‹ Histoire de la pharmacie et de la matière médicale depuis les temps les plus reculésChapitre 13 sur 16 · Chapitre îtme · texte numérisé non relu

Chapitre îtme

§ 1. ÉCOLE MÉTHODIQDI] .

Asdépiade. — ïhémison.

Tandis que le flambeau des sciences s’éteignait en Grèce et en Égypte, la puissance romaine s’élevait de jour en jour, et commençait à jeter le plus vif éclat. Le prestige qui s’attache toujours à la gloire avait fait refluer sur F Italie la civilisation qui abandonnait les nations vaincues Les savants, les philosophes, les médecins accoururent bientôt de tous les points de la Grèce, de l'Egypte, de l’Asie Mineure, et transportèrent à Rome, qui les ignorait encore, les talents et les connaissances qui naguère faisaient l’orgueil des peuples aujourd’hui subjugués. L’art médical avait joui jusque-là de peu d^estime chez les Romains, et n’était guère exercé que par des aventuriers ou des esclaves. Dans le siècle précédent toutefois, un Grec, nommé Archagatus, avait quitté le Péloponèse pour venir pratiquer la médecine à Rome. Le sénat, frappé de quelques succès obtenus par ce médecin, l’avait d’abord comblé d’honneurs et de bienfaits; mais Archagatus ayant montré peu de douceur et d’humanité dans les moyens qu’il mettait en usage, avait soulevé contre lui l’opinion générale et avait fini par devenir odieux au peuple romain.

Asclépiade, qui vint a Rome a l’époque des victoires de Lucullus

et de Pompée, fut plus adroit et plus heureux. Il était né à Pruse, en Bithynie, et avait étudié à Alexandrie la philosophie et la médecine. Éclairé par l’exemple d’Archagatus , il comprit que c’était sur d’autres moyens qu’il fallait fonder chez les Romains les succès de son art. Aussi réussit-il bientôt à capter la faveur des grands comme celle du peuple. Sa première maxime était que la médecine doit guérir avec sûreté, promptitude et agréablement : Tutô, celeriter et jucundè, Il commença par combattre les abus de la médecine occulte ( magicœ vanitates , Plin.) qui, jusque-l'a, avait joui d’une grande faveur en Italie. 11 s’éleva contre l’emploi des remèdes violents, comme les purgatifs drastiques, les vomitifs, les excitants de toute nature ; il eut recours à la saignée, mais avec modération, aux ventouses simples ou scarifiées, à l’usage des bains, des frictions légères sur la peau et sur toute la surface du corps. Il continuait ces frictions jusqu’au point d’endormir les malades; sorte de magnétisme qui s’accordait avec les habitudes voluptueuses des Romains.

Ce fut lui qui employa le premier les douches [balineœ pensiles) froides ou chaudes, sur les différentes parties du corps. Il prescrivait aussi la gymnastique, l’exercice sur l’eau ou dans une voiture douce, le mouvement dans un lit suspendu, un régime alimentaire varié, l’emploi du vin mêlé à l’eau glacée, enfin la déclamation, le rire, la danse, le chant et la musique. Il s’appliqua, en un mot, à remettre en honneur la diététique et l’hygiène, qui avaient été presque abandonnées par les empiriques, mais, en même temps, il négligea beaucoup l’emploi des médicaments.

Parmi ces derniers moyens , il préférait surtout les remèdes externes. Il appliquait souvent les sinapismes; au lieu de purgatifs, il préconisait les lavements irritants. Dans la frénésie, il employait des fomentations sur la tête avec la décoction de pavots et de jusquiame. Il variait beaucoup l’usage des agents médicinaux et le

soumettait à une sorte de périodicité, méthode à laquelle on donna par la suite le nom de cycle thérapeutique.

Asclépiade avait des manières séduisantes, il parlait avec pureté et professait avec éloquence ; il avait étudié profondément la philosophie et savait en faire une heureuse application à la médecine. Ce fut lui qui fonda à Rome la première école d’enseignement médical. Il contribua au perfectionnement de l’hygiène, il simplifia la thérapeutique; enfin, ce qui n’est pas un médiocre mérite, il réussit quelque temps à retarder les fatales tendances de son époque vers les abus de la médecine polypharmaque.

