‹ Histoire de la pharmacie et de la matière médicale depuis les temps les plus reculésChapitre 11 sur 16 · Chapitre 2,T,r · texte numérisé non relu

Chapitre 2,T,r

§ I. ÉCOI.E »\iIiK\i.\8)ltlE.

Partage de la Médecine en trois professions.

L’état florissant auquel les sciences s’étaient élevées en Grèce, par les travaux de l’école péripatétique et par la protection d’Alexandre, ne devait pas subsister longtemps. Après la mort du roi de Macédoine, son empire fut démembré. L’Égypte échut en partage à Ptolémée Soter, fils de Lagus, beau-frère d’Alexandre, qui avait contribué à ses conquêtes et qui partageait son goût pour la philosophie et pour les sciences. Ptolémée fonda à Alexandrie le Muséum vaste dépôt où il réunit les productions naturelles de toutes les contrées alors connues, et rassembla un nombre considérable de manuscrits dont il forma une immense bibliothèque. Ptolémée P h i I a delphe, qui succéda à Soter, enrichit encore ces précieuses collections. La bibliothèque, placée dans le temple de Sérapis, s’accrut de tous les ouvrages qu’il fit acheter à Athènes, à Rhodes et dans toute la Grèce. Il rassembla également une grande quantité d’animaux étrangers, vivants, dont il forma une ménagerie.

Les rois de Syrie et de Pergame rivalisèrent avec les Ptolémées dans les encouragements qu’ils donnèrent aux savants et aux philosophes. Cette rivalité alla si loin, que Ptolémée défendit l’exportation du

papyrus, afin d’ôter à ses émules les moyens de l’emporter sur lui en richesses littéraires. Ce fut alors, et sous le règne d’Eumène, roi de Pergame, que fut inventé le parchemin (1).

Alexandrie devint bientôt le centre de la civilisation, le sanctuaire des connaissances, le rendez-vous des philosophes et des savants, qui y affluaient de toutes parts, attirés à la fois par les ressources offertes à l’instruction, les largesses des souverains, ainsique parla beauté et la salubrité du climat. Les expéditions lointaines ayant multiplié les relations avec l’Orient, et le commerce des Égyptiens s’étant considérablement étendu, Alexandrie devint en même temps l’entrepôt général du monde civilisé et la route naturelle par laquelle les productions de l’Inde, les drogues, les aromates et les médicaments arrivaient en Europe, ce qui devait fournir d’immenses ma tériaux aux études des naturalistes. Cet état glorieux et prospère subsista pendant près de deux siècles, sous la dynastie des Lagides. La plupart des princes de cette famille se firent remarquer par leur goût pour l’érudition et les recherches savantes. Évergètes II, le septième des Ptolémées ( ou plutôt le huitième, d’après les découvertes modernes) , disciple d’Aristarque, cultiva avec succès les sciences naturelles, et écrivit un traité sur les animaux. C’est cependant a son règne que s’arrêta la prospérité de l’école d’Alexandrie. Ce prince cruel ayant soulevé contre lui une révolte de ses sujets, fut obligé de se retirer dans l’île de Chypre ; rentré dans ses états, il y exerça de telles vengeances qu’ Alexandrie devint bientôt déserte. La persécution porta principalement sur les philosophes, les savants et les médecins, qui abandonnèrent l’Égypte et se retirèrent 'a Athènes, où ils ranimèrent quelque temps le culte des lettres et des

(1) C’est évidemment au mot Pergame que le parchemin a emprunté son

nom.

sciences. D’autres se rendirent à Laodicée, où ils établirent une école médicale dans le temple de Carus.

