‹ Histoire de la peste noire (1346-1350)Chapitre 2 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La peste noire. — Causes de celte appellation. — Date de la naissance de la peste noire. — Son berceau. — Synonymes. — Le Ivathay et sa circonscription. — Les missionnaires et les savants voyageurs des XIIIe, XIVe et XVe siècles. — Malte-Brun. — L’empereur Chun-ti. — Intrigues sanglantes de sa cour. — Horrible famine. — Bouleversement de la nature. — Convulsion du globe en Chine. — Révolutions atmosphériques. — Sécheresse. — Pluies diluviales et inondations. — Lac improvisé. — Renversements de montagnes. — La comète noire. — Lettre de M. Mauvais, de l’observatoire de Paris, à l’auteur. — Légions de sauterelles. — Effrayant météore. — Les annales chinoises. — Les légendes orientales et les Sagas. — Destruction de cent lieues de terrain. — Départ de la peste noire de la Chine. — Son itinéraire. — Les trois routes qu’elle suit pour se répandre dans les autres contrées de l’Asie. — La mer Noire, la Bulgarie et les Tartarcs du Kapschack. — Hérat, la mer Caspienne, la Petite-Arménie, Césarée, Antioche et l’Asie Mineure. — L’Euphrate, Bagdad et l’Arabie. — Destruction de plusieurs villes du Turkestan. — Désastres épouvantables à Alep, à Bagdad, à Naplouze, à Damas, à Jérusalem, à Ramla, à Ghaza, ii Marédin, à Krak et à Saphad. — Dé-

population de la Tartarie, de l’Inde, de la Mésopotamie, et de la Syrie. — 37 millions de victimes. — Apparition de la peste noire en Afrique. — Barca, Alexandrie, le Caire. — Les animaux malades. — La peste Noire à Taroudgia et à Démenhour. — Étrange phénomène observé à Mahalla.

De Ions les fléaux qui ont affligé l’humanité depuis l’origine du monde, la peste noire est incontestablement le plus terrible qu’on puisse citer. A ce mot seul, le souvenir de toutes les autres épidémies s'efface, et la pensée recule d’effroi devant le nombre incalculable des victimes.

C’est un bien sombre tableau à présenter que celui des ravages de cette affreuse maladie, et en songeant que pour écrire son histoire il me faut entrer dans les détails les plus lugubres, mon cœur est saisi d’horreur, et ma plume tremblante s’échappe de ma main. Cependant, le désir de combler une lacune dans l’histoire, et l’espoir d’éveiller l’intérêt public par cet émouvant récit, relèvent mon courage abattu.

Je commence.

Le peste noire a plusieurs synonymes lugubres : on l’appelle mortalcga grande *, pestis alrocissima, la peste épouvantable , la grande peste , anguinal gia \ la mort dense, la mort noire , la mort. C’est

1 Matth. de Griffonîbus, apud Murator. Script, rerum Italie., t. xviii, p. JG7.

- And. Gvatiol. Discorso di peste. Venet., 1370. in-{°.

elle qu’on désigne encore sous le nom de peste de Florence.

Les auteurs sont partagés sur les causes qui lui ont valu l’épithète de noire.

Loccénius, dans son Histoire de la Suède ', dit que cette peste a été ainsi appelée en raison des incessantes funérailles et du deuil continuel auxquels elle donnait lieu, quod densaret fanera.

Un grand maître en astrologie, Zaëlle, cité par Giovano Villani, historien de Florence, prétend que c’est parce que son invasion fut précédée de l’apparition qui eut lieu, au mois d’août 1346, dans le signe du Taureau , d’une comète noire née sous T influence de Saturne. « Ncl detto anno{ 1346) delmese d’agosto, apparve in cielo la Stella cometa , che si chiama negra nel segno del Tanro a gradi 16. »

Certains écrivains pensent qu’elle doit cette qualification à la prodigieuse quantité d’anthracites, de pierres noires qui existaient dans la contrée où elle a pris naissance.

Selon Plan Carpin, c’est parce qu’elle a exercé ses premiers ravages sur les Sarrazins noirs qui habitaient le continent d’Asie, au milieu de tribus sauvages.

D’autres attribuent cette dénomination à la présence sur la peau de disques livides, de taches gangréneuses, et à la carbonisation de la langue et de la gorge.

