‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 235 sur 358 · Spinoza à Oldenbourg, Lettre XII · texte numérisé non relu

Spinoza à Oldenbourg, Lettre XII

MORALB DE SPINOZA. 299

K que nous nous représentons un plus grand nombre d*hommes K comme unis avec Dieu de ce même lien d'amour. »

C'est seulement par cet amour que nous pouvons nous élever

siu-dessus de la durée et jouir d'une vie éternelle. « L'âme, dit

K Spinoza, ne peut rien imaginer ni se souvenir d'aucune chose

c passée qu'à condition que le corps continue d'exister, » mais

l'âme ne vit point seulement dans la durée. N'y a-t-il pas en

Dieu quelque chose qui fonde Téternelle nécessité de notre âme,

et que Dieu conçoit ? Cette chose est donc une idée de Dieu,

qui a une éternelle existence. Eh bien, l'idée éternelle de

Tâme, c'est l'âme elle-même dans son éternité. Sans doute,

ajoute magnifiquement Spinoza, « il est impossible que nous

« nous souvenions d'avoir existé avant le corps, puisqu'au-

u cune trace de cette existence ne se peut rencontrer dans le

« corps, et que l'éternité ne se peut mesurer par le temps, ni

(( avoir avec le temps aucune relation ; et cependant nous sentonSy

« nous éprouvons que nous sommes éternels. L'âme, en effet, ne

« sent pas moins les choses qu'elle conçoit par l'entendement que

« celles qu'elle a dans la mémoii*e. Les yeux de l'âme, ces yeux

« qui lui font voir et observer les choses, ce sont les démonstra-

cc tions. Aussi, quoique nous ne nous souvenions pas d'avoir

« existé avant le corps, nous sentons cependant que notre âme,

« en tant qu'elle enveloppe l'essence du corps sous le caractère de

u l'éternité, est éternelle, et que cette existence éternelle ne peut

« se mesurer par le temps ou s'étendre dans la durée. Ainsi donc

tt on ne peut dire que notre âme dure^ et son existence ne peut

(( être enfermée dans les limites d'un temps déterminé qu'en tant

(( qu'elle enveloppe l'existence actuelle du corps ; et c'est aussi à

(( cette condition seulement qu'elle a le pouvoir de déterminer

« dans le temps l'existence des choses, et de les concevoir sous la

« notion de durée. » A cette hauteur où Spinoza s'est élevé par la

force de sa pensée, il semble que, dans sa voix même et dans le

grave accent de son style, retentisse je ne sais quoi d'éternel : Non

mortale sonat.

< Si l'on examine », dit-il encore, « l'opinion du commun « des hommes, on verra qu'ils ont conscience de l'éternité de leur « âme, mais qu'ils confondent cette éternité avec la durée, et la « conçoivent par l'imagination et la mémoire, persuadés que tout « cela subsiste après la mort. » Mais qu'est-ce qui peut subsister ? — L'intelligence ou la conscience de la vérité éternelle, c'est-àdire de Dieu. Cette intelligence ne fait qu'un avec l'amour de la

Page 1