M HISTOIRE
s’attache aux substances sèches et combustibles.
« Enfin, 1 épidémie acquit tant de violence qu’elle se communiqua non-seulement par la fréquentation des malades, mais encore par l'attouchement des vêtements ou de tout autre objet que les pestiférés avaient eux-mêmes louché.
« Une chose étonnante que je dois dire, que je n’oserais écrire si je ne l’avais vue ainsi que d’autres personnes, et que je n’aurais pas même crue, quoiqu’elle m’eût été rapportée par des gens dignes de foi, c’est que cette peste, contagieuse d’homme à homme, l’était encore de l’homme aux animaux, tellement qu’une chose ayant appartenu à un malade, tuait l’animal par lequel elle était touchée. J’ai vu, de mes propres yeux, un exemple de ce que j’a/ance : les haillons d’un pauvre homme mort de la peste ayant été jetés dans la rue, deux pourceaux vinrent à passer; ils s'approchèrent de ces haillons, les remuèrent d’abord avec leur groin , puis les saisirent avec les dents et les secouèrent de côté et d’autre; tout à coup, ces animaux, comme s’ils eussent été empoisonnés, firent quelques tours sur euxmêmes et tombèrent morts.
« Des faits semblables à celui que je viens de raconter, ou plus graves encore, effrayèrent ceux qui restaient vivants, et leur firent prendre la résolution inhumaine d’éviter et de fuir les malades ainsi que les objets touchés par ces derniers; en agissant ainsi, ils espéraient conserver la vie et la santé.
« Los uns pensaient que vivre sobrement et se garder de tout excès suffisait pour échapper au fléau; ils se réunissaient, vivaient séparés de toute autre société, et se renfermaient dans des maisons où ne se trouvait aucun pestiféré : là, ils se nourrissaient de viandes délicates et de vins exquis, gardaient une stricte continence, ne parlaient à aucun étranger, ne voulaient pas écouter les nouvelles du dehors, défendaient qu’on les entretint de morts ou de malades, et passaient joyeusement les journées à jouer, ou à faire de la musique.
« D’autres, au contraire, étaient d’avis qu’il n’y avait pas de remède plus certain contre un si grand mal que de se réjouir, de chanter à tous propos, d’aller çà et là, de satisfaire tous ses désirs, de rire et de se moquer des événements, et, ce qu’ils disaient, ils l’exécutaient. Jour et nuit, ils couraient d’une taverne à l’autre, vivaient sans règle et sans mesure, et, le plus souvent, ils parcouraient ainsi les maisons des autres dès qu’ils pensaient y trouver quelque chose qui fût à leur gré : ils pouvaient le faire sans difficulté, car chacun, comme s’il était arrivé au terme de la vie, laissait à l’abandon tout ce qu’il possédait. Aussi, la plupart des maisons étaient devenues communes, et les étrangers pouvaient en user comme les propriétaires.
« Toujours est-il qu’avec ces pensées matérielles on fuyait les malades autant qu’on le pouvait, et Florence était tellement affligée et misérable, que l’au-
torité vénérable des lois divines et humaines était presque anéantie; car les ministres et les officiels chargés de les faire respecter étaient ou morts ou malades, ou bien ils étaient demeurés isolés, sans serviteurs, et ne pouvaient remplir leur office. 11 en résultait que chacun faisait ce qu’il voulait.
«Quelques-uns avaient pris un milieu entre les deux manières de vivre ci-dessus décrites ; ils ne s’abstenaient pas de viande autant que les premiers, mais ils ne se livraient pas à l’ivresse et à d’autres dissolutions, comme les seconds : ils usaient de toutes choses, selon leur appétit, ne se renfermaient pas, et se promenaient en tenant à la main des herbes odoriférantes et des aromates dont ils respiraient le parfum; ils pensaient qu’il était salutaire de réconforter ainsi le cerveau, attendu que l’air paraissait être corrompu par les émanations putrides que répandaient les cadavres et les malades.
