‹ Histoire de la peste noire (1346-1350)Chapitre 13 sur 25 · IK · texte numérisé non relu

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tomes de la maladie étaient les mêmes dans ces dernières contrées.

La physionomie de la peste noire en Allemagne , en Autriche, en Hongrie , dans la Souabe et dans la Westphalie , a été rendue avec les plus vives couleurs par Frari.

« Le mal , dit ce célèbre médecin , débutait par une lassitude subite et accablante des membres inférieurs , par une débilité générale et par un mal de tète suivi du trouble des fonctions de T intelligence ; de cruels vomissements, qui se répétaient à chaque instant, étaient accompagnés d’ardeurs et d’angoisses dans la région précordiale, et d’un abattement extraordinaire. Le pouls était petit, contracté, d’autres fois plein, dur, Iréquent, intermittent , irrégulier : souvent le pouls ne donnait aucun indice de fièvre. A ces symptômes s’ajoutaient une diarrhée abondante qui emportait rapidement les malades , une tension prononcée dans 1 hypochondre, une

grande gêne dans la respiration, une toux incessante et sèche, des hémorrhagies, un délire bénéfique ou une torpeur léthargique.

« La peau se couvrait d exanthèmes rouges , livides ou noirs; des bubons s élevaient dans laine, aux aisselles , au cou, dans le dos , aux épaules, aux cuisses , et des charbons apparaissaient sur les autres parties du corps.

« Après cette période, de nouveaux symptômes se manifestèrent; la maladie s’annonçait le plus souvent

par des taches bleuâtres, noires, larges et rares ou petites et confluentes, qui couvraient d’abord les bras, le cou, et, de proche en proche, le reste du corps : c’était le présage d’une mort imminente.

« Les malades mouraient du premier au troisième jour, et quelquefois ils étaient, pour ainsi dire , foudroyés. Les jours les plus funestes étaient le premier, le troisième , le cinquième et enfin le septième. »

Suivant Frari , quand les bubons suppuraient abondamment, on pouvait concevoir quelque espoir de guérison.

« In GermanicU incomminciava per lô più da las- ‘« sezza improvvisa ad insolita degli arti inferiori, e « l’accompagnavano debolezza generale délia perce sona, dolor di testa, turbamento nelle funzioni del « cerebro , vomiti frequenti e crudeli , ardori i pre- « cordv, angoscia, languori straordinary, polsi de- « boli, contratti , altre vol te pieni , duri , frequenti , « intermittenti , irregolari , soventi volte in polso « non mostrava indizio di febbre; diarree copiose, « che troevano in breve ora a sfinimento e a morte « i malati, sussistante tensione gl’ ippocondrj ; dif- « ficoltà di respirare ; talvotta tosse ostinata ed « inane; emorragie, deliry, frenesia , torpore , « letargo.

« La pelle se copriva di esantemi rossi , lividi e « nerastri; agi’ inguini , aile ascelle , al collo , e in « altre parti comparivan buboni ; al collo, al dorso,

« fia le scapola , sulle cosce, e in altre parti de!

« corpo apparivan carbonchi.

« Qualque tempo dopo si osservô alcuna varia- « zione nei sintomi, il contagio enunciavasi il più « di sovento cou marchie livide o nere, che larghe « e rare presso gli uni, picciola e spessc piesso glè « altri comparivano, de principio in sulle biaccia, « e sulle cosce , poi sopra il resto délia persona , ad « erano indicio quasi ccrto de una xicina morte, e i « malati morivano par la più entro i primi , tri « giorni, c talora improvvisamente quasi colpiti de

« fulmine.

