‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 211 sur 358 · Lettre à Mersenne du 15 avril 1630. Ed. Garnier, IV · texte numérisé non relu

Lettre à Mersenne du 15 avril 1630. Ed. Garnier, IV

2. « Notre esprit est fini, et créé de telle nature qu'il peut concevoir « comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement possibles; « mais non pas tel qu'il puisse aussi concevoir comme possibles celles que ft Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a voulu toutefois rendre im- « possibles,.. Encore que Dieu ait voulu que quelques véritrs fussent néces- « saires, ce n'est pas à dire qu'il les ait nécessairement voulues ; car c'est « tout autre chose de vouloir qu'elles fussent nécessaires et de le vouloir a nécessairement ou d'être nécessité à le vouloir, » En un mot, conclut Descartes, nous ne devons « concevoir aucune préférence ou priorité entre « son entendement et sa volonté; car l'idée que nous avons de Dieu nous « apprend qu'il n'v a en lui qu'une seule action, toute simple et toute « pure. » (Lettre 48, p. 147.)

\ o -'-• -»■'■ ■ .j une distinction importante, celle des mœurs extérieures xetde^la ^. , ,,

moralité intérieure. Les lois des mœurs, toutes relatives, résistent r * ', --^'y des rapports librement établis par Dieu entre les êtres dans Tuni- •'"' vers, soit ; mais la moralité même est dans l'intention, dans la volonté, ainsi que Descartes l'a reconnu plus haut; or, la volonté étant libre et l'intention ne relevant que d'elle-même, notre moralité intérieure acquiert un caractère absolu. Par là, comme le montrera Kant, au lieu de subir une loi toute faite, c'est nous qui nous faisons à nous-mêmes la loi : nous sommes législateurs comme Dieu. Sans doute, les actions particulières dans lesquelles se traduit notre intention de bien faire tombent nécessairement sous les lois de l'univers dont nous faisons partie : si, par exemple, il existait un monde où Tarsenic serait un aliment au lieu d'être un poison, il est clair qu'il ne serait pas injuste dans ce monde d'offrir à quelqu'un de l'arsenic ; mais, ce qui demeure toujours indépendant des lois de Tunivers extérieur et des décrets libres de Dieu, c'est notre bonne volonté, c'est notre moralité, par cette raison même qu'elle est libre à l'image de la liberté divine.

III. La véracité divine, critérium swprême de la vérité. — Nous venons devoir que Dieu, selon Descartes, fait la vérité en la voulant. Mais ne peut-on exprimer la même idée en disant : — Dieu est une vérité qui éternellement se veut et se manifeste ellemême, par conséquent une éternelle véracité ; car être véridique, c'est vouloir la vérité et la manifester. — Aussi Descartes est-il amené par le mouvement de sa propre doctrine à considérer la véracité comme un des plus importants attributs de Dieu. C'est le pendant de sa théorie du jugement. Nous-mêmes, par notre volonté, nous relions les idées de notre intelligence et y introduisons le vrai ou le faux, selon que nous exprimons plus ou moins véridiquement notre sentiment d'évidence ou de nonévidence ; nous aussi, dans une certaine mesure, nous faisons la vérité, et on pourrait dire que toute la méthode cartésienne se réduit en définitive à être sincère ou véridique. Dieu, lui, fait absolument la vérité en la voulant, et on peut l'appeler la véracité absolue.

Arrivé à ce point, Descartes se voit en possession d'un fondement suprême de certitude qui jusqu'alors lui avait échappé. L'évidence, en effet, n'est que le signe d'une certitude tout humaine et relative à nous : en d'autres termes, c'est le critérium de la conviction intérieure; mais on peut toujours se demander

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si cette conviction, si cette évidence, répondent aux cboBes telles qu'elles sont et non pas seulement telles qu elles nous apparaissent. Selon Descartes, la seule raison que nous ayons de croire qoe notre pensée est conforme aux choses et que Tévidence intérieure répond à la réalité extérieure, c'est notre idée d'un principe absolu qui produit tout ensemble les lois de la pensée et les lois de Tétre, et qui, voulant éternellement la vérité, la manifestant éternelle* ment par la création, est éternellement véridique« Notre vérité, pourrait-on dire, c'est notre véracité ; la vérité absolue, c'est la véracité absolue, c'est-à-dire l'absolue volonté du vrai (1).

IV. Création continuée et Providence. — Nos perceptions passives, lorsque nous les traduisons véridiquement dans nos jugements, ne sauraient nous tromper^ parce que Tauteur suprême des choses et des perceptions qui y répondent a dû mettre rharmonie entre la pensée et Tétre, Aussi, selon Descartes, la seule raison métaphysique que nous ayons de croire à la réalité du monde extérieur, auquel nous croyons d'ailleurs instinctivement sur la foi de nos sensations physiques, c'est l'idée de la véracité divine.

Le monde que nous révèlent nos perceptions est imparfait ; il a donc été créé par Dieu.' L'acte conservateur du monde est identique avec l'acte créateur. Descartes exprime aésez mal cette idée en appelant l'acte de la providence une création continuée^ comme si, à chaque instant, Dieu créait de nouveau l'univers. Cette expression ferait croire à une série d*actes créateurs, tandis que Descartes veut prouver qu'il n'en existe qu'un seul, et que cet acte, en définitive, ne s'accomplit point dans le temps, mais dans l'éternité.

