‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 194 sur 358 · IL -. PHILOSOPHIE ANGLAISE · texte numérisé non relu

IL -. PHILOSOPHIE ANGLAISE

I. Bacon (1).— La philosophie anglaise se montre, dès Torigine, plus amie de l'expérience que de la spéculation métaphysique. Le chancelier Bacon est un des prédécesseurs du positivisme contemporain. On a exagéré son influence en le représentant comme le créateur de la méthode expérimentale et de la science moderne: c'est, au contraire, le mouvement scientifique du xvi® siècle qui a provoqué les écrits de Bacon, et ce philosophe ne fait que tirer les conclusions de tous les travaux accomplis par autrui. Il n'invente ni dans les sciences ni dans la philosophie : il montre, — comme l'avait fait Roger Bacon bien avant lui, — la nécessité d'une réforme dans les sciences ; il analyse avec subtilité les procédés de la méthode d'observation ; en revanche, il méconnaît la puissance de la déduction et des hypothèses à priori.

« L'homme, ministre et interprète de la nature, ne produit et ne comprend qu'autant qu'il fait des observations sur l'ordre de la nature, dans ses opérations et dans ses pensées ; sa connaissance et sa puissance ne s étendent pas au delà » Parier ainsi, c'est oublier que, si la pensée est soumise aux lois de la nature, elle soumet aussi la nature elle-même à ses propres lois : ce que la pensée déduit rationnellement s'impose à la réalité, comme le calcul de l'astronome aux astres, qui le confirment par leurs mouvements.

1. 1561-1626. Membre du conseil ?ous Elisabeth, garde des sceaux sous Jacques I^'. Par complaisance pour le roi et pour son favori, le duc de Buckingham, Bacon apposa le sceau royal à des actes illégaux. Il fut condamné par le parlement pour corruption et vénalité. Principal ouvrage: VInstauratio magna ou Grando, Réforme^ dont le Novum Organum est la 2® partie.

Bacon a cependant bien vu lui-même que la pensée est, pour ainsi dire, un des facteurs essentiels de la connaissance ; mais la , part qu'il lui attribue, c'est plutôt ce qu'il y a d'erroné que ce qu'il ^ y a de vrai. Dans la constitution même de notre esprit se trouvent, selon lui, des causes naturelles d'erreur et comme des illusions d'optique inévitables. C'est là ce qu'il appelle les fan- • tomes ou idoles de la tribu humaine, idola tribus. « Les illusions | de la tribu, dit-il, sont fondées sur la nature humaine et sur la tribu même ou race des hommes. On affirme à tort, en effet, que le sens de l'homme est la mesure des choses ; au contraire, toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit, sont en analogie avec l'homme, non en analogie avec l'univers. L'esprit humain est comme un miroir offrant aux rayons des choses une surface inégale, qui mêle sa nature propre à la nature des choses, la défigure et la corrompt (1). » Bacon ne va pas jusqu'à se demander avec Kant si, tout en portant dans ses sens une cause d'erreur, l'homme ne porte pas aussi dans sa pensée la vérité même avec ses lois. Cependant, il entrevoit cette mesure supérieure lorsqu'il dit : a La grande tromperie des sens, qui dessinent les linéaments des choses par analogie avec l'homme, non par analogie» . avec l'univers, ne peut être corrigée que par la raison et la philo- '^ Sophie universelle (2). » Dans le fait, c'est plutôt à l'expérience* J qu'à la raison que Bacon demande la correction des erreurs. ••

Après les erreurs générales de la tribu. Bacon décrit, avec un abus de métaphores, les erreurs qui proviennent de la constitution « individuelle, sorte de caverne où chacun est renfermé comme les prisonniers de Platon ; ce sont les idola specûs. Puis viennent les erreurs dues au commerce des hommes ou les idola fori^ et enfin les erreurs dues aux systèmes des métaphysiciens qui débitent chacun leur rôle comme des acteurs sur le théâtre ; Bacon les appelle idola theatri.

On évite ces quatre sortes d'erreurs par l'emploi de la vraie méthode. Celle-ci n'est point le syllogisme décrit par Aristote en* son Organum : car le syllogisme ne peut servir à l'invention de la vérité, mais seulement à son exposition. Le nouvel instrument de découverte, le novum organum^ c'est l'expérimentation suivie de l'induction.

L'expérimentation est une analyse par laquelle on sépare les ^ relations accidentelles entre les phénomènes d'avec leurs relations 4

1, Novum Organum, I, 41.

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