« Giorni più funesti erano il primo, il teizo, il « quinto , è finalmente il settimo. »

En Pologne , la peste noire revêtit deux, caractères différents : dans les premiers temps qui suivirent son invasion, la maladie se déclarait par une lièvre continue et des crachements de sang; ceux qui présentaient ce symptôme ne passaient pas le troisième jour. Plus tard, et pendant les derniers mois qui précédèrent son départ, elle débutait encore par une fièvre continue; mais cette fièvre 11e tardait pas à être suivie d’apostèmes et d’anthrax qui, le plus souvent, faisaient éruption sous les aisselles et aux aines ; les pestiférés , dans ce cas , succombaient vers le cinquième jour : « Duobus modis agitata : primus « quidem tendebatur duobus mensibus pei lebrem « continuam et sputum sanguinis , moriebanturque « patientes intra triduum ; secundus tendebatur

« quinque mensibus per febrem similiter conti- « nuam, apostemata et anthraces quæ in exterio- « ribus potissime sub ascellis et inguinibus erum- « pebant : qui patientes intra dies quinque extin- « guebant *. »

En Russie, contrée qui ne ressentit les effets du fléau que deux années après l’Europe méridionale , c’est-à-dire en 1350, la peste présenta néanmoins les mêmes symptômes, à savoir, les crachements de sang dans la première période , et l’éruption des bubons dans la deuxième. Des contemporains nationaux rapportent qu? la maladie s’annoncait constamment , dans la première période, par de l’âpreté , de la chaleur, et par des douleurs poignantes dans les épaules et dans le dos 2. Schnurrer dit que beaucoup de malades, d’un tempérament sanguin, s’occupaient encore de leurs affaires et tombaient morts en pleine rue; que d’autres malades, d’une constitution plus délicate , tombaient, avant de mourir, dans une extase pendant laquelle ils assuraient voir la magnificence de Dieu ; que non-seulement ils indiquaient d’une manière précise l’heure de leur mort, mais encore qu’ils désignaient ceux qui devaient mourir après eux , et que leur prophétie se réalisait toujours. Le même auteur ajoute qu’en Pologne, et surtout en Russie, la gangrène lut plus fréquente que dans les autres contrées , et que c’est à

* Dlugossii Historia polonica, iervol. in-fol., p. 1086.

2 Hecker, p. 32.

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cette circonstance particulière qu’il faut attribuer la dénomination de peste noire, de mort noire, qui fut donnée à la maladie .

En France, la peste noire eut d’abord trois degrés, trois périodes distinctes. Selon Mézerai, lors de 1 invasion de la maladie , les hommes étaient comme frappés de la foudre; ils tombaient pour ne plus se relever, et mouraient sur place , à table , dans les rues, dans les champs ou sur les chemins. Les deux autres périodes sont confusément décrites par cet historien.

Gui de Chauliac , de la Faculté de Montpellier, médecin du pape Clément VI, et l’une des globes de la médecine française , rapporte que l’épidémie se montra, surtout en Provence et dans le Languedoc, sous deux formes distinctes. Pendant les deux piemiers mois, elle débutait par une fièvre continue et. par un crachement de sang. Ceux qui étaient atteints mouraient le troisième jour de 1 invasion , quelquefois avant. Pendant les autres mois, le crachement de sang cessa , et fut remplacé par des tumeurs qui soulevaient les aines et les aisselles : dans cette période, les malades mouraient en cinq jours ; cette seconde phase ne fut pas moins contagieuse que la première.

« Et habuit duos modos. Primus fuit per duos « menses cum febre continua et sputo sanguinis, « et isti moriebantur intra très dies. Secundus fuit « per residuum temporis cum febre etiam cou-

« tinua etapostematibus et anthracibus in exteriori- « bus, potissime insubascellis et inguinibus; et mo- « riebantur intra quoique dies, et fuit tantæ contagio- « sitatis specialiter quæ fuit cura sputo sanguinis *. »

Cet illustre médecin fut lui-même atteint du fléau, et guérit après une longue suppuration de ses bubons: pareille issue se remarqua aussi chez plusieurs autres malades. Cette circonstance, tou t-à-fait exceptionnelle, fit croire à Schnurrer et à d’autres loimographes que la suppuration des bubons constituait un exutoire qui sauvait les jours du malade. L’observation a malheureusement démontré combien cette assertion était peu fondée.

