III. RIOSCORIRE. — PLINE LE NATURALISTE
Trois hommes éminents se présentent pour clore, à notre point de vue, cette période de six siècles qui commence à Hippocrate pour finir à Galien, et au de l'a de laquelle commence une nouvelle époque pour notre histoire : celle qui comprend la pharmacie des Arabes. Dioscoride d’Anazarbe et Pline l’Ancien ont assez fait pour notre art et tiennent une assez grande place dans l’histoire des sciences naturelles pour que nous devions faire de leurs travaux l’objet d’une étude spéciale. Galien et son école formeront le sujet de la dernière partie de ce tableau.
Aristote et Théophraste avaient écrit sur l’histoire naturelle en observateurs et en philosophes. Ils avaient saisi les grands traits du système général de la nature et ouvert largement une voie dans laquelle leurs successeurs n’osèrent pas les suivre. Abandonnant l’étude de la science sous son aspect le plus relevé, ils ne s’occupèrent plus des substances naturelles que sous le rapport de leurs propriétés applicables. De là cette multitude de faits isolés, observés et transmis sans exactitude comme sans critique, qui encombrèrent la matière médicale et multiplièrent à l’infini les complications de la pharmacie de cette époque, jusqu’au moment où Dioscoride vint jeter sur tout ce chaos un peu d’intérêt et de lumière.
La plus grande incertitude règne sur les détails biographiques relatifs 'a sa personne (D. On sait uniquement qu’il naquit à Anazarbe,
(1) Son prénom était Pédanius , quelquefois écrit Pédacius. Suidas ajoute qu’il était surnommé Phacas , parce qu’il avait la figure marquée de taches en forme de lentilles.
On a avancé qu’il avait existé plusieurs Dioseorides. Il est certain que Galien cite un Dioscoride le Jeune, qui vivait sous Adrien.
( Cœsarea Augusta), en Cilicie, dans les premières années de l’ère chrétienne, et qu’il vécut sous Néron et sous Vespasien ; il était par conséquent contemporain de Pline, qui pourtant n’en parle nulle part. Il suivit quelque temps la carrière des armes, sans doute comme médecin dans les armées romaines. Outre l’Asie Mineure, sa patrie, il visita la Grèce, l’Italie, l’Espagne, la Germanie et la Gaule, le plus souvent dans le but d’étudier les substances naturelles. Il revint à Rome vers la moitié du premier siècle et publia, en l’an lxv, son premier ouvrage : Uepi oXys /«rp/xfc; il est divisé en cinq livres. Le premier traite des plantes aromatiques et oléagineuses; le second, des plantes alimentaires et économiques; le troisième, des sucs obtenus des racines, des fruits et des semences ; le quatrième a pour sujet l’emploi médical des fleurs, des feuilles, des écorces et des racines ; le cinquième traite des produits de la vigne, et de quelques métaux.
Le second ouvrage que l’on attribue à Dioscoride, mais dont l’authenticité est contestable, a pour titre : iigp* (pup/ua^ov , ou
Alexipharmaca. C’est une sortede commentaire des poèmes deNicandre. Il est divisé en trois livres : le premier traite des effets des poisons et des moyens de les combattre : le second, de la rage des chiens et des animaux vénimeux; le troisième, des moyens d’y porter remède. Enfin, on attribue également à Dioscoride un traité des Euporistes , ou médicaments faciles à se procurer ; mais il est fort douteux qu’il en soit réellement l’auteur; nous devrons donc nous attacher particulièrement à son traité de matière médicale.
Un mérite incontestable de ce travail est de présenter la synonymie des noms vulgaires que portaient de son temps les plantes qu’il décrit, chez les Egyptiens, les Juifs, les Thraces, les Romains, les Grecs et même dans l’Inde. Sous ce rapport, le livre de Dioscoride sert de transition, incomplète à la vérité, mais néanmoins précieuse, entre la haute antiquité et les temps modernes.
Les plantes y sont passées en revue sans ordre, sans aucun rapprochement systématique, et pourtant elles se groupent assez souvent suivant la méthode naturelle, tant cette classification ressort spontanément de l’analogie des formes et des caractères principaux. Mais Dioscoride a attaché une bien plus grande importance a les réunir dans l’ordre de leurs propriétés médicales, malgré tout le vague et l’incertitude d’une pareille distribution. Il en résulte que la plupart de ces descriptions sont obscures et incomplètes sous le rapport scientifique ; de telle sorte que sur les six 'a sept cents plantes qu’il énumère, il y en a à peine cent qui se puissent rapporter d’une manière absolue à leurs véritables types.