« D’autres, enfin, d’opinion plus inhumaine, quoique peut-être plus sure, disaient qu’il n'y avait meilleur remède contre la peste que de fuir les lieux infectés, et, d’après ce raisonnement, ne se souciant que d’eux-mêmes, hommes et femmes abandonnaient leur patrie, leurs parents, leurs maisons et leurs biens, pour se réfugier dans des villages éloignés, comme si la colère de Dieu, qui voulait punir l’iniquité des hommes eu leur envoyant la peste, ne devait s’appesantir que sur ceux qu’elle trouverait renfermés dans l’enceinte de la ville, ou bien que
clans la' cité il ne dût rester âme vivante, et que sa dernière heure fût sonnée.
« Malgré leur diversité d’opinion et de règle de
vie, ils ne moururent pas tous, mais ils n’échappèrent pas tous au fléau. Plusieurs d’entre eux tombèrent malades et périrent dans l’abandon dont ils avaient les premiers donné l’exemple.
« Oublions que les citoyens se fuyaient, que les voisins avaient rompu toutes relations, et que les parents ne se visitaient jamais. L’épouvante était entrée si avant dans le cœur des hommes, que le frère abandonnait son frère, la sœur son frère, et souvent la femme son mari; et, chose presque incroyable! les pères et les mères n’osaient visiter et assister leurs enfants, et les fuyaient comme s’ils eussent été des étrangers.
« Par ce moyen il ne resta plus aux malades d'autres ressources que la pitié des amis, et de ceux-là il y eut peu ( e di quesli fur pochi ), ou l’avarice des domestiques qui servaient par l’appât de salaires exorbitants, et qui, malgré cela, se rencontraient difficilement. Puis ces domestiques, hommes et femmes, étaient de grossière intelligence, et leur ministère ne consistait qu’à donner ce que demandait le malade, ou à le regarder mourir. Souvent, en rendant de tels services, ils périssaient eux-mêmes.
« L’abandon des voisins, des parents, et la difficulté de se procurer des serviteurs, donnèrent lieu à une coutume jusqu’alors inouïe : une femme belle.
jeune ou noble, qui tombait malade, se souciait fort peu d’avoir à son service un homme jeune ou autrement, et elle n’avait aucune bonté de lui montrer toutes les parties de son corps, comme elle l’eût fait à une personne de son sexe , dès que la maladie la contraignait à cette nécessité. 11 résulta de là que celles qui échappèrent à la mort furent, par aventure, moins honnêtes qu’auparavant. Enfin, un grand nombre de malades périrent faute de secours.
« La violence de la peste et le manque de remèdes convenables, que les malades ne pouvaient se procurer, amenèrent une si grande mortalité de jour et de nuit, que le récit de ce spectacle n’en était pas moins épouvantable que la vue.
« 11 devint nécessaire de changer certaines coutumes qui existaient à Florence. Les parentes et les voisines se réunissaient dans la maison du mort, et pleuraient avec les parents les plus proches. Devant la maison s’assemblaient les voisins et d’autres citoyens ; puis, selon le rang et la qualité du défunt, venait le clergé en grande pompe : le cercueil était porté sur les épaules, accompagné de torches et de chants jusqu’à l’église. Lorsque les ravages de la peste vinrent à s’accroître, toutes ces coutumes cessèrent, car les gens mouraient sans avoir beaucoup de femmes autour d’eux; d'autres périssaient sans témoins. Les plaintes et les larmes, qui n’étaient prodiguées que pour un petit nombre, étaient souvent remplacées par des rires et des chants joyeux.
DE LA DESTE NOIRE
Les femmes avaient parfaitement adopté eette coutume, et, dans l’intérêt de leur santé, elles avaient chassé loin d’elles les sentiments de pitié qui leur sont naturels.
« Les cadavres des citoyens les plus honorables étaient rarement accompagnés de plus de dix: à douze voisins; ils n’étaient plus portés sur les épaules de leurs amis, mais sur celles de certains fossoyeurs sortis de la lie du peuple, qui, pour gagner de l’argent, les transportaient en toute hâte à l’église la plus proche. Tantôt ces corps étaient suivis de cinq ou six clercs munis de quelques cierges, tantôt il n’y avait ni prêtres ni luminaires ; puis, sans se fatiguer à célébrer un trop long office, ouïes plaçait, à l’aide de ces fossoyeurs, dans la première fosse qui se trouvait vide.
