‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 148 sur 358 · LA PROCESSION EN DIEU · texte numérisé non relu

LA PROCESSION EN DIEU

Sans doute, Dieu n'a pas besoin du monde; mais il n'a pas non plus besoin de demeurer unique et solitaire. Il n'a aucune raison de ne pas créer, et il a au contraire une raison de créer ; raison qui n'est point une nécessité supérieure au Bien, mais une nécessité identique au Bien même. Le Bien produit parce qu'il est le Bien (1).

Ainsi Plotin, comme Platon, trouve la raison du monde dans la bonté de Dieu ; mais dans une bonté qui semble encore trop intrinsèque, identique à la perfection, et qui n'est pas, à proprement parler, la bienveillance, l'amour. Plotin s'approche parfois très-près de cette idée d'une bonté bienveillante et aimante. S'il exclut de Dieu l'amour, c'est qu'il entend par l'amour un désir et un besoin ; mais il admet en Dieu Y absence d'envie; Dieu ne veut pas le mal d'autrui, dit-il avec Platon. — Donc il veut le bien des autres êtres, c'est là une idée voisine de la première. — Et pourtant ce n'est pas cette bienveillance que Plotin aperçoit surtout en Dieu, mais plutôt le Bien intrinsèque : il ne s'élève pas jusqu'à une idée claire de l'identité en Dieu de la Perfection et de l'Amour.

Il en résulte que la procession néoplatonicienne semble se confondre avec l'émanation orientale. Le Dieu des Chrétiens engendre et crée par amour et par liberté ; le Dieu de Plotin engendre par nature, et par quelque chose de supérieur à la liberté comme à la nécessité : il produit par son existence même. Néanmoins, on a beaucoup exagéré la différence des deux doctrines. Le fond dernier de la pensée de Plotin, c'est que Dieu a engendré par une raison suprême, qui est à la fois amour ^ liberté, nécessité^ qui par conséquent n'est aucune de ces choses, et qui enfin ne diffère pas de Dieu même.

Voyons maintenant ce que Dieu va engendrer. Enveloppant

1. t Nous voyons que tout ce qui arrive à la perfection ne peut se repo-

< ser stérilement cq soi-même, mais engendre et produit. Non-seulement « les êtres capables de choix, mais encore ceux qui sont privés de réflexion « et même d'àme, font participer, autant qu'ils le peuvent, les autres êtres « à ce qui est en eux : ainsi le feu émet de la chaleur, et la neige du t froid ; les sucs des plantes tendent à communiquer leurs propriétés. • Toutes choses dans la nature imitent le Principe premier en engendrant

< pour arriver à la perpétuité et manifester leur bonté. Comment donc

< celui qui est souverainement parfait, qui est le Bien suprême, resterait-il « renfermé en lui-même, comme si un sentiment de jalousie l'empêchait « de faire part de lui-même, ou comme s'il était impuissant, lui qui est la « puissance de toutes choses ? • (V, i, 5, 7.)

dans sa réalité tout le bien possible et réalisable, Dieu le communiquera par degrés à des êtres qui ne pourront l'égaler : voilà le principe d'où part Plotin. Mais cette communication va-t-elle se faire en commençant par l'inférieur pour produire ensuite le supérieur, ou va-t-elle commencer par le supérieur pour descendre peu à peu à l'inférieur ? Dans le premier cas, Dieu produirait immédiatement la matière, puis Tâme, l'intelligence et l'amour, toutes choses dont l'évolution constitue le développement historique du monde, la réalisation progressive du divin dans la nature et l'humanité. Ce progrès de la matière à Dieu se trouve bien dans Plotin, mais à la fin et non au commencement. Gomment en effet le premier objet de la pensée et de l'activité divine, le premier pioduit de Dieu, serait-il l'imperfection radicale ? Dieu serait donc réduit à commencer par le plus imparfait ? Il semble à Plotin que le premier effet de la fécondité divine doit être aussi parfait qu'il est possible, et par conséquent aussi près de Dieu qu'une chose peut l'être. S'il en est ainsi, le Bien devra engendrer, du sein de son inaltérable perfection, un être qui ne différera de lui-même qu'infiniment peu, qui sera seulement distinct de lui sans en être séparé. Cet être est le Fils. Mais, outre le Bien et son fils, on peut concevoir encore un degré de perfection immédiatement inférieur aux deux premiers. Ce degré peut être réalisé sans que les deux premiers y perdent rien ; il vaut donc mieux qu'il le soit, et il le sera. C'est l'Ame ou Esprit. Cet être qui diffère infiniment peu du a premier-né », sans pourtant se confondre avec lui, engendrera à son tour le monde ; et ainsi de suite, jusqu'aux dernières limites du bien communicable, jusqu'au degré le plus infime de l'être et de la perfection. Telle est la procession des êtres.

Est-ce tout, et le possible est-il épuisé ? — Pas encore. Ce dernier degré, ce minimum de perfection auquel nous sommes arrivés, ne restera pas tel qu'il est; car il y a au-dessus de lui un degré de perfection réalisable pour lui-même et déjà réalisé dans le principe immédiatement supérieur. Le dernier des êtres va donc se letourner vers celui qui l'engendre et le précède, se rendre semblable à lui, se suspendre et s'unir à lui. Par là il se perfectionnera, et, remontant de degré en degré, se convertira vers le Bien-Du. Ce mouvement de conversion et d'amour se retrouve à tous les degrés de l'être. Dès le premier degré, le Fils, à peine engendré, se retourne vers le Père et rentre dans son sein ; en même temps, il engendre l'Ame ou Esprit, qui

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