LE VIEUX CANTIQUE DES FLAGELLANTS
D’après l’édition de Masmann comparée avec le manuscrit, par M. le professeur Lachmann.
Qui son âme veut sauver Doit rendre et payer :
Ainsi son âme aura la paix,
Aide-nous en cela, ô notre Dieu!
Approchez ! vous, les repentants !
Fuyons l’enfer enflammé :
Lucifer est un méchant compagnon,
Car celui qu’il tient,
Il le rassasie de poix.
Si nous sommes sages, nous échapperons.
Marie! reine, viens à notre aide!
Pour nousfaire obtenir miséricorde auprès de ton Fils.
Jésus-Christ fut pris Et fut pendu à la croix;
Cette croix fut teinte de son sang,
Et nous pleurons son martyre et sa mort.
« Pécheur, comment veux-tu m’apaiser?
« Trois clous et une couronne d’épines,
« La sainte croix, une hallebarde, une blessure,
« Voilà, pécheur, ce que j’ai souffert pour toi ;
« Que veux-tu souffrir pour moi? »
Nous crions, Seigneur, à haute voix :
Accepte en échange notre culte,
Be liode uns vor der belle nod ;
Des bidde wi dich dor dinen dod.
Dor god vor gete wi unse blot,
Dat is uns tbo den suden guot.
Maria, muoter, koninginghe !
Dor dines leuen kindes minne,
Al unse nod si dir gbe klaghet ;
Des help uns, moter magbel reyne !
De erde beuet, och kleuen de steyne.
Lebe hertze ! du sait weyne.
Wir wenen trene mit den ogben.
Unde hebben des so guden louen,
Mit unsen sinnen unde mit liertzen :
Dor uns leyd Crist vil manigben smertzen.
Nu slaed wir sere Dor Cristus ere.
Dor god nu latet de sunde mere \
Dor god nu latet de sunde varcn,
Se wil sicb god ouer uns enbarmen.
Maria stund in grotzen noden Do se ire leue kint sa doden.
En svert dor ire sele snet.'
Sunder dat lu di wesen led!
In korter vrist God tornick ist.
Jésus wart gelauet mid gallen.
Des sole wi an en cruce vallen,
Er heuet uch mit uwen armen;
Dat sic God ouer uns enbarme !
Et garde-nous de la peine de l’enfer;
Nous t’en supplions au nom de ta mort.
Notre sang pour Dieu nous répandons,
Afin que pour nos péchés il fasse propitiation.
Marie ! mère , ô notre reine !
Pour l’amour de ton cher enfant,
Nous t’exposons toute notre misère;
Viens à notre aide, Vierge pure !
La terre tremble et les pierres se fendent. Mon cher cœur ! tu pleureras,
Nos yeux répandent des larmes.
Et gardons ainsi bien notre foi Tant par nos sens que par le cœur :
Pour nous Christ a enduré bien des souffrances.
Flagellons-nous maintenant Pour la gloire de Christ.
Pour l’amour de Dieu cessez de pécher ;
Pour l’amour de Dieu abandonnez le péché ,
Et Dieu de nous aura pitié.
Marie souffrit d’une grande peine, Lorsqu’elle vit mettre à mort son cher fils ;
Un glaive son âme traversa.
Pécheur ! que cela t’afflige !
Encore un peu de temps,
Et la colère de Dieu viendra.
Jésus de fiel fut abreuvé.
Prosternons-nous devant la croix,
Vos bras tendus vers lui élevés;
Que de nous Dieu ait pitié !
Jésus, dorch dine namen dry,
Nu make uns hir von sunde vry ! Jésus, dor dine wnden rod,
Be liod uns vor den gehen dod !
Dat he sende sinen geist.
Und uns dat kortelike leist !
De vrowe undc man ire tobreken, Dat wil God selven an en wreken :
Sveuel, pik und och de galle Dat gutet de duuel in se aile.
Vor war sint se des duuels spot;
Dor vor behode, uns lierre God !
De e de ist en reyne lcuen,
De had uns God selven gheuen,
Ich rade uch vrowen unde mannen Dor God gy solen houard annen ;
Des biddet uch de arme sele.
Dorch God, nu latet houard mere, Dor God nu latet houard varen,
So wil sich God ouer uns enbarmen.
Christus rep in hemelrike Sinen engelen al gelike :
De cristenheit wil mi entwichen ;
Des wil lan och se vor gaen.
Marie bat ire kint so sere Leue kint la se di boten !