1 Loccenii Histor. Succan., I. m, p. KM.

Enfin, il y a dos auteurs qui veulent qu'elle ait reçu cette appellation parce que les corps des pestiférés prenaient une couleur noire immédiatement après l’extinction de la vie.

De toutes les explications qui précèdent, les deux dernières me paraissent les plus plausibles.

J’ai mis une grande persévérance à chercher à travers la nuit du moyen âge le fil qui devait me conduire jusqu’au berceau de la peste noire.

Pour y parvenir, j’ai fait une étude comparative de la géographie de cette époque avec la géographie moderne : la première me présentait des incertitudes que je n’ai pu dissiper qu’à l’aide des lumières de la seconde. En effet, depuis les XIIIe, XIVe et XVe siècles, époque à laquelle on parcourait librement les contrées où naquit le fléau, contrées aujourd’hui fermées au voyageur européen, combien de villes ont changé de nom ou disparu, combien de nations se sont éteintes, combien de champs déserts et couverts de ronces se sont enrichis des dons de la nature, et que de métamorphoses géographiques 1 !

Je devais tenir compte de ces grandes mutations pour retrouver le lieu de naissance de la maladie.

Malte-Brun m a fourni les guides nombreux et fidèles qui m’ont dirigé dans cette route obscure. Ce sont de pieux missionnaires traversant d’immenses solitudes, et portant avec eux l’image d’une sainte religion dont ils enseignaient aux infidèles le dogme

1 Malte-Brun, t. v, p. 70.

consolateur : Nicolas Ascelin, Jean de Piano Carpin, Guillaume Rubruquis; ou d’intrépides voyageurs dévorés parl’ardeurde découvrir des contrées ignorées, tels que Marco-Polo, noble vénitien, et Rustigielo, son compagnon d’infortune; au XIYe et au XYC siècle, Pégoletti, Odéric de Portenau, Mandeville, Josapliat Barbaro et Ruy Gonzalès de Clavijo.

Les voyages de Macartney, d’Amberst, de Timkowsky ; les savants mémoires d’Abel Rémusat et de Klaproth m’ont aussi indiqué la voie qui devait me conduire au but que je m’étais proposé.

Il résulte des renseignements puisés à ces sources fécondes que dans l’Asie centrale et au nord de la Chine il existait une contrée qui a porté le nom de Kathay jusqu’au milieu du XYIP siècle. Le Kathay se divisait en Kathay blanc ou libre, et en Kathay tributaire et noir, en raison de la grande quantité d’anthracites qu’on y rencontrait.

Le Kathay, dont le nom, dans la langue tartare, signifie montagnes désertes, comprenait la Mongolie au nord de la Chine, et le Tangout, la Dzoungarie à l’ouest de la Mongolie et le pays des Kirghises ; la petite Boukarie, ou le Turkestan oriental; enfin, au milieu de ces contrées, le désert de Cobi

Marco-Polo qui, pendant vingt-six ans, parcourut l’Asie dont il créa la géographie, et que Malte- Brun appelle le Humboldt du XIIIe siècle, fait encore

1 Malte-Brun, t. v, p. 77.

entrer dans les provinces du Katliay le Bengale, la côte de Malabar et le Pégou.

L’aire du Katliay comprenait donc d’immenses contrées ; c’est dans ce pays que la peste noire est née. Le choléra, après avoir mis quatre ans pour dévaster l’Inde et pour traverser la Perse et la mer Caspienne, errait pendant deux autres années sur les limites occidentales de l’Indoustan ; rapide comme la foudre, au contraire, la peste noire ravageait en onze mois ces vastes pays.

La peste noire éclata sous le règne de l’empereur Chun-ti ; les historiens du Céleste-Empire racontent, - dans leur superstition puérile, si Ton en croit Gaubil, que ce prince, livré aux excès d une débauche crapuleuse, avait attiré par ses débordements les plus grands malheurs sur son peuple.

Outre les intrigues sanglantes et les massacres de palais, la famine avait été si horrible, qu’on avait été réduit à la dure extrémité de vivre de chair humaine. Les mêmes historiens prétendent que les inondations, les tremblements de terre, les perturbations dans le cours des astres, enfin que toutes les calamités de la nature, qui étaient venues fondre sur ces tristes contrées, étaient autant d'indices témoignant de l'indignation du ciel contre ce lâche et impudique monarque , dont les États avaient ensuite été frappés d’une peste qui avait donné la mort à plus de treize millions de personnes.

