Discours de la méthode, 2® partie, l""® règle
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limite à laquelle notre intelligence cesse de voir les choses, et affirmer au delà de ce que nous apercevons (i). De là ces inductions précipitées, ces généralisations hâtives, ces passages brusques de l'apparence à la réalité, en un mot, de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas.
Mais, dira-t-on, si le jugement est volontaire, toutes nos erreurs intellectuelles sont donc des fautes morales ? — Non, répond Descartes. Pour que l'erreur fût toujours une faute morale il faudrait que l'homme eût l'intention d'errer et prît l'erreur pour fin de sa volonté même. Or, « personne n'a la volonté de se tromper. » Par exemple, de ce qu'une chose est arrivée trois ou quatre fois, je conclus précipitamment qu'elle arrive toujours : je n'ai pas fait cette conclusion dans le but de me tromper et par amour de l'erreur ; néanmoins, je l'ai faite volontairement, car rien ne me contraignait à affirmer si vite, et si j'avais voulu retenir mon élan, je n'aurais point dépassé dans ma conclusion les prémisses fournies par mon intelligence. Au reste, pourrait-on ajouter, précisément parce que la volonté a toujours une part dans nos jugements vrais ou faux, la responsabilité y a toujours aussi une part : la science est en grande
1. <c L'acte de la volonté et l'intellection difiTèreot entre eux comme « l'action et la passion d'une même substance; car l'intellection est « proprement la passion de l'àme, et l'acte de la volonté son action. « Mais, comme nous ne saurions vouloir une chose sans la comprendre en « même temps, et que nous ne saurions presque rien comprendre sans a vouloir en même temps quelque chose, cela fait que nous ne distinguons « pas facilement en elle la passion de l'action ». Lettre à Régis, tome III, p. 3y3.
« J'avoue que nous ne saurions juger de rien si notre entendement « n'y intervient, parce qu'il n'y a pas d'apparence que notre volonté a se détermine sur ce que notre entendement n'aperçoit en aucune façon. « Mais comme la volonté est absolument nécessaire afin que nous donnions (( notre consentement à ce que nous avons aperçu ; et comme il n'est pas a nécessaire, pour faire un jugement tel quel, que nous ayons une connais- « sance entière et parfaite ; de là vient que bien souvent nous donnons « notre consentement à des choses dont nous n'avons jamais eu qu'une « connaissance fort confuse ». [Principes de la philosophie, I, 34.)
« Nous n'apercevons rien de ce qui peut être l'objet de quelque autre « volonté, même de cette immense qui est en Dieu, à quoi la nôtre ne « puisse aussi s'étendre ». {Principes de la philosophie, I, 35.) « Si j'exa- « mine la mémoire, l'imagination ou quelque autre faculté qui soit en « moi, je n'en trouve aucune qui ne soit très-petite et bornée, et qui en <( Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que la volonté seule ou Ja seule « liberté du franc arbitre que j'expérimente en moi être si grande, que a je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue, en « sorte que c'est elle principalement qui me fait connaître que je porte « en moi l'image et la ressemblance de Dieu. » (Méditation IV, p. 148.)
partie notre œuvre, et nous en avons en grande partie le mérite ; la science a sa moralité et Terreur a son immoralité. Il faut sans doute faire une part à la difficulté et à la confusion des objets, aux circonstances extérieures, enfin à lïnfluence des autres hommes, mais il serait vraiment trop commode de croire que la vérité et l'erreur tombent en nous du dehors par un hasard heureux ou malheureux, sans que notre liberté ait sa part dans notre grandeur ou dans notre petitesse intellectuelle.
Pour résumer dans ce qu'elle a de meilleur la pensée de Descartes, on peut dire qu'il est toujours une chose qui dépend de nous : c'est de traduire avec exactitude ce que nous ressentons, de dire que nous voyons clairement quand nous voyons clairement, que nous voyons obscurément quand nous voyons obscurément, que nous doutons quand nous doutons, que nous ignorons quand nous ignorons, et ainsi de suite. Il dépend donc de nous de ne pas nous mentir à nous-mêmes et de ne pas mentir aux autres, en disant que nous savons quand nous ne savons pas: on.n*est point coupable d'ignorer, on est coupable de mentir. La sincérité, ou, en termes plus précis, la véracité, voilà ce qui est toujours à notre disposition. L'évidence cartésienne est donc simplement le critérium de la vérité relative à nous, ou de ce qu'on appellera plus tard la certitude subjective ; elle nous prescrit de traduire exactement et sincèrement la manière dont les choses nous apparaissent, la clarté intime ou l'obscurité intime de notre intellection. C'est une règle de pure véracité.