Dat wil ich sceppen dat se moten Bekeren sich,
Des bidde ich dich !
O Jésus, par ton nom trois fois saint, De nos péchés affranchis-nous !
O Jésus ! par tes plaies sanglantes,
D’une mort subite préserve-nous !
Envoie-nous ton esprit,
Et qu’il nous aide promptement.
Mari et femme qui rompent l’alliance, De Dieu sentiront la vengeance :
Le soufre, la poix et le fiel Sur eux le diable versera.
Pour sûr le diable se moquera d’eux ; Préserve-nous-en, ô Seigneur Dieu !
Le mariage est une vie pure,
Par Dieu lui-même institué ;
Je vous engage donc, hommes et femmes D’abandonner la vanité que Dieu punira Écoutez le cri de votre âme.
Pour Dieu, quittez la vanité ;
Pour Dieu, la vanité abandonnez,
Et de nous Dieu aura pitié.
Ainsi Christ dans le ciel parla A tous ses anges en commun :
« La chrétienté veut se séparer de moi; a Soit, je la laisserai périr. »
Marie supplia tant son Fils :
Qu’ils l’expient, mon cher enfant ;
Qu’il me soit permis de faire Qu’ils se convertissent,
Je t’en supplie ! ! !
Gi logenere,
Gi meynen cd sverer,
Gi bichten reyne und lan de sunde uch ruwen So wil sicli God in uch vor nuwen.
Owe du arme wokerere !
Du bringest en lod up en punt ;
Dat senket din an der belle grunt.
Ir morder unde ir straten rouere !
Ir sint dem leuen gode un mere ;
Ir ne wilt uch ouer nomende barmen,
Des sin gy eweliken vor loren.
Were dusse bote nicht geworden;
De cristenheit wer gar vorsunden ;
De leyde duuel had se gebunden,
Maria had lost unsent bant.
Sunder ! ich saghe di leue mere,
Sunte Peter is portenere :
Wende dich an en, lie letset dicli in,
He bringhet dich vor de koninghin.
Leue lierre sunte Michahel !
Du bist en plegher aller sel ;
Be liode uns vor der belle nod,
Dat do dor dines sceppers dod.
Vous, menteurs,
Vous, parjures,
Confessez-vous de vos péchés, repentez-vous,
Et Dieu se renouvellera en vous.
Malheur à toi, usurier! misérable,
Qui d’une seule once a bientôt fait une livre,
Dans l’abîme de l’enfer elle t’enfoncera.
Et vous, meurtriers et brigands !
Devant Dieu vous ôtes en abomination ;
Puisque vous n’usez de miséricorde envers personne, A votre tour vous serez damnés pour l’éternité!
Si notre pénitence n’était intervenue,
La chrétienté eût disparu ;
Satan la tenait enchaînée,
Marie a délié nos chaînes.
Pécheur! je t’annonce la bonne nouvelle Que saint Pierre est portier du ciel :
Adresse-toi à lui, bientôt il te laissera entrer,
Et près de la Reine il t’introduira.
Mon cher Seigneur ! mon saint Michel!
Qui prends les âmes sous ta tutelle,
Sauve-nous des peines de l’enfer,
Par la mort de ton Créateur
La cérémonie de la flagellation est trop intéressante pour être passée sous silence.
« Deux fois par jour on faisait l’exercice de la pénitence. Le matin et le soir les frères partaient deux à deux au son des cloches et chantant des psaumes; arrivés au lieu de la flagellation, ils ôtaient leurs chaussures, et dépouillaient la partie supérieure de leur corps, ne conservant qu’une pièce d’habillement faite de toile et descendant depuis la ceinture jusqu’aux pieds ; cela fait, ils se disposaient en un vaste cercle, et se couchaient à terre dans différentes positions, dont chacune indiquait la nature du crime qu’avait commis le repentant. L’adultère se couchait la face sur la terre; le parjure se tenait couché sur le côté, et levait trois de ses doigts, etc.
« Tous étant ainsi placés, le maître approchait et les fouettait, l’un plus, l’autre moins, jusqu’à ce que finalement il donnât l’ordre de se relever en prononçant cette formule :
Lève-toi par la vertu de la souffrance pure,
Et garde-toi d'ajouter à tes péchés.