Bien qu’un tel concours de circonstances eût dû singulièrement favoriser le perfectionnement des sciences dans l’école d’Alexandrie, tous les résultats qu’eiles en pouvaient espérer ne furent pas atteints. L’histoire naturelle ne tira pas grand parti de cette prodigieuse quantité de livres, recueillis avec plus d’empressement que de choix, et qui détournèrent souvent les érudits de s’appliquer aux recherches expérimentales. L’étude de la nature prit même une fausse direction ; le goût particulier des Égyptiens pour le merveilleux les porta à n’étudier que les substances qui présentaient quelque chose de singulier, d’extraordinaire; de l'a, le grand nombre d’ouvrages de Mirabilibvs , qui datent de cette époque et dans lesquels on s’écarta trop souvent de la vérité. Les Ptolémées avaient aussi établi une Académie où les savants étaient logés et entretenus, et des solennités savantes appelées : Musarum et ApoUinis ludi. Ces concours, où brillait surtout le talent de la parole, créèrent moins de savants que de rhéteurs et de sophistes ; enfin, encouragés par le prix que l’on attachait aux livres, les scoliastes, les commentateurs abondèrent; aussi est-ce à cette époque qu’il faut rapporter la plupart des altérations, des interpolations au texte des manuscrits et ces nombreux ouvrages apocryphes parmi lesquels il est si difficile de reconnaître les écrits authentiques ou originaux.

Les sciences médicales ne firent pas non plus de grands progrès dans l’école d’Alexandrie. Cependant cette école était alors la seule où l’on pût acquérir des connaissances d’une certaine étendue, et c’est à elle qu’appartiennent quelques médecins célèbres, tels qu’Ensistrate et Hérophile, dont les noms, comme ceux de plusieurs de leurs disciples, se rattachent à l’histoire de la matière médicale et de la pharmacie.

K ra si s Ira te était, selon Pline, petit-fils d’Aristote, par sa mère. Il avait suivi les leçons de Théophraste. Il vécut à la cour de Séleucus Nicanor, roi de Syrie; on sait comment il découvrit et réussit à guérir la maladie d’Antiochus, fils de ce prince, épris d’une violente passion pour Stratonice. Erasistrate écrivit un ouvrage sur les poisons. Quoique,, suivant Galien, il ait employé, le premier, le castoréum et quelques autres médicaments actifs, il travailla a simplifier l’emploi des remèdes, et blama les médecins qui faisaient un abus déplorable de leur complication. Il s’éleva surtout contre les an lidotes , (G et les compositions dites royales, que les médecins de son temps appelaient les mains des dieux (matins deorum). Il ne se servait guère que de médicaments externes, et avait une prédilection particulière pour la chicorée, la citrouille, la tisane d’orge, les ventouses et surtout Y hydrœleum , mélange d’eau et d’huile qu’il employait en injections et en fomentations, dans les maladies inflammatoires.

Ilérophile, de Chalcédoine, professa, sur l’emploi des médicaments, une doctrine entièrement opposée à celle d’Érasistrate. Il employait beaucoup l’ellébore, et attribuait aux substances végétales de puissantes propriétés. Il écrivit sur la botanique et donna par son exemple une grande impulsion 'a l’étude de la matière médicale. C’était lui qu’Erasistrate avait principalement en vue, lorsqu’il blâma l’abus des médicaments, parce que Ilérophile avait dit le premier qu’on pouvait les regarder comme la main des dieux lorsqu’ils étaient employés convenablement. La plupart des disciples d’Hérophile s’occupèrent de matière médicale ; on peut citer parmi eux :

Eudémus, qui avait composé une thériaque dont Galien a conservé la formule. Cette composition, décrite en vers, avait été gra-

(1) De wri contre, et ü orocr donné : donné contra.

vée sur les portes du temple d’Esculape. Antiochus Philométor en faisait journellement usage ;

Manthias, autre élève d’Hérophile, qui écrivit un traité sur la préparation des médicaments. Cet ouvrage, cité par Galien, n’est pas parvenu jusqu’à nous ;

Apollonius de Memphis, qui laissa un ouvrage sur la botanique et plusieurs formules de médicaments composés dont il fut l’inventeur ;

Zénon de Laodicée, qui imagina un grand nombre de compositions pharmaceutiques. On vantait, contre la colique, celle qui portait le nom de diastœchados (O. Galien cite plusieurs antidotes de son invention ;

Apollonius Mys, ou de Citium, autre hérophilien, qui écrivit un traité sur les onguents ( tté pi »), un second sur les euporistes (médicaments faciles à se procurer) , et un troisième sur les antidotes ;

Andréas de Cariste, qui écrivit sur les propriétés des médicaments un ouvrage intitulé Nartex (1 2) et un autre sur les poisons. Il inventa plusieurs collyres; il combattit l’opinion fabuleuse de l’accouplement de l’aspic avec la murène, et indiqua plusieurs altérations que subissait l’opium, dans le commerce, à Alexandrie.