En outre, c'est pour Tesprit une loi intérieure de liberté, qui l'affranchit de toute règle extérieure, de toute autorité extérieure. Il ne s'agit pas de savoir ce qu'a dit Aristote ou telle autre autorité : nous portons en nous notre autorité, qui est notre conscience même. Descartes veut que la science naisse du libre rapport de l'intelligence avec la vérité, sans aucune intervention d'une puissance étrangère. Laissez les intelligences libres en présence du vrai, et au lieu d'une anarchie intellectuelle vous verrez l'ordre et l'accord sortir du sein même des contradictions : car les intelligences, au fond, sont de même nature, et la vérité, d'autre part, est la même pour tous : comment donc l'unité des convictions ne se produirait-elle pas peu à peu ? La meilleure règle logique pour les esprits, aurait dû dire Descartes, c'est cette réglé morale : — Soyez sincères, soyez véridiques, aimez la vérité, et, par craiute de la confondre avec
Terreur, ne Taffirmez que quand vous l'avez clairement reconnue à la lumière de l'évidence. Ainsi vous serez Infaillibles de la seule infaillibilité qui soit accordée à l'homme.
Par cette doctrine originale et profonde du jugement volontaire, Descartes a consommé la révolution qui caractérise le passage de l'esprit scholastique à l'esprit moderne, de rautorité extérieure à la liberté intérieure. Quoi de plus banal aujourd'hui que cette règle : « N'admettre pour vrai que ce qui est évident? » Banalité glorieuse pour Descartes : c'est à lui que nous devons en grande partie cette substitution de l'évidence intime, qui est liberté, à l'autorité extérieure, qui est servitude. En introduisant la liberté dans la science, Descartes y introduisait la vraie moralité.
Le progrès des diverses sciences dans les temps modernes a confirmé par les faits la règle fondamentale de Descartes. Dès que les savants ont eu le pouvoir de tout dire et de se contredire entre eux, ils ont bientôt cessé de se contredire réellement, grâce à leur accord progressif. Remarquons-le du reste, les sciences qui ont fait le plus de progrès ont toujours été les plus libres ; les mathématiques d'abord, où on a toujours eu le droit de raisonner et de déraisonner, puis la physique et les sciences naturelles. Si les sciences morales sont restées en arrière, c'est en partie parce qu'elles ont eu beaucoup moins de liberté et que même, à vrai dire, elles ne sont pas encore parfaitement libres ; il n'y a qu'un moyen de diminuer progressivement les contradictions qu'elles offrent encore, c'est de laisser ces contradictions se produire en toute liberté ; le triage du vrai et du faux ne tardera pas à se faire ; les erreurs passent avec les hommes, la vérité reste.
III. Règles secondaires de la méthode cartésienne, — Les trois autres règles de Descartes concernent l'analyse, la synthèse et les dénombrements. Aux étroites et minutieuses formules de la philosophie scholastique, Dascartes substitue les préceptes les plus simples, qui règlent l'esprit sans l'enchaîner, le soutiennent plutôt qu'ils ne le dirigent, et ont le mérite de s'appliquer à toutes les recherches scientifiques. Ces règles ont été utiles par leur généralité même, parce que la philosophie moderne avait surtout besoin de liberté.
Puisque nous recherchons l'évidence, nous devons, pour la trouver, aller du composé au simple, du tout aux parties, de ce qui est dépendant et intelligible par autre chose à ce qui est indépendant et intelligible par soi-même. Cette opération est
Tanalyse. La seconde règle de Descartes s*y rapporte : — Diviser le sujet en autant de parcelles qu'il est possible pour mieux résoudre les difficultés. Par là, dit Descartes, a on ramène graduellement les propositions embarrassées et obscures à d'autres plus simples (1). » C'est principalement à l'emploi de cette analyse que Descartes attribue la grande découverte qu'il avait faite à l'âge de 23 ans : Tapplication de l'algèbre à la géométrie (2). La « géométrie analytique » a été l'origine des plus admirables découvertes mathématiques, et en particulier de l'invention du calcul infinitésimal par Leibniz,
Après que l'analyse a ramené le composé au simple, le dérivé au primitif, la méthode synthétique doit enchaîner les principes et les conséquences par une série de déductions qui permette de passer peu à peu du plus simple au plus composé. « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus compo-
1. Par là aussi, on remonte du relatif à Tabsolu dans chaque question, a J'appelle absolu tout ce qui «st rélément simple et indécomposable de la chose en question, comme, par exemple, tout ce qu'on rejrnrde comme indépendant, cause, simple, imiversel, un, égal, semblable, droit, etc. ; et je uis que ce qu'il y a de plus simple est ce qu'il y a de plus facile, et ce dont nous devons nous servir pour arrivera la solution des questions ». {Règles pour la direction de l'esp7*it, VI.) <c Or, tout l'art consiste à chercher toujours ce qu'il y a de plus absolu... Dans les corps mesurables, l'absolu, c'est l'étendue ; mais dans l'étendue, c'est la longueur, etc. r> On divise ainsi les choses en séries dont l'ordre est tel que chaque chose est connue par la précédente, jusqu'à ce qu'on soit remonte à ce qui est le plus simple, le plus clair, le plus intelligible, le plus évident.