« La misère du menu peuple, et même de la classe moyenne, était encore plus grande : en effet, soit par pauvreté, soit par espérance de se préserver du fléau, les gens du peuple restaient dans leurs logements et ne s’éloignaient pas du quartier qu’ils habitaient; aussi tombaient-ils malades par milliers. Privés de soins et de secours, ils périssaient presque tous. Beaucoup mouraient dans la rue; ceux qui mouraient seuls dans leurs maisons faisaient connaître leur trépas aux voisins par la fétidité de leurs cadavres; les voisins, par crainte de la corruption de l’air, plutôt que par charité pour les pestiférés, tiraient les corps morts de l’intérieur des maisons,
et, seuls, quand ils le pouvaient, ou à l’aide de certains porteurs, ils les déposaient sur le seuil des portes. Chaque matin on voyait une multitude innombrable de semblables expositions. Puis, on faisait venir des bières; souvent, faute de bières, on mettait les cadavres sur des tables; souvent aussi on entassait deux ou trois corps dans le même cercueil, le mari et la femme, ou trois frères, ou le père et son fils. Il est maintes fois arrivé que deux prêtres, allant chercher avec la croix un trépassé, se trouvaient suivis par trois ou quatre porteurs chargés de cercueils, et, au lieu d’un mort cà conduire à sa dernière demeure, les prêtres en avaient six, huit, et quelquefois davantage. On en était arrivé au point que l’on s’inquiétait de la mort des hommes aussi peu que l’on se soucie de la mort d’un animal.
« Les malheurs ordinaires qui dérivent du cours naturel des choses n’avaient pu apprendre aux sages à supporter patiemment l’adversité, mais la violence des maux qui régnaient avait enseigné non-seulement aux sages, mais encore aux hommes simples, à regarder avec indifférence les résultats du fléau.
« La terre sacrée ne pouvait contenir l’immense quantité de cadavres que l’on apportait dans les églises à chaque heure du jour. On fut contraint de creuser dans les cimetières de grandes fosses où l’on jetait les corps par centaines; on les rangeait côte à côte , comme des ballots de marchandises dans les navires; on les couvrait d’un peu de terre, et Ion
continuait ainsi à les placer, couche par couche, jusqu’à ce qu’on fût parvenu au niveau du sol.
« Afin de ne plus insister sur les diverses particularités des misères qui ont affligé Florence, je dirai que l’épidémie n’épargna point les villages d’alentour : je ne parle pas des châteaux, dont la position, sanitaire était entièrement semblable à celle de la ville. Les laboureurs pauvres périssaient avec leurs familles dans des chaumières isolées; les uns tombaient sur les chemins, les autres dans les champs, de jour et de nuit, et mouraient comme des bêtes.
« Les gens de la campagne étaient devenus aussi dissolus et aussi insouciants que les habitants de la ville. Au lieu de chercher à conserver les récoltes et le fruit de leurs travaux passés, ils s’efforcaient de consommer tout ce qu’ils avaient. Les bœufs, les brebis, les chèvres, les poules et même les chiens, erraient abandonnés dans les champs, oii les grains n’étaient pas coupés ; puis, comme des créatures raisonnables, quand ils s’étaient repus, ils revenaient sans berger, le soir, à la maison.
« Que dire de plus, sinon que la vengeance de Dieu fut telle, que, du mois de mars au mois de juillet, plus de 100 mille personnes moururent dans l’enceinte des murs de Florence? Parmi les victimes il faut distinguer l’historien Jean Yillani, et le célèbre médecin Gentilis de Foligno, qui succomba à Pérouse.
« Oh ! que de vastes palais, que de belles maisons,
que de nobles habitations pleines de nombreuses familles, de seigneurs et de dames, restèrent vides, sans qu’on pût y rencontrer ni maîtres ni serviteurs! Oh ! combien de lignées dignes de mémoire se sont trouvées éteintes! Que de fortunes, que d’immenses richesses se sont trouvées sans héritier! Combien de belles et élégantes dames, combien de vaillants et aimables jeunes gens, dont Hippocrate, Galien et Esculape lui-même auraient affirmé la bonne santé, dînaient avec leurs parents et leurs amis, puis, le soir , allaient souper dans l’autre monde avec leurs ancêtres!» Quanti valorosihuomini, qualité belle doue, quanti leggiadri giovani, U quali non chc al tri, ma Ippocrate, (l aliéna o Esculapio avrieno giudicali sanissimi , la matlina desirarono co’loro parenti, compagni, cd amici , clic poi la sera vegnenle, ap presso neH altro mondo cenarono con li loro passati !