Aucun des ouvrages de médecine de cette école n’a traversé les siècles. La fureur d’Omar n’en a pas seule anéanti les vestiges ; déjà, du temps de Jules César, la bibliothèque du palais des Ptolémées fut incendiée; elle renfermait, dit-on quatre cent mille volumes.

(1) Dont le stœchcis ( Lavendula Stœchas , L.) était la base.

(2) Le mot grec vapôe | signifiait verge, bâton, thyrse, férule , et aussi boite. C’était comme l’arsenal des médicaments. Ce nom fut donné depuis à plusieurs autres recueils de formules

Mais celie clu temple de Sérapis subsista, et Marc-An ioine l’enrichit en donnant à Cléopâtre celle des rois de Pergame, qui, selon Plutarque, s’élevait a deux cent mille volumes et plus.

Ce fut dans Pécole d’Alexandrie que s’opéra, pour la première fois, le partage des professions relatives à l’art médical ; soit que cette division ait eu pour cause, comme le pense SprengelO), l’oisiveté et l’opulence des médecins, qui abandonnèrent à des subalternes une partie de leurs attributions, soit que l’étendue toujours croissante des connaissances qui se rapportent à la médecine eût montré l’urgence de les séparer, pour en rendre l’étude plus facile et l’application plus profitable. Celse nous a conservé 'a ce sujet des documents curieux (2), dont nous allons extraire particulièrement ce qui concerne les attributions des pharmaciens.

L’exercice de la médecine fut partagé en trois branches. La première traitait principalement les maladies par le régime, c’était la Diététique ; la seconde par l’usage des médicaments, on l’appela la Pharmaceutique ; et la troisième employait l’opération de la main, ce fut la Chirurgie.

On conçoit néanmoins que ces trois branches n’étaient pas tellement séparées qu’elles n’empiétassent jamais sur le domaine l’une de l’autre. Il est évident que la diététique devait souvent appeler 'a son aide les deux autres professions. Cependant, la chirurgie ne s’occupait que de ce qui exigeait l’opération de la main. Elle ne devait pas même traiter les plaies, les ulcères, les tumeurs, qui ne réclamaient que l’application des médicaments. C’était aux pharmaciens qu’était réservé le traitement de ces sortes d’affections, 'a moins qu’il ne fallût recourir à l’intervention du fer ou du feu, et dans ce cas seulement on appelait le chirurgien.

(1 ) Historia rei herbariœ T. I, p. 121. (2) De re medicâ.

Avant ce partage entre les professions médicales, les médecins en remplissaient à la fois tous les devoirs. Il y avait pourtant deux classes de médecins : les plus savants et Ses plus estimés portaient le nom d 'architectes, A'f^ntKTovntoi, et donnaient les ordres et les conseils, que d’autres exécutaient. Ceux-ci étaient les manoeuvres , hpto'jpyot Ce furent ces derniers qui se partagèrent en chirurgiens et en pharmaciens. Le mot de vulnerarius s’appliquait aux uns comme aux autres.

Ceux qui exerçaient la pharmaceutique ou la médecine mèdicamentaire s’appelaient pharmaceutœ. Le mot pharmacopœus se prenait en mauvaise part et signifiait un empoisonneur, car le mot çxx,f)^uy.ûv s’appliquait à toutes sortes de drogues utiles ou nuisibles. Les Latins entendaient également par le mot medicamentum , un médicament ou un poison.

