KANT. — POSSIBILITÉ DE LA MÉTAPHYSIQUE
rience psychologique ni par la démonstration logique. On ne peut d'abord le savoir par l'expérience psychologique, car l'expérience n'est elle-même possible que pour tout ce qui s'enchatne nécessairement : aussi, quand je rentre en moi par l'expérience intérieure, je trouve toujours des motifs et des mobiles qui ont déterminé mon action présente. D'autre part, vouloir prouver la liberté par des démonstrations logiques est une entreprise contradictoire, car la liberté qu'on renfermerait dans des syllogismes, en devenant la conséquence nécessaire de quelque autre chose, deviendrait nécessité et cesserait d'être liberté.
Gomment donc sortir de là 7 — C'est la morale, selon Eant, qui résout la question que la méthode logique et la méthode psychologique avaient laissée en suspens. Nous avons en effet conscience du devoir, c'est-à-dire d'une loi qui commande ce qni devrait être, sans égard à ce qui est, a été et sera. Si nous ne vivions que d'une vie temporelle et sensible, nous parlerions de ce qui est, de ce qui a été, de ce qui sera, c'est-à-dire des phénomènes passés^ présents ou à venir ; mais nous ne concevrions pas ce qui doit être. Or, nous le concevons, et aucun fait, aucun phénomène ne peut prévaloir contre cette idée ; on a beau nous dire : telle chose a été, qui a déterminé l'action déclarée mauvaise, un mensonge par exemple ; telle chose est, qui amènera une autre action mauvaise ; toutes ces questions de temps et toutes ces explications empiriques ne nous empêchent pas de répéter : Le mensonge n'aurait pas dû être, il ne doit pas être.
Voilà donc un point de vue tout nouveau auquel Kant nous place pour juger le monde et nous juger nous-mêmes ; voilà un centre de perspective qui n'est plus physique ou logique, mais moral. Notre vie sensible n'est pas tout ; nous vivons d'une vie morale : c'est même là qu'est notre seule véritable vie, c'est là qu'est notre vrai moi. La seule chose absolument et immédiatement certaine, dit Kant, c'est le devoir. Le reste peut se contester^ se discuter, se disputer : le reste est « hypothétique » ; mais le devoir commande sans réplique possible, et sa certitude est « catégorique » : le mal ne doit pas être, quand même il serait présentement, quand il aurait été, quand il serait encore à venir. Ainsi parle notre raison, qui est vraiment nous-mêmes. Or, quelle est la conséquence de ce devoir absolu que prescrit la raison ? — La conséquence du devoir, c'est évidemment le pouvoir. Le mal ne doit pas être, donc il peut ne pas être ; je n'aurais pas dû mentir, donc j'aurais pu ne pas mentir. — Mais j'avais tel et
404 LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE AU DIX-HUITIÈME SlàCLE.
tel motif, tel et tel mobile qui, étant posé, entraînait pour efiet nécessaire mon mensonge. -^ Cela est vrai, dit Kant, dans Tordre du temps ; mais au point de vue intelligible, il reste vrai aussi que vous n'auriez pas dû mentir ; donc, à ce point de vue, le mensonge et tout ce qui Ta amené découle de quelque liberté qui, pour n'être pas dans le temps, n'en est pas moins réelle : sans comprendre la nature de cette liberté, vous êtes obligé moralement à vous Tattribuer. En un mot, croire à la liberté, sans laquelle il n'y aurait pas de devoir, c'est aussi un devoir, et même le premier des devoirs.
Telle est la méthode morale par laquelle, d'après Eant, la rairaison pratique tranche les questions que la raison pure ne pouvait résoudre.
Après les problèmes de Tâme, du monde, et de leur dépendance mutuelle, viennent les problèmes relatifs à Dieu; à la psychologie rationnelle et la cosmologie rationnelle succède la théologie rationnelle, troisième partie de la métaphysique. Là encore, « que pouvons-nons savoir ^y» et «que devons-noxxs croire? it
Ce que nous pouvons savoir par la raison pure, selon Kant, est fort peu de chose. Il ne faut pas s'en étonner. L'idée de Dieu est celle de la perfection morale : c'est donc une idée morale par excellence, et qui réellement « appartient à la morale. » Malgré cela, les partisans de la vieille méthode en métaphysique veulent donner des preuves physiques ou logiques de l'existence de Dieu. On prévoit que les moyens sont ici par trop au-dessous de la fin, et c'est ce que Kant va montrer.
Il fait d'abord la critique des deux preuves physiques de l'existence de Dieu, par les causes finales et par les causes efficientes.
En premier lieu, disent les partisans des causes finales. Tordre parfait des moyens et des fins daiîs le monde suppose un être parfait. — a Mais, répond Kant, pour avoir le droit de dire que « l'arrangement de ce monde suppose une cause vraiment parfaite, « il faudrait que nous connussions ce monde comme le tout le « plus parfait possible, et pour cela que nous connussions tous « les mondes possibles, c'est-à-dire que nous eussions Tomni- « science. » Or, nous ne connaissons qu'un petit coin du monde, où beaucoup de mal se mêle à beaucoup de bien ; le reste, nous l'ignorons et il nous ignore. Par conséquent, l'ordre dont nous sommes les témoins peut bien nous autoriser à croire qu'il y a,