‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 304 sur 358 · KANT. — POSSIBILITÉ DE LA MÉTAPHYSIQDI · texte numérisé non relu

KANT. — POSSIBILITÉ DE LA MÉTAPHYSIQDI

à confondre les nécessités de notre pensée avec les nécessités des choses, et cette illusion est si invincible qu'elle subsiste même après avoir été reconnue pour telle, à peu près comme les illusions d'optique continuent à tromper les yeux même quand elles n'égarent plus le jugement.

Kant admet quatre antinomies, deux qui reposent sur des idées mathématiques, deux qui reposent sur des idées dynamiques. Première antinomie : Le monde est-il limité dans le temps et dans l'espace ? Oui selon la thèse, non selon l'antithèse. — Deuxième antinomie : Le monde est-il divisible en parties simples ou est-il divisible à l'infini ? Le oui et le non peuvent encore ici 86 soutenir. La solution de ces deux premières antinomies, selon Kant, consiste à rejeter à la fois la thèse et Tantithèse, parce que les adversaires en présence ont également le tort d'attribuer une réalité objective au temps et à l'espace, qui ne sont que des formes de la pensée. Restent les deux antinomies dynamiques : 1* n existe une liberté morale (thèse) ; il n'existe qu'un déterminisme physique (antithèse) ; 2** Il existe un être nécessaire (thèse) ^ il n'existe que des êtres contingents (antithèse). Ces dernières antinomies peuvent se résoudre, selon Kant, par la conciliation des deux thèses opposées, qui expriment deux points de vue différents, mais également vrais.

La plus importante et, comme on a dit, « la plus dramatique » des antinomies, c'est celle de la liberté et du déterminisme, puisqu'elle exprime le problème capital de la moralité et de la responsabilité intérieure, dans ses rapports avec le monde extérieur. Kant espère résoudre cette antinomie par sa distinction essentielle entre les phénomènes soumis au temps ou à l'espace, et les réalités qui sont en dehors du temps et de Tespace. Notre vie, à ses yeux, est pour ainsi dire double : nous avons d'abord une existence sensible qui se développe en une série d'actions extérieures, enchaînées comme tous les phénomènes par les lois du déterminisme ; mais ces actions ne sont que des symboles et des manifestations de notre caractère propre, de notre véritable moi^ lequel n'est plus dans le temps, mais hors du temps. Par la partie de nous-mêmes qui se déploie à travers la durée, nous tombons, dit Kant, sous les lois de la nécessité : « Nos actions y sont en une relation nécessaire avec leurs anté- « cédents, c'est-à-dire avec leurs motifs et leurs mobiles ; aussi (( celui qui connaîtrait tous nos motifs et tous nos mobiles, toutes (( nos idées et toutes nos passions, pourrait calculer notre conduite

(( future avec autant de certitude qu'uue éclipse de lune ou de c soleil (1). V Faut-il immédiatement en conclure que nous ne sommes point libres ? — G^est aller trop vite, répond Kant ; c'est sauter d'un ordre de choses à un autre. Il ne suffit pas, poin expliquer la vie d*un homme, de montrer que chacun des phénomènes dont elle se compose est déterminé nécessairement par les phénomènes qui le précèdent : il reste encore à expliquer le tout, la vie entière considérée en son ensemble, le caractère moral dont la série des actes visibles est Texpression à travers le temps. Pour cette explication, dit Kant, vous ne pouvez plus invoquer des phénomènes soumis à la nécessité, car il s'agit ici de réalités intelligibles, non plus d'apparences sensibles. Or, qui vous dit que nous ne sommes pas libres dans notre caractère moral, bon on mauvais ? qui vous dit que nous ne produisons pas nous-mêmes ce caractère moral par un acte de liberté supérieur au tempst Peut-être notre vrai moi, notre moi invisible et intelligible, dans un acte « intemporel, » veut-il être bon ou méchant ; puis selon le choix qu'il fait ainsi en une sphère supérieure au temps, sa vie temporelle devient une manifestation de bonté et de méchanceté. En un mot nous pouvons, sans antinomie réelle, être libres et nécessités selon le point de vue : libres dans notre m.oi supérieur au temps, nécessités dans toutes nos actions à travers le temps.

Une image pourrait rendre sensible la pensée subtile de Kant. Dn rayon de lumière unique à son origine, en traversant un milieu inégal, se colore de mille nuances et s'épanouit en un cône dont les parties sont multiples comme celles du temps et de Tespace. Une fois le rayon donné avec le milieu, on pourra sans doute calculer le cône et toutes ses parties ; mais encore faut-il que le rayon soit donné ; eh bien, dans l'ordre intelligible, il est possible qu'il se donne lui-même, qu'il se fasse lui-même plus ou moins brillant et plus ou mois ardent, et qu'il soit responsable de soi. Ainsi, selon Kant, la nécessité qui règne dans Tordre des phénomènes ne prouve point que le moi intelligible n'est pas libre (2).

On répondra : — Soit, la nécessité qui règne dans la région inférieure ne rend pas impossible la liberté dans une région supérieure; mais comment savoir si, oui ou non, cette liberté existe ? — Selon Kaut, on ne peut en effet le savoir ni par l'expé-

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