Chapitre 1er
Ce n’est pas seulement dans les faits qui se rapportent 'a l’histoire des sciences que la période que nous venons de parcourir, présente de l’obscurité et de l’incertitude. Les dates historiques, les noms des personnages, les plus graves événements qui marquent les pas de la civilisation, semblent également confondus, pendant cette longue série de siècles, soit par les traditions de diverses origines, soit par les interprétations des historiens et des commentateurs. Après avoir traversé ce champ rempli de doutes, on se trouve heureux de rencontrer un sol plus ferme, sur lequel on puisse s’appuyer avec plus de confiance, ce qui, désormais, rendra l’histoire de la découverte des faits scientifiques plus certaine, et conséquemment plus instructive.
Cette seconde période semble commencer, pour l’histoire générale, au siècle de Périclès, et à l’apparition d’Hippocrate et d’Aristote, pour les sciences naturelles et médicales. Cependant elle fut préparée dans les deux siècles antérieurs par plusieurs circonstances qu’il est important d’étudier, afin de mieux saisir le lien qui unit la période précédente 'a celle qui va faire l’objet de notre étude.
La civilisation, dans sa marche progressive, a suivi les mêmes phases que l’espèce humaine dans son développement. La société, chez les nations primitives, a parcouru ses différents âges ; elle a eu
son enfance, sa jeunesse, sa maturité, on pourrait ajouter sa vieillesse. Le merveilleux et la fable enveloppent toujours les détails de l’histoire des premiers peuples, et partout la superstition accompagne les siècles de l’ignorance absolue. Plus tard, vient l’âge des combats, des faits héroïques; c’est l’époque de la gloire, de la jeunesse des nations et, de l’enthousiasme qu’inspirent les actions éclatantes, comme de l’admiration qu’excitent les merveilles de la nature, naissent presque à la fois les mythes religieux, l’éloquence et la poésie.
Mais, de même qu’il n’appartient qu’à l’homme dans son âge mûr d’appliquer à des sujets plus sérieux son jugement et sa raison, comme de se replier sur lui-même pour étudier sa nature, ses devoirs, sa destinée ; ce n’est aussi qu’à une époque plus avancée de la civilisation que devaient apparaître les législateurs, les moralistes et les philosophes. A mesure que s’éloignaient les temps fabuleux et héroïques, ceux des pensées profondes se rapprochaient; à l’enthousiasme du mysticisme ou de la poésie succédaient des préoccupations plus graves, le besoin de réfléchir, de raisonner, de connaître. On observa d’abord les grands effets du système de l’univers, on étudia les lois générales qui s’appliquent aux êtres créés; puis, tournant leurs regards sur eux-mêmes, les philosophes s’appliquèrent à sonder les replis du cœur de l’homme, examinèrent sa nature physique et réunirent ainsi dans leurs spéculations élevées, les phénomènes du monde matériel, les principes de la philosophie morale et les mystères de l’organisation, de la physiologie du corps humain.
C’est ainsi que naquirent sous le ciel heureux de la Grèce, les premiers germes de la philosophie, transition naturelle de la jeunesse de la civilisation à sa maturité, des âges fabuleux et poétiques aux siècles de l’observation et de la science. Après avoir enfanté des dieux et des héros, l’imagination des Grecs s’appliqua à créer des
théories philosophiques. On chercha la vérité d’école en école, à l’aide de suppositions plus ou moins ingénieuses ; puis l’on en vint à s’adresser à la nature elle-même, et l’on trouva dans son étude des enseignements plus positifs, des méthodes plus sûres de raisonnement, et quelquefois d’admirables théories dont le temps a confirmé de jour en jour la profondeur et la réalité.
Dans la période que nous parcourons et pendant laquelle l’histoire des sciences médicales resta constamment liée à celle de la philosophie, et l’histoire des sciences naturelles confondue avec celle des diverses branches de l’art de guérir, on peut distinguer plusieurs phases principales. La première remonte jusqu’à Homère, dont les écrits sont comme les livres sacrés des Grecs, et à Hésiode, le premier poète qui ait écrit sur les sciences naturelles. Elle comprend le tableau des écoles philosophiques qui précédèrent celles de Cos et de Stagyre. A ces premières sectes qui ne firent que préparer le développement des sciences physiques, succède une seconde série de philosophes qui commencent 'a renoncer aux spéculations purement théoriques pour se livrer à l’observation directe de la nature. Hippocrate y brille au premier rang, comme chef d'une puissante école médicale à laquelle se lie, au point de vue des sciences physiques et naturelles, l'école pêripatétique , fondée par Aristote et continuée par Théophraste.
La seconde comprend V école d’ Alexandrie. La science abandonne peu à peu le soi de la Grèce et, sous les auspices des Ptolémées, se transporte en Égypte, sa patrie primitive; mais elle ne s’y fixe pas longtemps, et le prestige de la gloire et de la puissance romaine ne tarde pas à l’attirer en Italie.
C’est dans cette dernière contrée, et pendant la troisième époque, que s’élève l’école méthodique. Déjà la philosophie spéculative avait fait place à de véritables doctrines scientifiques, parmi lesquelles
celles qui se rapportent aux sciences naturelles et 'a l’art de guérir, tiennent le premier rang. L’école méthodique n’est autre chose qu’une école médicale, représentée par Asclépiade, Thémison, Pline, Galien, et pendant laquelle les sciences naturelles parvinrent au plus haut point de splendeur qui les ait distinguées dans l’antiquité.
§ I. LES IBSISE©S©E®IIES.
Parmi les sectes qui, avant celle des péripatéticiens , régnèrent dans les écoles de la Grèce, quelques-unes allièrent aux spéculations théoriques sur les principes des sciences divines et humaines, l’étude des phénomènes du monde matériel, et par un examen plus attentif de l’homme physique, préparèrent l’essor consécutif des sciences médicales. Ce sont principalement les sectes à la tête desquelles brillent les noms célèbres de Thalès, de Pythagore, de Démocrite et d’Empédocles.
Thalès fut le chef de l’école ionique. Né en Phénicie, dans le 7e siècle (0 avant i’ère chrétienne, il passa en Égypte avec sa famille et fut élevé en quelque sorte par les prêtres égyptiens. Il retourna dans sa patrie à l’âge de ÜO ans, et il en avait plus de 50, lorsqu’il vint s’établir à Milet. La géométrie, l’astronomie, les sciences physiques furent surtout l’objet de son étude. Cependant, cette physique était encore bien obscure, quoique ses doctrines fussent trèsavancées pour l’époque où il vivait. Il prétendait que l’eau est la matière dont tous les corps sont formés. Il attribuait le mouvement 'a l’impulsion donnée par un être intelligent, un génie, une âme, un dieu unique, en un mot; il comparait la composition de l’univers à l’organisation du corps de l’homme : de là les théories de quelques philosophes de son école qui eurent si souvent pour objet des rap-
(1) (659 ans avant J.-C.)-
ports entre l’homme et le monde: le microcosme et le macrocosme . Du reste, l’école ionique ne nous présente un véritable intérêt qu’en ce qu’elle est la source de toutes les autres sectes savantes et philosophiques, et que Pythagore, Socrate, Xénophon, Aristote lui-même se rattachèrent d’une manière évidente aux principes émis pour la première fois par son fondateur.
L'école d'Italie eut pour chef Pythagore, né à Samos, dans le siècle suivant G). Élève de Thalès et de Phérécide, Pythagore passa sa jeunesse à parcourir l’Égyple, l’Asie mineure, la Phénicie; il fut initié en Grèce aux mystères de Bacchus et d’Orphée, en sorte que les principes de sa philosophie furent évidemment puisés dans ceux d’Hermès, de Zoroastre et des demi-dieux de la Grèce antique. Il vint enfin s’établir à Crotone, dans cette partie de l’Italie méridionale, appelée la grande Grèce, et y fonda le célèbre institut qui prit le nom d’école italique ou pythagoricienne.
Cette école embrassait à la fois l’élude des sciences morales, physiques et mathématiques, car la division des sciences ne fut guère comprise que dans le siècle suivant, et doit être regardée comme un des plus beaux résultats du génie d’Aristote. Pythagore considérait l’univers comme une vaste harmonie. Il supposait que tous les corps sont formés de particules, capables d’être animées par un mouvement propre ou communiqué. Il regardait ces particules comme des unités matérielles, susceptibles de se combiner à l’infini, ce qui peut faire remonter jusqu’à ce philosophe la doctrine des atomes, attribuée plus tard à l’école éléatique.
Mais ce qui caractérise principalement la philosophie de Pythagore, c’est l’application des mathématiques aux sciences physiques et même aux sciences morales. Frappé des propriétés spéciales qui carac-
(1) Vers 590 avant J.-C.
térisent les nombres, de l’enchaînement qui lie les notions de l’arithmétique et de la géométrie, de la faculté que possèdent les propositions mathématiques de s’expliquer les unes par les autres et de donner naissance à des combinaisons régulières, systématiques, Pythagore chercha, dans les nombres eux-mêmes, le principe de l’harmonie universelle et conçut dès l’abord tout ce que l’investigation des phénomènes naturels pouvait attendre du secours des notions mathématiques : pensée féconde dont son école fit quelques applications erronées, mais qu’il était réservé aux temps modernes et surtout à Galilée, de réaliser complètement.