« Relevés de terre, ils continuaient l’opération de leur maître en se flagellant eux-mêmes , ce qu’ils faisaient en chantant des psaumes pour détourner le fléau, le tout accompagné de génuflexions et d’autres pratiques encore. Ils se glorifiaient aussi de leurs actes de pénitence, prétendant que le sang qui dé-
coulait de leurs blessures était mêlé à celui du Sauveur du monde.
« Pour terminer la scène, l’un d’eux se levait pour lire une lettre, soi-disant apportée du ciel par un angp dans l’église de Saint-Pierre, à Jérusalem. La lettre annonçait que le Christ était profondément affligé des péchés des hommes, et qu’il avait accordé àjrintercession de la sainte Vierge et des anges que tous ceux qui voyageraient pendant trente-quatre jours, et se flagelleraient, auraient part à la grâce de Dieu.
« Le mouvement que produisait parmi les fidèles le spectacle de ce qui vient d’être retracé, égalait ce qu’autrefois la découverte de la sainte lance avait opéré à Antioche , et lorsque quelque membre du clergé s’avisait de demander « qui est-ce qui avait scellé la lettre, » on lui répondait hardiment « que c’était celui-là même qui avait scellé l’Évangile*. »
Mais bientôt la corruption s’introduisit dans les bandes de ces pénitents ; des crimes se commettaient dans tous les lieux.
Quand les frères de la Croix publièrent qpe leurs pérégrinations de flagellants devaient durer et continuer pendant trente-quatre ans, et que beaucoup de leurs maîtres avaient sans doute résolu d’organiser une ligue permanente contre l’Église, ils étaient allés trop loin. 11 arriva, la même année, que l’indi-
1 Albert Argent., Chron. — L'abbé Boileau, ïlist. des Flagellants.
gnation universelle posa des bornes à leurs intrigues, si bien que les mesures sévères qu’adoptèrent l’empereur Charles IV et le pape Clément, qui lança contre eux une bulle le 20 octobre 1349 , purent facilement être mises à exécution.
Dès qu’ils n’excitèrent plus l’étonnement et l’admiration, qu’on ne les reçut plus au son des cloches, et qu’ils ne furent plus accueillis avec la vénération habituelle, ils disparurent, comme toutes les choses qui ne reposent que dans l’imagination humaine.
La Sorbonne, à Paris, ainsi que l’empereur Charles s’étaient déjà adressés au saint-siège pour la répression de leurs coupables et hérétiques excès, quand une centaine de ces frères, venant de Bâle, se présentèrent aux portes d’Avignon, demandant à être admis dans la ville : le pape, sans égard pour l'intercession de plusieurs cardinaux, leur interdit l’exercice public de leurs pratiques de pénitence qu'il n’avait point autorisé, et, sous peine d'excommunication, il ordonna qu’on cessât, par toute la chrétienté, de faire ces pèlerinages.
Philippe VI, s'appuyant sur une sentence de condamnation émanée de la Sorbonne, défendit aux frères de la Croix le territoire français. A la même époque, Manfred, roi de Sicile, les menaça de la peine de mort, et, dans les pays de l’est, plusieurs évêques leur opposèrent une résistance ouverte, entre autres Janussius de Gnesen, et Preeslaw de Breslaw, qui condamnèrent à mort un de leurs mai-
très, ancien vicaire, que l’on brûla publiquement, suivant la coutume barbare de ce temps.
En Westphalie, où naguère ils étaient entourés d’une si grande vénération, les frères de la Croix furent persécutés sans pitié Enfin, dans toutes les autres parties de l’Allemagne, on les poursuivit comme les auteurs de tous les maux.
Les processions de la confrérie des flagellants ont, sans contredit, largement contribué à la dissémination de la peste, et il n’est pas moins évident que le fanatisme obscur qui a donné naissance à cette secte a versé un poison nouveau dans l’esprit déjà abattu des populations \
Tout cela ne dépassait pas les limites d’un enthousiasme digne des temps barbares ; mais, ce qu’il y eut d’horrible, ce furent les persécutions exercéès dans la plupart des pays contre les juifs, avec une fureur plus grande encore que celle qui les a caractérisées au XIIe siècle, du temps des premières croisades.
Un fait bien reconnu et qui s’est reproduit en 1 832, à l’époque de la première invasion du choléra, c’est que, chaque fois qu’une épidémie éclate, le vulgaire attribue, avant tout, la mortalité au poison, et demande impérativement qu’on lui abandonne les malheureux qui sont l’objet de ses soupçons.
