestinales. Le dernier vers 11e nous permet guère de douter qu’il ne soit question de bubons.

Silius Italicus, dans la description qu’il donne de la peste qui détruisit l’armée carthaginoise, l’an 213 de notre ère , s’exprime ainsi :

Aspera pulmonem tussis quatit, et per anhela lgneus efflatur sitientum spiritus ora.

Unca nare jacent, saniesque immixta crnore Expuitur, membrisquc cutis tegit ossa peresis.

Heu dolor!

Succubuit medicina malis.

Dans l’histoire de la peste de Constantinople (342 ans av. J.-C.), Procope etÉvagre rapportent ce qui suit, d’après la traduction qui en a été donnée par Frari :

« Si raccoglie d’aile narrazioni di deiti autori ,

« che il contagio si appalesava comunemente per « certe alterazioni nelle funzioni del cervello , cioè « sogni spaventevoli, visioni di immaginazione ma- « lata, idee di terrore , irrefrenabile timor délia « morte, compassionevoli grida, agitazioni , smanie « a furori.

« Succedeva lafebbre, la quale talvolta appariva « cosi leggiera da trame in inganno anche gli este perti sulla qualità del pericolo.

« Per lo più al accesso délia febbre gli occbi « erano accesi, scintillant i , la facia gonfia, e la « gola infiammata. Si l’inûammagione délia gola « non cagionava prestamente la morte , il di ap- « presso o quai che altro dopo si manifestavano le « parotidi, i buboni aile ascelle, agi’ inguini, aile « cosce; comparivano dé carbonchi, owero, cosa « ancor più funesta , coprivasi il corpo di macchie « livide e nerastre; succedeva il delirio, la frenesia, « o il letargo, i vomiti di sangue, od altre emorra-

« gie, la diarrea, la gangrena, ed in breve ora la « morte.

« Quando i buboni venivano a suppurazione e « aprevansi soilecitamente , i malati miglioravano e « guarivano.

« Quasi tutti i malati morivano , e la maggior « parte ncl terzo giorno, o primo.

« Il male deludeva ogni soccorso dell’arte. I me- « dici non vi sape van che fare. Ogni loro pronos- « tico era fallace *. »

C’est bien là la peste, avec son horrible cortège et ses effroyables traits; rien n’y manque : nous y voyons la terreur, la crainte de la mort, la fureur, la scintillation et la férocité du regard, une fièvre dévorante, le gonflement et l’inflammation du visage et de la bouche; les bubons parotidiens, inguinaux, axillaires; les charbons, les pétéchies, les taches livides, les vomissements de sang, et d’autres hémorrhagies; la stupeur, la frénésie, la gangrène, et enfin la mort.

Cette peste de Constantinople est, si je ne me trompe, la première peste à bubons, bien caractérisée, qui ait été décrite par les historiens. Nous allons retrouver cette sombre physionomie dans la peste noire, mais avec des nuances qui ont varié dans les différentes contrées, et qui ne peuvent être bien appréciées qu’en les étudiant avec soin chez tous les peuples atteints par le fléau.

1 Frari, délia Peste, p. 267.

Bien que les témoignages fournis par ceux qui ont observé la peste noire n’aient pas tous les caractères d’authenticité désirable , cependant ces témoignages suffisent pour mettre la physionomie de kt maladie dans son véritable jour, et pour donner une juste et complète idée de ses symptômes.

Deguignes se borne à dire, relativement à la Chine et à l’Asie , (pie les pestiférés crachaient du

sans;.

La durée du lléau, lors de son apparition dans les contrées orientales, où il était visiblement encore à l’état naissant , était courte, et les symptômes annonçaient un profond bouleversement dans le système nerveux et vasculaire. Tout révélait un empoisonnement général et une complète décomposition des liquides. La maladie débutait par des hémorrhagies nasales ou pulmonaires, contre lesquelles toute médication était impuissante, et les malades, comme s’ils avaient été frappés par la foudre, suc-

combaient eu peu d instants. ^

A Constantinople , la peste ne frappait pas d’une manière uniforme; les uns mouraient presque suintement ou dans la journée, selon Cantacuzène ; les autres vivaient deux ou trois jours. Les malades étaient d’abord saisis par une fièvre tres-aigue; puis, le poison se portant à la tête , ils perdaient l’usage de la parole, devenaient insensibles a ce qui se passait autour d’eux , et semblaient absorbés par une profonde léthargie. « Quotquot autem buluum