Démocrite d’Abdère fut à son tour le chef d’une secte célèbre qui porta le nom d’école éléatique. Il avait également puisé les principes de sa philosophie chez les Egyptiens, chez les Perses et dans l’école de Pythagore. Contemporain et compatriote de Leucippe, il professa la doctrine des atomes, que celui-ci avait empruntée, dit-on, au phénicien Moschus et aux philosophes orientaux. L’école éléatique se distingua surtout dans les sciences physiques et devint l’origine de plusieurs théories importantes dont les modernes ont souvent fait leur profit. Démocrite regardait les corps comme composés de particules qui, parvenues a leur dernier degré de division, deviennent indivisibles, d’où le nom d’atome (de privatif, et couper),
et conservent néanmoins une forme déterminée. Selon lui, les atomes et le vide sont les principes de tout ce qui existe; les atomes sont infinis en nombre, comme le vide en capacité : la solidité des atomes les rend inaltérables ; ce sont les corps primitifs qui s’attirent ou se repoussent, se réunissent ou se séparent, et donnent ainsi lieu à la composition ou à la décomposition des corps. Ceux-ci ne diffèrent entre eux que par le nom, la figure et la disposition des atomes dont ils sont formés. Le feu se compose d’atomes vivement agités; l’homme lui-même est un composé de terre et d’eau animé
par le feu, en un mot, il trouvait l’explication de tous les phénomènes de l’univers, même ceux de l’économie vivante, dans les mouvements des atomes et leurs rapports de nombre, de forme et de situation relative.
Cette théorie, comme on voit, n’est pas très-éîoignée de celle que professent les modernes sur la composition des corps et sur la forme primitive de la matière. Leucippe, Zénon, Empédocles et Epicure la développèrent encore. Bien que les historiens la fassent remonter jusqu’à Moschus, tout l’honneur en est resté à Démocrite, et l’on ne peut se refuser d’y reconnaître Tune des conceptions les plus lumineuses, l’un des pas les plus hardis qu’aient fait les sciences physiques dansl’antiquité.
Empédocles d’Agrigente forme déjà un anneau plus avancé dans la chaîne qui unit la philosophie aux sciences médicales. Il appartient 'a la secte italique, et c’est à lui que l’on attribue les vers dorés qui portent le nom de Pythagore. Il fut le fondateur de la doctrine des quatre éléments, qui subsista pendant plus de vingt siècles et qui ne fut renversée qu’à la fin du siècle dernier, par les découvertes de la chimie pneumatique. A la vérité, il ne fit, en la créant, que concilier les divers systèmes des philosophes qui l’avaient précédé. Thalès, par exemple, voulait que tous les corps eussent l’eau pour origine; Anaximène croyait que l’air était leur premier principe; Pythagore pensait de même à l’égard du feu, Xénophane et Démocrite avaient la même opinion au sujet de la terre. En réunissant ces vues diverses, Empédocles créa un système mixte, dans lequel il attribua à ces quatre éléments une part égale dans la production de l’univers et dans les phénomènes qui en sont la dépendance.
Quant aux causes qui déterminent la réunion de ces éléments ou leur séparation, il leur donnait les noms symboliques d’amitié et de haine , conception neuve et profonde dans laquelle on reconnaît la
source de la théorie des forces attractive et répulsive, professée par les modernes, ainsi que le premier germe du système de l’antagonisme.
Enfin, dans les sciences naturelles, Empédocles avait déjà saisi les grands rapports qui existent entre le règne animal et le règne végétal. Il comparait la graine des plantes à des œufs, et la fructification à la gestation des animaux. Il avait même reconnu les sexes dans les végétaux et regardait leur hermaphroditisme comme l’un des caractères qui les distinguait du règne animal, dans lequel on n’en connaissait jusqu’alors aucun exemple (I).
Les philosophes, comme on le voit, s’adonnèrent d’abord aux recherches spéculatives, plutôt qu’aux observations diverses. On comprend, en effet, que la contemplation du spectacle de la nature, des grandes images qu’elle présente à l’esprit comme aux regards, dut être le passage naturel des conceptions de la poésie aux travaux réfléchis de la science. Après les hypothèses sur l’origine du monde, les éléments de l’univers, la cause des mouvements célestes, on en vint à observer, à calculer les phénomènes saisissables de la nature. De cette philosophie vague, mélange de vérités téméraires et de monstrueuses erreurs, on passa à des recherches plus positives, plus fécondes en inductions. La théorie des fonctions du corps humain étant liée intimement à celle de la nature de l’âme, la physiologie dut être la première branche des connaissances médicales à laquelle on s’appliqua. Aussi tous les philosophes de cette époque s’occupèrent-ils comme à l’envi de cette science. Pythagore dirigea sur elle l’attention de ses nombreux élèves. Anaxagore imagina une théorie du goût dans laquelle il attribuait la saveur douce à des atomes ar-
(1) Au temps d'Hérodote, les Babyloniens distinguaient déjà les dattiers mâles des dattiers femelles et pratiquaient la fécondation artificielle de ceuxci pour en obtenir plus sûrement des fruits.
rendis et la saveur acide à des atomes pointus, système reproduit, comme on sait, par quelques chimistes du 16e et 17e siècle. Démocrite s’occupait de recherches physiologiques au moment où Hippocrate, mandé par les Abdéritains qui craignaient pour sa raison, vint visiter ce philosophe. L’étude de la physiologie conduisait naturellement à celle de la pathologie, de l’hygiène, de la thérapeutique et de l’action des médicaments. Pythagore, qui pratiqua la médecine, publia des préceptes d’hygiène, empruntés pour la plupart aux prêtres de l’Egypte et à ses propres observations. Plusieurs pythagoriciens furent des médecins célèbres; Epicharme écrivit un traité sur les propriétés des simples; Diagoras suivit son exemple; Alcméon, Timée de Locres, Anaxagore, Empédocles , Acron d’Agrigente et une foule d’autres appartiennent à son école. Il est donc hors de doute que les sectes philosophiques aient donné une réelle impulsion à l’essor des sciences médicales. Mais cette influence deviendra de plus en plus sensible, à mesure que nous avancerons dans la période que nous étudions.
A l’époque de cette histoire où nous sommes parvenus, nous pouvons déj'a suivre avec quelque intérêt l’origine et la marche des sciences naturelles appliquées à la matière médicale, et à l’art de préparer les médicaments. En cherchant les moyens de soulager les hommes dans leurs maladies, on s’était d’abord adressé aux agents surnaturels, aux invocations, aux oracles, puis aux songes, aux astres, à la magie. Plus lard, on recourut aux moyens hygiéniques, et enfin aux médicaments, que l’on n’appliqua longtemps qu’à l’extérieur. L’usage des médicaments internes n’appartient évidemment qu’à une époque plus avancée. Les premiers agents médicinaux qui se présentèrent à l’esprit durent être les substances végétales. Elles fournissaient à l’homme des aliments pour ses besoins, il était naturel qu’il y cherchât des remèdes pour ses maladies; aussi la matière
médicale des anciens est-elle presque exclusivement empruntée aux végétaux. Nous avons vu même que le catalogue en était très-borné du temps d’Homère. Ceux des philosophes grecs qui pratiquèrent la médecine, l’étendirent peu, parce que l’histoire naturelle était encore dans son enfance. Pythagore séparait à peine la médecine de la magie et de l’interprétation des songes; cependant il avait appris des Égyptiens l’usage d’un certain nombre de médicaments, Pline dit qu’il avait écrit un livre sur l’utilité de la scille; il croyait le vinaigre scillitique propre 'a prolonger la vie; il attribuait au chou, ainsi qu’à l’anis, des vertus surnaturelles. Il recommandait l’usage du vin anisé contre la piqûre du scorpion, la morsure des serpents, et croyait que la semence d’anis, placée dans la main, était un moyen efficace contre l’épilepsie. Il vantait la moutarde comme alexitère, et pensait que l’arroche occasionnait la leucorrhée, la jaunisse et l’hydropisie. Les pythagoriciens se servaient fréquemment des remèdes externes; ils faisaient grand cas des fomentations, des onguents, et n’avaient jamais recours aux opérations de la chirurgie. Démocrîte, selon Pétrone, s’était occupé d’extraire le suc des végétaux. On lui attribue la découverte de l’eau divine ou latex scy tiens. Epiménide faisait de la scille un emploi si avantageux, que Théophraste la désigne sous le nom de plante èpiménidique, Les Asclépiades de Cnide avaient un médicament pour chaque maladie. Ces remèdes étaient pour la plupart des purgatifs drastiques, comme les sucs d’euphorbe, d’ellébore, de thapsie, de coloquinte, de bryone, les semences cnidiennes, (baies du Daplme mezereum ), et la scammonée. Ils prescrivaient aussi fréquemment l’emploi du petitlait, des eaux minérales, des bains, des fomentations, en un mot, et principalement, une saine diététique.
