‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 23 sur 358 · PHILOSOPHIE DE L INDE. BRAHMANISME · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE L INDE. BRAHMANISME

^■l sant la conque ou le souffleur de conque; de même en est-il avec l'Esprit

divio... Il en est de nous, quand nous entrons dans TEsprit divin, comme ^ -■ d'une masse de sel qui serait jetée dans la mer : elle se dissout dans l'eau 1

qui l'a produite et ne peut être reprise ; mais en quelque lieu que vous

j. puisiez l'eau et la goûtiez, elle est salée... De même que l'eau devient sel

et que le sel devient eau, ainsi nous naissons du divin Esprit et nous y

: retournons. Quand nous avons passé, il ne reste de nous aucun nom. »

Maitregi répondit : — « Ici tu m'as égarée, disant qu'il ne reste de nous

aucun nom quand nous avons passé. » — « Ce que je dis n'est pas un

mensonge, mais la plus haute vérité ; car, s'il y avait ici deux êtres

en présence [Dieu et l'hommej , alors l'un verrait l'autre, l'un entendrait,

apercevrait et connaîtrait l'autre. Mais si le seul et divin Soi [ou Dieu] est

le grand Tout, qui et par qui verrait-il, entendrait il, percevrait-il, ou

connaîtrait-il (l)? »

L'Inde a donc passé du naturalisme au panthéisme, et à cette doctrine de l'émanation qui fait sortir tous les êtres de Dieu comme d'une source universelle, sans admettre de distinction absolue entre les êtres.

Cependant, le principe que l'Inde plaçait à l'origine des choses n'était pas une puissance aveugle et indifférente : les sages Indiens conçurent Dieu comme engendrant par amour, mais par Un amour mêlé de désir. Selon eux, TÊtre, retiré d'abord en lui-même, vivant d'une vie solitaire, « respirant et ne respirant pas », jette enfin du fond de son unité ce cri sublime : « Si j'étais plusieurs ! » et, par la puissance de son « ardeur intellectuelle, » il engendre le monde. « L'amour, le premier, pénétra l'Etre unique, l'amour, ce premier germe de l'ardeur intellectuelle. Méditant dans leur esprit, les sages sentirent cet antique lien qui rattache l'être au néant (2). »

1. Voir Max MûUer, A history of ancient sanskrit literature, p. 222.

2. i Alors rien n'existait, ni le non-être, ni l'être, ni monde, ni air, ni région supérieure. Quelle était donc l'enveloppe de toutes choses ? Où était, quel était le réceptacle de l'eau? Où était la profondeur impénétrable de Pair? Il n'y avait point de mort, point d'immortalité, pas de flambeaux du jour et de la nuit. Mais lui seul respirait sans respirer, absorbé dans l'ardeur de sa propre pensée. Il n'entendait rien, absolument rien autre que lui. Les ténèbres étaient au commencement enveloppées de ténèbres ; l'eau était sans éclat. Mais l'être reposait dans le vide qui le portait, et cet univers fut enfin produit par la force de son ardeur intellectuelle... Mais qui connaît exactement ces choses ? Qui pourra les dire ? Ces êtres, d'où viennent-ils ? Cette création, d'où vient-elle? Les dieux ont été produits parce qu'il a bien voulu les produire ; mais lui, qui peut savoir d'où il vient lui-même? Qui peut savoir d'où est sortie cette création si diverse ? Peutelle, ne peut-elle pas se soutenir elle-même ? Celui qui du haut du ciel a les yeux sur ce monde qu'il domine, peut seul savoir si cela est, ou savoir

Plus tard, ces idées encore vagues se précisent dans des doctrines arrêtées. D'après la cosmogonie de Manou, Brahma est le dieu unique, tour à tour producteur et destructeur de l'univers. « Passant du sommeil à la veille, et de la veille au sommeil, constamment il fait naître à la vie tout ce qui a le mouvementé! tout ce qui iie l'a pas ; puis il l'anéantit et demeure immobile. Les créations et les destructions des mondes sont innombrables ; et l'Être suprême les renouvelle comme en se jouant (1). » C'est la loi d'alternative, qu'on appelle aujourd'hui l'universelle évolution.

