CHAPITRE NEUVIÈME
Philosophie chrétienne.
I. Dieu conçu comme bien suprême. — Les grands principes de la philosophie platonicienne et aristotélique se trouvent, dans la philosophie chrétienne, élevés à une puissance nouvelle et conciliés avec les autres doctrines grecques et orientales. — La Bible. Philon, Plotin et Platon sont les principales sources de la philosophie chrétienne. — Analogie de la conception platonicienne du Bien supérieur à Tintelligence et à l'essence avec la conception chrétienne du Père incompréhensible et ineffable. Témoignages de Justin, de Tertullien, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, de Grégoire de Nazianze, d^Athanase, de Denys TAréopagite et de saint Augustin.
II Dieu conçu comme raison suprême. — La méthode d'induction platonicienne et la théorie des idées sont adoptées par les chrétiens. — La raison divine ou le Verbe, ^oyoç, contient éminemment les idées de toutes choses. ■— La Raison ou le fils procède du père éternellement, sans qu'il y ait infériorité du fils par rapport au père.
III. Dieu conçu comme esprit suprême. — Platon avait conçu Tàme divine comme intermédiaire entre la Raison divine et le monde. Les chrétiens conçoivent cette âme comme éçale à la Raison divine et à l'Unité divine. — Dieu s'aime lui-même : il est amour ou charité, il est esprit. — Dieu aime le monde et le crée par liberté et amour. Progrès accompli dans la théorie de la création. Substitution du bien libre au bien nécessaire.
IL — lORALE DES PHILOSOPHES CHRÉTIENS.
I. Théorie de la. charité. — La charité est l'amour de Dieu et l'amour de tous les hommes en Dieu. — La charité est le suprême principe de la morale. — Elle est le souverain bien.
IL Théorie dk la liberté. — La charité est libre en essence. ■— Difficultés nées du rapport de la liberté et de la grâce. Effacement de l'idée de liberté.
111. Théorie de la société. — La société fondée sur l'autorité, non sur le droit proprement dit. — Question de la liberté religieuse ; question de l'esclavage ; question de la propriété.
Tous les grands principes de la philosophie platonicienne et aristotélique se retrouvent dans la philosophie chrétienne, élevés à une puissance nouvelle et conciliés avec les autres doctrines grecques ou orientales. Les livres saints, Philon, Plotin et Platon,
sont les principales sources de la philosophie chrétienne. Soit directement, soit indirectement, Platon exerça sur le christianisme l'influence la plus incontestable. Les Pères grecs le proclament eux-mêmes (1). Ce christianisme compréhensif des premiers Pères ne pouvait manquer de fondre en une même doctrine philosophique toutes les vérités éparses chez les anciens philosophes.
I. Dieu conçu comme le Bien suprême, — Le point culminant de la philosophie platonicienne est la conception du Bien suprême identique à l'Unité, supérieur à l'essence et à Tintelligence ; telle est aussi la conception la plus élevée de la philosophie chrétienne: Dieu, considéré dans l'absolu de son être, est incompréhensible et ineffable (2).
1. a Tout ce qui a été enseiçné de bon par tous les philosophes nous appartient, à nous chrétiens, dit saint Justin. {Apologie, I, 51.) Tous les hommes participent au Verbe divin, dont ia semence est implantée dans leur âme... C'est en \ertu de cette raison séminale, dérivant du Verbe, que les anciens sages ont pu, de temps à autre, enseigner de belles vérités... Car tout ce que les philosophes ou les législateurs ont dit ou trouvé de bon, ils le devaient à une vue ou connaissance partielle du Verbe. Socrate, par exemple, connaissait le Christ d'une certaine manière, parce que le Verbe pénètre toute chose de son influence... Voilà pourquoi les doctrines de Platon ne sont pas tout à fait contraires à celles du Christ, bien qu'elles ne soient pas absolument semblables... Tous ceux qui ont vécu selon le Verbe sont chrétiens, bien qu'ils aient été regardés comme athées : tels étaient Socrate et Heraclite chez les Grecs, et parmi les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, Elie, ainsi que beaucoup d'aiitres. » Cf. Saint Clément d'Alex., Strom, I, c. ix,