Les sectes philosophiques eurent donc une réelle influence sur le développement des connaissances médicales. Elles eurent surtout
l’immense mérite de faire sortir la médecine de l’intérieur des temples et de déchirer le voile mystérieux qui, jusqu’alors, avait enveloppé l’exercice de cet art. En pratiquant ouvertement la médecine, les philosophes portèrent un premier coup aux croyances populaires relatives au culte des divinités médicales. La révolte des habitants de Crotone contre les pythagoriciens, qui tendaient à s’immiscer dans leur gouvernement, ayant détruit l’institut de Pythagore, les disciples se dispersèrent, et n’ayant plus de motifs de garder leurs secrets, ils n’hésitèrent pas à les divulguer, comme à laisser voir qu’ils guérissaient les maladies par des moyens naturels. La médecine populaire s’exercait d’ailleurs ouvertement dans les gymnases, établissements destinés à l’éducation physique des Grecs. Les gymnastes qui en étaient les sous-directeurs, traitaient les maladies, et les aliptes ou baigneurs, employés subalternes, pansaient les plaies, pratiquaient la saignée et préparaient les médicaments. Enfin, il existait déjà dans les lieux publics des sortes d’officines où des empiriques et des charlatans débitaient des drogues et portaient aux blessés les premiers secours G).
Ce furent toutes ces circonstances qui déterminèrent les prêtres d’Esculape à substituer au culte mythologique l’exercice rationnel de la médecine. Les Aseiépiades de Cnide furent les premiers qui décrivirent les maladies et leur mode de traitement, d’après les tables votives recueillies dans les temples. Ils en formèrent la base des sentences cnidiennes. Les Aseiépiades de Cos ne tardèrent pas à suivre leur exemple. Il en résulta une émulation qui ne pouvait manquer de tourner au profit des sciences médicales. Nous allons voir quels
(1) Aristophane, dans une de ses comédies (Thesmophor. V. 504), introduit un personnage cherchant partout une boutique où il puisse trouver une potion abortive pour une femme sur le point d’accoucher.
furent ies heureux fruits de ce concours, progrès immense qui se résume tout entier dans la personne d’Hippocrate et dans l’école célèbre dont ce grand homme fut le fondateur.
§ II. ISippoeiiAiE .
Origine de la médecine rationnelle.
Parmi les temples de la Grèce consacrés au culte d’Esculape, les plus célèbres étaient ceux de Rhodes, de Cnide et de Cos. Les Asclépiades qui en étaient les prêtres, recueillaient depuis plusieurs siècles les observations pratiques que leur position leur donnait lieu de faire et les transmettaient comme un dépôt sacré à leurs successeurs, c’est-'a-dire aux membres d’une même caste ou d’une même famille. L’une de ces familles, qui descendait en ligne directe des divinités médicales qu’on y adorait, desservait le temple de Cos. Dans l’espace de près de trois siècles, sept médecins de cette sorte de dynastie savante portèrent le nom d’Hippocrate. Celui d’entre eux qui brille au premier rang est Hippocrate II, petit-fils d’Hippocrate I, le 20e des descendants d’Hercule et le 19e de ceux d’Esculape, l’un des génies les plus remarquables de l’antiquité, celui qui marque l’époque la plus importante et comme l’apogée des sciences médicales, dans les siècles antérieurs à l’ère chrétienne.
Hippocrate était fils d’Héraclide, et reçut de lui les premières leçons de son art. Il quitta jeune encore le temple de Cos et sa patrie, pour s’instruire par les voyages. Il s’arrêta longtemps en Thessalie, parcourut la plus grande partie de l’Asie mineure, et revint en Grèce, où il se livra, pendant le reste de sa vie, à l’exercice et à l’enseignement de la médecine. Il était contemporain de Socrate et de Platon ; plus jeune que le premier, un peu plus âgé que le second, il eut occasion de les connaître l’un et l’autre, et d’échanger avec
eux, dans de savantes relations, les principes de la philosophie et ceux de l’art de guérir. On a vu qu’il visita Démocrite à Abdère et qu’il le quitta pénétré des avantages réciproques que trouvaient à se rapprocher les sciences et la philosophie. Après une vie toute consacrée à l’avancement et 'a l’illustration de son art, Hippocrate mourut à Larisse, à un âge fort avancé. Ses deux fils Thessalus et Dracon, ainsi que son gendre Polybe, qui, eux-mêmes furent de savants médecins, recueillirent et publièrent après sa mort les nombreux ouvrages qu’il avait composés.
Nous avons dit comment les prêtres d’Esculape avaient été amenés à renoncer aux pratiques mystérieuses, qui jusques l'a, avaient couvert d’un voile l’exercice de l’art de guérir. Les Asclépiades de Cnide et ceux de Cos furent les premiers qui donnèrent l’exemple de cette heureuse réforme. C’était beaucoup pour la médecine de la faire sortir des temples et de lui enlever le caractère occulte qui avait si longtemps retardé son essor. Hippocrate alla plus loin; il porta jusques dans la philosophie, sa méthode, la lucidité merveilleuse de son esprit, et établit la toute puissance de l’expérimentation, à laquelle il montra que le raisonnement devait toujours être assujetti. Avant lui, la médecine n’était regardée, par les philosophes, que comme une branche accessoire de la philosophie; Hippocrate prouva que les connaissances médicales étaient assez vastes pour constituer à elles seules un corps de doctrine scientifique auquel la philosophie sans doute pouvait ajouter de grandes lumières, mais qui, à son tour, devait fournir aux inductions philosophiques de précieux matériaux. Dès lors, en effet, et sous l’empire des idées et de l’exemple d’Hippocrate, la philosophie et la médecine furent séparées comme sciences,' comme enseignement, mais leur unité fut maintenue comme doctrine, par la nécessité où elles sont de se prêter un mutuel appui, et d’apporter à la communauté, l’une
ses principes d’observation, l’autre ses méthodes de raisonnement. Partout, en effet, dans les écrits d’Hippocrate, la médecine et la philosophie se montrent compagnes inséparables ; mais sa philosophie se distingue surtout en ce qu’elle ne hasarde jamais une conclusion sans l’appuyer sur un nombre suffisant d’expériences. C’est en cela qu’il se montre le véritable chef d’une nouvelle école, dans les voies de laquelle s’engagèrent par la suite, et avec tant de succès, Aristote, Théophraste, et après eux, tous les hommes qui se livrèrent à l’étude des sciences naturelles et médicales.
Nous sortirions des limites de ce travail, si nous considérions Hippocrate autrement que comme le représentant de l’époque la plus brillante pour les sciences médicales dans l’antiquité, ou sous d’autres rapports que ceux qui rattachent les fastes de notre art à ceux des diverses branches de l’art de guérir. A d’autres le soin de faire éclater aux yeux des amis de la science les nombreux aspects de ce vaste et puissant génie; pour nous, il nous suffira d’examiner quelle fut son influence sur les progrès des sciences physiques, sur ceux de l’histoire naturelle, et de constater l’état de la matière médicale et de la pharmacie pendant le siècle où il fleurit.
Hans la physique, qui restait encore provisoirement dans le domaine de la philosophie, Hippocrate adopta la doctrine des atomes de Bémocrite et celle de l’attraction et de la répulsion d’Empédocles. Il fut, sinon l’inventeur, au moins le véritable propagateur de la doctrine des quatre éléments, qu’il introduisit le premier dans la physiologie. Il y fit correspondre celle des quatre humeurs du corps animal : le sang, le phlegme, la bile et l’atrabile; selon lui, leur défaut de proportions entraînait l’état de maladie, et, du rétablissement de leur équilibre, dépendait le retour à la santé. Il faisait résulter les corps, non seulement du mélange des éléments, mais surtout de la réunion de leurs propriétés. C’est à ces propriétés que l’on donna
plus tard le nom de qualités élémentaires , et c’est sur elles que Ton fonda une théorie relative à l’action des médicaments, théorie qui jouit longtemps d’une certaine faveur et qui subsistait encore à l’époque de Galien.
On ne trouve dans les ouvrages d’Hippocrate aucune trace des sciences chimiques ; l’on sait, en effet, qu’elles ne commencèrent à germer chez les Arabes que cinq ou six siècles après le sien. Aussi ne voit-on figurer qu’un très-petit nombre de médicaments, tirés du règne minéral, dans le catalogue de ses agents médicinaux. L’histoire naturelle n’avait point non plus amassé encore un assez grand nomde faits et d’observations pour constituer une science; mais le temps n’était pas éloigné où l’école péripatétique devait lui donner naissance et l’élever rapidement à une assez grande hauteur. Nous présenterons dans un appendice, la liste des substances naturelles qui entraient dans la matière médicale d’Hippocrate, et le tableau des médicaments qui composaient la pharmacie de son époque. En jetant un coup d’œil sur ce catalogue, on sera étonné du petit nombre de moyens matériels à l’aide desquels cet illustre médecin obtint dans sa pratique de si grands succès. Si l’on écarte de cette liste les médicaments à peu près insignifiants, on verra que les agents doués d’une certaine énergie se bornaient alors à un très-petit nombre. La pharmacie était assez restreinte dans ses opérations comme dans ses produits. On y remarque peu de médicaments officinaux ; presque aucune préparation métallique ; on associait rarement ensemble plusieurs substances ; les médicaments externes étaient plus nombreux que ceux destinés à l’usage intérieur. Parmi ces derniers, les tisanes, les boissons adoucissantes jouaient le plus grand rôle; enfin, l’emploi qu’Hippocrate faisait des médicaments, aussi judicieux que son diagnostic, se rapprochait plutôt d’une diététique rationnelle que d’une médication perturbatrice, et semblait ainsi faire d’avance
la critique des abus dans lesquels tomba la thérapeutique, dans les siècles suivants.