« triduumve restassent , primum quidem fehrim « habebant acutissimam , et morbo caput inva- « dente, elingues et ad omnia quæ fièrent stupidi « reddebantur, ae velut somno profundo absorbent bantur » Si, par hasard, ils recouvraient l’intelligence, ils s’efforcaient de parler, mais c’était en vain, la langue restait immobile; ils ne proféraient que des sons inarticulés , et iis expiraient promptement. Quelquefois le mal, au lieu d’envahir la tète, attaquait les poumons ; alors les viscères s’enflammaient, on ressentait de vives douleurs dans la poitrine, les crachats étaient sanguinolents, et l’haleine devenait d’une fétidité repoussante. La gorge et la langue brûlées par un feu dévorant, étaient noires et gonflées de sang. Fauces et lingua colore exaruerant, nigræ et sufjusœ sanguine. On ne pouvait goûter un instant de sommeil , et les souffrances étaient atroces. Des abcès ou des ulcères, et des tumeurs tantôt grandes, tantôt petites, naissaient sur les bras, sous les aisselles, autour du cou , et quelquefois sur d’autres parties du corps. D’autres malades étaient couverts de taches noires, tantôt rares et de couleur foncée, tantôt nombreuses et de couleur terne. « In brachiis « supra et infra, non paucis item in maxillis, et qui- « busdam in aliis corporis partibus abscessus, sive « ulcéra, bis majora, illis minora existebant, et ni- « græ papulæ enascebantur, quibusdam velut atra « stigmata per totum corpus erumpebant, aliis ra-

1 Cantacuzène.

« riora magisque conspicua, aliis densiora et obs- « eu riora. »

Il importait peu que les malades fussent atteints de tous ces symptômes à la fois ou seulement de quelques-uns, ils périssaient également. Une tumeur, une tache suffisait pour décider la mort. Souvent de vastes abcès se déclaraient sur les cuisses ou sur les bras; on ouvrait ces abcès, et il en découlait un pus odorant, üès que la matière qui troublait l’organisme était ainsi rejetée au dehors, les malades recouvraient quelquefois la santé. Selon Dcguignes, les choses se passaient de même en Égypte. Là aussi, dit cet auteur, l’inflammation des poumons était prédominante et emportait rapidement les malades ; elle était accompagnée d’une ardeur dévorante et de crachements de sang; en outre, 1 haleine infecte des patients répandait le contage, qu aucun secours humain ne pouvait entraver.

Dans l’ile de Chypre, un grand nombre d'habitants moururent subitement comme s'ils eussent été foudroyés. A Florence, au rapport de Mattéo Yillani, certains malades, après avoir craché du sang, succombaient en deux ou trois heures : « Che comin- « ciavano a sputare sangue, c morivano chi di su-

« bito. »

C’était là le quatrième degré de la peste : c’était la peste que les modernes ont appelée foudroyante, sidérante.

Foccace , à cet égard , se trouve en contradiction

avec son compatriote; on se rappelle sans doute la première journée du Dcccnnéron, dans laquelle il est dit : «Elle (la pesle) n'agissait plus comme en Orient, où une hémorrhagie nasale était le signe d une mort inévitable; mais à l’aine ou sous les aisselles naissaient certaines tumeurs qui croissaient plus ou moins; ces tumeurs se nommaient vulgairement gavoccioli; elles apparaissaient indifféremment sur toutes les parties du corps. »

Plus tard, les symptômes changèrent; on vit des taches noires ou livides apparaître sur les bras , sur les cuisses et sur d’autres points de la surface du corps, tantôt grandes et rares, tantôt petites et nombreuses. Ces taches , ainsi que les tumeurs , étaient 1 indice certain d’une mort prochaine : « La « quali ta délia predetta infirmita a permutare in « macchie nere, o livide, le quali nelle braccia, e « per le cosce ed in ciascuna altra parte del corpo « apparivano a molti , a cui grandi , e rade , ed a « cui minute e spesse. »

Presque tous les malades périssaient deux otr trois jours après l’apparition des tumeurs ou des taches, la plupart sans éprouver aucun accès de fièvre.

J’ai consulté, avec une attention scrupuleuse, Mariana, Ortiz de Zuniga, Çurita et Ferreras, et je n’ai trouvé chez aucun de ces historiens le tableau symptomatique de la peste en ce qui concerne l’Espagne et les des Baléares. Malgré ce silence, rien n’empêche d’admettre que les phénomènes et les svmp-

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