Il en fut de même à Athènes, quand les habitants du Péloponèse furent accusés, lors de la peste decetle
1 Chronique de Limbourg, p. 17.
* Hecker. — Mémorial de Chronologie, t. n.
ville, d’avoir empoisonné les sources et les fontaines. Au XIVe siècle, cette fureur populaire devait tomber sur les juifs, connus comme usuriers, et vivant en étrangers au milieu de la chrétienté, dont ils étaient les ennemis. Soupçonnés en tous lieux d’avoir empoisonné l’air et les fontaines, et regardés comme les seuls auteurs de cette effroyable mortalité parmi les chrétiens, ils furent poursuivis avec une cruauté impitoyable, et on ne leur laissa que l’alternative d’être ou abandonnés indistinctement à la merci d’une populace effrénée, ou condamnés par des juges sanguinaires, qui, avec toutes les formes de la légalité, les faisaient brûler vifs.
Cette persécution commença dans les mois de septembre et d’octobre 1348, et ce fut à Chillon, situé sur le lac de Genève, que la première instruction criminelle fut faite contre les juifs, accusés depuis longtemps par le peuple d’avoir empoisonné les sources.
Berne et Fribourg suivirent cet exemple au mois de janvier 1349. Soumis à la torture, et sous l’influence des plus atroces douleurs, les juifs s’avouèrent coupables du crime qui leur était imputé ; et comme il fut constaté qu’en effet on avait trouvé du poison dans une source à Zofîingen, ce fait devint une preuve suffisante pour convaincre le monde entier de leur culpabilité, et pour justifier la persécution dont ils allaient être victimes.
Déjà, durant l’automne de 1348, tous les peuples
avaient été saisis d’une panique terrible, causée par la supposition d’empoisonnement. En Allemagne surtout, on avait recouvert les fontaines de maçonnerie, pour les garantir, et pour empêcher que personne ne bût de leur eau ou ne l’employât pour la cuisson des aliments; c’est ce qui fit que, pendant longtemps, les habitants de beaucoup de villes et de villages n’usèrent d’autre eau que de celle de pluie ou de rivière. Les portes des villes étaient gardées avec le plus grand soin ; l'accès n’en était plus permis qu’aux personnes de confiance, et quand un citoyen était trouvé porteur de drogues que l’on supposait être du poison, on l’obligeait d’en avaler une partie.
Cet état de gêne et de privations, de défiance et de soupçon ne contribua pas peu à augmenter la haine qu’on portait déjà aux empoisonneurs supposés. Cette haine se traduisit souvent en émeutes populaires dans lesquelles s’échauffèrent les passions les plus sauvages. Le noble et l’homme du peuple firent serment d’anéantir les juifs par le fer et par le feu, et de les soustraire à leurs protecteurs, dont le nombre était cà la vérité si réduit, qu’on 11e comptait que très-peu de contrées en Allemagne où ce peuple infortuné ne fût pas regardé comme proscrit ou sacrifié.
La ville de Berne somma solennellement les villes de Bâle, Fribourg et Strasbourg de poursuivre les juifs comme empoisonneurs. Les bourgmestres et
les sénateurs essayèrent de résister à l’injonction; mais, à Bàle, la populace leur fit promettre avec serment de brûler les juifs, et de leur défendre la ville durant deux cents ans. Puis, ainsi que le peuple l’avait demandé, tous ceux de cette nation qui habitaient Bàle furent enfermés et brûlés dans une construction en bois élevée à cet effet. Il n’y eut ni procès ni jugement, et il est hors de doute qu’ils n’auraient rien gagné à comparaître devant des juges intimidés ou prévenus*.
Ces scènes se renouvelèrent à Fribourg peu de temps après. Une diète régulière fut tenue à Benleld, en Alsace, où les évêques, seigneurs et barons se réunirent avec les députés des villes et des comtés, pour se concerter sur la conduite à tenir à l’égard des juifs.
Dans ce congrès, les députés de Strasbourg tentèrent, sans le concours de l’évêque de cette ville, qui s’était fait connaître comme un des plus violents fanatiques, de parler en faveur des persécutés, disant qu’il n’y avait pas de plainte criminelle formulée contre eux; mais il fut répondu à leur généreux plaidoyer par cette simple question : Pourquoi avez-vous couvert les fontaines de votre ville?