Tous les ouvrages attribués 'a Hippocrate ne lui appartiennent pas d’une manière authentique. On conçoit que ses successeurs, chargés de les recueillir, aient souvent placé leurs propres oeuvres sous le couvert d’une aussi. puissante autorité. Mais comme il importe plus à l’histoire de la science de connaître leur état général à une époque donnée, que de faire la part de chaque homme dans les travaux et les découvertes qui appartiennent à cette époque, on rapporte ordinairement à Hippocrate toutes les connaissances médicales du siècle où il vécut; d’une part, parce que ce nom domine hautement toute la médecine contemporaine, et que de l’autre, le médecin de Cos avait résumé dans ses écrits toutes les connaissances des âges qui l’avaient précédé.
Si l’on envisage d’un point de vue général les écrits d’Hippocrate, on sera frappé surtout de l’esprit de méthode et du caractère de de raison élevée, lumineuse qui les distingue. On remarquera aussi l’application qu’il sut faire, l’un des premiers, des formes du langage à l’exposition, à l’enseignement des principes de la science. C’est dans ses ouvrages que l’on trouve le premier exemple de ce style rapide, nerveux, laconique, si bien approprié 'a la description des maladies et 'a la manière de les observer, style qui a conservé à travers les siècles le nom de son immortel auteur. La noble simplicité de son langage égale toujours l’importance des vues qu’il expose et la sagesse des principes qu’il développe. La concision et la gravité n’en excluent point la clarté ni l’élégance; en recherchant dans l’antiquité les premières traces de l’alliance des sciences et des lettres, il est glorieux pour les sciences médicales de les trouver dans les écrits de ce prince de la médecine, qui, en jetant les premières bases d’un enseignement scientifique, offrit en meme temps le meilleur modèle du style le mieux approprié à cet enseignement.
L’apparition d’Hippocrate est un de ces phénomènes caractéristiques qui se présentent parfois, mais rarement, dans l’histoire des sciences. Avant lui, les connaissances qui se rapportent à la médecine étaient arrivées a ce point qu’elles semblaient attendre qu’un homme de génie vint en résumer les principes pour en former les bases d’une doctrine complète. L’avenir de l’art médical se trouvait alors entre les mains de deux classes d’hommes qui travaillaient diversement 'a préparer son essor. Tandis que les philosophes perfectionnaient la logique, méditaient sur le système général du monde, pénétraient les mystères de la physiologie de l’homme, les Asclépiades recueillaient et classaient les observations sur les maladies sur leurs divers modes de traitement, et sur les agents naturels propres à les combattre. Hippocrate mit à profit les travaux des uns et des autres et conçut une de ces vastes pensées destinées à faire époque dans l’histoire de l’esprit humain; ce fut de subordonner le raisonnement à l’expérience et d’éclairer la théorie par l’observation. Si les circonstances favorisèrent l’exécution de ce beau dessein, il faut reconnaître que son génie n’y fit pas défaut et qu’il appuya puissamment de son exemple le principe qu’il voulait faire triompher. Remarquons aussi que les temps étaient venus; que de toutes parts les esprits étaient préparés et que ce développement rapide des sciences médicales qui se rapporte à l’influence d’Hippocrate, coïncide avec le plus haut point de splendeur où les arts et les sciences furent portés dans la Grèce. Tandis que la médecine s’élevait ainsi à la dignité d’une science, Socrate et Platon propageaient les principes de la philosophie et de la morale, Theucidide, Hérodote écrivaient l’histoire, Pindare créait ses chefs-d’œuvre de poésie lyrique, Eschyle et Sophocle, Euripide et Aristophane illustraient l’art dramatique, Phydias, Zeuxis et Parrhasius reproduisaient les types de la beauté dans les formes humaines. Époque étonnante sur laquelle
la postérité ne cessera jamais de jeter les yeux, comme sur la période la plus glorieuse des fastes de la civilisation; siècle brillant de Périclès, dont l’éclat fut à peine égalé par le siècle qui devait le suivre, et qui cependant porte le nom d’Alexandre.
§ III. Aesist®te.
Développements de la physique. — Origine de la zoologie et de l’anatomie
comparée. v
Les successeurs d’Hippocrate qui, sous le nom tV École dogmatique , propagèrent la doctrine de leur illustre maître, firent faire quelques nouveaux progrès à la thérapeutique, mais étendirent peu les connaissances acquises en matière médicale. Néanmoins, Dioclès de Cariste, l’un des plus célèbres disciples du médecin de Cos, s’occupa d’histoire naturelle, et manifesta une haute préférence pour les médicaments tirés du règne végétal. Il faisait surtout grand cas des substances qui pouvaient servir à la fois de médicaments et d’aliments. Il composa un ouvrage sur l’utilité des plantes; il soumit la préparation des remèdes à certaines règles, et, guidé par un jugement droit et sain, il n’adopta point les théories erronées qui commençaient à prendre faveur, relativement 'a l’action thérapeutique des médicaments. L’histoire naturelle fit aussi fort peu de progrès dans les années qui s’écoulèrent immédiatement après la mort d’Hippocrate; mais voici venir un heureux concours de circonstances qui fera sortir cette science de sa longue inactivité, et lui ménagera un éclatant triomphe, en faisant servir a ses progrès, les expéditions lointaines, les conquêtes d’Alexandre , le développement du commerce des Grecs, mais surtout le brillant génie du fondateur de l’école péripa tétique.
Aristote naquit à Slagyre, sur les confins de la Macédoine, vers la fin du 4e siècle avant notre ère (1). Son père qui se nommait Nicomaque, était médecin d’Amyntas, père de Philippe, roi de Macédoine, et prétendait descendre de Machaon, fils d’Esculape. Devenu orphelin dans un âge encore tendre, Aristote fut élevé par son tuteur nommé Proxénus; cette éducation fut dirigée avec habileté et dévouement, ce qui n’empêcha pas le jeune pupille de dissiper rapidement son patrimoine. Il se fit alors soldat, et revînt 'a Athènes où, dénué de ressources, il se mit à vendre des médicaments sur les places publiques, et à tirer ainsi parti des connaissances médicales qu’il avait reçues de son père et de son tuteur. Certes, ce n’est point à nous à faire, comme Epicure, une sorte de reproche à Aristote d’avoir exercé la profession de pharmacien, ou de Rhizotome. Théophraste remarque qu’un grand nombre de médecins et de personnes recommandables s’appliquaient alors à l’étude des plantes, et en tiraient d’utiles médicaments. Qui sait même si ce n’est pas dans de telles recherches qu’Aristote puisa le goût et plus tard le génie de l’histoire naturelle !
Ce fut à la même époque que Platon ouvrit dans Athènes sa célèbre école de philosophie. Aristote devint dès lors et pendant près de vingt ans l’un de ses élèves les plus assidus. Il ouvrit lui-même une école dans laquelle il rivalisa avec Isocrate comme philosophe et comme orateur. Mais déjà il se livrait tout à la fois à la philosophie, à l’éloquence, à l’histoire naturelle, et sa réputation s’éleva à ce point que Philippe de Macédoine, peu de temps après la naissance d’Alexandre, (2) lui écrivit cette lettre devenue célèbre. « Philippe « roi de Macédoine, à Aristote, salut. Sachez qu’il m’est né un fils :
(1) La première année de la 99e olympiade 5 384 ans avant J.-C. (9) L’an 356 avant J.-C.
» je remercie les Dieux, non tant de me l’avoir donné, que de l’avoir » fait naître du temps d’Aristote. J’espère que vous en ferez un roi » digne de me succéder et de commander aux Macédoniens. » Quelque temps après la mort de Platon 0) les Athéniens ayant déclaré la guerre 'a Philippe, Aristote se rendit à Atarné, auprès d’Hermias, son ami, qui en était gouverneur. Une trahison et la cruauté d’Artaxercès ayant fait périr cet ami, le philosophe éternisa sa mémoire dans une pièce de poésie admirable, lui éleva un tombeau et épousa Pythaïs, sa sœur. A. peu près à la même époque, Philippe l’appela 'a sa cour et lui confia l’éducation d’Alexandre, alors âgé de 13 ans.