C’est à Thémison de Laodicée que se rapporte la véritable origine de l’école méthodique. Il rectifia les principes d’Asclépiade et introduisit plus de précision dans le système dont son prédécesseur avait posé les premières bases. Ce système, qui prit le nom de méthode , avait pour fondement que la vie est entretenue, soit par faction des agents extérieurs, soit par les relations qui s’exercent entre les diverses parties de l’organisme. Mais la vie peut s’élever au-dessus ou s’abaisser au-dessous du degré nécessaire à l’état d’équilibre qui constitue la santé. Dans le premier cas, il y a irritation, resserrement, strictwn ; dans le second, il y a abirritation, relâchement ou laxam. Les méthodistes partagèrent conséquemment toutes les maladies en deux classes, selon qu’elles procédaient de l’une ou de l’autre de ces causes, et leur thérapeutique fut assujettie aux mêmes principes comme à la même classification.

Thémison donna plus d’activité qu’Asclépiade à l’emploi des médicaments. Il paraît avoir été le premier qui ait fait usage des sangsues. Il écrivit un livre sur le plantain, auquel il attribuait d’assez grandes propriétés. On lui attribue aussi l’invention du Diagrède , préparation à l’aide de laquelle on croyait modifier 1 acreté de

la scammonée, et celle du diacode (1), qui n’était alors qu’un mélange de miel et de suc de pavots. Les méthodistes qui succédèrent à Thémison furent moins réservés sur l’usage des médicaments, et donnèrent parfois une réelle impulsion a la|matière médicale. Musa, affranchi d’Auguste, introduisit dans la thérapeutique l’emploi de la chair de vipères, de la laitue, de l’endive; il conseillait dans l’aphonie un mélange tres-efïicace de suc de jusquiame, de ciguë et d’opium. Il inventa plusieurs antidotes et écrivit sur la préparation des médicaments. Euphorbe, son frère, était médecin de Juba, roi de Numidie, qui lui-même était naturaliste et qui donna le nom de son médecin 'a la plante encore appelée Euphorbia.

Phiioménus, qui appartenait 'a la même école, imagina Yanthura, préparation longtemps célèbre contre les aphthes, et dont la base était l’espèce d’aconit connue sous le nom d ’anthore (aconitum an thora , L.), Cratévas fît connaître un antidote composé de verveine, de rhue, de scordium et d’écorce de rhamnus, incorporés avec du vin et du miel ; Galien le cite avec éloge.

Plusieurs autres sectateurs de la méthode méritent encore d’être mentionnés comme ayant propagé l’emploi de divers médicaments énergiques ou donné leur nom à quelques compositions célèbres. Apuléius Celsus, Sicilien, proposa contre la rage un remède composé avec l’opium, le poivre, le castoréum et d’autres substances excitantes. Il est permis de révoquer en doute l’efficacité d’un pareil antidote, ainsi que celle d’un eclegma qu’il employait dans la pleurésie, et dans lequel entraient le poivre, la myrrhe et le miel attique. Ce médecin vécut sous Auguste, il écrivit un ouvrage sur les propriétés des plantes et un autre sur l’économie rurale.

Cornélius Celsus vécut aussi sous Auguste et sous Tibère. Son

(1) De efc*, avec, el y-aciioi tête de pavot.

traité de la médecine, de re medicâ , divisé en huit livres, dont le cinquième et une partie du sixième sont relatifs à la pharmacie, est l’un des plus précieux monuments que nous aient légués les anciens sur l’art médical. Sa latinité est d’une pureté et d’une élégance telles que Celse fut surnommé le Cicéron des médecins, et que Quintilien n’hésite pas de le comparer à Platon et même a Homère. Celse a donné la formule de quelques compositions propres à calmer ou à procurer le sommeil, et il a décrit plusieurs antidotes, entre autres Yambrosia de Zopyre, médecin de Ptolémée, ainsi que le mithridate; mais comme il avait plus de confiance dans les médicaments destinés à l’usage externe, il rapporte un bien plus grand nombre de formules de catapasta , de malagmata et d’emplâtres.

