‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 210 sur 358 · Edit. Garnier, t. II · texte numérisé non relu

Edit. Garnier, t. II

choses n'était qu'une intelligence, la nécessité envahirait tout; mais s'il est une volonté, il y a place aussi pour la liberté dans Tunivers. Nous ne devons même pas nous figurer la vérité éternelle comme une chose indépendante de la volonté .divine, qui impose«> rait ses lois à Dieu : <( Les vérités métaphysiques, que vous nomce mez éternelles, ont été établies par Dieu et en dépendent entier (( reœent, ainsi que tout le reste des créatures. C'est en effet parler a de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, et Tassujettir au (( Styx et aux destinées, que de dire que ces vérités sont indépenu dantes de lui. » En outre, les premières vérités métaphysiques et logiques, étant pour nous compréhensibles, ont un caractère bornô et fini ; or, pour cette raison même, de telles vérités ne peuvent être le principe infini et absolu, qui doit échapper k toute compréhension de l'entendement (1).

Descartes introduit ici dans la philosophie moderne la notion la plus importante peut-être de la métaphysique : à savoir que le néoessaire ne saurait être primitif ou absolu, et que le libre peut seul offrir ce caractère. Toute la philosophie antique avait considéré la nécessité comme étajit la perfection même ;* quand on cherchait le premier principe des choses, on croyait l'atteindre en supposant une première et éternelle nécescité de laquelle dérivait tout le reste : c'était asseoir le Destin sur le trône de l'univers. Descartes, continuant la pensée de Duns Scot et des écoles mystiques, affirme enfin avec netteté que le principe suprême ne doit

1. • La plupart des hommes ne considèrent pas Dieu comme un être « inÛni et incompréhensible, et qui est le seul auteur duquel toutes choses a dépendent... Parce qu'ils comprennent parfaitement led yériiés mathéc matiques et non pas celle de l'existence de Dieu, ce n'est pas merveille « s'ils ne croient pas (ju'elles en dépendent. Mais ils devraient Juger au « coiitraire, .puisque Dieu est une cause dont la puissance surpasse les t bornes de l'entendement humain et que la nécessité de ces vérités « n'excède point notre connaissance, qu'elles sont quelque chose de « moindre et de sujet à cette puissance incompréhensible. » (Lettre CXII, à Mersenne.)

« Pour les vérités étemelles », ajoute encore Descartes, «je dis derechef c Qu'elles sont vraies ou possibles parce que Dieu les connaît vraies ou 1 possibles, et non au contraire qu'étant vraies elles sont reconnues par c Dieu comme si elles étaient vraies indépendamment de lui. Et si les « hommes entendaient bien ces paroles, ils ne pourraient jamais dire sans I blasphème que la vérité de quelque chose précède la connaissan<:e que I Dieu en a, car en Dieu ce n'est, qu'un de vouloir et de connaître ; de sorte « que, par cela même qu'il veut quelque chose, il la connaît, et pour cela 1 8eulement*une telle chose est vraie, il ne faut donc pas dire que. si Dieu • n'existait pas, néanmoins ces vérilés seraient vraies ; car V existence de f Dieu est la première et la plus éternelle des vérités qui peuvent être et « la seule d'où procèdent toutes les autres! » \lbid*)

pas être une nécessité de quelque genre qu'elle soit, mais une liborté, parce que la liberté est seule infinie et absolue.

Ce qui donne une apparence d'étrangeté à cette doctrine, c'est la fausse idée que la plupart des hommes se font de la liberté. Oa confond trop souvent la libeité avec l'arbitraire, c'est-à-dire avec l'indifférence qui réalise une chose plutôt que l'autre par une sorte de hasard. Une telle liberté est mobile et variable comme le caprice. On en conclut que, si Dieu produisait la vérité des choses, cette vérité pourrait changer du jour au lendemain par un acte de sa volonté capricieuse ; on ne réfléchit pas que, par cela même que Dieu est libre, il est soustrait à toute influence extérieure qui pourrait modifier son vouloir, et qu'il ne change pas, comme nous, d'humeur et de dessein avec les circonstances, avec les temps, avec les lieux. Sa volonté, à vrai dire, n'est pas moins supérieure au caprice du hasard qu'à la contrainte du destin. — « On vous dira que, si Dieu avait établi ces vérités, il les « pourrait changer comme un roi fait de ses lois. A quoi il faut « répondre que oui, si sa volonté peut changer. — Mais je les « comprends comme éternelles et immuables. — Et moi je juge « de même de Dieu (1). » C'est donc, selon Descartes, à la liberté primitive de Dieu, et non à je ne sais quelle nécessité primitive, qu'il faut attribuer l'immutabilité.

— Mais alors, demandera-t-on, d'où vient la nécessité que nous apercevons dans les axiomes de logique ou de métaphysique? — De notre dépendance, répond Descartes, qui fait que nous trouvons la vérité toute faite comme une loi imposée à notre intelligence, au lieu de nous sentir nous-mêmes l'origine de la vérité et de ses lois (2).

Descartes applique même aux lois de la morale ce caractère de dépendance par rapport à Dieu. Mais ici, il a le tort de ne pas faire

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