Un décret sanguinaire fut rendu, et la vile populace, qui n’était que trop disposée à obéir à l’appel de la noblesse et du haut clergé, s’en lit l’exécuteur
1 Hist. de la prov. d’Alsace, par L. Laguille, p. 60 et suiv.
trop empressé1 . Partout où les juifs ne furent pas brûlés, ils furent exilés; alors, obligés d’errer de pays en pays, ils tombaient entre les mains des gens de la campagne, qui, dépourvus de tout sentiment d’humanité, et sans respect pour les lois, les persécutaient par le fer et par le feu*
A Spire, les juifs, poussés au désespoir, se réunirent dans leurs habitations et y mirent le feu, qui les consuma eux et leurs familles.
Le petit nombre de ceux qui échappèrent aux persécutions fut forcé de recevoir le baptême, pendant que les cadavres de leurs frères assassinés, jonchant les rues, étaient renfermés dans des tonneaux qu’on jetait ensuite dans les flots du Rhin, afin de prévenir l'infection de l'air. Défense fut faite à la populace de parcourir les ruines des maisons brûlées dans les quartiers des juifs, parce que le sénat se réservait de faire fouiller le sol jonché de ces débris, pour découvrir les trésors qu’on supposait y être cachés, et qu’on disait être très-considérables.
A Strasbourg, 2 mille juifs furent brûlés vifs dans l’enceinte de leur cimetière, sur lequel un vaste échafaud avait été dressé. On n’épargna que ceux qui firent la promesse d'embrasser le christianisme.
Des enfants, par leur extrême jeunesse, et quelques femmes, par leur rare beauté, ayant excité la
1 Albert. Argentinensis, p. 3b. — Kœnigshoven, p. 12.
compassion, furent arrachés à la mort. Ceux qui, au contraire, avaient essayé de se soustraire aux flammes par la fuite, furent impitoyablement assassinés dans les rues.
L’argent et les autres valeurs que possédaient ces infortunés furent remis entre les mains des moines, qui ne dédaignaient pas de les recevoir.
Ces cruautés se renouvelèrent pendant des mois entiers dans les différentes contrées du Rhin. Dans la seule ville de Mayence, 12 mille juifs furent également mis à mort. Les flagellants firent leur entrée dans cette ville au mois d’août, et, à cette occasion, les juifs et les chrétiens en étant venus aux mains, quelques-uns de ces derniers tombèrent dans la mêlée; mais les juifs furent bientôt convaincus de f inutilité de leur résistance, et de la supériorité croissante de leurs adversaires; perdant tout espoir de salut, ils incendièrent leurs propres maisons, et périrent avec leurs familles au milieu des flammes.
L’arrivée des flagellants en d’autres lieux occasionna aussi d’autres massacres, et comme partout la soif du sang allait de pair avec un prosélytisme effréné, les juifs furent, de leur côté, animés d’un zèle fanatique qui les poussa à mourir martyrs de la religion de leurs pères. Comment, du reste, leur eût-il été possible d’embrasser une religion dont les préceptes étaient aussi outrageusement violés?
A Eslingen, tous les juifs périrent au milieu des flammes de leur synagogue qu’ils avaient eux-mêmes
incendiée1. Souvent les mères, pour soustraire leurs enfants au baptême, les jetaient dans les flammes du bûcher, et se vouaient ensuite au même genre de mort2. Bref, tout ce que peuvent suggérer aux hommes d’atrocités l’avarice, le fanatisme, la vengeance et le désespoir, s’entr’aidant de la manière la plus horrible, fut mis impunément à exécution par toute l’Allemagne, l’Italie et la France durant l’année
Il semblait que la peste, loin de produire la douleur et le deuil, n’engendrait que les actions les plus infâmes. Le plus grand nombre de ceux qui, par leur rang et leur éducation, auraient dû élever la voix contre ces abominations, se mettaient à la tête de la populace qu’ils avaient soulevée, et la menaient au meurtre et au pillage.
Les juifs qui avaient cru sauver leur vie en se soumettant au baptême furent presque tous brûlés plus tard, car on ne continuait pas moins de les accuser d’empoisonner l’air et l’eau. Il y a plus, ceux qui, par pitié ou par l’appàt du gain, s’étaient déterminés à leur offrir leur protection, furent mis à la question et exécutés avec eux3.
Beaucoup de juifs qui avaient embrassé le catholicisme se repentirent de leur apostasie, retournè-
1 Spangenberg.
î Guill. de Nangis. — Dlugossii, Hist. pol.
3 Albert Argentinensis, in ibid.
rent à la foi qu'ils avaient reniée, et confirmèrent par la mort la religion de leurs pères*.