Tibérius Claudius Ménécrate fleurit dans le même siècle et fut médecin des empereurs. Il inventa le diachylon (1), emplâtre encore fort usité de nos jours, ainsi qu’une autre préparation contre les dartres, composée de substances escarrotiques et que, pour cette raison, il nomma ecdorion. Son ouvrage avait pour titre : Hologrammatos , parce qu’il y avait écrit en toutes lettres les doses des médicaments, afin d’éviter les erreurs auxquelles s’exposaient les médecins qui, déjà, affectaient de n’écrire que par signes et par abréviations.

Il faut ajouter à cette liste les noms de quelques médecins du même siècle qui s’occupèrent spécialement de pharmacie et de matière médicale, Héras de Cappadoce, qui écrivit sur les propriétés de certaines substances nouvellement découvertes, Apollonius Archistrator, de Pergame, qui publia un traité des médicaments euporistes et donna la formule de plusieurs compositions énergiques. Il employa avec succès dans l’angine Yassa fœtida , que l’on

(1) D éjt*, avec, et suc : composé de sucs.

nommait o%U KvpevaiKoç, parce qu’on le tirait alors de la Syrie. Pamphyle, surnommé mygmatopoles , inventa, contre la lèpre, un remède composé d’arsenic, de sandaraque, de cuivre brûlé et de cantharides; c’était un véritable esearrotique. Scribonius Largus vivait sous l’empereur Claude et le suivit dans ses campagnes d’Angleterre. Il recueillit un grand nombre de recettes, mais sans choix et sans critique. Il était fort crédule et ajoutait foi à la plupart des remèdes superstitieux ; par exemple, il croyait à la vertu de l’ alléluia , a^Àrpi(puÀÀûv, contre la morsure des serpents, mais à la condition que cette plante serait cueillie de la main gauche, avant le lever du soleil.

A l’exemple de Scribonius, Xénocrate d’Aphrodisée rassembla beaucoup de traditions fabuleuses et vanta la propriété d’une foule de médicaments bizarres, tels que le sang de chauve souris, les intestins d’hippopotame et d’éléphant, la chair de basilic, le sang menstruel, la cervelle et le foie humain, les ongles râpés, le cérumen des oreilles, etc. ; il imagina aussi des philtres à l’aide desquels il pensait que l’on pouvait agir sur les penchants et les volontés d’autrui. 11 avait écrit un ouvrage sur les aliments tirés des poissons.

Si l’on fait abstraction des croyances superstitieuses et des écarts d’imagination auxquels se livrèrent un petit nombre de méthodistes, au sujet des médicaments, on ne peut disconvenir que cette école, en général, n’ait travaillé heureusement aux progrès de la matière médicale. Il est hors de doute que l’hygiène iui doive d’utiles perfectionnements. Ses sectateurs détruisirent l’abus des purgatifs drastiques, ils relevèrent l’emploi des émollients à l’intérieur comme à l’extérieur ; ils attachèrent une grande importance au régime, aux aliments, mais surtout à la pureté de l’air qu’on respire, et ils mirent en faveur quelques moyens de le rafraîchir ou de le modifier, selon

les maladies. Ainsi, ils faisaient usage de soufflets et de ventilateurs

pour renouveler Pair de'S appartements, ils arrosaient les planchers d’eau à la glace ou y faisaient étendre des feuilles et des branches de lentisque, de vigne, de grenadier, de myrthe, de pin ou autres plantes aromatiques. Ils ne donnaient 'a leurs malades qu’une sorte de bouillon ou de tisane préparée avec de la farine de froment ou d’épeautre ( triticum spelta , L.), que l’on nommait alica (U et en grec xov^os, boisson légère, alimentaire, dont les anciens faisaient grand cas. Us employaient aussi pour boisson le mulsumfô) ou mélange de miel et de vin, et l’ hydromel ou eau miellée.