Le maître et l’élève passèrent ensemble plusieurs années, au sein de la retraite, dans une campagne nommée le Nymphéum , située près de Miéza. La philosophie, les lettres et les arts, les sciences physiques, naturelles et même la médecine, entrèrent dans le plan de cette éducation. Philippe étant mort assassiné (377 ans avant J.-C.), Aristote resta à la cour jusqu’au moment où Alexandre porta la guerre en Asie. On prétend qu’il le suivit dans ses premières expéditions; mais il ne tarda pas à revenir à Athènes, où il institua le Lycée , et fonda sa nouvelle école philosophique (1 2). Après la mort d’Alexandre, Aristote fut attaqué par quelques philosophes rivaux, et par des fanatiques qui l’accusèrent d’impiété. Il ne crut pas devoir soutenir la lutte, et pour épargner aux Athéniens, dit-il, un nouvel attentat contre la philosophie, il se retira à Chalcis, dans l’île d’Eubée, où il mourut à l’âge de 63 ans (3).
(1) L’an 348 avant J.-C.
(2) Cette école se nomme péripcitétique , parce qu’ Aristote donnait ses leçons en se promenant. (? rept autour, et ? rœréo je me promène).
(3) L’an 322 avant J.-C.
La variété, ou plutôt l’universalité des connaissances qui caractérisent les écrits d’Aristote, rendent assez difficile la tâche de présenter même une simple analyse des travaux de cet homme éminent. Toutefois, comme nous n’avons à le considérer que sous le rapport de l’impulsion qu’il sut donner à la physique et 'a l’histoire naturelle, nous tâcherons de nous renfermer dans les justes limites que prescrit notre sujet.
La physique était encore, comme on l’a dit, inhérente à la philosophie dont elle formait l’une des principales branches. Aristote, élève de Platon, adopta longtemps les principes de l’école platonicienne ; mais sa raison plus méthodique et plus froide, ne s’accomodant pas toujours des hypothèses, même les plus ingénieuses, lorsqu’elles n’avaient pas leur point d’appui dans la réalité des phénomènes, il sentit la nécessité de s’ouvrir une voie nouvelle, en donnant à la science une base plus solide, et il ne tarda pas à s’éloigner des principes de son maître, en profitant de ses erreurs.
La philosophie de Platon se rapportait évidemment à celle de Pythagore. Son système, qui est celui du scepticisme, reposait sur le doute universel. Aristote établit, au contraire, que toute connaissance transmise par les sens bien dirigés doit être regardée comme certaine, et que rien ne peut entrer dans l’esprit que par la voie des sens (1). Platon et Aristote sont, comme on voit, les chefs de deux grands partis qui ont divisé les philosophes depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. L’un attribuait aux idées une existence indépendante du témoignage des sens, et prétendait conclure de la définition des choses à leur nature réelle; l’autre affirmait que nos idées ont toujours leur point de départ dans l’observation, l’expérience, et ne
(1) Nihil est in intellectu quod non fuerit priùs in sensu, (Analyt. poster. Lib. 1, C. 18).
naissent ou se développent que par abstraction. Dans ces deux camps opposés se sont rangés successivement les philosophes de tous les âges. Avec les platoniciens, les idéalistes et les réaux, avec les péripatétitiens, les nominaux et les empiristes. De nos jours, les idéologues, s’attachent encore au système de Platon, tandis que les hommes qui cultivent les sciences physiques reconnaissent devoir au système d’Aristote tout ce qu’ils savent de positif sur les choses naturelles. Sous ce rapport, Locke et Newton peuvent être regardés comme les chefs modernes de l’école péripatétique.
L’école italique attribuait aux atomes élémentaires une forme déterminée qui ne reposait sur aucun fondement réel (1). Aristote n’admettait pas cette figure hypothétique donnée aux particules primitives de la matière. Tout en reconnaissant les quatre éléments d’Empédoeles et d’Hippocrate, il en ajoutait un cinquième qu’il appelait Éther , principe immatériel qu’il supposait se mouvoir perpétuellement autour de la terre, considérée comme centre commun. C’est, comme on voit, la première idée du système des tourbillons. Ainsi qu’Empédocles il faisait résulter tous les corps du mélange des éléments ; mais il croyait qu’à l’état de combinaison, ils jouissaient des propriétés élémentaires des principes qui les composaient. Enfin, il attribuait à l’influence de la terre, comme l’élément le plus solide, la tendance des corps à se diriger vers un centre commun, et au feu, comme le plus léger, et en raison de son rayonnement du centre à la circonférence, toute tendance contraire à ce que nous nommons la pesanteur. N’entrevoit-on pas encore ici le germe de la théorie de la gravitation et du pouvoir expansif du calorique?
(1 ) Selon Pythagore, le feu était d’une forme pyramidale, l’air octaédrique, l’eau icosaédrique, la terre cubique et le globe terrestre avait la forme d’un dodécaèdre. De là, la doctrine des cinq solides réguliers d’Euclide.
Hippocrate avait démontré que l'expérience est le seul moyen d’arriver, dans les sciences, à des résultats certains, Aristote fît de ce principe le fondement de sa nouvelle philosophie; mais pour en faire l’application, il fallait trouver une marche plus sûre que celle des philosophes qui l’avaient précédé, et voici par quel enchaînement d’idées il parvint à déterminer cette marche. L’âme n’acquiert aucune connaissance sans l’intermédiaire des sens, lesquels sont chargés de la mettre en rapport avec ce qui se passe hors d’elle. Des faits qui lui parviennent par cette voie, se forment les notions qui constituent les sciences. Il faut donc commencer par observer les corps naturels et les phénomènes qui s’y rapportent, mais les sens étant sujets à l’erreur, l’esprit a besoin de règles pour se diriger au milieu des impressions qu’il perçoit; de l'a, la nécessité d’assujettir les sens à une bonne méthode d’observation, et de soumettre l’esprit à des procédés de raisonnement qui rendent l’erreur impossible. Cette dernière opération constitue une branche toute entière de la philosophie, dont Aristote peut être considéré comme créateur et qui porte le nom de logique .
Ces premiers points une fois établis, le philosophe de Stagyre conçut le projet de reconstruire sur un plan nouveau tout l’édifice de la science. Les bases de cet édifice devaient être l’histoire de la nature. La première chose à faire était donc de rassembler les matériaux des recherches qui s’y rapporteraient, et avant Aristote ces matériaux étaient peu nombreux. Le précepteur d’Alexandre fit entendre 'a son élève que l’un des plus beaux trophées de ses conquêtes serait de recueillir les productions naturelles des contrées où il portait ses armes, pour servir aux progrès de l’histoire naturelle, et Alexandre le comprit. Ses glorieuses expéditions ayant ouvert aux Grecs les portes de l’Inde, de la Perse et de l’Egypte et ayant multiplié leurs relations avec l’Orient, le jeune conquérant fit recueillir
à grands frais, dans toutes les contrées qu’il avait soumises, les substances naturelles, mais surtout les animaux qui les habitaient, et les envoya à Aristote. D’après le témoignage de Pline, plusieurs milliers de personnes étaient chargées de rassembler ces objets, et l’on assure que des sommes énormes (environ trois millions de notre monnaie) y furent consacrées (1). Aristote se trouva ainsi placé dans les circonstances les plus favorables pour enrichir l’histoire naturelle d’une foule de découvertes. Aussi parvint-il à réunir une masse incalculable de faits, et fournit-il l’exemple unique peut-être d’un homme qui, trouvant la science si peu avancée, ait amassé un nombre aussi considérable d’observations et en ait tiré autant de résultats précieux.
L’histoire des animaux est celle des branches de l’histoire naturelle qui doit le plus aux travaux d’Aristote, celle qu’il créa, pour ainsi dire, et 'a laquelle il se livra avec le plus de persévérance et de succès. Avant lui cette science n’existait pas. Dans l’ancienne Grèce, la zoologie était moins un sujet d’étude pour les philosophes que pour les artistes qui y cherchaient des symboles, des emblèmes et représentaient certaines divinités sous la figure des animaux qui leur étaient consacrés. Démocrite, Empédocles et quelques autres anatomistes avaient étudié un petit nombre d’êtres isolés, mais ils n’avaient envisagé la nature que d’une manière partielle , tandis qu’Aristote jeta les fondements d’une science générale et complète. Non seulement il pénétra dans le détails de l’histoire des animaux, mais il en considéra l’ensemble d’un point de vue élevé et fit plutôt l’histoire du règne animal que celle de chaque espèce; il disposa les
(1) Alexandre ne se borna pas à ouvrir aux Grecs le commerce de l’Égypte et de l’Orient, il favorisa ^importation des remèdes du Levant et fit cultiver par une partie de ses sujets l’aloës dans l’ile de Soceolra; aussi n’est-ce qu’après la fondation d’Alexandrie que le suc de cette plante fut employé en médecine et décrit par les auteurs qui s’occupèrent de matière médicale.