Des navigateurs génois, amis du merveilleux et

admirateurs naïfs des légendes orientales et des Sagas écrits avec la simplicité d’Hérodote , de retour dans leur patrie , firent , de leur côté , les récits les plus extraordinaires des événements qui avaient précédé l’enfantement du fléau : ils disaient que des flammes sorties de la terre ou descendues du ciel avaient dévoré , en 1346 , en Asie , les hommes , les animaux, les pierres et le sol; qu’elles s’étaient étendues dans le pays pendant quinze jours , et que tous les êtres animés qui n’avaient pas pris la fuite, avaient péri ; que la terre avait été ébranlée par de violentes secousses ; qu’il était tombé , au milieu d’une pluie épaisse, de grands vers noirs, munis de huit pattes et d’une queue , les uns vivants , les autres morts; que beaucoup d’habitants, frappés d’épouvante , s’étaient convertis à la foi chrétienne ; qu’à La Mecque, il était tombé une pluie de sang qui avait détruit le temple de Mahomet et dégradé son tombeau» Ils allèrent plus loin encore, car ils racontèrent que des femmes, devenues furieuses, s’étaient entre-dévorées, et que les hommes et les animaux avaient été métamorphosés en statues

Quant à la comète noire dont j’ai déjà parlé , ils ajoutèrent qu’elle prédisait la mort des peuples, des rois , des potentats et une grande mortalité dans tous les pays où elle dominait. « La quale significa pure male , e morte cli re e di potenti , e in genere grande mortalita. »

1 Matteo Villani, t. xiv, p. 9.

En retranchant de ces récits ce qu’ils renferment de fabuleux et d’extravagant, on arrive à posséder des documents positifs et d’une incontestable vérité. « 11 est certain, dit Malte-Brun, qu’il existe des volcans dans les montagnes de l’Asie centrale, surtout dans la partie la plus haute de la gigantesque chaîne de l’Hymalaya anciens monts d’Imaüs). Dans la partie occidentale de ces montagnes, le pic Langour paraît être un volcan éteint; près de là, on voit un espace de plus de cent lieues qui est couvert de cendres volantes; si l’on y jette la moindre chose, selon M. Timkowsky, la flamme éclate et consume tout en un clin d’œil ; quand on y lance une pierre, on en voit sortir une lueur fumeuse : on appelle ce lieu la plaine enflammée. »

Ne pourrait-on pas, raisonnablement, expliquer ces circonstances géographiques par les grandes révolutions météorologiques qui ont désolé l’Asie en 1346?

Si l’on était d’abord tenté de repousser cette supposition , on serait bientôt forcé de l’adopter en lisant, les Annales Chinoises, dans lesquelles on trouve ce qui suit: «En 1346, tremblement de terre dans le Chan-Tong, à la seconde lune; grande famine dans le Chan-Si, à la cinquième lune; ensuite, grands débordements à la huitième lune. En 1347 , tremblement de terre dans le Chan-Tong; on entendit un bruit comme celui du tonnerre. A Tonc-Pincr à la troisième lune , autre tremblement de terre

DE LA PESTE NOIRE. U

pendant lequel les eaux se gonflèrent et furent trèsagitées ; il y eut une grande sécheresse dans le Ilo- Tong , et il périt beaucoup de inonde. La Chine ne fut plus exposée à cette série de fléaux pendant quelques années; la peste, qui en fut la suite, ravageait le reste du monde. »

Il n’est donc pas douteux que la naissance de la peste noire a été précédée de bouleversements profonds dans l’organisme du monde, bouleversements sur lesquels nous possédons des renseignements dignes de foi. La terre, depuis la Chine jusqu'à la mer Atlantique , était ébranlée dans ses entrailles, et l’atmosphère, agitée par d’horribles convulsions , menaçait de son influence mortelle tout ce qui était doué de la vie '.

C’est en l’an 1333 que s’ouvre la série de ces profondes perturbations. Une sécheresse extraordinaire, accompagnée de disette, s’étendit sur les pays arrosés parles rivières Kiang et Hoai; elle fut suivie de pluies si considérables que, selon la tradition , plus de quatre cent mille personnes périrent par les eaux, tant à Kingsai, alors capitale de l’empire, qu’aux environs ; la montagne Tsinchéau croula , et il se fit de larges crevasses dans la terre.

L’année suivante (1334), Canton et les pays contigus étaient aussi ravagés par les inondations, tandis que dans le Tche, après une sécheresse sans

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