Bien que Dioscoride ait cité plus de plantes que Théophraste, il omet quelques-unes de celles décrites par ce dernier, sous le prétexte qu’elles n’ont aucune propriété médicale, ou qu’elles sont trop connues pour qu’il soit nécessaire de les décrire : tels sont le buis, l’érable, le chêne-liège, le bouleau, le colutea, l’ébène et plusieurs autres. Sa classification, qui se fonde sur ce que les dogmatiques appelaient les qualités élémentaires, l’oblige souvent à rapprocher dans une même catégorie des médicaments simples des trois règnes et des médicaments composés. Parmi les descriptions qui offrent de l’intérêt, on peut citer celles de la myrrhe, du bdellium, du labdanum, du rhapontic, de la marjolaine, de l’assa fœtida, de la gomme ammoniaque, de la bousserole, de l’opium, de la scille, et plusieurs autres (D.
(1) Pour donner une idée de l’embarras où certaines descriptions, et quelquefois la négligence de Dioscoride, ont jeté les commentateurs, qu’il suffise d’en citer un exemple. L’hyssope, entre autres, lui paraît une plante trop connue pour qu’il soit nécessaire de la décrire. Il ne faudrait pas croire toute fois qu’il s'agit de l’hyssope de nos jardins, car en parlant d’une plante qu’il nomme chrysocomé, il dit que sa fleur est en grappe, comme celle del’hyssope. Ailleurs, il dit de Vorigan héracléotique que sa feuille est, comme celle de
Dioscoride décrit un grand nombre d huiles et de vins composés; il connaissait le sel essentiel de vipères, l’emploi de la corne brûlée contre les maux de dents, l’usage de l’écorce chorme dans les maladies de la peau, l’emploi de la potasse comme caustique, de l’aloès à l’extérieur dans certains ulcères, du marrube blanc dans la phthisie, de la fougère mâle contre les vers, de l’huile de ricin qu’il n’employait qu’extérieurement ; il parle du petit lait, de la cannelle, de l’asphalte, du pétrole rouge et du sucre ( sacchar ), ou plutôt du tabaschir qui transsude des nœuds du bambou (1). Il insiste partout sur l’emploi des végétaux indigènes de préférence aux substances exotiques ; enfin il est le premier qui ait attiré l’attention sur la sophistication des médicaments.
On trouve dans Dioscoride la description de quelques préparations chimiques. Le mode qu’il indique pour obtenir le blanc de plomb est 'a peu près le même que l’on suit encore de nos jours; il parle de
l’hyssope, disposée en ombelle ; or on sait que notre byssope n’a ni l’un ni l’autre de ces caractères. On lit d’au Ire part, dans l’Evangile de Saint Jean, qu’une éponge imbibée de vinaigre fut placée au bout d’un bâton d’hyssope pour être portée à la bouche de Jésus-Christ. Enfin, la Yulgate et l’historien Josèphe rapportent que Salomon connaissait chaque espèce d'arbre , depuis le cèdre jusqu’à l’hyssope ; ce qui montre évidemment que l’hyssope des anciens était tout au moins un arbrisseau.
Quant aux copistes et aux traducteurs, on trouve dans l’un d’eux que «l’on apprivoise fort bien des éléphants avec du suc d’orge : » Capti cclerrimèmitificantur hordei succo. Mais tteCpocç, en grec, signifie à la fois éléphant et ivoire; or Dioscoride avait dit simplement que l’ivoire se ramollit quand on le fait tremper dans le suc d’orge. (Lib. m, L. v.)