L’assertion de Boceace relativement au chiffre de la mortalité à Floreuccest confirmée par N. Machiavel, qui dit que plus de 90 mille personnes y périrent : « Nel corso del quali tempo segui quella me morabile pestilenza da messer Giovanni Boccacio con tanta cloquenza celcbrata per la quale in Firenze più che nonanlasei mila anime mancarono' . »
Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l’insouciance , Boccace est le vrai frère de Froissard. Mais le conteur en dit plus ici que l’histo-
1 Istorie iiorentine de INic. Machuwelli, uic vol., p. 302.
rien. Le Décaméron, dans sa forme même, dans le passage du tragique au plaisant, ne représente que trop les jouissances égoïstes qui suivent les calamités : son prologue nous introduit par le funèbre vestibule de la peste de Florence, aux jolis jardins de Pampinéa, à celte vie joyeuse, oisive et oublieuse que mènent ses conteurs près de leurs belles maîtresses dans une sobre et discrète hygiène Machiavel, dans son livre sur la peste de 1527, a moins de ménagements. Nulle part l’auteur du Prince ne me semble plus froidement cruel ; il se prend d’amour et de galants propos dans une église en deuil. «On se revoit avec] surprise comme des revenants*, on se sait bon gré de vivre et de plaire: l’entremetteuse, c’est la mort. »
Je me bornerai à citer un court passage du livre de cet auteur d’après la traduction de M. J.-V. Périès, bien que ce passage ne se rattache qu’indirectement à la peste noire, antérieure de deux siècles à celle dont il va être question :
« Notre malheureuse Florence offre aujourd’hui un spectacle semblable à celui d’une ville que les infidèles auraient prise de vive force et ensuite abandonnée. Les boutiques sont fermées, les exercices suspendus et les lois mises en oubli. Aujourd’hui on apprend un vol, demain un meurtre. Chacun marche isolé. Un parent trouve-t-il un parent, un
1 Ilist. de France, par Michelet, vol. m, p. 342 et suiv.
frère un frère, une femme son mari? chacun s’éloigne au plus vite. Que dirai-je de plus? les pères et les mères repoussent leurs propres enfants et les délaissent. Les réunions qui avaient lieu dans les places publiques, pour converser d une manière honorable, et dans les marchés, pour l’utilité de la vie, n’offrent plus qu’un spectacle morne et affligeant. On n’entend que ces mots : un tel est mort, un tel est malade; celui-ci a fui, celui-là est enfermé chez lui; l’un est à l’hôpital, l’autre garde la chambre. La plupart s’occupent à chercher 1 origine du mal, et les uns disent : « Les astrologues nous menacent; » les autres : «Les prophètes l'ont prédit. » On se rappelle tous les prodiges qui ont eu lieu ; on attribue le mal à la nature du temps, on en accuse la qualité de l’air. »
Le premier mai, jour qui se célébrait ordinairement avec beaucoup de solennité à Florence, et pendant lequel les troupes étaient passées en revue et les magistrats entraient en fonctions, Machiavel s’étant, dirigé vers la place Sanln Croce , aperçut une troupe de fossoyeurs qui dansaient en rond en criant : Bien venue soit la peste, bien venue soit la peste ! C’était là leur bien venu soit le mois de mai, » dit avec horreur Machiavel'.
Il ne me reste plus, pour compléter F histoire de la peste de Florence , qu’à rapporter les documents
1 Mémorial de Chronologie, t. n, p. 8(52
précieux extraits de Maltéo Villani, qui a également écrit l’histoire de ce fléau.