L’humanité et la sagesse dont Clément YI fit preuve alors méritent une mention honorable; malheureusement, le plus haut pouvoir ecclésiastique demeurait impuissant devant la fureur déchaînée du peuple. Le pape ne se contenta pas de protéger les juifs à Avignon, selon l’étendue de son pouvoir, mais il publia deux, bulles, dans lesquelles il les déclarait innocents, et exhortait, mais sans succès, tous les chrétiens à cesser des persécutions si mal fondées1 2.
L’empereur Charles IV fut également favorable aux juifs, et chercha à empêcher leur ruine partout où il le pouvait; mais il n’osa pas frapper leurs oppresseurs, et se vit lui-même obligé de céder à l’égoïsme des nobles de la Bohême, peu disposés à laisser échapper une occasion qui leur permettait de se délivrer de leurs créanciers juifs à l’aide d’un mandat impérial3.
Le duc Albert d’Autriche fut impuissant à protéger quelques centaines de ces malheureux qu’il avait renfermés, et que les habitants brûlèrent ensuite de la manière la plus barbare4.
Plusieurs princes et comtes, entre autres le palatin Ruprecht, qui leur vendirent leur protection pour
1 Spangenbcrg.
2 Raynald Oderic, Ann. ecclésiast.
3 Histor. landgrav. Thuring, in Pistor., vol. I, p. 948.
* Anonym. Leobiens., dans Pez.
de fortes sommes d’argent, furent, à cause de ce trafic, appelés maîtres-juifs.
Cette nation, persécutée partout, n’eut plus d’autre lieu de refuge que la lointaine Lithuanie, où Boleslas V, duc de Pologne, leur avait autrefois accordé la liberté de conscience.
Le roi Casimir-le-Grand, cédant aux instances d’Esther, favorite juive, les reçut également et leur accorda une protection durable *. C’est probablement pour ce motif que la Pologne est encore peuplée aujourd’hui d’un grand nombre de juifs qui, distingués par leur costume, ont, plus que toute autre nation de l’Europe, conservé les mœurs du moyen âge.
Si nous examinons maintenant les épouvantables accusations formulées contre les juifs, nous trouvons que, par toute l’Europe, on racontait qu'ils étaient en relation à Tolède avec des chefs secrets ; que ces chefs , aux ordres desquels ils obéissaient , leur avaient recommandé de fabriquer de la fausse monnaie et donné des conseils pour l’empoisonnement et le meurtre des enfants chrétiens1 2. On prétendait qu’ils recevaient leur poison, par la voie de mer, de contrées fort éloignées, ou bien qu’ils le tiraient d’araignées, de hiboux ou d'autres bêtes venimeuses; enfin, on assurait que ce secret, dans la crainte qu’il ne transpirât, n’avait été confié qu'aux plus riches d’entre eux et aux rabbins.
1 Basnage, Hist. clés Juifs; La Haye, 1716, t. îx.
2 Albert. Argentiuensis. — Hermann Gigas.
Il n’y avait probablement qu’un très-petit nombre de personnes qui n’ajoutassent pas foi aces extravagantes accusations comme bien fondées; les écrivains du XIVe siècle manifestent, en effet, souvent beaucoup d’aigreur contre les « empoisonneurs » , et trahissent ainsi les préjugés dont ces infortunés étaient victimes. La torture à l’aide de laquelle on avait, en Suisse, arraché les aveux de ces crimes imaginaires, fut, en d’autres lieux, appliquée dans le même but, et suivie des mêmes résultats. Plusieurs avouèrent, au milieu des tourments, qu’ils avaient reçu du poison en poudre, avec des ordres secrets venant de Tolède et apportés par des messagers déguisés. Il arriva également que des sacs, semblables à ceux dans lesquels les juifs étaient accusés d’enfermer leur poison, furent trouvés dans les sources; seulement, il n’était pas rare de découvrir que c’étaient les chrétiens qui les y avaient jetés, sans doute pour donner à leurs meurtres un prétexte et légitimer leur pillage. On n’ignore pas que de pareilles manœuvres furent pratiquées à l’époque de la persécution des sorcières '.
Les faits lamentables que je viens de raconter donnent à la peste noire une physionomie nouvelle qui en aggrave les'caractères. En effet, non contente du mal physique, avec lequel elle décimait la race humaine, elle engendrait encore un mal moral dont les conséquences n’étaient pas moins désastreuses.
1 Hecker, p. 30.