p. 348 : < Semblables aux bacchantes qui ont dispersé les membres de Penthée, lès diverses sectes de philosophie, soit grecque, soit barbare^ éparpillent en fragments l'indivisible lumière du Verbe divin. »
2. t Aucun nom, dit saint Justin (y4po/., I, 46 ; II, 8, 10, 13, 14), ne convient au principe suprême de l'univers. Dieu, le l^ère^ le Créateur, le Seigneur^ ne sont pas des noms qui définissent son essence, mais de simples qualifications tirées de ses bienfaits et de ses œuvres. » {A-pol.^ I, 44 ; II, 94.) De même, pourTertullien, < Dieu en soi est caché et inaccessible; il s'est révélé par le Verbe, comme le soleil, trop éclatant pour être vu dans sa substance même, se laisse apercevoir dans ses rayons. » (Adv. Prax,, p. 14.) C'est la célèbre comparaison du VI® livre de la République. « Dieu, dit à son tour saint Clùment d'Alexandrie, étant indémontrable, n'est point objet de science. » {Strom, IV, p. 135.) On n'arrive à concevoir cet • abîme » que par abstraction, c'est-à-dire par l'élimination complète de tous les attributs des êtres créés, et particulièrement des attributs physiques. (Ch.V. p. 582.) « De cette façon, si on ne peut dire ce qu'il est, on peut du moins savoir ce qu'il n'est pas. Le nom qui lui convient le mieux, rUn, ne définit pas son essence, mais exprime seulement la simplicité absolue de sa nature. Les autres dénopainations sont toutes empruntées aux rapports que Dieu soutient avec les choses. Lorsqu'on en vient à considérer Dieu sous ce point de vue, on lui attribue la bonté. » (I6id,,l, XVil,
178 PHILOSOPHIE CHHÉTIENNB.
t Dieu, dit saint Âthanase, est au-dessus de toute essence « et de la conception humaine, parce qu'il est la bonté et la « beauté transcendante. Il est bon, ou plutôt il est la source de la « bonté (1). » « Fin de toute chose, s'écrie saint Grégoire de « Nazianze, tu es un, tu es tout et tu n'es aucun, n'étant ni un « ni tout. » Saint Augustin, tout nourri de la pensée de Platon et des platoniciens, conçoit l'Unité identi(]ue au Bien comme le terme de la pensée. Par cette force intérieure et secrète qui s'appelle la raison, nous divisons et nous unissons pour connaître. « Soit que je divise ou que je réunisse, c'est l'unité que j'aime et « que je veux. Quand je divise, c'est pour avoir l'unité pure, et « quand je réunis, c'est poar l'avoir totale (2). » Il y a donc une Unité, principe de l'unité en toutes choses et objet suprême de la raison ; car les deux procédés de la dialectique, analyse et synthèse, ne sont autre chose que la recherche de l'unité. L'Un elle Bien sont un seul et même principe. « Enlevez tel ou tel bien « particulier, et voyez le Bien même si vous pouvez; ainsi vous • « verrez Dieu, qui n'est pas bon par un antre bien, mais qui est « le bien de tout ce qui est bon. Nous ne dirions pas qu'une chose flt est meilleure qu'une autre en jugeant avec vérité, si nous a n'avions pas la notion du B.en en soi imprimée dans nos âmes, a sur laquelle nous réglons nos approbations et nos préférences, a Ainsi il faut aimer Dieu, non tel ou tel bien, mais le Bien (( même. Il faut chercher pour l'âme un bien autour duquel elle « ne voltige pas pour ainsi dire par la pensée, mais auquel elle « s'attache par l'amour... Ce bien n'est pas loin de chacun de « nous : en lui nous vivons, nous nous mouvons et nous « sommes (3). »
369.") Pour Orip:ène comme pour saint Clément, le principe suprême est « l'Unité absolue, incommunicable, incompréhensible, supérieure à toute intelligrnce, à toute vie, à la vérité, à la sap:es<=îe, à l'essence même et à l'être défini. » (C. Cels,, VII, 38. In sanct. Joh., II, 18. D(?prmc., 1,3,5.) Ea même temps cette Unité est le Bien. Le bien n'est pas pour Dieu, comme pour la créature, un simple attribut ; il est la nature mémo de Dieu. Et si Dieu est bon. il est dans lin sens supérieur à l'être des créatures : car le bien et l'ctre voritable sont identiques, et le mal est la même chose que le néàni, (In sanct. Joh., c. II, p. 7.) La créature participe de l'être au même degré que du bien. — On reconnaît là le principe fondamental du platonisme.