Le mot pharmacopola désignait une autre profession ; on appelait ainsi ceux qui vendaient des médicaments, quoiqu’ils ne les préparassent pas. On leur donnait aussi les noms de circulatores , circuitores , circumforanei , en grec ? npio^vroi, qui répondent au mot charlatan, et agyrtœ, ayu^rui (I), parceque le peuple s’assemblait autour d’eux. Ceux qui avaient une officine ouverte se nommaient sellularii , e7riêl<pptol tarpol, ou médecins sédentaires. C’est la profession qu’avait exercée Aristote, ainsi qu’Eudémus, Chariton, cités par Galien, et vraisemblablement Galien lui même ; c’est enfin la pharmacie telle qu elle se pratique encore aujourd’hui en Angleterre.

Les pharmaceutribæ , mêleurs ou broyeurs de drogues étaient probablement les mêmes que les pharmaceutœ. Ils composaient les remèdes, mais ne les appliquaient pas. Les droguistes se nommaient

(1) De oiyuço assembler.

seplasiarii,pigmenlarii,e n grec k xroXiKûl el jt-ity /tc&TO'ÆMÂui

Ils vendaient des drogues pour la médecine, pour les peintres, les parfumeurs et les teinturiers. La boutique ou le magasin qui contenait les drogues se nommait seplasium , et la profession sep la sia . Pline parlait déjà des altérations, des sophistications que les droguistes faisaient subir aux substances médicamenteuses, et de l’incurie des médecins, qui négligeaient de les examiner ou de les préparer eux-mêmes. Quelques siècles après Celse, les pigmentarii , de droguistes qu’ils étaient d’abord, devinrent de véritables apothicaires, ou du moins s’en arrogèrent toutes les attributions.

Les plantes communes se vendaient chez les herboristes, herbarii , en grec piÇoropol, coupeurs de racines , ou fioTemxol, qui cueille les herbes. Les rhizotomes affectaient de cueillir les racines avec des cérémonies superstitieuses, et ne se faisaient pas scrupule des substitutions. Les rhizotomes et ceux qui exerçaient la pharmaceutique avaient des magasins appropriés à leur usage. On les appelait apothecœ , du nom général des magasins ou dépôts de mar-

chandises, d’où, l’italien botega , le mot français boutique , ainsi que celui d'apothicaire.

Les chirurgiens avaient aussi des boutiques, qui portaient le nom de medicinæ , mot générique qui s’appliquait à tous les lieux où l’on exerçait une profession dépendante de la médecine. On appelait également pharmacon la boutique des teinturiers. Celles des pharmacopolœ se nommaient pharmacopolia. Celles des parfumeurs ou onguentaires, que l’on nommait myrepsi , du mot grec pupov. s’appelaient myropolia et myrolhecia. Enfin, on donnait aux boutiques des barbiers le nom de Kovpua, et en latin celui de tonstrinœ.

Cette distinction entre les professions médicales ne fut jamais bien tranchée, ni bien résolue. Elle paraît même n’avoir eu qu’une existence momentanée, car elle s’effaça chez les Romains et on n’en

retrouve les traces que vers l’époque de la renaissance des sciences et des lettres. Peu de temps après Oise, les médecins reprirent l’ancien usage et pratiquèrent eux-mêmes, ou firent pratiquer sous leurs ordres, par des subalternes, toutes les parties de l’art médical. Ils continuèrent seuls d’écrire sur toutes les branches de la médecine et particulièrement sur la Pharmaceutique. Les ouvrages sur cette matière étaient encore très-rares, les recueils de recettes étaient fort recherchés et avaient pour les bibliothèques une assez grande valeur.

Cependant, la matière médicale s’était enrichie d’un grand nombre de substances actives, de parfums, d’épices, d’aromates, venus de diverses contrées, du fond de l’Inde et de l’Ethiopie. C’est a cette époque que l’on commença à connaître le sucre de canne, dont la fabrication resta longtemps grossière, mais qui remplaça peu à peu le miel comme condiment. Hérophile avait donné a l’emploi des médicaments une assez grande impulsion ; des disciples, comme il est d’usage, exagérèrent la doctrine du maître. Mais déjà s’élevait, dans la même école, une secte, celle des empiriques, qui devait donner à la matière médicale une activité nouvelle, et à l’étude des médicaments une meilleure direction. Heureux, si cette réforme n’eût pas été la source de déplorables abus!

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