« Le jugement que quelques hommes sages échappés à la mort portèrent sur différents sujets se trouve en défaut par suite de la corruption du cœur des pécheurs endurcis : ils pensaient que les hommes à qui Dieu avait fait la grâce de conserver la vie, après avoir vu l’extermination de leurs parents et de toutes les nations du globe, deviendraient humbles et vertueux; qu’ils ne se souilleraient d’aucune iniquité, et qu ils seraient pleins d’amour et de charité pour leur prochain. Mais, dès que la mortalité cessa, on s’aperçut du contraire, car les hommes, se trouvant peu nombreux et riches par suite des héritages qui leur étaient advenus, oublièrent le passé, et se livrèrent plus que jamais à une vie désordonnée. Vivant dans 1 oisiveté, ils se laissaient entraîner par le cours effréné de leurs passions; les festins, les tavernes, le jeu occupèrent tous leurs instants: ils se couvraient de vêtements étranges, ils adoptaient des modes inouïes et déshonnêtes. Le même peuple, hommes et femmes, se trouvant dans une abondance extraordinaire de toutes choses, refusait d’exercer aucune industrie; il voulait se nourrir des viandes les plus chères et les plus délicates; et lorsqu’un mariage avait lieu, on avait l’impudeur d’habiller les domestiques avec les robes des nobles dames mortes de la peste.
« Presque toute la ville prit part à cette vie dissolue
autant et plus que toutes les autres villes du monde; nulle part on ne chercha par une vie exemplaire à détourner la colère divine. On pensait que la main de Dieu était fatiguée : mais, selon les paroles du prophète Isaïe, la colère de Dieu n’est point apaisée; seulement, il se complaît dans la miséricorde, il use d’indulgence et châtie modérément pour engager les pécheurs à se convertir et à faire pénitence.
« On croyait que par suite de la mort de tant de créatures humaines on jouirait en abondance des produits de la terre ; mais l’indolence et l’égoïsme des hommes furent tels qu’il y eut une disette fort longue de toutes les denrées et des objets de première nécessité : certains pays éprouvèrent de terribles famines.
« On pensait aussi que le linge et les vêtements se vendraient à vil prix, tandis qu'ils doublèrent de valeur. La main-d’œuvre et la fabrication des diverses marchandises s’élevèrent à un taux inouï.
« Les débats , les querelles et les procès surgirent de toutes parts entre les habitants au sujet des héritages et des successions ; les tribunaux de Florence furent longtemps occupés à juger ces différends; il en résulta pour les citoyens de graves désagréments, d’énormes dépenses, et, contre l’opinion générale, la guerre et le scandale éclatèrent de nouveau sur toute la terre '.»
1 Istorie di Matteo Villani, vol. xiv, p. 15 et suit.
DE LA PESTE NOIRE. 4S
Les désastres de la belle et malheureuse Italie ont arraché des larmes sincères à d'autres historiens.
Écoutons d’abord les lamentations d’Oderic Raynold , que j’ai empruntées aux Annales ecclésiastiques dans lesquelles elles sont consignées : «L’an de Jésus-Christ 1348, frappé du fouet vengeur de la justice divine, l’Occident fit entendre un long cri de douleur. D'abord sévit une peste tellement cruelle que les villes furent converties en solitudes; le lléau exerça ses ravages chez toutes les nations , et cependant quelques contrées en proie aux calamités de la guerre ressentirent davantage encore les coups de la colère céleste.
«Dieu, dont la justice est toujours prête à punir le crime , permit que l’avarice des chrétiens remportât le digne salaire de leur commerce illicite avec les Sarrazins : la peste dont il avait frappé les païens vint de l’Orient pour punir les crimes de l’Occident. Le Dieu tout-puissant, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie, menace d’abord et frappe ensuite pour corriger et non pour perdre le genre humain. Voulant donc affliger l’espèce humaine de malheurs inouïs, il choisit d’abord, pour accomplir les terribles décrets de sa justice, les extrémités du monde, les vastes contrées de l’Orient. Déjà il avait frappé les Tartares et tous les peuples infidèles, lorsque, le 25 janvier 1348, un affreux tremblement ébranla la terre pendant une demiheure et jeta l’épouvante parmi les chrétiens. Bien-
tôt après, un fléau inconnu passa la mer, envahit le pays Vénitien , la Lombardie et la Toscane. Quelques pestiférés , venus de l’Orient , l’apportèrent dans ces contrées. Leur vue seule , leur contact ou le souffle de leur haleine étaient mortels. Outre que la contagion était incurable, il n’était pas possible de l’éviter : les habitations, les vêtements des malades suffisaient pour occasionner la mort. On vit expirer, frappés d’une mort subite, ceux qui touchaient les pestiférés , leur rendaient les derniers devoirs ou leur donnaient la sépulture. Une brebis malade communique son mal au troupeau tout entier. Ainsi, une seule personne succombant dans une maison, donnait la mort non-seulement à tous les membres de la famille, mais encore aux animaux domestiques.
