‹ Histoire de la peste noire (1346-1350)Chapitre 3 sur 25 · U HISTOIRE · texte numérisé non relu

U HISTOIRE

exemple , ii se déclara une épidémie qui donna la iiioit a environ cinq millions d habitants. Quelques mois plus tard, un tremblement de terre eut lieu à Kingsai , et par suite de 1 éboulement de la montagne Ki-Ming-Chan, un lac de plus de cent lieues de tour se forma ; ce cataclysme causa la mort de plusieurs milliers d’hommes.

A llou-Kouang et à Honan , la sécheresse dura cinq mois, et des essaims innomblables de sautei elles déduisirent toute végétation. Dès les temps les plus reculés , les sauterelles avaient déjà précédé de semblables calamités. En effet, Pline nous apprend que dans plusieurs contrées de la Grèce des lois de police obligèrent à poursuivre ces animaux chaque année, à trois époques différentes. Dans Pile de Lemnos, ii existait également une loi qui prescrivait aux habitants d’apporter chaque année aux magistrats une certaine quantité de sauterelles, dont

1 apparition excitait chez les anciens une grande terreur *.

Comme d ordinaire, la famine suivit immédiatement celte immense multitude d’insectes et fit périr, suivant les annales chinoises, 4 millions d’hommes aux environs de Kiang, en 1337 ; des inondations, des légions d’insectes inconnus et un tremblement

de terre qui dura six jours, firent d’incroyables ravages.

A Vcntchcou, il y avait eu, en 1334, un tremble- 1 Mémorial de Chronologie, t. n.

ment de terre qui avait fait déborder la mer, et à Ki-Tschéou, on en avait ressenti plusieurs qui étaient accompagnés de mugissements souterrains. Enfin, un météore igné tomba en terre, détruisit tout dans un espace de cent lieues et empoisonna l’air à une grande distance. En 1338, on éprouva à Kingsai des oscillations profondes qui firent tressaillir la terre pendant dix jours. En 1339, la montagne Hong- Tschang croula, et cette chute fut suivie d’une inondation destructive. Dans les provinces de Pien-Tchéou et de Léang-Tchéou, sept villes furent englouties par une pluie diluvienne qui ne cessa qu’au bout de trois mois. Dès-lors, jusqu’en 1342, la Chine eut une succession non interrompue d’inondations et de famines.

Cependant, en 1347, ces calamités s’apaisèrent : mais, après avoir cessé dans l’empire chinois, elles se renouvelèrent en Syrie et en Égypte et plongèrent ces contrées dans la plus grande consternation'.

Quant à ce qui concerne la comète, il suffit d’interroger la ComélO(jraphie de Pingré, pour être convaincu de son existence à l’époque précisément indiquée; seulement, les savants de l’Institut de France et de l’Observatoire de Paris, que j’ai consultés à cet égard, sont loin d’être affirmatifs sur la cause qui lui a valu la qualification de noire, que, d’après Zaële, le Florentin Yillani lui impose dans son histoire : « Je

1 Deguignes, Histoire des Huns, des Turcs, des Mogols et des autres Tar tares, t. v, p. 220 et suiv.

liai rien trouvé, m écrivait, à la date du 18 octobic 1850, 1 un de nos plus célèbres astronomes, M. Mauvais, qui put éclairer la signification précise de cette singulière dénomination de comète noire ; la classe des comètes ainsi nommées comprenait-elle celles qui paraissent plus ternes et moins éclatantes

que les autres? C’est probable, mais ni M. Arago ni moi ne connaissons aucun ouvrage qui décide cette question ; je regrette vivement, malgré d’actives recherches, de ne pouvoir vous donner des renseignements plus circonstanciés sur Je sujet qui vous intéresse. »

Ouoi qu’il en soit, il ne reste pas moins démontré, je le répète, que la naissance de la peste noire a été annoncée en Orient par les plus sinistres événements. Nous verrons plus tard que des signes non moins alarmants ont précédé son passage dans toutes les contrées du monde.

La description des migrations de la peste noire sur les différents points du globe n’a pas été la partie la moins pénible de ce livre.

J ai consacré bien des heures à rechercher ses stations successives, et à redresser les erreurs commises à cet égard par les historiens.

L’explosion soudaine de cette maladie, la rapidité de sa marche et sa dissémination presque instantanée sur plusieurs contrées de la terre, ont hérissé ma tâche des plus grandes difficultés et m’ont tenu longtemps dans une anxieuse incertitude; mais,

après avoir noté scrupuleusement l’époque des invasions pour chaque pays, j’ai pu jalonner cet inextricable labyrinthe, déterminer un ordre de succession et recomposer l’itinéraire suivi par le fléau depuis son point de départ jusqu’au terme de son désastreux pèlerinage.

En quittant la Chine, où, comme je l’ai dit sur la loi de T historien arabe Aboulmahasen, elle avait donné la mort, en 1346 et en 1347, à 13 millions d’hommes, la peste noire se partagea en trois courants tracés par les routes du commerce.

La route septentrionale se dirigeait vers la mer Noire, en passant par la Bulgarie et le territoire des Tartares du Kapschack, pour atteindre Constantinople.

L’autre montait de l’Inde, à travers Hérat, pour se rendre aux villes situées sur la côte méridionale de la mer Caspienne, la Petite-Arménie, la Caramanie, Césarée, Antioche et l’Asie-Mineure.

Enfin, la plus méridionale, partant de l’Euphrate et de Bagdad, traversait l’Arabie, l’Égypte et conduisait aux rives septentrionales de l’Afrique.