Plus tard il parut naturel de distinguer, de séparer, dans l'Être infini, la force qui détruit et la force qui crée. Brahma resta le dieu créateur* mais il vit se dresser devant lui le dieu destructeur, Çiva. Par Çiva, les feuilles se dessèchent, la vieillesse remplace la jeunesse, le fleuve s'engloutit dans la mer. Tannée épuisée achève sa carrière. Si ce dieu de mort était livré à lui-même, le monde serait bientôt anéanti ; mais une force réparatrice préserve le monde, c'est le dieu conservateur et sauveur, Vichnou. Ainsi Brahma, Çiva, Vichnou, représentant la création, la destruction et la renaissance, forment la trinité indienne, la Trimourtù Mais

si cela n'est pas. » — « Eternel, connaissant tout, pénétrant tout, toujours plein de joie, toujours pur, plein de raison, affranchi, Brahma est Tintelligence et la félicité... » — « A l'origine, l'être était unique... Il était seul ) au commencement, sans second. Il éprouva un désir : Plût à Dieu, dit- ' il, que je fusse plusieurs et que j'engendrasse ! Et il créa la lumière. La lumière éprouva le même désir et créa les eaux. Les eaux désirèrent également, et elles dirent : Plût au ciel que nous fussions multipliées et fécondes ! Et elles créèrent la terre. • — « C'est par la propre volonté de Brahma, non par l'acte propre des éléments, qu'ils sont ainsi développés; et ils pénètrent réciproquement l'un dans l'autre dans un ordre iaverse, et sont réabsorbes à la dissolution générale des mondes, qui précède la rénovation des choses. » — « La cause toute-puissante, omnisciente et percevante de l'univers est essentiellement heureuse. Elle est la personne brillante, dorée, vue dans l'orbe solaire et dans l'œil humain. Cet être est l'élément éthéré dont toutes choses procèdent, et auquel elles retournent toutes. Il est le souffle dans lequel se plongent tous les êtres, au sein duquel ils naissent tous. Il est la lumière qui brille dans le ciel et dans tous les lieux hauts et bas, partout, à travers ce monde et dans la personne humaine. Il est le souffle et la personnalité intelligente, immortelle, impérissable et heureuse, avec laquelle Indra s'identifie. » — a Comme l'araignée projette et retire son fil, comme les plantes sortent du sol et y retournent, comme les cheveux de la tête et les poils du corps croissent sur un homme vivant, ainsi Tunivers sort de Vinalté- : rable, • — « Lui, l'invincible, le sage, se contemple comme la source ou la cause de tous les êtres. » — On trouve aussi dans le Bhagavad-Gita : « Enfin qu'estril besoin d'accumuler tant de preuves de ma puissance ? Un seul atome émané de moi a produit F univers, et je suis encore moi tout entier, » (Ibid,) 1. Lois de Manou, trad. par Loiseleur-Deslongchamps, liv. i.

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ce ne sont que trois aspects différents, trois manifestations différentes d'une même puissance. « Apprenez », est-il dit dans le Bhagavata Touravuiy « apprenez qu'il n'y a point de distinction i réelle entre nous ; ce qui vous semble tel n'est qu'apparent. L'Être unique paraît sous trois formes par les actes de création, de conservation et de destruction ; mais il est un. Adresser son culte à une de ces formes, c'est l'adresser aux trois ou au seul Dieu suprême. »

La doctrine des trois puissances divines conduit à celle des incarnations. Menacé à certaines époques d'une destruction complète, le monde doit son salut à l'intervention de Vichnou. Celuici pénètre en toutes choses. « se fait lui-même créature et naît « d'âge en âge pour la défense des bons, pour la ruine des mé- « chants, pour le rétablissement de la justice. » Vichnou représente donc, dans la nature divine, le principe de bonté et d'amour, manifesté ici-bas par les sages, les saints, les sauveurs de l'humanité.

