‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 301 sur 358 · I. - POSSIBILITÉ DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

I. - POSSIBILITÉ DE LA SCIENCE

Dans la Critique de la raison pv/re^ Kant examine cette question:—Que pouvons-nous savoir? — Il recherche successivement si la science positive, qui se renferme dans les limites de l'expérience, est possible, et si la métaphysique, qui prétend dépasser les limites de Texpérience, est possible. Pour résoudre ces questions, i] faut soumettre à la critique nos facultés intellectuelles.

Le principe fondamental de la critique de nos facultés, c'est la distinction des choses telles qu'elles apparaissent et des choses telles qu'elles sont. Les apparences sensibles sont ce que Kant appelle les phénomènes ; les réalités que conçoit l'intelligence sont les choses intelligibles ou nourriènes [voûfovà]. Nous ne pouvons connaître les choses que comme elles apparaissent à notre conscience, de même que nous ne pouvons voir la lumière qu'avec l'apparence qu'elle offre à nos yeux : nos yeux sont-ils malades, comme dans la jaunisse, nous verrons tout en jaune; sont-ils astreints à regarder les objets au moyen de verres colorés, la couleur des verres se répandra sur les choses elles-mêmes. Les objets sont donc forcés de se régler en quelque sorte sur la nature de nos organes et de nos facultés : pour être connus, il faut avant tout qu'ils tombent sous les conditions de notre connaissance.

De ce principe fondamental, Eant conclut qu'il faut introduire dans la philosophie un changement complet de méthode. Il veut faire, dit-il, en métaphysique, une révolution analogue à celle de Copernic en astronomie. Avant Copernic, on faisait tourner le soleil autour de la terre ; Copernic fit tourner la terre autour du soleil, et montra qu'ainsi, les apparences restant les mêmes, on plaçait le centre du système solaire en son lieu réel. Pareillement, dans le système de nos connaissances, il faut chercher où est le vrai centre. Est-ce la pensée qui se soumet aux objets et tourne pour ainsi dire autour d'eux, ou au contraire ne sont-ce pas les objets qui, pour être connus, sont nécessairement soumis par la pensée à ses propres lois ? Jusqu'ici on a supposé que l'intelligence se réglait sur les choses, et cette hypothèse n'a conduit à rien ; essayons, dit Kant, l'hypothèse contraire, qui consiste à admettre que c'est notre pensée qui règle les objets, du moins en tant qu'ils tombent sous notre connaissance ; car.

396 LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE AU DIX-HUITHÈKTK SlÂCLE.

ce qu'ils sont en eux-mêmes et indépendamment de nous, nous ne pouvons le savoir. Les choses sont pour nous comme nous les pensons, voilà ce qu'on peut affirmer à priori.

Gomment donc pensons-nous ? Quelle est la constitution de nos facultés intellectuelles, qui s'impose nécessairement aux objets mêmes de ces facultés ?

Nous n'avons d'abord, dit Kant, que des sensations multiples, confuses, incohérentes : couleurs, saveurs, odeurs, etc.; ce sont là les éléments épars de notre connaissance, c*est la matière de notre connaissance qui nous vient du dehors. Si toutes les sensations restaient en ce désordre, notre vie serait comme un rêve, et, à vrai dire, nous ne penserions pas. Nous ne pensons véritablement que quand nous introduisons un ordre dans cette mul. titude de sensations ; nous ne pensons que quand nous donnons une forme à cette matière. Pour cela, il faut y mettre un lien et une certaine unité, par exemple joindre ensemble la sensation de l'âtre, du feu et de la chaleur. Cette unité, qui n'existait pas d'abord dans nos sensations, c'est notre pensée qui l'y introduit. La sensation est passive, la pensée est active, et son acte propre consiste à relier les phénomènes, à en faire la «r synthèse d. Penser, c'est unir.

Les diverses facultés par lesquelles nous mettons de Tunité dans les objets de nos connaissances sont, selon Eant, au nombre de trois : sensibilité, entendement et raison.

La sensibilité externe unit d'abord les objets dans l'espace : percevoir un corps, par exemple le soleil, c'est coordonner dans l'espace les sensations qu'il fournit, c'est parcourir la figure qu'il trace et la dessiner intérieurement dans son imagination comme sur un tableau. Tant que nous n'avons pas ainsi relié nos sensations pour en faire une sorte de dessin, nous ne percevons rien de distinct : tout demeure flottant et insaisissable. On peut donc dire que le cadre nécessaire aux sensations extérieures, pour être pe^ çues par nous, c'est l'espace. De même, la sensibilité intérieure ou sens intime, qu'on appelle encore la conscience empirique, coordonne en séries régulières les plaisirs ou douleurs, les idées, les résolutions, et place toutes ces séries sur une ligne uniforme, qui est le temps.

D'après cela, qu'est-ce que l'espace et le temps ? — Des conditions de notre sensibilité, sans lesquelles nous ne pourrions rien percevoir, des moyens par lesquels nous unissons nos sen-

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