IL — DEUXIÈME PÉRIODE DE LA SCHOIASTIQUE
Les Arabes avaient traduit et commenté les écrivains grecs : leurs principaux philosophes péripatéticiens furent le médecin Avicenne (xi« siècle) et Averrhoès (Xil® sièclej. Les doctrines des Arabes furent transmises aux chrétiens par les Juifs venus d'Espaçne, qui eux-mêmes avaient produit plusieurs philosophes distingués, principalement Maimonide(xii® siècle). On connut bientôt en Occident les principaux ouvraçes d'Aristote : Physique^ Métaphysique et Morale, De là un flot d'idées nouvelles et une puissante impulsion donnée aux esprits. — L Le dominicain Albert le Grand, à cause de sa science, passe pour magicien. — Son disciple saint Thomas, Vange de Vécole, essaie de concilier la philosophie d'Aristote et le christianisme. Dans sa doctrine de la volonté, il compromet le libre arbitre par la prémotion physique, selon laquelle Dieu veut éternellement que nous tassions tel ou tel acte et cependant que nous le fassions librement. — Dans sa doctrine sur le principe de l'individualité ou de Vindividuation (problème alors dominant), il compromet l'individualité de la personne en la faisant reposer sur la matière ou le corps, non sur la volonté libre. — Dans sa conception de Dieu, saint Thomas fait prédominer l'attribut de l'intelligence sur celui de la volonté et semble placer en face de la volonté divine une vérité nécessaire (|ui en est indépendante. Dieu est encore pour lui une nature parfaite plutôt qu'une liberté parfaite. Dans l'ordre de la morale et du droit, saint Thomas professe que la propriété n'est ni de droit naturel ni contraire au droit naturel ; il admet l'esclavage et rejette la liberté de penser. La politique de saint Thomas, empruntée à Aristote, est assez libérale dans ses principes. — IL L'ordre des dominicains, chez lequel dominaient les idées autoritaires, eut pour adversaire l'ordre des franciscains, dont les tendances étaient plus libérales. Cet ordre contient des observateurs de l'àme, comme le mystique saint Bonaventure (XIII® siècle), et des observateurs de la nature, devanciers de la science moderne, tels que Roger Bacon et Raymond Lulle. Roger Bacon enrichit la science et on particulier l'optique de théories nouvelles. — Le grand rival de saint Thomas et le métaphysicien par excellence dans Tordre des franciscains est Duns Scot {doctorsubtilis). Il place le principe
de l'individualité dans l'activité libre ; il élève la volonté au-dessus de rinteiligence en Dieu comme dans l'homme.
Ul. - TROISIÈME PÉRIODE DE LA SCHOLASTIQUE.
Avec l'esprit d'indépendance qui se fait jour au XIV« siècle commence la décadence de la scholastique. Elle est précipitée à la fois par les dialecticiens et les mystiques. — Le dialecticien par excellence fut le franciscain et scotiste Jean d'Okkam qui renouvelle avec éclat la grande querelle des réalistes et des nominalistes ; il se range parmi les derniers. — Après lui, la dialectique des écoles se perd de plus en plus dans les subtilités et les arguties. Par opposition, le dégoût de la logique et de la métaphysique rationaliste incline un grand nombre desprits au mysticisme : Pétrarque en Italie, Eckart et Tauler en Allemagne, Gerson en France. — Le mysticisme populaire trouva sa plus admirable expression dans Vlmitation de Jésus- Christ, dont l'auteur est inconnu.
C'est dans les couvents qu'il ^ avait, au moyen âge, le plus d'instruction acquise et le plus de loisir pour en acquérir encore. Les religieux copièrent un grand nombre de manuscrits ; de plus, ils fondèrent des écoles, qui rivalisaient avec celles des évêchés (1). La Grande-Bretagne possédait à l'origine les monastères modèles : de ses écoles sortirent Bède le vénérable, Alcuin, conseiller et ami de Charlemagne, qui fut placé par lui à la tête de l'Académie palatine, et surtout Scot Erigène, qui fut presque le créateur de la scholastique.
L'union plus ou moins étroite de la théologie et de la philosophie est le trait dominant du moyen âge (2).