(1) Jusqu’au temps des croisades, les Européens ne connurent d’autre sucre que ce suc épaissi du bambou. Les Sarrasins cultivèrent les premiers la canne à sucre en Barbarie, en Grèce et dans l’ile de Chypre. Plus tard, elle fut transportée en Sicile, d’où, au xve siècle, elle fut transportée dans l’ile de Madère, à Saint-Thomas et dans la Guinée. Ce n’est qu’au xvie siècle qu’elle fut transplantée en Amérique.
iai —
la calamine, du pompholix, des vitriols, de l’orpiment comme escarrotique, et de l’eau de chaux. Il apprend à retirer le mercure du cinabre, en le faisant calciner dans une conque de fer recouverte d’un couvercle, calix , qu’en grec on nommait ambix , C’est
très-probablement de ce mot que les Arabes ont fait ambic et alambic en y ajoutant l’article ali 1). Il ne s’ensuit pas que les Grecs ou les Romains aient connu l’art de la distillation, car Galien n’en parle pas, bien qu’il ait vécu plus d’un siècle après Dioscoride et qu’il ait décrit toutes les opérations de la pharmacie de son époque. Cependant les Grecs connaissaient une sorte d * huile de térébenthine, mais voici comment ils la préparaient : on suspendait de la laine ou une toison au-dessus d’une chaudière dans laquelle on faisait bouillir de la poix. Quand cette laine était chargée des vapeurs qui s’en étaient exhalées, on l’exprimait, et le résultat se nommait pissœleum ou picis flos . Cette huile se préparait habituellement dans la viile de Colophon, en Grèce; d’où le nom de colophane que porte encore le résidu de la distillation de la térébenthine.
Dioscoride parle encore de diverses préparations métalliques usitées en médecine. On employait dans les emplâtres la lilharge, le cadmium, le pompholix, que l’on regardait comme l’écume de certains métaux. Longtemps avant son époque, on faisait usage de la fleur ou écaille d’airain, crocus V eneris, ces ustum, squammœ cens, comme purgatif, et l’on donnait, pour exciter le vomissement, le melanteria et le chalcitis (sulfate de fer mêlé d’oxyde rouge qui provenait des mines de cuivre de Cilicie). Dioscoride ne connaissait pas
(1) Voici en quels termes Pline rapporte le même passage, sans doute emprunté à la même source : Patinis fictilibus impositum ferrea conclia , calice coopertum, argilla superillita ; dcin sub patinis ciccensum follibus continno igni , atque ita calicis sudore deterso , qui fit argent i colore et aquœ liquore.
l’emploi interne du fer ; il le croyait nuisible aux fonctions utérines. II pensait que le mercure rongeait et détruisait les viscères ; on ne se servait alors de l’antimoine que pour les applications extérieures et après l’avoir calciné.
Dioscoride est pourtant moins crédule que Théophraste, relativement aux propriétés médicales des plantes; mais ce dernier n’était pas médecin, et s’occupa surtout du règne végétal en botaniste et en philosophe. Dioscoride était même plus empirique que médecin, plus habile aux recherches qu’à l’observation. Son style est obscur, confus, ses assertions peu précises ; il néglige les détails de la posologie et de l’administration des médicaments. Toutefois Galien en fait lé plus grand éloge, et regarde son livre comme le plus complet et le plus utile que l’on possédât de son temps sur la matière médicale.
Dioscoride occupe un rang éminent dans l’histoire de la matière médicale. Son livre fut le seul d’après lequel on étudia pendant quinze siècles cette partie de la science. Ajourd’hui même, chez les Turcs, les Arabes et les nations à demi civilisées, il est encore l’oracle de la médecine et de la botanique.
Aucun ouvrage scientifique n’a été copié, imprimé autant de fois, et n‘a été l’objet d’un plus grand nombre de commentaires ; sans doute en raison de l’importance du sujet et de l’obscurité de ses détails. Après Galien, qui le cite et le copie très-souvent, on trouve parmi ses commentateurs les plus célèbres, aux ive, et ‘Ve siècles, Oribase et Aetius, qui rangèrent les objets qu’il décrit par ordre alphabétique ; Paul d’Égine, au vne siècle ; au xe, Sérapion le jeune et la plupart des médecins arabes. A l’époque de la découverte de l’imprimerie, l’ouvrage de Dioscoride fut imprimé l’un des premiers, et les éditions s’en multiplièrent à l’infini. Au xvie et au xvii0 siècle, Matthioli de Sienne, Saumaise, Gasp. Bauhin, Symphorien Chain-
pier et une foule d’autres savants s’efforcèrent d’y rechercher les traces de la matière médicale antique, et appuyèrent sur cette frêle base les fondements de la science moderne des végétaux. Plus près de nous, Tournefort et Sibthorp entreprirent de longs voyages pour retrouver sur les lieux mêmes les plantes décrites par Dioscoride, et réussirentdifficilement'a en déterminer un petit nombre d’une manière, absolue. Le dernier et peut-être le plus heureux de ses commentateurs fut le savant Kurt Sprengel, qui, toutefois, confesse souvent son incertitude et le mauvais résultat de ses efforts 'a ce sujet.