faits observés, suivant les organes et les fonctions, et en les rapprochant les uns des autres, il créa la science de Vanatomie comparée ; enfin outre les recherches et les observations nombreuses qui lui sont propres, il s’appliqua à réfuter une foule de préjugés relatifs à l’histoire naturelle, ce qui ne veut pas dire qu’il ne commît lui-même aucune erreur, mais ce qui peut du moins les lui faire pardonner. Bien qu’on lui reproche parfois son défaut de méthode, il est certain néanmoins qu’il est le premier qui ait mis de l’ordre, et répandu la lumière parmi les nombreux objets qu’il étudia. Suivant le témoignage de Cuvier, les principales divisions qu’il établit dans le règne animal sont encore admises de nos jours, et il en avait indiqué plusieurs auxquelles on est revenu dans les derniers temps, après s’en être écarté mal à propos. Ajoutons à cet hommage, rendu à Aristote par l’un de nos plus grands naturalistes, celui de Buffon : « Je ne crois pas, dit-il, qu’il soit possible de réduire à de moindres termes tout ce qu’il avait à dire sur cette matière. Il fallait un génie comme le sien pour y conserver tant d’ordre et de netteté. Cet ouvrage s’est présenté 'a mes yeux comme une table de matières qu’on aurait extraite, avec le plus grand soin, de plusieurs milliers de volumes remplis de descriptions et d’observations de toute espèce. C’est l’abrégé le plus savant qui ait jamais été fait et quand même on supposerait qu’Aristote aurait tiré de tous les livres de son temps, ce qu’il a mis dans le sien, le plan de l’ouvrage, sa distribution, le choix des exemples, la justesse des comparaisons, une certaine tournure dans les idées que j’appellerais volontiers le caractère philosophique, ne laissent pas douter un instant qu’il fût lui-même bien plus riche que ceux dont il aurait emprunté. » Aristote avait écrit sur les plantes, deux livres intitulés : Théorie des végétaux? qui ne sont point parvenus jusqu’à nous. L’étude des plantes ayant été l’objet de ses premiers travaux, il n’est pas douteux
qu’il n’ait eu l’occasion de faire dans le règne végétal d’utiles découvertes, que Théophraste, son élève, ne manqua pas de recueillir. Linnée l’a considéré comme un botaniste, en lui dédiant sous le nom d ' Aristotelia, un élégant arbuste qui croît au Chili.
Aristote était pénétré de cette idée que l’ensemble des êtres naturels constitue une ligne non interrompue, progressive, du simple au composé, et même que cette série passe des êtres inanimés aux végétaux et aux animaux. Il comparait aux plantes certains animaux marins et quelques insectes auxquels on peut enlever plusieurs membres sans qu’ils cessent d’exister. Il pensait, selon la doctrine de l’époque, que les végétaux étaient chauds et secs, parce qu’ils sont nés de la terre et que le soleil est leur père; c’est pour cela, ajoutet-il que les fleurs les plus fragrantes et les fruits les plus savoureux naissent dans les terrains les plus forts et les plus exposés à un soleil ardent.
Ce philosophe avait beaucoup étudié les écrits d’Hippocrate et possédait en médecine des connaissances étendues. Diogène Laerce lui attribue plusieurs ouvrages de thérapeutique qui sont aujourd’hui perdus. Quelques bons préceptes de pratique sont répandus ça et l'a dans ses écrits; il a donné aussi d’utiles indications sur la manière d’agir des médicaments.
Mais quelque immense que soit l’histoire delà nature, cette entreprise ne pouvait suffire au génie ardent, universel, infatigable d’Aristote. Exerçant tour 'a tour ses méditations sur chacune des branches des connaissances humaines, il sembla en embrasser tout l’ensemble dans sa vaste pensée. En partant des hauteurs de la philosophie, de la métaphysique, il était arrivé à la physique proprement dite, à la zoologie, à la botanique, à la médecine. Il lui était encore réservé de jeter la lumière sur une foule de points tout à fait étrangers à ces premières études et d’imposer a la raison humaine,
comme aux sciences, aux lettres et aux arts, un code de préceptes éternels, impérissables. C’est ainsi qu’il écrivit sur la 'politique, dont il déduisit les principes généraux, en comparant entre elles les constitutions de tous les gouvernements connus a son époque. Dans sa poétique , il établit pour la première fois la théorie des arts, ramenée à un seul principe : l’imitation de la nature, et arrêta les véritables règles du goût, d’après les écrits d’Homère, les chefs-d’œuvres de l’art tragique chez les Grecs, et les meilleurs ouvrages des poètes contemporains. Sa rhétorique contient sur tous les genres de littérature les vues les plus lumineuses, les idées les plus saines, et on y retrouve le germe de tout ce qu’on a écrit depuis sur les lettres et les arts, envisagés d’un point de vue général. Dans sa logique , il règle la marche, les procédés du raisonnement, il lui trace une route sûre et poursuit le sophisme jusque dans ses détours les plus spécieux. Sa morale présente une analyse pleine de finesse et de sagacité des penchants naturels du cœur humain, de toutes les vertus, de tous les vices; en un mot, dans les sciences, il recueillit un trésor incalculable de faits et d’observations, il posa les fondements de l’histoire du règne animal, de l’anatomie comparée, il étendit et perfectionna la physique ; dans la philosophie, il créa la logique, il proclama le principe des connaissances humaines, établit la théorie des arts, éclaira la politique, la morale, et posa partout des principes qui seront toujours considérés comme l’un des plus beaux résultats des efforts de l’esprit humain.
Le génie qui éleva des monuments si prodigieux et si divers, fut à coup sûr l’un des plus éminemment philosophiques qui ait jamais paru. Le caractère le plus saillant des écrits d’Aristote est, en effet, la faculté des généralisations. Il observe avec soin, il compare avec sagacité et cherche constamment a rattacher les faits isolés à des points de vue généraux. Son style, aussi remarquable par la clarté
et la précision que par l’abondance des idées, porte l’empreinte de ce tour d’esprit généralisateur. Il n’écrit jamais rien d’inutile. Son langage est celui d’une raison élevée, mais froide et sans enthousiasme. Il est simple, exact, correct, rempli de choses. Le jugement et l’expérience y jouent toujours un plus grand rôle que l’imagination. Moins gracieux et recherché que celui de Platon, moins élégant, mais aussi pur que celui de Théophraste, on peut le regarder comme le modèle du style philosophique et de l’art d’exprimer les principes généraux, comme les détails les plus explicites de la science.
C’est une chose digne de remarque que la destinée d’Aristote, de ses écrits et de son école. Presque divinisé pendant sa vie, on lui éleva des statues et ses compatriotes instituèrent en son honneur des fêtes triomphales. Mais peu de temps après sa mort, sa doctrine ne tarda pas à s’altérer; Théophraste son élève, et son successeur le plus immédiat, fut presque le seul qui la conserva dans toute sa pureté. Soit que d’autres écoles, d’autres professeurs ayant en leur faveur le privilège de l’actualité, attirassent sur eux toute l’attention des contemporains, soit que l’admiration des hommes, dans sa versatilité ordinaire, se fut lassée des succès de l’école péripatéticienne, il est certain que les écrits du philosophe de Stagyre tombèrent peu à peu dans une sorte d’oubli. On ne sembla se les rappeler qu’à l’époque où les Romains commencèrent à s’occuper de philosophie. Toutefois, sa doctrine ne reprit une véritable faveur qu’au temps des Arabes, qui, pendant le moyen-âge, l’introduisirent en Europe. Dès ce moment elle fut adoptée d’une manière aussi générale qu’exclusive; elle pénétra chez toutes les nations, on l’enseigna dans toutes les sciences, au point que pendant vingt siècles, selon l’expression de Laharpe : « Les bornes de l’esprit d’Aristote parurent être les » bornes de i’esprit humain. »
Ce n’est point sous le puéril prétexte qu’Aristote exerça la phar-
macie ou pratiqua la médecine, que nous avons arrêté nos regards, un peu longuement peut-être, sur la vie et les travaux de cet homme éminent, mais c’est que, d’une part, l’étendue, la variété de ses connaissances et de ses découvertes ne permettaient pas d’en parler trop brièvement, et que de l’autre, il était important au point de vue de notre sujet, de constater que la véritable origine des sciences naturelles remontait à l’école péripatétique. Ce que fit Aristote pour Sa zoologie, Théophraste le continua pour les végétaux et en partie pour le règne minéral. Que l’on ne s’étonne donc point si nous examinons avec la même attention les travaux du successeur d’Aristote, et si nous appelons ’a un égal degré, sur ces deux philosophes, la reconnaissance des hommes qui voient dans l’histoire de la nature le fondement de toutes les sciences expérimentales, et en particulier de toutes celles qui se rapportent aux diverses branches de l’art de guérir.
§ IV. Théophraste.
Origine de la botanique et de la physiologie végétale.
Les observations, quelque nombreuses qu’elles soient, lorsqu’elles ont uniquement pour objet une application immédiate, ou que, sans se rattacher entre elles par des liens généraux, elles ne peuvent servir à prévoir des analogies, ne sauraient constituer une science. Ainsi, les premiers emplois que l’homme fit des végétaux, dans le but de pourvoir aux besoins de son existence, ne doivent pas être considérés comme l’origine de la science agronomique, et les recherches de Chiron, d’Orphée, de Mélampe et même des Asclépiades, pour trouver dans les plantes des médicaments , ne peuvent être regardées comme le vrai point de départ de la botanique.
