MORALE DE SPINOZA
jouir de la paix de Fâme, ni de la connaissance et de Tamour de Dieu, et il est nécessaire qu'il périsse (1). »
La vie la plus raisonnable est aussi la vie la plus libre, si on entend par liberté une puissance qui n'est déterminée que par soi. La raison, en effet, comprend la nécessité des choses, qui est sa nécessité propre, et, par cette intelligence de la nécessité, elle devient libre. Si nous pouvions apercevoir la nécessité universelle, nous ne ferions qu'un avec cette nécessité même, qui ne se distinguerait plus de notre raison, et ne recevant plus du dehors aucune loi, nous jouirions d'une liberté infinie, identique à la béatitude infinie. Tel est Dieu.
Principe de sagesse et de liberté, Dieu n'est pas loin de nous : il est en nous, ou plutôt nous sommes en lui ; il est nous-mômes dans le fond de notre être et de notre pensée. Nous n'avons qu'à nous dégager de l'extérieur pour nous rapprocher de la substance universelle dont nous sommes les modes. Pour cela, il faut accroître notre science, et, par la science, notre conscience de la nécessité universelle.
 mesure que nous rentrons ainsi en nous et en Dieu, les passions perdent leur force ; sous cette surface agitée de l'océan sensible, nous retrouvons peu à peu le calme des eaux profondes, et si nous pouvions toucher en quelque sorte le fond de cette mer, c'est-à-dire la substance immuable, nous verrions l'orage passer sur notre tête sans la toucher. Comprendre, voilà donc le bonheur; et comprendre, c'est remonter jusqu'au principe des principes, gui est Dieu : ^ La suprême vertu de l'âme, c'est de connaître Dieu. »
Pour cela, il faut concevoir les choses sous le caractère de l'éternité, sub specie œterni ; car l'éternité est l'essence même de Dieu. De là ce beau théorème qui excitait l'admiration de Schelling : (( Notre àme, en tant qu'elle connaît son corps et soi- « même sous le caractère de l'éternité, possède nécessairement t£ la connaissance de Dieu, et sait qu'elle est en Dieu et est conçue « par Dieu. » Or on voit les choses dans leur éternité quand on les voit dans leur nécessité, c'est-à-dire dans leur raison première. En nous identifiant à l'éternelle nécessité qui fait dériver de Dieu toutes choses, nous aimons Dieu. Du même coup, nous aimons tous les autres hommes. Car « l'amour de Dieu, > dit Spinoza, « ne peut être souillé par aucun sentiment d'envie ni de
a jalousie, et il est entretenu en nous avec d'autant plus de force