Un contemporain de Gui de Chauliac, témoin comme lui de la peste noire, et comme lui auteur d’un traité sur cette épidémie, Raymond Chalin de Vinario, qui fut, à Avignon, médecin de Clément VI et de plusieurs autres papes, mentionne un symptôme qui, je crois, n’a pas été indiqué ailleurs, et qu’il appelle zona , cinctus, bande, ceinture : ce serait, d’après cet auteur, une espèce de nerf dur et solide, large de deux ou de quatre doigts, tantôt rouge, tantôt brun, souvent verdâtre ou de différentes couleurs, en forme d’arc-en-ciel, étendu en différents sens sur l’habitude du corps, se terminant ordinairement, à 1 une de ses extrémités, par un tubercule pestilentiel, et, à l’autre, par un charbon : « Pesti-

1 Guidonis de Cauliaco Chirurgia, édita anno 1 363 Venetiis,

1546, i h-fol., trac, ii, doct. u, cap. v.

« lentis morbi gravissimum symptoma est, zonam « v u 1 go nuncupant... a bubonibus et carbunculis « tanquam solidus quidam nervus in partem vicinarn « distentam ac veluti convulsione rigentem produ- « citur, puta brachium, vel tibiam, nunc rubens, « nunc fuscus, nunc obscurior, nunc virens, nunc « iridis colore, duos vel quatuor digitos latus. Hujus « summa, quæ desinit in emissarium, plerumque « tuberculum pestilens visitur; altero vero extremo « quod in propinquum membrum porrigitur, car- « bunculus1. »

Il n’est guère permis de voir dans ce symptôme qu’une lymphangite ou une angio-leucite, quelque chose enfin d’analogue aux cordes ou aux traînées farcineuses qui se dessinent sous la peau des animaux malades de la morve.

Chalin parle, en outre, d’affections de la gorge, et décrit plus amplement qu’aucun de ses contemporains les taches noires des pestiférés. Le premier de ces symptômes ne s’est présenté que dans un petit nombre de cas; il consistait en une affection carbonculaire du gosier, qui paraissait comme brûlé; la difculté d’avaler allait jusqu’à la suffocation. Les malades chez lesquels ce symptôme existait ne mouraient pas avant le sixième jour, quelquefois même ils allaient jusqu’au quatorzième.

Cet auteur cite encore les épistaxis, les liématu—

' Astruc, Hist. de la Faculté de Médecine de Montpellier, p. 180. — Hecker, p. 40.

ries, et des flux de sang par les intestins, qui tuaient les patients en un ou deux jours.

Symon de Covino, qui observa le fléau sur plusieurs points et à différents intervalles, s’exprime ainsi :

Et vomit et revomit 1 saniem quæ, viscera tangens,

Corporis humores corrumpit, et intima ventris Intestina rapit, et viscera sentibus urget.

Nascitur inde dolor ignitus in inguine sæpe,

Sæpe sub asseribus, vel per præcordia serpit,

Pestiferæquc febres rapiunt vitalia membra;

Cor simul et pulmo totaliter inficiuntur;

Spiritns arteriæ naturaque virus abhorrent ;

Inde ruit subito virtus humana, nec ultra Hanc peslcm posset nisi paucis ferre diebus.

On voit, d’après ce qui précède, qu’il y eut des contrées où le mal débutait par des vomissements de matières putrides et par de poignantes douleurs d’entrailles. Une chaleur brûlante, signe précurseur des bubons, se faisait ensuite sentir dans l’aine ou les aisselles; le cœur et le poumon étaient opprimés sous le poison, et le malade s’éteignait en peu de jours.

L’extrême pâleur du visage est une circonstance prodromique qui ne s'est manifestée que dans quelques localités, et qui n'a été signalée que par Symon de Covino. Avant le jour fatal, dit-il, la mort paraissait assise sur le visage. Voici, du reste, en quels termes il décrit ce phénomène :

1 Le poète parle ici de Junon qu’il considère, ainsi qu’il a été dit plus haut, comme la déesse de la peste.

Pancis exinde diebus

Indicium pallor, et amarus anbelitus oris;

Pallcscit vultus, faciès rubicunda nigrescit :

Vix est anus ibi quia vultus palleat ejus.

In facie sola mulierum sive virorum,

Dira potest scriptura legi, casusque futurus

Mortis venluræ per pallida signa videri ;

Ante diem mors est in vultu visa sedere.