Les méthodistes avaient une série de remèdes relâchants et une autre de remèdes resserrants. Les premiers étaient la saignée, les sangsues, les fomentations, les cataplasmes, l’huile chaude 'a l’extérieur ; à l’intérieur, les boissons émollientes et les légers purgatifs. Les remèdes resserrants étaient, à l’extérieur, l’eau froide, l’huile froide, le vinaigre, les décoctions de plantain, de pourprier, de myrthe, de roses, de joubarbe, puis la craie, l’alun, le plomb brûlé, le plâtre dont ils saupoudraient le corps pour arrêter les sueurs ou dont ils composaient des emplâtres et des épithèmes. A l’intérieur, ils faisaient manger du pain rôti, des coings et faisaient boire de Leaufroide, du vinaigre et de gros vin rouge. Quelquefois ils faisaient mâcher de la moutarde ou du poivre mêlé avec du miel pour exciter la sécrétion salivaire; ce mélange se nommait apophlegmatisme . Dans le mal de tête, ils injectaient dans les narines du suc de bette noire ou de cyclamen, ce qui faisait éternuer.

Parmi les moyens spéciaux que les méthodistes introduisirent dans

(1) Voyez le dict. de James, t. I, et Encycl. méd. de Hallé, t. I, p. 674.

(2) Le mot mulsum s’employait au lieu de vinum mulsum, en grec oivc^ctXt, et Yofyo/tciXt se nommait en latin mulsa pour aqua mut sa.

la thérapeutique, on peut citer les dropax 0)ou sympasma , emplâtres fort adhérents que l’on appliquait sur les jambes, le dos, la poitrine, quelquefois sur la tête, les tempes et le devant du col et que l’on arrachait avec force. Ils étaient composés de poix et d’huile auxquels on ajoutait du poivre, de la pyrèthre ou du soufre. On employait aussi, au même usage, les cataplasmes dans lesquels entrait la moutarde pilée et que l’on nommait sinapismes . Certains onguents aromatiques, appelés malagmata minytica, servaient à oindre toute la surface du corps, vers la fin des maladies, dans le but d’en effacer toutes les traces.

Vadarcé était une substance limoneuse que les rivières déposent sur les roseaux et que l’on employait en application dans certaines affections cutanées. Uaphronatron ou aphronitron était une efflorescence formée d’un mélange de carbonate de chaux et de soude que l’on tirait d’Égypte ; quelques auteurs pensent que c’était le salpêtre naturel, formé de nitrate de potasse et de nitrate de chaux ;

on l’employait a l’intérieur et à l’extérieur. Le gammé tait une sorte

de saumure préparée avec des intestins d’anchois ou d’autres poissons, que l’on salait et que l’on exposait au soleil. On s’en servait comme d’assaisonnement, mais surtout en application pour guérir certains ulcères.

Nous bornerons à cette courte liste l’indication des moyens thérapeutiques employés par les sectateurs de la méthode, parce que nous aurons plus loin l’occasion de parler, avec détails, des médicaments simples ou composés en usage chez les Romains, pendant les premiers siècles de notre ère.

(1) De ira), j’arrache.

§ II. ANnnOlIA QUR.

Les poëtes pharmaceules.

Si notre but, au lieu d’écrire une histoire consciencieuse et impartiale, eût été de chercher à relever aux yeux des lecteurs l’importance ou l’illustration de l’art pharmaceutique, nous eussions déjà trouvé plus d’une occasion naturelle de faire ressortir certains faits propres à constater la part que la pharmacie a prise au développement des connaissances humaines, à l’avancement des sciences, et de citer les personnages éminents qui, à diverses époques, ont tenu à honneur de contribuer à ses progrès. En remontant à sa première origine, nous l’eussions vue, des mains des héros et des demi-dieux, passer dans celles des souverains, des prêtres et des législateurs; nous l’eussions vue, plus tard, élevée par les philosophes au rang des sciences, honorée de la protection et des travaux personnels des plus puissants monarques ; enfin, à côté des rois pharmaceutes, nous eussions placé les poètes, ces autres rois de la pensée, qui ne jugèrent pas indigne de leurs talents et du langage des dieux les détails qui se rapportent à un art destiné à soulager les souffrances, à conserver la santé, à prolonger la durée de la vie des hommes. Ces vues générales, toutes glorieuses pour la pharmacie, ont dû naturellement se présenter à l’esprit de ceux qui, jusqu’ici, ont parcouru avec nous les fastes de cette branche de l’art de guérir ; c’est donc moins pour établir un rapprochement de cette nature que pour conserver dans les faits un ordre nécessaire, que nous avons réuni autour du nom d’Andromachus celui des médecins poètes qui, vers la même époque, ont consacré leurs vers à des sujets puisés dans la matière médicale, la pharmacie ou l’histoire naturelle.