Le courant septentrional mit trois mois à gagner les côtcsde la mer Noire ; les villes duTurkestan qu'il traversa et détruisit sont : Gcnd, Khagend, Fariah, Isligiad, Tharaz, Schalg, Caracoum et Tchighil

Celui du milieu voyagea plus lentement; il lui fallut cinq mois pour arriver à la mer Caspienne.

1 DMIerbelot, Bibliothèque orientale, in-f’, 1G97.

Trois mois suffirent au courant méridional pour atteindre le Caire *.

Les immenses contrées envahies furent presque entièrement dépeuplées. Lorsque la peste apparut dans la Caramanie et à Césarée , tous les habitants périrent; les Kurdes de ce pays, qui espéraient, en se réfugiant chez eux, échapper au fléau, ne trouvèrent que des lieux pestiférés et moururent. Le pays de Sis, ou la petite Arménie, devint littéralement un sépulcre, ainsi que le Tarfour, dont le roi succomba avec toute sa famille.

A Bagdad, les hommes mouraient après deux ou trois heures de souffrances; à Alep, 500 personnes périssaient journellement.

Dans la contrée de Damas, à Marédin, Saphad, Jérusalem, Krack, Naplouze et Banda, presque toute la population fut emportée. Le temps et les bras manquaient pour enterrer les morts : on poussait les cadavres dans les ravins et les fleuves.

Dans la lartarie, l’Inde, la Mésopotamie et la Syrie, les champs étaient jonchés, à plusieurs milles à la i onde, des corps de ceux qui avaient inutilement cherché leur salutdans la fuite ; les grandes routes ressemblaient à un champ de bataille, et l’on ne voyait plus que des morts dans les rues et les caravansérails.

A Ghaza, dans l’espace d’un mois, il périt 22 mille personnes. Les animaux eux-mêmes ne furent pas épargnés.

1 Reçu ignés, p. 28fi.

Enfin, on rapporta au pape Clément VI, à Avignon, que dans l’Asie (non compris la Chine), 24 millions d’hommes étaient devenus les victimes du fléau

A la première vue, les événements qui s’accomplirent dans le XIVe siècle pourraient faire paraître un peu suspecte l’exactitude de ces données. On peut se demander, par exemple, comment il eut été possible de faire de si grandes guerres, et comment l’Empire d’Orient put être renversé un siècle plus tard, s’il est vrai que tant d’hommes aient péri par la peste. Les gouvernements d’alors n’ayant pas fini dresser la statistique de leurs royaumes, il en résulte que l’élément indispensable pour évaluer la quantité de vies humaines moissonnées par la peste noire, nous fait complètement défaut ; déplus, les données traditionnelles sur le total de ces pertes sont si vagues, qu’elles ne fournissent que des conjectures et des probabilités. Néanmoins, ces rapports deviennent assez plausibles, si l’on tient compte de ce tait certain, que les palais des princes sont moins accessibles aux maladies contagieuses que les habitations de la multitude, et si l’on admet que la population des districts les moins maltraités dans ces graves circonstances a dû facilement combler les vides et réparer promptement les pertes les plus considérables.

1 Barnes, Histoire d'Édouard III, roi d’Angleterre, 1 vol. in-f'). i. ii, p. 434. — Knighton. — Hecker, p. 57.

Ln outre, il est bon de ne pas oublier que les contrées dévastées sont immenses et que la population en est innombrable. Je dois dire pourtant que les évaluations deviendront plus certaines et plus véridiques, quand je supputerai la mortalité dans les pays d'Europe

La fureur de la peste noire ne fut pas moindre en Egypte et en Afrique qu’en Asie et dans l’Inde ; sur les cotes d’Afrique, les animaux dont la chair devenait noire instantanément furent atteints de l’épidémie ; la maladie sévissait avec une rage égale depuis Barca jusqu’à Alexandrie; les maisons de celte ville furent fermées ; les oiseaux qui mangeaient les cadavres non inhumés, parce que le nombre en était trop grand, mouraient et augmentaient l’infection. Au Caire, où elle emporta plus de 15 mille personnes, on portait les morts sur des tables, sur des échelles, sur des portes, et on allait les jeter dans de grandes losses creusées pour les recevoir. La peste commença dans cette ville par les femmes et par les enfants; le sultan ordonna des prières publiques et se confina dans un de ses palais. Le mal débutait par un embrasement général du corps; on crachait le sang et 1 on mourait eu peu d instants. La promptitude de la mort était telle, qu’on n’avait pas le temps de recourir aux médecins.

I)u Caire et d’Alexandrie , la peste passa à Démenhour et à Taroudgia. A Mahalla, il ne resta

1 Hecker, p. 57.

plus de bras pour labourer les champs. Le soleil étant dans le signe de la Balance, il s’éleva, vers le milieu d’une nuit, un vent impétueux qui dura jusqu’au jour, et pendant deux heures, après le lever du soleil, il survint une obscurité si profonde que les hommes ne se voyaient pas les uns à côté des autres. Après qu’elle fut dissipée, les visages paraissaient tout jaunes : la mortalité redoubla encore après cet événement

On ne peut trouver d’autres renseignements sur l’Asie et l’Afrique; ces deux parties du monde manquent d’historiens : les annales de l’Asie ne commencent qu’avec les missions étrangères, et celles de l’Afrique ne vont pas au-delà du XVIe siècle.

Telle est l’ample moisson humaine que la peste noire fit sur la terre d’Orient et sur les plages africaines dans la deuxième moitié de la fatale année 1 3 4 G .

1 Dcguignes, loc. cit., 5, p. 223 et suiv. — Schnurrer, Chronik der Seuchen, 1er vol., p. 322 et suiv.

Page 1