I. L'idée de la véracité divine nous a assurés qu'il existe réellement une matière répondant à nos sensations ; reste à savoir ce qu'elle est. — Pour le déterminer, écartons de l'idée de matière

1. On a vu dans cette théorie un cercle vicieux : Tévidence prouvée par la véracité divine, et la véracité divine prouvée par l'évidence ; en d'autres termes, le premier critérium prouvé par le second et le second par le premier. — Cependant il faut remarquer que le premier critérium est celui de la certitude subjective, et le second celui de la certitude obiective : le second n'empôche pas le premier, dont il est, selon Descartes, le complet meut nécessaire.

tout ce qui est un mode de la pensée, tout ce qui ne peut être conçu indépendamment de nous*méme8| comme la] couleur, la tayeur, les sons, etc. Que restera-t-il en dernière analyse ? — L'étendue, et les relations variables qui peuvent étxe établies dans l'étendue, c'est*à-dire le mouvement. Nous savons que l'essence de l'âme est la pensée ou conscience, res oogitans; Tessence de la matière est l'étendue ; res extmsa.

Toutes les propriétés de la matière doivent donc s'expliquer par la figure et le mouvement, qui sont des modifications de l'étendue. En dehors du moi et de tous les êtres pensants ou agissants, il n'y a rien dans Tunivers que des relations géométriques ou mécaniques qui peuvent être soumises au calcul. De là le mot de Descartes : -« Donnez-moi l'étendue et le mouvement , je construirai le monde.

Cette réduction des phénomènes matériels à la mécanique universelle, ou, mieux encore, à l^ mathématique universelle^ est une des plus grandes conceptions de Descartes, et les sciences modernes la confirment de plus en plus. Seulement^ comme le montrera Leibniz, cette idée exprime la moitié du réel, non le tout. Descartes n'a vu que le dehors de la matière et les phénomènes de surface, qui sont d^ailleurs Tunique objet des sciences phy-^ siques ; mais le dedans et le fond de la matière« qui est l'objet de la métaphysique, ne saurait se ramener à l'étendue et au mouvement, pures abstractions, pures relations des choses entre elles. Le mécanisme est ]e dehors des choses ; l'activité et la pensée sont le dedans.

Du reste, comme la physique proprement dite n'a pas à s'occuper de l'essence des corps, comme elle se borne à l'étude des phénomènes et des lois^ on peut dire que la physique de Descartes est irréprochable en son principe : Descartes a banni pour jamais de cette science les qualités occultes, formes substantielles et (( vertus )> de toutes sortes : il a fait du monde matériel un vaste théorème de mathématique.

II. La méthode de Descartes en physique est la déduction, complétée et vérifiée par l'expérimentation. Descartes s'efforce de repenser les choses comme Dieu même les pense, et c'est des perfections divines qu'il prétend déduire les lois primitives de l'univers.

Nous comprenons tous, sans nous rendre toujours bien compte de notre idée, que la volonté absolue d'où dérivent les choses

est immuable ; eh bien, l'affirmation de l'immutabilité du prindpe suprême est, selon Descartes, la vraie raison de cette loi fondamentale d'où toutes les lois physiques dérivent : « Chaque chose demeure en l'état où elle est, tant que rien ne vient la changer. • — C'est le principe de causalité, dont l'inertie de la matière est une simple conséquence.

De cette première loi dérivent, selon Descartes, les deux suivantes: « !• La même quantité de mouvement se conserve toujours dans le monde, et ce qui se perd d'un côté se retrouve de l'autre ; » car, s'il naissait im mouvement tout à fait nouveau, ce serait une vraie création, qui supposerait im nouvel acte miraculeux de la puissance créatrice.

2® « Tout corps qui se meut tend à continuer son mouvement en ligne droite. » La ligne droite est en efTet la plus simple de toutes, et les lois les plus simples sont les plus conformes à l'immutabilité divine. Descartes aurait pu ajouter qu'il n'y a aucune cause pour que le mouvement commencé s'arrête ou dévie soit à droite soit à gauche.

Ces trois lois renferment en germe et à priori toutes les lois du mouvement : ce sont les postulats nécessaires de la mécanique; l'expérience les suppose et les vérifie, elle ne les fournit pas.

l^uisque le matériel, selon Descartes, c'est l'étendu, et que nous concevons l'espace comme infini, le monde matériel est lui-même infini en extension. De plus, l'étendue étant partout, la matière est aussi partout, et le vide est une absurdité. Enfin, l'étendue étant divisible à l'infini, la matière est aussi indéfiniment divisible, et les atomes sont une chimère de l'imagination.

Dans cet espace plein, le mouvement ne peut avoir lieu qu'à une condition : il faut, quand une partie de la matière se meut, qu'une autre partie prenne immédiatement sa place, qui ne saurait demeurer vide. Or, le mouvement qui permet une telle vicissitude est le mouvement curviligne. La combinaison ordinaire des mouvements est donc analogue aux ondulations ou tourbillons de l'eau ou de l'air. Tout mouvement réel, dans l'univers, est une ondulation, un tourbillon, un mouvement circulaire.

La matière une fois mise en mouvement, le monde actuel devait se produire. Peu importe la disposition que l'on suppose au commencement des choses et qu'on prend pour point de départ ; par une succession mécanique d'états et de formes, le monde, quel qu'il fût d'abord, serait devenu ce qu'il est (I).

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