KANT. — POSSIBILITÉ DE LA. SCIENCE
satioDs en séries régulières. Il nous est aussi impossible de relier nos sensations sans l'espace et le temps qu'il est impossible à un peintre de faire un tableau sans une toile pour disposer ses couleurs. S'ensuit-il que la toile, condition du tableau, soit aussi une condition des choses elles-mêmes ? Nullement. Ainsi l'espace et le temps, conditions de notre sensibilité, peuvent fort bien n'être pas les conditions des choses telles qu*elles sont en ellesmêmes. Ce sont, dit Eant, des moules ou cadres dans lesquels les choses viennent prendre la forme qui nous permet de nous les représenter ; ce sont, eu un mot, les « formes de la sensibilité. »
N'oublions point que ces formes ne nous viennent pas du dehors ; c'est nous, au contraire, qui les imposons à la matière extérieure. Aussi sont-elles à priori^ non à posteriori : elles ne sont pas des v résultats » de l'expérience, comme le prétend le sensualisme ; elles sont, dit Eant, les c conditions n de l'expérience. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous défaire de ces formes : nous avons beau essayer, nous ne pouvons supprimer en nous la représentation de Tespace, la représentation du temps ; l'espace et le temps offrent relativement à notre pensée un caractère de nécessité. Gela ne veut pas dire que l'espace et le temps soient nécessaires en eux-mêmes : loin de là, Timpossibilité où nous sommes de nous délivrer de ces représentations prouve, selon Sa'nt, qu'elles font partie de notre constitution même ou de notre organisation intellectuelle: ce sont les procédés par lesquels le sujet sentant est forcé de se représenter les objets de ses sensations, et ces procédés n'ont de valeur que relativement au sujet sentant : si nous étions constitués intellectuellement d'une autre manière, nous ne verrions peut-être plus les choses sous ces formes de l'espace et du temps. Appelons donc l'espace et le temps des formes a subjectives » , qui peuvent ne pas avoir de réalité « 06jective. »
En un mot, le monde sensible est, selon Eant^ un monde d'apparences : l'espace et le temps ne sont que des symboles de quelque réalité cachée ; vouloir juger cette réalité d'après nos modes de représentation, c'est affirmer que les choses sont telles qu'elles apparaissent^ affirmation gratuite, improbable, qui aboutit à des contradictions insolubles. — Telle est la critique faite par Eant de notre faculté de sentir, qui fournit à la science positive ses premiers matériaux : les phénomènes extérieurs ou intérieurs.
La science positive n'a pas seulement pour objet des phéno-
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mènes, mais des lois. Quand notre sensibilité s'est représenté un phénomène, par exemple le feu, sous les symboles de Tespace et du temps, la science est encore loin d*être achevée. Aux opérations de la sensibilité vont succéder les opérations de l'entendement ou faculté déjuger.
L'entendement, pour relier les phénomènes, établit entre eux des relations invariables, des lois : il juge par exemple que le contact du feu et la brûlure sont invariablement liés. Voilà la tâche de l'entendement. Pour prononcer ces jugements, nous soumettons les choses aux trois lois universelles que Leibniz appelait principe de la raison suffisante, principe de l'harmonie réciproque, et principe de la permanence de la force. 1° Tout phénomène a sa condition ou raison suffisante dans un autre phénomène ; ?• tous les phénomènes sont en harmonie mutuelle ; 3* sous tous les phénomènes la même quantité de force ou de substance persiste. — En appliquant ces lois à chaque chose, nous faisons de l'univers sensible un tout dont les parties se tiennent ; c'est comme un immense réseau dont toutes les mailles sont jointes par une inflexible nécessité. Cette universelle détermination des choses l'une par l'autre est ce qu'on nomme le « déterminisme universel » ; et, selon Kant, le déterminisme est la condition même de toute science des choses ; nous ne pouvons soumettre à notre science que ce que notre entendement soumet aux lois de la nécessité : — permanence de la force, succession uniforme des causes et des effets, harmonie réciproque de toutes les parties de l'univers.
Maintenant, ces lois que nous appliquons à tout ce que nous connaissons sont- elles réellement les lois de tout ce qui existe? '^ Rien ne nous assure, répond Eant, qu'il en soit ainsi, et qu'il n'y ait pas des réalités pour lesquelles le déterminisme n'est plus une loi. Le déterminisme embrasse tous les phénomènes dont nous avons l'expérience ; mais notre expérience peut ne pas épuiser tout Tordre des réalités. On'est-ce donc que ces lois nécessaires que la science impose au monde? Ce sont seulement les lois et les conditions de l'entendement humain. De même que tout à l'heure notre sensibilité avait besoin des cadres de l'espace et du temps pour y placer les objets, de même notre entendement a besoin des lois de succession^ de permanence, de réciprocité, pour mettre en ordre les objets : le plan, comme les cadres, nous est imposé par notre constitution même : nous ne pouvons comprendre que ce qui rentre dans ce plan, comme
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nous ne pouvons sentir que ce qui rentre dans œs cadres. Le reste nous échappe ; mais ce n'est pas nne raison pour le nier.
En résumé, selon ILant, les lois de la science, qui consistent à mettre partout la nécessité, ont une Taleur purement subjective ; c'est-à-dire qu'elles sont des conditions de notre entendement, comme les yeux sont des conditions de la Tision : tout ce que nous pouvons connaître tombe sous ces lois de l'entendement comme tout ce qne nous pouvons voir tombe sous la portée de nos yeux, mais nous ne voyons pas tout et nous ne connaissons pas tout.
Cette critique des deux premières facultés intellectuelles aboutit à la conclusion suivante : — La science positive est possible dans les limites de Texpérience, et conformément aux formes à priori de la sensibilité et de l'entendement.