Déjà, et dès l’antiquité la plus reculée, Hésiode, Orphée, Musée

avaient etianté la nature et les grands phénomènes qu’elle présente; Pythagore et Empédocles, Parménide et Épicharme avaient appliqué la poésie aux détails de la philosophie et des hautes sciences ; Eudémus avait gravé ses vers sur la porte du temple d’Esculape ; Aratus, Héliodore d’Athènes, Nicandre avaient employé le rhythme poétique a décrire les poisons, les animaux venimeux et les moyens de combattre leurs effets délétères. Mais sous le règne des Césars, soit que les médecins de cette époque s’exagérassent l’importance des médicaments qu’ils avaient inventés, soit qu’ils voulussent, à l’aide d’un langage mesuré, prévenir l’altération de leurs formules, un grand nombre d’entre eux décrivirent en vers la composition de leurs antidotes et les procédés relatifs à leur préparation. Emilius Macer, de Vérone, traita le même sujet que Nicandre; Philotas décrivit en vers la composition de plusieurs médicaments ; Rufus, dans un poème dont il nous reste quelques fragments, célébra les propriétés de certaines plantes héroïques ; Philon de Tarse, contemporain de Thémison et d’Auguste, mit en vers la composition de son électuaire, connu sous le nom de phüonium (1). Servilius Damocrate, qui vécut sous Néron, publia deux poèmes en vers iambiques, ayant l’un et Tautre pour objet la pharmacie et la matière médicale. Il conserva ainsi la formule du cyphi des Egyptiens, de l’électuaire de Mithridate et des hières les plus célèbres. Il consacra dans ses vers la préparation de plusieurs malagmata et épithêmes calmants, assez efficaces, ainsi que la formule de divers acopes (2) ou liniments toniques, propres à

(1) Les vers de Pbilon de Tarse étaient fort énigmatiques; mais Galien en a donné l’explication. Le philonium était composé de safran, de pyrèthre, d’euphorbe, de poivre blanc, de jusquiame, de spicanard, d’opium et de miel attique.*Cet électuaire a figuré jusqu’à nos jours dans nos pharmacopées, mais il a été souvent modifié dans sa formule, au point que son nom était devenu générique pour les compositions analogues.

(2) De « privatif, et de K07roç ^ fatigue.

dissiper la lassitude. Damoerate avait guéri la fille du consul Servilius en lui faisant prendre le lait d’une chèvre nourrie avec les feuilles de lentîsque, mode de traitement ingénieux, renouvelé par les praticiens modernes et mis souvent en usage avec un remarquable succès.

De tous les poètes pharmaceutes, le plus justement célèbre est Andromachus, médecin de Néron, le premier qui ait porté le titre d'archiâtre des empereurs. Ce fut lui qui inventa la thériaque et qui en décrivit la composition ainsi que les propriétés, dans un poème grec, en vers élégiaques, qu’il dédia à Néron. Ce poème, que Galien nous a conservé, a pour titre : Galéné , r^v»?, c’est-à dire calme, tranquillité; c’était le nom qu’Andromaque donna d’abord à son antidote. Plus tard, cette composition fut appelée thériaque , dénomination devenue en quelque sorte générique pour les contre-poisons.

Destinée d’abord 'a guérir les morsures venimeuses, la thériaque fut bientôt regardée, sur la foi de son auteur, comme, propre à combattre toutes les maladies. Le succès de cette composition fit perdre à l’antidote de Mithridate une grande partie de son crédit. Cependant elle ne différait guère de celui-ci que par l’addition de la chair de vipères et de quelques autres ingrédients peu énergiques. Quoiqu’il en soit, la thériaque s’empara dès lors d’une réputation qu’elle a conservée à travers les siècles. L’empereur Antonin, qui l’estimait beaucoup, la faisait préparer dans son palais, sous ses yeux, et en prenait chaque jour. Andromaque le Jeune, fils de '’archiàtre, qui mit en prose le poème Galéné , modifia légèrement la composition de la thériaque, et crut soutenir la gloire de son nom en imaginant un nombre considérable d’antidotes tout aussi compliqués, dont heureusement la formule n’est pas parvenue jusqu’à nous. Galien assure qu’il en avait inventé vingt-quatre seulement pour les maux d’oreille.

