THÉODICÉE DE LEIBNIZ
Leibniz admettait en chaque être une spontanéité parfaite et un dynamisme tout intérieur ; l'horloge, au contraire, est un mécanisme passif, où tout est produit par une influence étrangère : la comparaison de Leibniz substitue donc, contrairement à sa vraie pensée, l'harmonie par le dehors à l'harmonie par le dedans. En réalité, si les monades n'ont point de fenêtres sur Textérieur, c'est qu'elles s'accordent, se perçoivent et, en un certain sens, se pénètrent par l'intérieur ; telles nos plus secrètes pensées s'accordent entre elles par l'action commune de notre intelligence, qui les tire toutes de son unité. Le bien universel, principe premier de l'activité des êtres, n'est pas en dehors d'eux : en lui ils existent, vivent et se meuvent, en lui ils s'accordent. Le dehors et l'étendue ne sont que des relations abstraites de l'entendement ou des symboles grossiers de l'imagination : tout est interne, par conséquent spontané et vivant. Ainsi, à une action physique des êtres l'un sur l'autre, Leibniz veut substituer une harmonie tout intellectuelle : les êtres s'accordent entre eux par la seule influence d'une communauté de sentiment et de pensée, par le seul attrait d'une fin commune et d'un commun idéal : l'univers est une vaste société d'êtres animés d'un même désir et travaillant à la même œuvre : la perfection. « Il y a de l'harmonie, de la géo- « métrie, de la métaphysique et, pour ainsi parler, de la morale (( partout. 9
III. Cet univers, si spontané dans chacune de ses parties et si bien ordonné dans son ensemble, ne se suffit pourtant pas à lui-même. L'existence des êtres et leur harmonie réciproque sont pour Leibniz deux preuves de l'existence de Dieu.
D'abord, si chaque phénomène a sa raison dans la cause individuelle qui le produit, cette cause, à son tour, où a-t-elle sa raison ? Une série, même infinie, de choses contingentes n'est point possible et intelligible par elle-même; elle doit avoir hors de soi sa raison d'être. Il y a donc une dernière raison des choses qui domine et produit tout.
Dieu n'est pas pour cela, selon Leiniz, un premier anneau faisant lui-même partie de la chaîne des choses ; car alors il serait fini et contingent. Quoique présent en tout par son action, qui, loin de détruire l'action propre des êtres, la suscite au contraire, il est par son essence absolue en dehors de la chaîne qui se développe dans l'espace et la durée : il la précède, non d'un intervalle de temps, mais de son immobile éternité. C'est une
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cause d'un tout autre ordre que les autres, et sans laquelle les autres ne pourraient exister. Aussi n'est-il point nécessaire, pour prouver Texistence de Dieu, de supposer d'abord que le monde a eu un commencement ; il est probable, au contraire, que le monde a toujours existé ; mais son existence n'en a pas moins été toujours impuissante à s'expliquer elle-même, toujours dérivée d'un être qui existe seul par soi. En un mot, si Leibniz accorde au monde, sous tous les rapports, Finfinité mathématique, il lui refuse l'infinité métaphysique que lui prétait Spinoza, et qui consiste dans la perfection.
L'harmonie des êtres, comme leur existence, prouve, selon Leibniz, l'existence de Dieu. N'avons-nous pas vu que chaque être agit en lui-même et par lui-même, sans subir physiquement Taction. des autres êtres? Gomment donc se faitril que toutes ces actions individuelles forment un univers si bien Ué dans toutes ses parties? On ne saurait se contenter d'éparpiller l'existence en individus innombrables, par une sorte d'atomisme spirituel ; il faut ramener cette multiplicité infinie à l'unité, et l'harmonie universelle est la preuve d'un principe unique. L'accord des monades suppose une peusée éternelle qui a tout prévu, tout ordonné et qui a mis chaque monade en rapport avec toutes les autres. Seule, la pensée divine peut résoudre et résout éternellement ce problème : — Étant donné l'état actuel d'une monade, en déduire l'état présent, passé et futur de l'univers. — « Dieu calcule et pense, et le monde se fait. i>
Leibniz accepte aussi en la perfectionnant la preuve de saint Anselme, Si rien n'est possible que par Dieu, Dieu au contraire est possible par lui-même : car rien n'empêche la possibilité de ce qui n'enferme aucune borne, aucune négation, aucune contradiction. En outre, s'il n'y avait pas un être où le possible et l'actuel s'identifient, il y aurait éternellement entre ces deux termes un abîme infranchissable, et éternellement rien n'existerait. Donc il y a un être qui renferme en lui-même son éternelle possibilité, et conséquemment aussi son éternelle réalité. Dieu existe par cela seul qu'il est possible.
Tout étant l'image de Dieu, les attributs de la créature peuvent nous faire connaître ^eux du créateur. « Les perfections de Dieu, dit I^eibniz, sont celles de nos âmes ; m$iis il les possède sans bornes. C'est un océan dont nous avons reçu quelques gouttes. Il y a en nous quelque connaissance, quelque pui»-
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lancée, quel({ue bonté ; mais elles sont tout entières en Dieu (1). » •L'intelligence divine est la région des idées, et Dieu conçoit éternellement une inanité de mondes possibles qui s'élèvent les uns au-dessus des autres selon leur degré de perfection, comme les assises d'une pyramide dont la base plonge dans l'infini. Au sommet se trouve le meilleur des mondes, image la plus parfieûte de Dieu. Gomment Dieu demeurerait-il indifférent à cette image de lui-même, comment ne la réaliserait-il pas ? Est-ce la puissance qui lui manque? est-ce la bonté ? Non, 3anB doute. Il crée donc^ et il crée un monde aussi parfait qu'il est possible, par une nécessité morale qui n'exclut point en lui la liberté métaphysique, ce Tous les possibles prétendent à Texistence dans «( l'entendement de Dieu à proportion de leurs perfections ; le ré- ' «• sultat de toutes ces prétentions doit être le monde actuel le plus « parfait possible (2). » Ainsi, dans l'éternité, la perfection immobile ; dans le temps, le progrès sans fin, image mobile de cette perfection : tel est l'optimisme de Leibniz, r D'où vient donc le mal? — De la nature même des êtres. *Ce ù'^t pas la puissance divine qui est soumise à des conditions et à des bornes ; c est l'univers. Dans l'ordre naturel, Dieu ne peut pas réaliser eœ abrupto un certain degré de perfection sans passer par les degrés inférieurs : rien ne se fait tout d'un cowp^ la fin suppose les moyens, le résultat suppose les conditions préalables qui le rendent possible. Voilà pourquoi le monde est gouverné par des lois générales, qui sont les raisons des choses ; voilà pourquoi aussi les effets particuliers de ces lois peuvent être tQiit ensemble relativement mauvais et relativement nécessaires. Mauvais eii eux-mêmes, ils sont bons comme moyens pour arriver à la fin parfaite que Dieu s'est proposée. Au reste, Dieu a mis dans chaque partie toute la perfection compatible avec l'ensemble ; car « le plus sage fait en sorte, le plus qu'il se peut, que les moyens soient bons aussi en quelque façon, c'est-àdire désirables non-seulement par ce qu'ils font, mais encore par ce qu'ils sont (3). »
Leibniz réduit ainsi le mal à une conséquence nécessaire de l'imperfection des êtres créés, et cette imperfection est exigée par le principe des indiscernables, selon lequel des créatures absolument parfaites ne se discerneraient pas du ci-éateur. —