A la vérité, les idées de Pvthagore sur les rapports des animaux
et des plantes, la découverte des sexes dans les végétaux par Démocrite, ou par Empédoeles, et les notions générales recueillies par quelques rhizotomes étaient comme les préludes de l’essor de cette partie de l’histoire naturelle; mais c’est évidemment aux travaux de Théophraste qu’il faut rapporter la véritable origine de la science des végétaux; non seulement parce qu’il présenta le catalogue le plus étendu des plantes connues jusqu’à lui, mais parce que, le premier, il jeta sur l’ensemble du règne végétal un regard philosophique; que, pénétrant dans les détails de la structure des plantes, il découvrit le jeu de leurs divers organes, les conditions de leur existence, les lois de leur reproduction, et posa ainsi les fondements d’une science toute nouvelle : la physiologie des végétaux.
Ce philosophe naquit à Erèse, dans Pîle de Lesbos, vers la fin du 4e siècle avant Père vulgaire (E, il était fils d’un foulon nommé Mélanthas, et son véritable nom était Tyrtame : celui de Théophraste n’est qu’un surnom que lui donna Aristote, à cause de l’élégance de son élocution, et qui signifie homme au langage divin. Venu très-jeune à Athènes, il suivit d’abord les leçons de Platon, puis celles d’Aristote dont il ne tarda pas à devenir l’élève le plus brillant, et par la suite l’ami le plus dévoué. Lorsque le Stagyrite, persécuté dans Athènes, résolut de se retirer en Chalcide, ce fut Théophraste qu’il choisit pour lui succéder au Lycée. L’école péripatéticienne prospéra tellement entre les mains de son nouveau chef, que ses leçons réunirent souvent jusqu’à deux mille auditeurs. La persécution à laquelle Aristote s’était soustrait par la retraite, ne pouvait manquer d’atteindre son successeur; mais les accusations portées contre lui, soulevèrent une indignation si générale qu’elles retombèrent sur l’accusateur, que
(1) L’an o7I avant J.-C.; environ 14 ans après Aristote. C’est à la même année que se rapporte la bataille de Leucres.
le philosophe eut la générosité de protéger contre le ressentiment des Athéniens. Plus tard, une loi ayant fait fermer toutes les écoles, celle de Théophraste fut comprise dans la proscription, mais l’année suivante, la loi fut rapportée et le professeur reparut au milieu de ses élèves, plus empressés que jamais de recueillir ses savantes leçons.
Théophraste parcourut une longue et glorieuse carrière, toute philosophique. Il réussit deux fois, par son éloquence, à délivrer sa patrie des tyrans qui prétendaient l’asservir. Dépourvu d’ambition, fuyant les honneurs et le pouvoir, il n’exerça aucune fonction publique, quoiqu’il fût le maître et l’ami de Démétrius de Phalère, qui gouverna longtemps Athènes; il repoussa les largesses de Ptolérnée, (ils de Lagus, qui cherchait à l’attirer en Egypte, et n’accepta de Cassandre, roi de Macédoine, que les marques de sa considération et de son estime. La vie de cet homme célèbre fut donc toute entière appliquée à la philosophie pratique, à l’étude, a l’enseignement, 'a la composition de ses nombreux ouvrages. Il mourut à l’âge de 85 ans.
L’esprit de Théophraste ne fut pas moins universel que celui d’Aristote. 11 embrassa dans ses méditations presque toutes les parties des sciences exactes et spéculatives. On trouve dans Diogène Laerce la liste de deux cent-vingt-sept ouvrages qu’il écrivit sur la grammaire, la logique, la dialectique, l’art oratoire, la physique, l’histoire naturelle, les mathématiques, la poésie, la musique, la morale et même la comédie. Malheureusement, la plus grande partie de ces travaux est perdue pour la postérité. Ce qui nous reste de lui se réduit à deux traités sur l’histoire du règne végétal, un traité des pierres, un petit nombre d’écrits sur la physique, la médecine et quelques fragments d’œuvres morales, connus sous le nom de Caractères.
L’un de ses traités relatifs à la botanique, porte le litre Histoire des plantes. Il se compose de neuf livres et d’un fragment du dixiè-
me. Cet ouvrage parut vers l’an âl-i avant J.-C., il est dédié à Nicodore, l’un des archontes d’Athènes. Théophraste y fait rémunération d’environ cinq cent plantes, qu’il est souvent très-difficile de rapporter aux espèces connues de nos jours. C’est pourtant la tâche que se sont imposée plusieurs savants commentateurs, entr’autres Scaliger et Bodée de Stapel , mais sans un succès complet, Kurt Sprengel a été quelquefois plus heureux; c’est d’après ce savant, (1) que nous donnerons le catalogue des plantes de Théophraste, dans l’appendice qui se rattachera à ce paragraphe
Théophraste n’avait voyagé que dans la Grèce et l’Asie mineure; aussi, bien qu’il décrive avec assez de soin les plantes des contrées qu’il avait parcourues et que par conséquent il avait observées luimême , il parle avec moins d’exactitude des plantes de l’Inde, de l’Ethiopie et de l’Egypte, à la vérité en pet it nombre, qu’il ne connut que par les récits des marchands, des voyageurs ou des naturalistes qui avaient suivi les expéditions d’Alexandre. Il n’établit qu’une classification assez vague parmi les végétaux qu’il énumère; néanmoins, il les réunit par certaines analogies, telles que la durée, la consistance, leur lieu natal ou leurs propriétés. Il range dans la même classe les arbrisseaux et les arbres, c’est-a-dire les végétaux à fibre ligneuse, qui ont une durée de plus d’un siècle, et dans une autre, ceux à consistance molle, herbacée et dont l’existence ne s’étend qu’à deux années au plus. Il examine, dans des chapitres séparés, les plantes aquatiques, potagères, parasites, succulentes, oléagineuses et céréales. 11 ne décrit pas toutes celles qu’il nomme, mais lorsqu’il s’attache à le faire, il les envisage sous les divers rapports de leur génération, de leur grandeur, de leur consistance, et celte description est si complète qu’elle ne laisse rien 'a désirer. Il se
(1) K. Sprengel, Historia rei herhariœ , lomc 1 e|'.
montre parfois trop crédule, relativement à leurs propriétés médicales, mais il faut dire qu’écrivant en botaniste plutôt qu’en médecin, il attachait peu d’importance à cette dernière considération. Dans le neuvième livre, il parle des sucs, des résines, des larmes, des baumes, des parfums, de quelques médicaments très-actifs et de certains poisons tirés des végétaux. Le fragment du dixième livre traite des racines médicamenteuses. L’histoire des plantes est surtout remarquable par le nombre et la variété des notions qu’elle renferme; c’est Se premier monument et Se plus étendu que nous ait légué l’antiquité sur l’étude du règne végétal.
Le second ouvrage de Théophraste, relatif à la botanique, a pour titre : Des causes de la végétation , De caussis plantarum [%ip canav (purâv). C’est un véritable traité de physiologie végétale; le seul que nous devions 'a l’antiquité, et l’un des plus beaux titres de gloire de son auteur. Ce n’est plus ici en herboriste ou en médecin que Théophraste s’occupe des végétaux, mais en philosophe, en botaniste, en agronome; ce n’est plus un historien rapportant des faits qu’il a puisés à toutes les sources, et avec plus d’érudition que de critique, c’est un observateur exact, un expérimentateur habile, apportant dans ses recherches la sagacité d’un vrai naturaliste, et dans les conséquences qu’il en tire le coup d’œil de l’homme de génie. Telle est, en effet, la pénétration avec laquelle il approfondit les mystères de l’organisme végétal, qu’il y découvre a peu près tout ce qu’il était possible d’y reconnaître sans le secours des instruments d’optique, et que les travaux des botanistes modernes ont presque toujours confirmé par de nouvelles expériences ce que le philosophe d’Erèse avait, en quelque sorte, deviné vingt-deux siècles auparavant. On en jugera par la rapide analyse que nous allons faire du Traité des causes de la végétation.
Poursuivant les idées d’Aristote qui voyait entre les plantes et les
animaux une analogie frappante, Théophraste établit que les uns et les autres sont soumis aux mêmes lois relativement a l’organisation, au développement, à la nutrition et a la reproduction.
Il attribue tous les phénomènes de l’existence des végétaux à la force vitale, laquelle se maintient par une juste proportion entre la chaleur et l’humidité propre de la plante, qu’il appelle Y humide radical.
La reproduction a lieu par l’union intime des sexes, dont les fleurs sont le siège. Les corpuscules pulvérulents des fleurs mâles fécondent les fleurs femelles et leur font porter des fruits. L’odeur de ces corpuscules est analogue à celle de la liqueur séminale des animaux. Il reconnaît des fleurs hermaphrodites et des fleurs unisexuelîes. Pour ces dernières, le rapprochement des sexes et la fécondation s’opèrent par l’intermédiaire des vents, des insectes, ou des eaux pour les plantes aquatiques. Il distingue entre les fleurs, celles qui sont placées au dessus de l’ovaire, de celles qui s’insèrent au dessous. Les fleurs doubles sont stériles. Dans chaque espèce de plante, les fleurs paraissent à des époques à peu près fixes de l’année.
Les fruits succèdent aux fleurs. Il y en a de charnus, d’autres ont la forme de gousses. Certaines opérations peuvent augmenter la grosseur du fruit ou hâter sa maturation.
Une fois la fécondation opérée, la graine représente l’œuf végétal. Tous les éléments de la végétation sont renfermés dans la graine. C’est dans son sein que se nourrit le germe, et que se forment la tige et la racine.