Plumier a donné le nom de dioscorea à un genre de la famille des asparaginées, devenu depuis le type d’une famille nouvelle, et dont fait parti Y igname ( dioscorea alata , bidbiferct et japonica ), plante alimentaire de Taïti, des Moluques et du Japon.
— Caius Plinius secundus, connu sous le nom de Pline l’ancien ou le naturaliste , naquit l’an 23 del’ère chrétienne, la neuvième année du règne de Tibère, à Vérone, selon quelques biographes, parce qu’il appelle Catulle son compatriote, ou selon d’autres, à Corne, dans le pays des Insubres, aujourd’hui le Milanais. Il appartenait 'a une famille ancienne et distinguée. Il servit fort jeune dans les armées romaines; à vingt-et-un ans, il alla en Afrique et obtint peu de temps après le commandement d’un corps de cavalerie qu’il conduisiten Germanie. Il résigna ces fonctions, à l’âge de vingt-quatre ans, et vint à Rome, où il s’occupa de l’étude des lois. Depuis cette époque jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, il publia plusieurs ouvrages, sur la guerre, sur l’histoire, sur la jurisprudence et sur la politique, mais dont aucun n’est parvenu jusqu’à nous. A cette époque il fut nommé procurateur en Espagne. En 71, il alla visiter la Grèce et sans doute aussi la Gaule narbonnaise ; enfin il revint à Rome et se livra dès lors avec ardeur à l’étude de l’histoire naturelle. Il rentra cependant plus tard dans les affaires publiques, et il commandait la flotte de Misène
en Tan 79, lors de la célèbre éruption du Vésuve, qui lui coûta la vie et qui détruisit les villes de Pompéi et d’Herculanum.
On connaît les détails de cet événement, qui nous ont été conservés en termes si pleins d’intérêt par son neveu et son fils adoptif, Caius Cœcilius Plinius, plus connu sous le nom de Pline le jeune , dans une lettre écrite à Tacite 0). Pline habitait alors une maison de campagne sur le bord de la mer, lorsque la terre fut ébranlée par de violentes secousses qui annonçaient une prochaine éruption du volcan. On était au mois de septembre, et il étudiait, lorsqu’on vint l’avertir qu’un nuage d’une forme et d’une dimension extraordinaires s’élevait du sommet du Vésuve. Pline observa quelque temps cette colonne qui avait pris la forme d’un arbre immense dont la tête se ramifiait en vomissant des cendres et de la fumée. Il fit appareiller un navire et prit la mer pour protéger les garnisons voisines et pour observer le phénomène de plus près. Il parcourut plusieurs points de la côte, dictant avec calme et présence d’esprit, notant luimême sur ses tablettes, au milieu des cendres brûlantes dont l’air était obscurci, toutes les phases du prodige. Il prit terre à Sabia, se mit au bain et se coucha. Cependant l’éruption continuait à se développer, des flammes et des torrents de lave s’échappaient du volcan; la terre était ébranlée, les pierres et les débris calcinés couvraient le sol. On éveilla Pline, on courut vers la mer, mais elle était si agitée qu’il fut impossible de s’embarquer. On s’épouvante, chacun prend la fuite de divers côtés, et Pline, resté seul avec deux esclaves, périt suffoqué par les cendres et les exhalaisons sulfureuses qui l’environnaient. Ainsi mourut, encore dans la force de l’âge, cet homme illustre, martyr à la fois de son devoir de citoyen et de son dévouement pour la science.
(1) Lib. VI, epist. XVI.