De là dérivent d'autres caractères généraux qui appartiennent à la science de cette époque. Le dogme théologique étant alors le fond des spéculations philosophiques, et ce dogme étant imposé par l'autorité religieuse, la philosophie du moyen âge manque de ce qu'il y a de plus essentiel à toute science : la liberté. Aussi est-elle peu originale et peu inventive. Les idées qu'elle n'emprunte pas à l'autorité religieuse, elle les emprunte à l'au-
1. Sur la scholastique ou science des écoles (scholœ), voir Ritter, Histoire de la philosophie au moyen âge; Hauréau, Histoire de la philosophie scholastique, 2 vol., Paris, 1850; Cousin, Fragments de philosophie scolastique; R. Fischer, Histoire de la philosophie moderne, introduction; Rousselot, Etudes sur la philosophie au moyen âge ; Jauet, Histoire de la politique,
2. Comme on l'a remarqué, dans la première période de la scholastique la philosophie ne fut que la servante de la théologie, ancilla theologiœ. Dans la seconde, la philosophie et la théologie sont alliées et étroitement unies, quoique dist nctes ; dans la troisième, la philosophie se sépare peu à peu de la théologie jusqu'au moment oii elle deviendra absolument indépendante.
torité des anciens et principalement d'Aristole : elle oppose une autorité à une autre autorité et apprend ainsi peu à peu à détruire Tune par Tautre, en attendant que Tesprit moderne oppose la liberté à l'autorité.
Le fond des idées étant fixé par le dogme, il ne restait de liberté que sur la méthode d'explication et d'application. De ce côté se reporta toute l'activité intellectuelle au moyen âge.
Deux tendances diverses se manifestèrent alors dans les esprits et donnèrent naissance à deux méthodes correspondantes.
Les seuls livres anciens qui fussent d'abord à la disposition des scholasliques furent quelques parties de VOrganum d'Aristote avec riutroduction de Porphyre, et quelques traités de Boëce, de Cassiodore, d'Isidore de Séville. Les études logiques devaient donc dominer dès le début. Des esprits plus attentifs à la forme qu'au fond y trouvaient une méthode commode pour le commeutaire des vérités religieuses. De là une première tendance et une première méthode au moyen âge : la dialectique. On raisonne, on argumente, on tire à l'infini les conséquences sans vérifier les principes, qui demeurent au-dessus de l'examen ; on réduit toute la logique au syllogisme, qui est la forme la plus rigoureuse delà déduction ; on néglige l'induction et l'observation. L'abus du syllogisme entraîne la subtilité, le goût des divisions et subdivisions, la réduction du raisonnement logique à un mécanisme verbal, et la préoccupation excessive des formes de la pensée aux dépens de la pensée même, en un mot le formalisme. — Mais, tout en abusant de la dialectique, le moyen âge préparait à l'esprit moderne un instrument d'une grande puissance^ qui, après avoir été appliqué seulement à dçs questions secondaires, devait être mis ensuite au service des questions essentielles. De la forme on devait peu à peu passer au fond des choses, et remonter de l'analyse des conséquences à l'examen des principes.
En même temps que la tendance dialectique, se développait dans la philosophie du moyen âge le mysticisme, conséquence naturelle des mystères proposés à la foi par la religion et de la vie contemplative à laquelle se vouaient les religieux. C'était aussi un reste des traditions alexandrines, transmises au moyen âge par l'intermédiaire des Pères de l'Église et de Scot Erigène. Enfin, le mysticisme de la contemplation et de l'amour fut souvent une réaction contre les subtilités du raisonnement et la stérilité de la discussion chez les dialecticiens.
Ces deux tendances opposées, la dialectique et la mystique» se
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développèrent chacune à part dans la première période de la scholastique; puis elles s*unirent en se tempérant Tune par l'autre dans la période la plus brillante du moyen âge ; et enfin elles se séparèrent dans l'époque de décadence. On a dit avec justesse que le mysticisme et la dialectique furent l'âme et le corps de la scholastique, et que leur séparation en fut la mort. Privée de l'élément mystique, la dialectique tomba en poussière et s'égara dans la minutie des distinctions verbales ; de son côté, le mysticisme de plus en plus détaché du raisonnement et de la raison même perdit le sentiment du réel et s'abîma dans la dévotion extatique: ce fut la fin du moyen âge.
Comme la dialectique était la liberté appliquée à la discussion, le mysticisme était la liberté appliquée à la contemplation : ces deux méthodes tendaient, par des voies différentes, à l'indépendance finale relativement au dogme et aux pratiques du culte extérieur : le mysticisme comme la logique ne connaît guère d'autorité. Ainsi se trouvaient renfermés dans la scholastique elle-même des germes d'affranchissement pour l'esprit humain.