Il compare la racine a l’estomac des animaux. Il la regarde comme destinée a puiser dans la terre les sucs élémentaires de la plante et à les élaborer pour les rendre propres â sa nutrition. La forme des racines varie à l’infini et leur présence est indispensable à la vie du végétal.
Théophraste distingue les tiges ascendantes des tiges rampantes, et les feuilles séminales des feuilles caulinaires. Il sait que certaines plantes lèvent avec deux feuilles séminales et d’autres avec une seule.
Les feuilles de la tige et des branches ont des formes variées. Elles ont deux faces, dont la supérieure est toujours d’un vert plus foncé. Chaque face est formée de fibres et de vaisseaux disposés en un réseau particulier et sans communication d’une face à l’autre. C’est par les feuilles que la plante puise dans l’atmosphère certains matériaux de sa nutrition, qu’elle transpire, et qu’elle se débarrasse des éléments qui lui sont inutiles.
L’écorce est analogue a la peau chez les animaux. 11 y en a de deux sortes : l’une est l'épiderme , qui, dans les plantes herbacées, recouvre un tissu cellulaire plus ou moins épais et succulent; l’autre est l’écorce, proprement dite, qui enveloppe les végétaux ligneux. Elle élabore les sucs nutritifs et contribue puissamment à la régénération des arbres ; cependant il en est quelques uns, comme le liège, qui peuvent perdre leur écorce sans inconvénient. Celle du cerisier se régénère rapidement, celle de la vigne est composée de fibres sans parenchyme; dans le pommier et le platane, elle se détache par plaques chaque année.
L’organisation générale de ia plante se compose de tubes capillaires, fibreux, propres à l’absorption des sucs nutritifs. Ces vaisseaux sont isolés et ne peuvent se confondre entre eux. Les fibres ont une direction longitudinale et parallèle dans le pin et le sapin ; dans le liège, elles se croisent dans tous les sens. On retrouve ces fibres jusque dans les fruits et dans les fleurs. La plante possède en outre des vaisseaux plus volumineux, analogues aux veines, qui servent a charrier la sève et les sucs propres 'a la nutrition.
Le parenchyme est placé entre les fibres et les vaisseaux séveux. 11 abonde dans le fruit, dans les organes charnus, mais il est également répandu dans toutes les parties de la plante.
Le bois des hautes montagnes est plus compacte, plus dur et d’un meilleur usage, que celui des terrains marécageux. La partie du bois la plus solide est celle qui touche à la moelle. Cette substance importante remplit tout l’intérieur de la tige. Le palmier est le seul arbre qui n’en soit pas pourvu. La moelle est formée de parenchyme et d’humidité. C’est l’organe essentiel de la vie végétale; celle des graminées et des roseaux est différente de celle des arbres.
Dans un dernier chapitre, il s’occupe de maladies propres aux végétaux; elles ont pour cause l’intempérie des saisons, les attaques des insectes et l’action des agents extérieurs; le temps les use et les dessèche.
Après avoir décrit avec une grande exactitude les diverses parties des plantes, il observe que les organes les plus essentiels tels que la racine, la tige, la fleur, le fruit même, n’appartiennent pas à toutes, et que l’on ne peut y trouver le caractère distinctif du végétal. En remarquant le défaut de la moelle et des couches concentriques des palmiers et le parallélisme des fibres dans les feuilles des graminées, on voit qu’il a presque aperçu les traits caractéristiques qui distinguent les plantes monocotylédones des dicotylédonées. Enfin il a porté partout la iumière dans l’organisation des végétaux, comme dans leurs fonctions essentielles, et il a jeté les fondements d’une science que les physiologistes modernes n’ont eu qu’à étendre et à compléter.
N’est-on pas frappé d étonnement quand on voit un si grand nombre de faits nouveaux, tant de généralités lumineuses être le résultat des recherches et des conceptions d’un seul homme? car, hâtons-nous de le dire, Théophraste, loin de chercher à s’approprier les découvertes de ses prédécesseurs, fait lui-même l’histoire des botanistes, des rhizotomes qui l’avaient précédé et a rapporté avec scrupule à chacun d’eux les observations qui leur étaient propres.
Il faut donc regarder ie philosophe d’Erèse comme le véritable créateur de la botanique, car avant lui l’étude des plantes n’avait eu pour objet que leur application 'a la médecine, et la science proprement dite n’existait pas.
Héritier des doctrines et en quelque sorte de la gloire d’Aristote, Théophraste poursuivit la tâche que lui avait léguée son maître, et porta dans Tétude du règne végétal la même lumière qu’Aristote avait répandu sur l’histoire des animaux. Il donna à la botanique une direction et une impulsion plus heureuses, en montrant tout ce qu’elle peut fournir à l’agriculture, aux arts, aux besoins de la vie sociale, en un mot, il fit pour cette science tout ce qu’elle avait droit d’attendre des efforts d’un homme de génie, eu égard à son peu d’avancement à l’époque ou il parut, et aux faibles secours dont il put s’entourer.
Théophraste avait le dessein d’étendre a la minéralogie l’étude de la nature, et de compléter ainsi la pensée d’Aristote qui voulait faire de l’histoire des corps naturels la base de tout enseignement scientifique. Le Traité des pierres qu’il a laissé n’est que l’ébauche de cette entreprise. Cet ouvrage, quoique incomplet, constitue néanmoins Tun des premiers monuments que nous possédions sur l’étude des espèces minérales. On a également de ce philosophe quelques traités relatifs 'a la physique, a la médecine, à la physiologie, fragments épars qui ne permettent pas d’entrevoir s’ils se rattachent à quelque doctrine générale et qui ont été trop souvent défigurés par l’ignorance ou la maladresse des commentateurs.
Nous avons dit quels furent les titres de Théophraste comme naturaliste ; mais l’idée que tant de travaux nous donnent d’un pareil génie serait incomplète si nous n’y ajoutions quelques traits relatifs à ses autres écrits, ainsi qu’à sa personne. Disciple de Platon et successeur immédiat du chef de l’école peripatétique, Théophraste joue
en même temps un rôle très-éminent dans l’histoire de la philosophie. Il enseigna toutes les parties de la littérature, depuis la grammaire et la dialectique jusqu’à la métaphysique et à la poésie.
Le temps nous a disputé les monuments qui auraient pu nous révéler toute l’étendue, toute la variété de ses cunnaissances et de ses talents. Les fragments qui nous restent de son livre des Caractères suffisent néanmoins pour montrer tout ce que son àme avait de noblesse et d’élévation, son esprit de jugement et de finesse, son style d’élégance et de pureté. Appliquant à tous les sujets la rigueur, la lucidité de ses méthodes, il transforma en science d’observation la morale qui, jusqu’à lui, n’avait consisté qu’en préceptes et en apophthegmes; il réunit dans ses considérations morales la philosophie austère de Socrate et de Platon à l’atticisme de Diogène et d’Épicure, et c’est a son école que se forma l’ingénieux Ménandre qui, lui-même, devait servir de modèle à Térence.
A tous les avantages d’un génie profond et universel, Théophraste en joignait d’autres qui durent vivement agir sur ses contemporains et servir à propager l’influence de son école. Il était doué d’une élocution brûlante et facile, ses manières étaient aimables , et ses raisonnements simples mais rigoureux, préparaient, captaient aisément ses auditeurs. S’il avait à développer quelques points d’une certaine importance , son éloquence s’élevait et devenait entraînante. Un organe pur et sonore, un extérieur plein de noblesse, une physionomie et des gestes remplis d’expression ajoutaient puissamment à l’effet de sa parole et portaient rapidement dans son auditoire la lumière et la conviction. C’est alors qu’il justifiait le surnom qu’il devait à Aristote, et que la postérité lui a conservé, d’orateur à la parole divine. Ce qui nous reste aujourd’hui de ses écrits nous donne toutefois l’idée du point où il porta le talent d’écrivain. « Il ne se voit rien, dit Labruyère, où le goût antique se
» fasse mieux sentir, et où l’élégance grecque éclate davantage. » On comprend combien les hautes théories de la science devaient gagner à être exprimées dans un tel langage, et qu’en unissant a ia profondeur des vues et des pensées un style plein de grâce et d’euphonie, d’expression et de chaleur, Théophraste ait mérité le titre que Cicéron se plut à lui décerner du plus élégant et du plus érudit des philosophes (1).
Pendant le siècle qui suivit celui de Théophraste et d’Aristote, les sciences naturelles et physiques firent en Grèce peu de notables progrès. Après la mort d’Alexandre et le démembrement de l’empire macédonien, les sciences passèrent en Égypte et, sous la protection des Ptolémées, vinrent se fixer à Alexandrie. L'a s’éleva bientôt cette école dont la renommée retentit longtemps, sans pouvoir présenter à la postérité ses titres bien réels à l’avancement de la civilisation. L’étude des progrès des sciences naturelles, médicales et pharmaceutiques, pendant cette époque, fera l’objet du chapitre suivant.
(1) Elegantissimus omnium philosophorum et eruditissimus. (Cic. tnscnl.
l. y. c. ix).