Il faut bien distinguer, parmi les savants de l’antiquité, les observateurs philosophes des compilateurs. Hippocrate, Aristote, Théophraste, Celse, figurent parmi les premiers; Pline, Dioscoride, Galien sont au nombre des seconds, bien que Galien et Pline surtout aient produit des oeuvres empreintes d’une véritable philosophie. Les premiers ont non-seulement recueilli toutes les connaissances antérieures, mais ils ont ajouté beaucoup de faits nouveaux 'a la science contemporaine ; ils ont coordonné les uns et les autres et leur ont appliqué une méthode. Des faits ainsi présentés sont toujours utiles et la postérité peut toujours en tirer parti. Les compilateurs, au contraire, ont amoncelé les détails sans ordre, sans critique, sans idée d’ensemble ; ils ont montré une crédulité souvent puérile, et ont négligé ce qui leur semblait indifférent ou trop connu. Enfin, ils ont moins écrit dans l’intérêt de la science même que dans des vues d’applications, et c’est peut-être ce qui a fait parvenir leurs œuvres jusqu’à nous, attendu que ce qui intéresse le plus vivement les hommes, est ce qui leur présente un but d’utilité prochaine.
Pline ne tourna ses études vers les sciences qu’à un âge déjà avancé. Il n’était ni naturaliste, ni médecin de profession ; mais une curiosité ardente et un esprit d’une sagacité supérieure le portaient à rechercher tout ce qui était de nature à frapper les sens et l’imagination. Aussi, son Histoire naturelle, qui comprend trente-sept livres, ne se borne-t-elle pas à l’étude des sujets des trois règnes ; elle comprend encore la cosmologie, l’astronomie, la géographie, la physique, l’agriculture, la médecine, le commerce, la navigation et même les beaux-arts. C’est proprement l’Encyclopédie de son époque, et si cette œuvre gigantesque ne répond pas toujours à ce qu’y recherchent les naturalistes, il faut convenir que ce riche dépôt des connaissances de l’antiquité a du moins fourni d’immenses ressources historiques à la science et à la civilisation modernes.
Les parties de ce grand ouvrage qui nous intéressent le plus sont évidemment celles qui se rapportent à la matière médicale, et qui ne comprennent pas moins de quinze livres. Parmi les généralités qui les précèdent, celles qui se rapportent au règne végétal sont les plus étendues. Du douzième au dix-neuvième livre, il traite des arbres, qu’il divise en arbres exotiques et à parfum, en arbres de forêts 0), en arbres 'a fruits, etc., puis des semences, du lin et des légumes. Il parle des engrais, des pépinières, de la greffe, des irrigations ; plus loin, des céréales et autres grandes cultures. Il cite dix sortes de gommes. En traitant de la vigne, il donne la nomenclature de cinquante espèces de vins généreux. Toute cette partie présente beaucoup de répétitions.
La matière médicale proprement dite ne commence qu’au vingtième livre. Elle est partagée en deux sections : les substances tirées du règne végétal et celles empruntées aux animaux. Il énumère en premier lieu les plantes médicinales des jardins (1 2), puis celles qui se font remarquer par la beauté de leur fleur, comme les roses, les lis, les narcisses, etc., dont on tressait des couronnes, et il donne exactement l’époque de leur floraison. C’est après cette énumération qu’il parle des propriétés médicales d’un grand nombre d’autres plantes, dont il serait difficile aujourd’hui de reconnaître les véritables types. Quant
(1) En parlant du platane, exporté à travers la mer Ionienne dans l’île de Diomède, pour orner le tombeau de ce héros, il dit que Denis l’Ancien faisait de cet arbre la merveille de ses jardins et qu’on le mettait alors à si haut prix qu’on l’arrosait avec du vin pur.
Il attribue aux arbres une longévité prodigieuse et dit que de son temps on en voyait encore qui dataient d’une époque plus reculée que le siège de Troie ei même que la fondation d’Athènes.
(2) Pline parait avoir, ainsi que Dioscoride, décrit particulièrement les plantes qu’avaient réunies à Rome un médecin célèbre, nommé Castor. Ce jardin est le quatrième jardin botanique dont l’antiquité fasse mention. Les trois autres furent ceux de Théophraste, de Mithridate et du roi Attale.
a ce qu’il dit de leurs vertus, il est permis de révoquer en doute ses assertions, écho, pour la plupart, de traditions peu authentiques ou ma! fondées.
Au vingt-huitième livre commence la matière médicale tirée des animaux. Dès le début, Pline s’excuse des choses fantastiques qu’il va rapporter. Pourquoi les rapporter, dira-t-on, s’il n’y croyait pas luimême? L’auteur montre en cela que la curiosité, et l’amour du merveilleux dominaient en lui le sens critique et même le savoir. Il ne faut donc pas attacher à ces récits une véritable valeur scientifique. Nous ne rapporterons rien de toutes ces fables, par respect même pour l’illustre écrivain qui les a si soigneusement recueillies (1).