« Les villes qui voulaient éviter le fléau défendaient leur entrée à tous les étrangers. Les marchands ne pouvaient plus trafiquer d’une ville à une autre. Partout on n’entendait que des gémissements et des soupirs arrachés par la douleur. Non audiebantur voccs, nisi heu ! dolores et planctus... Alors cessa la voix de l’époux et de l’épouse , le son de la cithare et les chants joyeux de la jeunesse. Les pestes qui éclatèrent au temps de Pharaon, de David, d’Ézéchias , ne sont rien en comparaison du fléau qui ravagea l’Italie : c’est à peine même si, au temps de Noé, Dieu, qui peut animer la pierre pour réparer les perles du genre humain, frappa de mort
autant d’hommes qu’il en périt à cette époque.
« Cinq États de la chrétienté étaient alors en proie aux fureurs de la guerre : on avait à combattre les Turcs sous les murs de Smyrne; le roi d’Angleterre avait pris les armes contre la France; l’Àpulie avait été envahie par le roi de Hongrie , et la Bavière par le roi de Bohême, devenu empereur.
« Affligé de tant de calamités à la fois , et sachant bien qu’il ne pouvait rien retrancher aux sévères desseins de Dieu, le peuple chrétien visitait les temples et cherchait des secours dans les prières, les jeûnes et les aumônes '. »
La description élégiaque et pieuse de Pétrarque , inconsolable de la perte de son amante, la belle Laure de Novès, emportée par la peste, se rapproche de celle qui précède. Après avoir dit que cette maladie avait fait autant de victimes que le déluge universel, ce poète continue en ces termes : « Déjà une année entière et une partie de la suivante se sont écoulées sans que j’aie rien fait ni rien dit qui soit digne d’un homme, tant étaient terribles et foudroyants les coups de la fortune ! En cela, un juge indulgent m’excusera peut-être, pour peu qu’il examine le motif de ma conduite. Ce motif a son importance , car je ne me rappellerai jamais sans verser des larmes cette année 1 348, qui nous ravit ce que nous avions de plus cher; la mort trancha de sa faux impitoyable la vie des créatures les plus adorables.
1 Raynoldi (Oderici), Annales Ecclesiastici, vie vol., p. .2.vi.
Aussi la postérité aura peine à croire qu’il fut un temps pendant lequel, sans les foudres du ciel, sans les feux terrestres, sans les guerres, l’univers entier fut dépeuplé sur toute sa surface.
« A-t-on jamais rien vu, rien entendu raconter de semblable? Dans quelles annales a-t-on jamais lu que les maisons étaient vides, les villes désertes, les campagnes incultes, les champs encombrés de cadavres , et que partout régnait une alïreuse solitude ? Quibus hoc unquam annalibus lectum est, vacuas domos, dereliclas urbes , squalida rura , arva codaveribus angusta, horrendam vaslamque loto orbe solitudinem?
« Consultez les historiens, ils gardent le silence; interrogez les médecins, ils sont glacés de terreur; adressez-vous aux philosophes , ils vous répondent par un geste négatif. La postérité pourra- 1 -elle croire à tant de malheurs , lorsque nous y croyons à peine , nous qui en avons été témoins , lorsque nous serions portés à regarder comme des songes ce que nous avons vu de nos propres yeux ?