2. Avant lui, l'algèbre se perdait dans des artilices compliqués de formules, et la géométrie était trop astreinte à la considération des figures; en outre, ces deux sciences demeuraient étrangères l'une à l'autre. Descartes se demanda quels sont les éléments simples et absolus des figures géométriques ; c'est Vordre et la mesure. De même, sur quoi repose l'arithmétique ? sur l'ordre et la mesure. Que doit exprimer l'algèbre ? les lois les plus générales de l'ordre et de la mesure. Mais alors pourquoi n'existerait-il pas une science dont les formules, plus simples que celles de l'arithmétique et plus abstraites que les figures de géométrie, s'appliqueraient à la fois aux nombres et à l'étendue, ou, en gênerai, à tout ce qui est .ordonné et mesurable? « 11 doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu'on peut trouver sur l'ordre et la mesure... Et cette science est appelée d'un nom propre les Mathématiques ». {Recherche de la vérité, éd. Cousin, XI^ p. 223.) Partant de celte idée, Descartes représente les lignes d'une figure par des lettres, cherche les relations de ces lignes, les exprime par des lettres, et arrive ainsi à représenter une figure, par exemple l'ellipse ou la parabole, par une équation algébrique qui en exprime la propriété fondamentale. Etant donnée cette équation, il suffit d'en tirer les conséquences par Talgébre pour découvrir toutes les propriétés de la courbe.
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ses » (1). On examine d*abord un terme de la question, puis un second, puis le rapport des deux, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait introduit dans le problème, s'il est possible, tout ce qui est dans la réalité. La méthode synthétique de Descartes est donc une méthode de construction et de déduction.
Quelquefois on n'aperçoit pas Tordre qui existe dans les choses mêmes : en ce cas, il faut faire une hypothèse et imaginer un certain ordre, dont on cherchera ensuite les conséquences par la déduction et la vérification par l'expérience. Si l'hypothèse ne réussit pas, on en essayera une autre jusqu'à ce qu'on ait trouvé l'ordre convenable. Aussi Descartes dit-il dans sa troisième règle qu'il faut « supposer même de l'ordre entre les objets qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. » Descartes a parfaitement compris que, sans une hypothèse à priori^ l'esprit humain ne saurait rien découvrir. On ne peut en effet trouver l'inconnu qu'en supposant un certain lien particulier qui le rattacherait au connu. Si, par exemple, Franklin n'avait pas supposé un lien entre le principe inconnu de la foudre et le fait connu de Télectricité, et s'il n'en avait pas déduit à priori l'expérience du cerf- volant, sauf à réaliser ensuite cette expérience et à vérifier cette hypothèse, il n'aurait pas découvert la vraie théorie de la foudre. Le danger n'est donc pas de faire des hypothèses, mais de présenter une hypothèse pour autre chose que ce qu'elle est et de la confondre tout de suite avec la réalité.
L'induction elle-même semble n'être pour Descartes qu'une déduction provisoire, qu'on doit ensuite confirmer par Texpérience. Descartes rétablit ainsi jusque dans la méthode inductive l'importance des procédés déductifs, méconnue par Bacon. Ce n'est pas qu'il ignore l'art d'expérimenter : il l'avait pratiqué lui-même avec une habileté rare, et il en connaissait toute la puissance (2). Mais l'expérience, pour Descartes, n'est qu'un moyen de suppléer à la déduction dans les questions qui embrassent une trop grande complexité de termes : on vient alors, dit-il, « au-devant