Parmi les nombreux médicaments tirés des animaux aquatiques, il en cite plus de soixante que fournissait la tortue, et un pareil nombre qui provenaient du castor. Il place parmi les préparations de cet ordre le garum, préparé avec les intestins d’anchois, sorte d’assaisonnement alors très-recherché et dont nous avons déjà parlé ailleurs (1 2). Au trente-troisième et au trente-quatrième livre, il traite
(1) 4 peine osons-nous consigner dans une note quelques exemples de ces récits fabuleux. Ainsi, il dit quelque part que les hommes ont plus de dents que les femmes, ce qui lui eut été bien facile de vérifier avant de l’écrire. 11 croyait au Phénix, au Cinnamologus, oiseau qui faisait son nid dans l’arbre qui porte la canelle, et qu’il fallait tuer pour pouvoir cueillir les rameaux qu’il était chargé de défendre. Ailleurs, il rapporte toutes les fables des voyageurs grecs sur les hommes sans bouche, sans tête, à un seul pied, ou bien à oreilles pendantes, dont ils se servaient tantôt comme d’un oreiller, tantôt pour se couvrir les épaules. Parmi les animaux il cite le mantichore, à tête humaine et à queue de scorpion, les chevaux ailés, le catoplébas qui tuait du regard, et autres monstres dont il donne sérieusement l’histoire, à côté de la description d’animaux réels et bien connus.
(2) Dans une de ses épigrammes, Martial fait dire à une parvenue :
Nobilc nmic sitio luxuriosa garum;
et ailleurs :
Unguentum fuerat, quod onyx modo parva gerebat :
Nunc, postquam olfecit Papilus, ecce garum est; ce qui montre que le poêle ne partageait pas le goût de ces contemporains pour cet assaisonnement
de la matière empruntée aux minéraux, mais d’une manière peu étendue, car ces deux livres contiennent, en outre, la minéralogie de l’époque et tout ce qui s’y rattache : métallurgie, arts mécaniques et arts libéraux, peinture, sculpture, céramique, marbres, taille et gravure des pierres précieuses, et jusqu’à la liste des artistes qui se sont illustrés dans chacun de ces arts.
Comme on le voit, si Pline n’a pas jeté sur l’histoire naturelle des lumières aussi vives que Théophraste et Aristote, la matière médicale et la pharmacie ne trouvent pas non plus beaucoup de ressources dans ses écrits. Ce qui ajoute à l’obscurité de tous ces détails, c’est le défaut de plan et de méthode. Dans tout ce qui regarde les médicaments, il suit tantôt l’ordre des maladies, tantôt celui des matières et quelquefois l’ordre alphabétique. Cependant à travers les faits apocryphes, les propriétés douteuses qu’il rapporte, et cette multitude de recettes compliquées qu’il enregistre, il ne dissimule pas son peu de confiance dans l’emploi de tous ces moyens. Il fait preuve d’un excellent esprit en blâmant leur abus, en prescrivant l’usage des remèdes exotiques, et en s’élevant contre la falsification des drogues et des médicaments. Il regrette la pharmacie primitive, qui n’usait que de moyens simples et naturels. Après avoir vanté l’efficacité des plantes et des autres médicaments qui se trouvent répandus autour de nous, dans les champs, dans les forêts, sur les montagnes, il s’écrie: « Voilà les vrais remèdes que la nature avoue, des remèdes familiers, » qu’on se procure aisément, que l’on prépare à peu de frais, qui se » trouvent mêlés aux choses même qui nous servent d’aliments. » C’est la fraude et l’intérêt qui ont inventé ces boutiques où chacun » croit trouver pour son argent des cautions pour sa vie, et ces com- » positions, ces mélanges confus qu’on ne cesse de préconiser CD. »
(1) Lib, XXIV. c. i.