« Après avoir parcouru la ville jonchée de morts , de retour dans nos maisons, nous les voyons dépouillées de ce que nous avions de plus cher, et c’est alors seulement que nous acquérons la triste conviction de notre malheur. Heureux nos arrière-petitsfils qui n’auront pas vu ces calamités, et qui peutêtre regarderont comme une fable le récit que nous en faisons !
« Tous ces malheurs, je l’avoue, nous les avons mérités, et de plus grands encore; nos ancêtres aussi les avaient mérités avant nous, et puissent nos descendants ne pas les mériter de même !
« O le plus juste des juges, quel signe éclatant de ferveur as-tu donc reçu dans ce temps de ta vengeance? Quid est ercjo, judicum justissime, quid est quod insigniter adeo in nostrum tempus ullionis luue fervor incubuit ? Pourquoi ne donnes-tu pas des exemples de tes châtiments à mesure que le crime se commet? Ceux qui nous ont précédés n’étaient pas moins coupables que nous, et c’est sur nous seulement que ton bras a frappé ; c’est sur nous seuls , je le répète , car, je ne crains pas de le répéter, les fléaux qui ont affligé les siècles passés, depuis l’époque à laquelle l’Arche fameuse porta sur la mer les faibles restes du genre humain, comparés aux calamités présentes, ne sont que des jeux et des fêtes paisibles. Est-il possible encore de leur comparer les guerres les plus terribles? Alors, du moins, on a sous la main une foule de remèdes, et, pour dernière ressource, les braves peuvent courir à la mort : il est consolant de bien mourir.
« A ce mal , pas de remède , pas de soulagement, et, pour comble de malheur, on n’en connaît ni les causes ni le principe. Nous expions donc non-seulement nos fautes, mais encore celles de nos pères. Sommes-nous plus mauvais qu’eux? Je n’en sais rien; mais j’ose affirmer que nous sommes plus mal-
bO
heureux. Ou bien est-il plus vrai de dire, comme l'ont soupçonné quelques beaux-esprits, que Dieu ne s’occupe pas des affaires des hommes? Loin de nous une pareille lolie ! Car, pour nous qui travaillons à la recherche de la vérité, que devons-nous penser de ceux qui prétendent que ce n est pas Dieu, mais la nature seule, qui veille sur nous, lorsque Sénèque accuse de la plus noire ingratitude ceux qui , par ce changement de nom , renient les bienfaits de Dieu, et, par un blasphème impie, refusent à la Majesté suprême les hommages qui lui sont dus?
« Oui, tu veilles sur nous et sur ce qui nous appartient, ô mon Dieu ! mais il ne nous est pas donné de savoir pourquoi, après tous les siècles passés, nous avons été jugés dignes de ressentir les coups terribles de ta colère. De ce que nous ne pouvons comprendre ta justice, tu n’en es pas moins juste, car il n’est donné à personne de sonder la profondeur de tes jugements; tu l'as rendue inaccessible à la pénétration humaine.
« Ou bien donc nous sommes plus méchants que tous ceux qui ont jamais existé (ce que je nierais volontiers, si je l'osais), ou les maux que nous éprouvons aujourd’hui nous préparent, en nous purifiant, à des biens futurs, ou, enfin, il ne nous est pas donné de connaître le motif pour lequel nous souffrons. Du reste, quelle que soit la cause de nos malheurs, quelque cachée qu’elle soit, les effets n’en sont que trop évidents. »
DE LA PESTE NOIRE. M
Pour clore le triste relevé des victimes que la peste noire fit dans les villes d’Italie, je dirai que Naples perdit 60 mille habitants. Le relevé des décès à Rome n’a été fait par aucun historien, parce que, d’après Frari, le chilfre en a été incalculable. « Romafu travagliata cïal contagio, e v ebbe perdita incalcolcibile *. »
Enfin, il est rapporté par Trithème ( Annales Hirsang) que dans l’Italie la moitié des habitants fut enlevée par le fléau. Cette épidémie de 1348 a gardé, dans l’histoire d Italie, le nom de peste de Florence, sans doute à cause des illustres victimes qu’elle fit dans cette ville, qui était alors le plus brillant foyer de la civilisation et des arts en Europe 2.
1 Frari, délia Peste, p. 296.
* Henri Martin, Hist. de France, vol. v, p. 438.