A ces théories métaphysiques, se joint naturellement celle delà . transmigration des âmes. L'âme, principe de la vie, est indestructible et ne fait que changer de condition extérieure. Celte condition, à son tour, est déterminée par la valeur propre de chaque âme. En vertu de cette loi, tout acte de la pensée,, de la parole ou du corps, selon qu'il est bon ou mauvais, porte un bon ou un mauvais fruit ; des diverses actions des hommes résultent ainsi leurs différentes conditions ; tous les maux sensibles qui afEligent l'humanité ne sont que la conséquence inévitable du mal moral commis dans une existence antérieure. Le mérite et le démérite moral sont donc l'unique loi de l'univers. — C'est là une conception originale et profonde, d'après laquelle l'état physique du monde, à chaque moment du temps, résulte de son état moral. Comme l'a dit un critique récent, dans cette doctrine du brahmanisme il n'y a point de destin extérieur qui gouverne la vie des êtres : chaque, être, par son vice ou sa vertu, se fait à soi-même son propre des-j tin. Il n'y a point de loi naturelle qui enchaîne les événements; les événements ne sont enchaînés que par la loi morale. Par sa propre nature, le bonheur s'attache à la vertu et le malheur au vice, comme l'ombre au corps. Chaque action vertueuse ou vicieuse est une force de la nature, et les actions vicieuses et vertueuses prises ensemble sont les seules forces de la nature. Chaque œuvre s'attache à son auteur comme un poids ou comme le contraire d'un poids : selon qu'elle est mauvaise ou bonne, elle l'entraîne invinciblement en haut ou en bas dans l'échelle des

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mondes ; et sa place à chaque renaissance, sa destinée pendant chaque incarnation, est déterminée tout entière par la proportion de ces deux forces, comme l'inclinaison du fléau d'une balance est déterminée tout entière par la proportion des poids qui sont dans les deux plateaux (1). — « Un père », dit Sita dans le

' grand poème du Ramayana, « un père, une mère^ un fils, et dans « ce monde et dans l'autre, mange seul le fruit de ses œuvres: « un père n'est pas récompensé ou châtié pour son fils ; un fils « ne l'est pas pour son père. Chacun d'eux, par ses actions, s'en-

I « gendre le bien et le mal. • — « Tout acte de la pensée, de la « parole ou du corps, porte un bon ou un mauvais fruit. En ao- « complissant les devoirs prescrits sans avoir pour mobile Tat- « tente de la récompense, l'homme parvient à i'immçrtalité (2).»

». Cette idée de la moralité comme loi suprême du monde, bien ^^ 'plus, comme unique loi du monde réel, sinon du monde apparent, est une des plus grandes doctrines que la métaphysique religieuse ait conçues. Cependant, la vraie nature du bien, c'està-dire la liberté du vouloir, n'est pas mise en lumière dans Tlnde : le bien y est encore trop conçu comme une émanation naturelle plutôt que comme un acte de volonté morale. La personnalité humaine ne se distingue pas assez nettement de l'univers ni de Dieu.

II. La morale pratique, dans le brahmanisme, est conforme aux théories philosophiques. Le brahmanisme recommande avant tout les vertus religieuses, qui tendent à l'absorption de l'homme en Dieu : la dévotion, la prière, la contemplation solitaire et silencieuse. La pensée de Dieu inspire naturellement à l'homme l'humilité et la modestie. Qu'un homme ne soit pas fier de ses austérités ; « après avoir fait un don, qu'il n'aille pas le prôner partout (3). » La doctrine de la vie universelle et de la transmigration des âmes a pour conséquence, en morale, le respect et l'amour de tous les êtres animés: le bonheur est promis à celui qui s'abstient de tuer les animaux ; car la fraternité s'étend entre tous les êtres qui vivent. A plus forte raison devra-t-on s'abstenir de faire du mal aux hommes, même quand on en a reçu. « Celui qui pardonne aux gens afiligés qui l'injurient est honoré dans le ciel.... celui qui conçoit du ressentiment ira en enfer. » (Lois de Manou, viii, 312). Il faut respecter et aimer les faibles. « Les en-

1 . Taine, TiSsais de critique et d'histoire, 2 Lois de Manou, XI, 3. Ibid. u, 5.

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