Ces détails suffiraient sans doute pour nous justifier d’avoir donné à Pline l’Ancien une place dans l’histoire de la pharmacie et de la matière médicale, mais nous ne pouvions d’ailleurs laisser échapper cette occasion de rendre à cet éminent écrivain un hommage mérité à tant d’autres litres. L’histoire naturelle de Pline fut dédiée à Titus Vespasien, qui professait pour l’auteur une estime unie à la plus vive affection. La première chose qui frappe dans ce grand ouvrage c’est l’immense érudition dont il est la preuve et qui doit surprendre surtout dans un homme de guerre et un homme detat. Bien que Pline ne l’ait terminé qu’à l’âge de cinquante-trois ans, il est hors de doute que depuis nombre d’années il s’occupait d’en réunir les matériaux.
Le plan de l’Histoire naturelle est assez méthodique, quoiqu’il embrasse un trop grand nombre d’objets. Le cadre en est plus étendu que celui d’Aristote, et pourtant l’histoire des animaux y est moins complète que dans les écrits du philosophe de Stagyre. En botanique, Pline est également fort loin de Théophraste. C’est que Théophraste et Aristote étudièrent la nature en observateurs, et que Pline n’écrivit qu’en historien, sans s’appliquer, comme ses prédécesseurs, à saisir les lois et les rapports suivant lesquels la nature a coordonné ses productions. Les faits y sont abondants, la plupart utiles, trop souvent douteux. Pline s’attachait surtout aux choses singulières, merveilleuses; il les rassemblait sans beaucoup de choix ni de critique, et ce mélange de vrai et de faux a fait perdre à son livre beaucoup de prix. C’est le résumé de deux mille ouvrages de tout genre: voyageurs, historiens, philosophes, naturalistes, médecins, auxquels il a emprunté tout ce qu’ils contenaient de saillant et dont, sans lui, bien peu de chose serait parvenu jusqu’à nous.
Quant au style, il ne mérite que des éloges. Remarquable par
l’élégance, le mouvement, la fermeté, il est partout empreint d’un
caractère de noblesse qui s’élève souvent jusqu’à l’éloquence. L’His-
loire naturelle est Fun des plus vastes dépôts de la langue latine à sa meilleure époque; sans son secours il eut été peut-être impossible de rétablir la latinité. A travers les faits erronés, les récits naïfs, les descriptions plus ou moins exactes, on rencontre à chaque pas de hautes et sages observations, des vues profondes, l’expression de la plus saine philosophie. « Son ouvrage, a dit BufFon, aussi varié que la nature, la peint toujours en beau. » Tel qu’il est, le livre du naturaliste romain n’en est pas moins l’un des plus riches monuments du génie de l’antiquité, et l’une des principales bases sur lesquelles s’éleva, dans les temps modernes, la renaissance des lettres et des sciences.
Un grand nombre de commentateurs se sont appliqués à rétablir, à interpréter le texte de Pline et à relever ses erreurs. Il faut citer parmi eux J. Hardouin, Daléchamp, le comte Rezzonico, Saumaise surtout, qui dans ses Exercitationes plinianœ , le loue vivement d’avoir fait à la fois la médecine de l’esprit et celle du corps, et de ce que, malgré les imperfections de ses écrits, il nous a conservé beaucoup de choses que sans lui nous aurions toujours ignorées.
Linné a donné le nom de Plinia a un genre de la famille des myrtes, auquel Lamarck et Wildenow ont ajouté quelques espèces.
Pline était laborieux, intrépide, sobre, diligent. « Simple dans ses habits et dans ses mœurs, il avait un génie ardent qui ne l’empêchait point d’apporter au travail cette application qui paraît incompatible avec l’activité. Tout le temps qu’il ne passait pas à s’instruire était un temps qu’il regardait comme perdu. Il se mettait à l’étude, en hiver, à trois heures du matin et quelquefois même à minuit, ne donnant au sommeil que le temps strictement nécessaire; encore regrettait-il que la faiblesse humaine l’obligeât à réparer ses forces (U. A table, au bain, en voyage, il était toujours accompagné d’un secré-
(1) Fée, Éloge de Pline le naturaliste. Paris. 1821
taire qui lisait à haute voix, tandis qu’il prenait des notes. « Esprit plein d’ardeur, s’écrie Pline le jeune, d’une application incroyable, d’une vigilance sans exemple (!) ! » Nous ajouterons : âme vraiment romaine, car, ce que nous possédons de ses écrits ne contient pas une seule phrase qui ne puisse être avouée par un sage, un philosophe et un homme de bien.
§ IV. pharmacie: des grecs et des romains.