Aucun document n’indique le caractère extérieur que la peste noire prit en Belgique et en Hollande; les auteurs que j’ai cités gardent un silence complet à cet égard.

Comme à Avignon, le crachement de sang fut, en Angleterre, l'un des signes prodromiques de l'infection pestilentielle. Les malades chez lesquels ce caractère se manifestait, ou qui vomissaient le sang, mouraient, tantôt immédiatement, tantôt dans l’espace de douze heures : la mort survenait rarement au-delà du deuxième jour.

Les taches noires et la présence de bubons aux aines et aux aisselles étaient regardées comme des signes avant-coureurs d’une terminaison funeste; lorsque le corps entier en était couvert, on ne conservait aucun espoir de guérison. Vers la fin de l'épidémie, on essaya de percer, au moyen d'incisions, ces tumeurs qui rendaient une très-faible quantité de sanie putride, dont l’évacuation sauva un assez grand nombre de malades '.

1 Ant. Wood, liistoria et Antiquitates univcrsit. Oxoniens. Oxon., 1764, p. 172.

Barnes, qui nous a laissé une description fidèle et pittoresque de l’épidémie dans le royaume de la Grande-Bretagne , et qui a compulsé à cet effet les archives du XIVe siècle, décrit, ainsi qu il suit, les signes extérieurs de la maladie : « Knobs or swellings in the groin or under the armpits, called kernels, biles, blains, blisters, pimples, weallis or plaguessores '. »

La plupart des historiens de la Norwége, du Danemark et de la Suède se taisent sur les symptômes et les signes de la peste noire dans ces contrées. Mais, après avoir comparé attentivement les récits de ces différents auteurs, il est permis de supposer que ses phénomènes furent semblables à ceux qu’elle présenta un an plus tard en Bussie.

En elïet, Torfœus, après avoir dit que la population norvégienne avait péri presque tout entière, ajoute que les effets de cette maladie la firent nommer la mort noire : « Vulgo ab ejjcclu atram mortem vocitabant'1 2 . » Pontanus s’est exprimé en termes identiques relativement au Danemark3.

Loccénius, historien suédois, dit que cette épidémie fut appelée, dans le langage du pays, la mort dense , ou la mort noire , soit parce qu’elle donnait lieu à d’incessantes funérailles, soit parce que les corps des malades et les cadavres des décédés s’en-

1 la Hecker.

2 Torfœi Hist. rerum N’orwegicaruni.

3 Rerum Danicarum hist., auct. Pontano.

fiaient et devenaient noirs, comme s’ils eussent été empoisonnés. « Unde quod densaret fanera, vel, ut alii volant, qaod intumescerent œgrotorum et de functorum corpora, ceu veneno infecta, densa velnigra mors sermone patrio dicta est '. »

Ces citations prouvent d’une manière suffisante que, dans ces climats, le symptôme dominant de la peste était la gangrène ou le charbon.

11 résulte également de la comparaison attentive des symptômes de la peste noire dans les divers lieux, qu’à l’exception peut-être des contrées centrales de l’Asie, cette terrible maladie s’est divisée en deux périodes bien tranchées. La première, la plus courte, mais aussi la plus meurtrière, avait pour caractère une sidération ou une fièvre dévorante, accompagnée de crachements de sang et d’autres hémorrhagies dues à la décomposition toxique de ce liquide. La deuxième, exempte de ces désolants symptômes, se signalait par l’apparition de bubons et de charbons, et revêtait la forme gangréneuse, notamment sous les latitudes septentrionales.

J’ai démontré, à l’aide de l’histoire, que la peste noire avait sévi sur l’humanité pendant quatre ans environ, et que, dans presque toutes les localités infectées par elle, son séjour, comme il arrive à la plupart des grandes épidémies, avait oscillé entre deux et six mois, Il ne me reste plus qu’à parler des né-

1 I.occcnii Revum Suecicarum historia.

cropsies, mais c’est une lacune que je ne puis combler: dans ces temps d’ignorance, l’anatomie pathologique était encore à naître ; la superstition s’opposait à l’ouverture des corps, et les préjugés religieux du siècle interdisaient et condamnaient les investigations cadavériques.

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