C’est-îci le lieu peut-être de remarquer les progrès qu’avait faits

la complication des médicaments, depuis l’école de Cos jusqu’à l'époque que nous étudions. Hippocrate, qui faisait principalement consister la thérapeutique dans la diète et le régime, n’employait le plus souvent que des médicaments simples. Les formules tirées des tables votives des temples de la Santé, étaient généralement peu compliquées. Mais bientôt Hérophyle et ses sectateurs multiplièrent outre mesure les ingrédients dans les compositions pharmaceutiques. Toutefois, les premiers antidotes ne prirent naissance que dans l’école d’Alexandrie. Dès lors les compositions polypharmaques devinrent comme un sujet d’émulation parmi les médecins : chacun d’eux tint 'a honneur d’imaginer quelque préparation de cette nature et d’y attacher son nom. Pline, qui blâme hautement ces compositions monstrueuses, assure qu’elles étaient uniquement imaginées dans le but de faire valoir le métier [ad ostentationem artis) et non dans l’intérêt de l’art de guérir. Après les antidotes vinrent les hières CD. La plus ancienne était celle de Thémison de Laodicée, qui probablement avait imaginé cette dénomination. On l’appela hiera picra (sainte et amère), parce que l’aloès en était l’ingrédient principal. Les hières se distinguaient des antidotes en ce qu’elles étaient ordinairement purgatives. Elles devinrent bientôt fort nombreuses ; les plus célèbres étaient, après l’hiéra picra de Thémison, celles de Justus, d’Archigène, de Rufus, de Philon, de Logadius et d’Antonius Pacchius. La plupart de ces compositions, indépendamment du nom de leurs auteurs, portaient encore, comme les antidotes, celui de leurs propriétés spéciales ou quelque titre emphatique capable de les relever aux yeux du vulgaire; ainsi l’une s’appelait athanasia , immortelle; une autre ambrosia , divine; d’autres isothéos , égale à Dieu; isochryson , égale 'a l’or; panacea , qui guérit tous les maux; et une

(1) De bpàf, saint, sacré; composition sainte ou sacrée.

foule d'autres, réunissant à des noms tout aussi séduisants des propriétés tout aussi hypothétiques. A la suite des antidotes et des hières, parurent les thériaques (1). Celles-ci ne furent pas moins multipliées. Les dispensaires arabes ont longtemps conservé celles d’OElius Gallus, d'Euclide, de Zénon, d'Antiochus, de Damocrate; mais la thériaque d’Andromachus resta toujours la plus estimée. L’efficacité de cette composition célèbre, confirmée par l’expérience des siècles, lui assigne encore aujourd’hui une place distinguée dans nos formulaires, et sans admettre à son égard les éloges exagérés que lui prodiguèrent les pharmacologistes des différents âges, y compris Bordeu, qui la regardait comme le médicament par excellence, l’antidote universel, on ne saurait disconvenir qu’elle ne jouisse de propriétés réelles, comme cordiale, calmante et anthelmintique. On sait avec quelle solennité, dans les derniers siècles, la ville de Venise en faisait exécuter publiquement la préparation. Maîtresse alors du commerce des Indes, cette ville était censée posséder les drogues les mieux choisies et les plus précieuses. En France et en Allemagne, les universités et les facultés de médecine faisaient aussi préparer la thériaque en grande pompe, cérémonie qui ne laissait pas de contribuer à la réputation populaire de ce médicament, aujourd’hui fort déchu de son antique célébrité.

(1) Nous avons dit que le mot thériaque vient du grec ôijpiov, qui signifie bête venimeuse. On voit que c’est par antiphrase que l’on nommait ainsi les antidotes.

Les mots antidote , hière , thériaque étaient d’abord des adjectifs indiquant la propriété d’une composition. Parla suite, ils furent pris comme substantifs. 11 en est de même du mot qaléné , tranquillité, pour antidotus tranquillans , composition calmante.

Page 1